Chapitre 4 :
Les pions du dortoir son partis dîner, tant mieux c'est le moment rêvé. Du silence, personne qui ne se doute de rien… Enfin, juste le concerné, qui lui ne sait pas que c'est le calme avant la tempête.
Et quelle tempête… !
Pourtant dehors il fait encore jour. Le printemps commence juste à pointer ses bourgeons, et la neige se fait moins tenace sur les bas côtés.
Castiel est sur son lit, tranquillement en train de lire son dernier livre pour ses cours, à prendre quelques vagues notes sur une feuille volante. Le baladeur sur les oreilles.
À côté c'est le pays des messes basses et des conspirations. On répand la rumeur, on prévient du mot d'ordre et surtout du châtiment.
À l'heure dite, tout le monde se retrouve plus ou moins autour du box numéro 17, sur la pointe des pieds pour ne pas se faire entendre.
« Pour tous ceux qui savent, un, deux, trois, on y va ! » lance un grand de Terminale.
La chambre de Castiel se trouve remplie de plusieurs garçons de l'internat. Il les a déjà vus, enfin il croit… Sauf que son temps de réflexion est coupé court par un grand blond qui le soulève par le bras et lui retire son baladeur. Les autres sont déjà dans l'ambiance à crier et scander.
« On va te faire voir ce que c'est la vie ici !
Allez Novak debout ! À poils !
Montre-nous ton cul ! gueule un autre.
Vas-y Antoine, fous le à genoux !
Le dit Antoine, le grand blond, prend la parole enfin.
T'as encore eu le droit à ton cadeau de bienvenue à Ste-Ambroise mon grand ! »
Castiel panique et sait très bien ce qu'est un bizutage, seulement là on dirait que juste lui mettre de la mousse à raser dans le caleçon ou lui raser les sourcils ne suffira. À ce que demande les autres en sifflant, en criant comme des idiots, le côté… Sexuel semble être leur seul centre d'intérêt.
Et lui en crève de trouille.
Dean est alerté par tout ce raffut. Bien sur qu'il sait pourquoi. Et comme à chaque nouveau bizutage, il a refusé d'y participer. Il ne veut pas, il s'en fout. Et si c'est pour Castiel, encore plus. Enfin ça c'est ce qu'il croyait.
Son cœur bat à tout rompre. Il a l'impression de suffoquer. Il tape à la chambre d'Aymeric, ouvre sans attendre la réponse et demande :
« Putain ils font quoi ?!
Dean euh... Je... Je sais pas exactement mais rien de brillant…
Pfff… »
Dean ressort de la chambre, toujours aussi peu avancé. Il a l'impression d'être empli de fureur, de colère mais aussi de tristesse. Il doit garder le contrôle. Oh oui il a intérêt quand il entre dans la chambre de Castiel...
Pendant ce court lapse de temps, on a réussi à foutre Castiel en caleçon. Rouge et mort de honte, avec surtout une envie de hurler… De pleurer de rage. Ledit Antoine lui tient la tête plaquée contre son entrejambe.
Castiel se retrouve après quelques seconds tenus par deux autres mecs, morts de rire et créant une ambiance brûlante et bourrée de testostérone. On lui fait ouvrir la bouche et le blond lui enfonce sa queue dans la bouche. Fort… Tellement que Castiel en tousse comme un fou, avec un haut-le-cœur atroce.
C'est plus du bizutage putain, c'est du viol à ce point là.
« Bah alors joli cœur, tu sais pas sucer ? »
Dean regarde la scène, tétanisé. Pas comme certains autres qui sont là pour jouer aux voyeurs de service. Non, si lui est là, c'est pour... Pourquoi d'ailleurs ? Oh putain, il ne sait pas, il s'en veut, il cogite à tout allure mais ce n'est pas assez rapide vu ce que Castiel subit.
Maintenant si Castiel se met à pleurer ce n'est pas seulement à cause de cette chape de honte qui lui broie la tête. Mais aussi parce que chaque fois que cette verge tape sans ménagement le fond de sa gorge, qu'on le tient, il sent l'envie de vomir être de plus en plus insupportable. Quel plaisir peut-être trouver à ça ? Et putain à un mec !
Il tousse entre deux coups, sa salive coule par terre et sur la queue d'Antoine, épaisse, dégueulasse. Son corps est sali, à un point inimaginable. Ce n'est pas pour le plaisir, c'est pour l'humiliation.
Ouais bienvenu à Ste-Ambroise. C'est ce qu'il pense quand il lève les yeux et qu'il voit Dean. Lui qui ne bouge pas. Si seulement… S'il pouvait l'aider, le sortir de là… Mais ce n'est même pas lui qui le sauve. Il ne peut pas. Aymeric le fait à sa place, débarquant dans la chambre en criant :
« Putain mais ça va pas ? Arrêtez ! Les surveillants arrivent !
Quoi ?! » s'exclame le sale Antoine.
Tout le monde se barre en courant quand Lionel débarque à son tour. Les spectateurs se cachent aussi vite qu'ils peuvent, mais pas ceux qui étaient bien installé dans la chambre, à fond dans le délire.
« Non mais putain je rêve ! Vous savez que c'est interdit le bizutage ? » hurle-t-il presque en voyant la scène.
Ladite scène c'est Castiel qui tousse le fond de sa gorge, assis par terre, rouge et blême à la fois. Le pion l'aide à se relever mais Castiel le repousse pour aller aux toilettes et vomir enfin. Rejeter toute cette… Perversion, cette méchanceté.
Lionel a chopé Antoine et ses petits camarades pour les emmener chez le CPE et le directeur. Là c'est allé trop loin. Vraiment. Encore c'aurait été que les petites blagues vaseuses et les farces, il aurait fermé les yeux.
Pour le moment il laisse Castiel se remettre.
Castiel qui se passe autant d'eau sur le visage qu'il peut, se nettoie la bouche, le menton. Il voudrait se frotter à la paille de fer pour se laver de ce qu'il vient de vivre.
Ses gestes sont incertains tant ses bras tremblent.
Soudain, Dean se lève du lit d'Aymeric, brutalement, agissant enfin. Mais Aymeric le tient par les épaules et le fait rasseoir.
« Non tu bouges pas, arrête de te faire remarquer Dean!
Mais je veux aller le voir !
Si tu voulais faire quelque chose pour lui, il fallait réagir y'a un quart d'heure ! »
La phrase cingle dans l'esprit de Dean, vrille. Trop tard. Oui, beaucoup trop tard.
Castiel grelotte en retournant dans sa chambre, il ferme la porte et tente de se rhabiller comme il peut. Glacé jusqu'à l'os. Son carnet de dessin est ouvert, des feuilles ont volé, son baladeur est en pièces détachées, les photos de Daphné sont éparpillées… Il attrape tout, et le fourre dans son armoire. De rage. Ne pas voir les dessins, pas de musique et surtout pas le regard culpabilisant de sa petite copine.
Juste pleurer, la tête dans l'oreiller.
« J'veux rentrer chez moi… » sanglote-t-il seul.
Personne n'entend. Personne n'entend sa solitude, sa honte, sa colère, sa sensation de saleté...
Et le foutu lien avec Dean ? Il est passé où putain ?! Il en avait besoin, maintenant ! Ou plutôt juste avant ! Au lieu qu'il le regarde... Faire... Faire ça ! Et sans rien faire ! Il pouvait pas se bouger le cul son... Non c'est même plus son demi-frère.
Dean l'a abandonné.
Le lien qu'ils avaient à peu près construit ce week-end est aussi solide qu'une feuille de papyrus. C'est du vent. Du vent tout ça.
« Je te hais... » murmure Castiel en s'écroulant sur son lit.
Dans l'autre pièce, Dean sursaute. Son envie de vomir le reprend en repensant à la scène et cette fois, il ne peut y rester. Penché au-dessus de la cuvette, ses tripes se vident. Il ne pleure pas Dean, il ne pleure jamais. Mais juste ça, sa faiblesse. Vomir. Subir...
Quand il se relève et va pour se rincer la bouche aux lavabos, il découvre un cheveu noir à côté.
Plus jamais.
Plus jamais ça ne devra arriver des choses comme ça.
Plus jamais Dean ne fera rien.
Castiel n'écoute qu'à peine en cours. Il se sent toujours aussi mal, après ce cours d'Histoire il doit aller voir le directeur pour expliquer ce qu'il s'est passé. Pour le moment les trois élèves sont exclus quelques jours.
Il veut juste faire parler le petit, c'est une agression sexuelle quand même. Ça ne peut pas passer ici à Ste-Ambroise. C'est pas dans les valeurs prônées.
Alors Castiel ne peut pas parler, surtout pas avec Diane, aussi gentille qu'elle fusse, il ne peut pas lui décrocher un seul mot.
Juste surtout attendre que ça se passe. Ce week-end et rentrer chez sa mère.
Il ne l'a pas appelée encore mais pour le moment les mots restent comme coincés dans sa gorge. Il ne sait pas comment il va faire pour raconter l'incident au directeur... Rien que d'y penser, un nouveau haut-le-cœur le prend.
Il faut que ce cauchemar s'arrête. Que tout ça s'arrête. Ça n'est pas près d'aller mieux, vraiment pas.
Quand Dean rentre dans l'internat le soir, après son activité de basket, il voit de la lumière dans la « chambre » de Castiel. Il... Oui il doit faire quelque chose. Enfin.
Il pousse doucement la porte et voit que Castiel fait sa valise, range tout. Un pincement au cœur d'abord , puis dans son corps se fait ressentir.
Dean pose délicatement sa main sur l'épaule de Castiel. Brûlant le contact... Castiel se retourne violemment, sursautant. Puis voyant et sentant que c'est Dean, il s'extirpe de son emprise.
« Qu'est-ce que tu veux ?
Je..., Dean baisse les yeux, se trouvant bien bête d'un coup. Je suis désolé...
Putain, quelle originalité ! Castiel le regarde avec un air sombre.
T'as des remords ? Alors t'as des sentiments toi ?
Dean relève le regard. Il n'ose plus rien dire. Bah c'est pas évident qu'il en a vu ce qu'il s'est passé ce week-end ?!
Oui., dit-il fermement.
Ouah. Miracle.
Le petit brun s'éloigne de lui pour terminer de remplir sa valise.
Castiel... Je... Je sais pas pourquoi je te dis ça mais.. reste., crache Dean d'un coup.
Castiel reste face à lui, un peu perdu.
Je vais revenir. Je vais juste chez ma mère un peu plus tôt. J'ai pas envie de rester ici. Enfin… Pas tout de suite…
D'accord... Je... Je te laisse alors... Si t'as besoin... Enfin bref.
Dean esquisse un petit sourire. Du moins tente. Pas facile avec le mal de ventre qu'il se traîne.
Ouais. Je reviens dimanche soir. Ça te fera des vacances au moins…
Castiel ne regarde pas le sourire et fait tout ce qu'il peut pour éviter son corps, ses yeux… tout ça.
Ne crois pas ça... Bon j'y vais...
On dirait pas…, murmure le petit brun.
Dean aurait envie de faire quelque chose. D'agir. Comme toujours, sans parler. Mais pour une fois, les mots prennent le dessus.
Tu me déranges pas Castiel...
Ouais… Mmh. »
Castiel se retourne et le regarde vaguement. Ça le dérange tellement à chaque fois. D'être attiré par son corps et aussi d'avoir envie de le claquer. De lui hurler dessus et essayer de lui tirer les vers du nez, de savoir ce qu'il peut y avoir dans cette tête. Dean cache trop bien son jeu derrière son visage froid et inexpressif. Enfin, Castiel n'a jamais osé soutenir son regard plus de trois secondes, elle est peut-être là la clef du mystère Winchester ?
Castiel devrait avoir d'autres choses à penser que les taches de rousseurs, les cheveux ébouriffés, le corps fin et musclé et le sourire en coin. Oui. Il ne devrait même plus regarder un homme après ce qu'il s'est passé hier.
Il veut juste sa Daphné. Moui... Du moins, il essaye de le croire.
Il veut juste se cacher loin de ce monde de brute. Après ce qu'il a entendu chez le directeur... Parler d'abus sexuel lui fait peur. Et il se sent trop sale pour le moment. C'est ce à quoi il pense quand Dean effleure son bras.
« Arrête..., chuchote-t-il.
Pourquoi ? »
Dean ose enrouler ses doigts fins autour de l'avant bras et serre un peu. Fou, fou de l'électricité, des sensations que tout ça génère. Il doit sentir la peau de Castiel se hérisser de frissons. Les poils fins qui se redressent. Son instinct le pousserait à faire quelque chose d'étrange. Aller dans ses bras... Mais non. Pas maintenant, il est bien trop perdu pour ça. Même s'il ne se sent qu'à moitié vivant.
« Tu me fais peur. Je t'ai déjà dit...
Non, jamais., rectifie Dean, sur de lui à nouveau.
Alors j'ai dû le penser trop fort...
Dommage. » murmure Dean en relâchant la pression de ses doigts.
Castiel retire son bras. Libéré de ces sensations fulgurantes qui lui torturent le corps à chaque regard furtif, chaque main posée... Le rend dingue.
Cette fois Dean y va pour de bon, sans rien dire de plus. Il doit aller se laver après le sport, oui... C'était bien le basket hein ? Oui, de loin.
L'esprit de Dean essaye de le tromper de son attirance inexpliquée pour Castiel. Peine perdue. Castiel va partir. Certes il reviendra mais est-ce que ça aura changé les choses ? Ça il en doute. Castiel termine sa valise tout doucement. Il ne part que dans une petite heure par le train. Rester ici l'angoisse.
Il reviendra avec des réponses à ses questions...
Un jour.
Juste un.
Juste 24 heures.
Rien en somme.
Pourtant Dean vit au ralenti depuis ce jour. Il s'interroge au point de ne plus prendre de notes, de ne plus rien dire, même à Aymeric. Son silence habituel est devenu mutisme.
Tout le monde évite de parler de ce qu'il s'est passé il ya deux jours à l'internat. Certes le directeur et le CPE ont veillé à punir les responsables mais la victime... Elle a pris la tangente. Alors ça fout la frousse, ça donne une mauvaise image de l'établissement alors que samedi c'est les portes ouvertes. Mauvais plan.
Alors le directeur passe dans les classes rassurer, dire que tout va bien, que tout est arrangé, que tout le monde il est beau et gentil...
Mais Dean sait que non. Et lui se situe à la frontière entre le mal et le bien.
Il cherche encore à savoir pourquoi il n'a pas agi. Lui aussi cherche des réponses à ses questions. Et celles-ci sont parfois si évidentes qu'il se refuse à les voir.
Ce soir encore, il ralentira en passant devant la chambre de Castiel, vide. Il espérera que Castiel aille mieux. Et qu'il revienne. Surtout.
Castiel dort une première nuit chez sa mère. Il se sent mieux. Plus au calme.
Une heure et demie à jouer du piano, enfin pouvoir se vider la tète. Mais sa mère veille, elle lui fait reprendre ses erreurs. Elle parle avec lui. Castiel n'arrive qu'à évoquer à demi mots l'incident. Pas important.
Demain il dort chez Daphné.
Et dans son lit à elle, il cherche le plaisir. Seulement tout le ramène à Dean. Lui qui lui procure tant ce sensation... Lui... Lui qui n'est pas une elle. Pourtant Daphné y va avec une douceur infinie. Elle est tendre, aimante, douce. Pas bourrue comme un mec. Et pourtant, cela fait une différence...
« Castiel tu es sûr de vouloir retourner là-bas ? demande sa maman.
Oui... Oui. Si j'y retourne pas... C'est comme si je m'étais fait avoir par une bande de... »
Castiel se retient de les insulter, ce n'est pas comme Ça qu'il y arrivera.
Il a quitté Daphné, i peine une heure, a passé les quelques jours entre chez elle et chez sa mère. Dans un monde bien féminin. Il a repris assez de forces pour affronter tous ces mecs. Sa mère le serre dans ses bras, morte d'inquiétude.
« Je... Je vais appeler le directeur et faire une lettre au rectorat... C'est pas normal. Castiel si quoi que ce soit se passe mal à nouveau, tu rentres ici. On trouvera une solution, avec Daphné même.. C'est sérieux entre vous non ?
Le petit brun sent une boule énorme lui remonter dans la gorge. Elle lui coince les cordes vocales.
Euh... J'sais pas... M'man... T'en fais pas ça ira. Si y'a un problème j'te dirai. Je me défendrai.
Et le fils de l'autre... Il peut pas t'aider un peu ? L'internat, il y est depuis la seconde à ce que m'a dit ton père ! s'indigne l'ancienne Madame Novak.
Il... Dean. Enfin, ça l'a choqué ce qui s'est passé. Il a dit qu'il m'aiderait. »
La boule dans sa gorge ne fait que le gêner de plus en plus. Parler de Dean... Lui qui... Qui créé des trous noirs dans son cœur et sa tête, qui lui manque. Si. En quelques jours ça a suffit.
Sa mère passe une main inquiète sur ses joues et son front.
« T'es tout pâle Castiel... Ça va ?
Oui... J'ai juste... Rien. C'est la rentrée qui m'angoisse. »
Pieu mensonge, s'il en est... Mais Castiel ne souffre que de l'absence de cette présence sombre près de lui. De ce mec qui l'agace et le fait réagir démesurément.
Il repense à... Ce moment... Avec Daphné. Si son désir avait eu du mal à monter, en pensant seulement à l'incident dans la voiture, tout était remonté en flèche.
Autant l'envie que la culpabilité. Et s'il avait pleuré à l'orgasme, ce n'était pas à cause de l'intensité comme l'avait pu croire Daphné, mais bien à cause des remords.
« Bon... Ça va être l'heure mon cœur... Tu veux vraiment y retourner en bus tout seul ? Je peux te ramener tu sais..., essaye de le convaincre sa mère.
C'est bon... Reste là, va bosser. Je peux me débrouiller. Le train c'est sympa. J'aurais le temps de finir mon livre... Et dessiner.
Bon d'accord c'est bien. Mais fais attention à toi. »
Le conseil n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd. Durant tout le voyage, Castiel essaye de se blinder, de se préparer à le revoir... C'est surtout ça qui l'angoisse. Encore plus que l'internat peut-être.
Dean a reçu un coup de fil de ses « parents ». Castiel arrive à la gare de Chambéry à 17 heures 06. Ils remonteront ensemble en navette à Bonneval. Donc Dean est investi de la mission d'aller chercher son demi-frère à la gare.
Il attend sur le quai, le cœur battant. Il a mal partout mais ce n'est pas les courbatures du basket... Et dans le train, Castiel attend. Atrocement mal à l'aise. Il le sent, Dean doit être là. Avec ses parents peut-être... Ça il ne sent rien. Mais alors lui... C'est comme si... Chaque fibre de son corps aspirait à se rapprocher de la fin du voyage. Que le train s'arrête.
Et les mouvements réflexes de son corps mis en branle, attraper son sac, se cacher dans son écharpe et suivre les voyageurs. Se confondre dans la masse quand il pose les pieds sur le quai. Et ne rien comprendre quand il sent qu'on l'entraîne ailleurs parce qu'il bouche la sortie du train. Dean l'a rapidement vu, de sa grande taille... Il n'a vu que le petit brun.
Ils se sont arrêtés face à face et ne savent plus quoi faire. Se serrer la main ? La bise ? Ou rien de cela ?
Dean opte pour la dernière option.
« Tu... Ça va mieux ? demande-t-il, direct.
Ouais... Ça va mieux..., affirme-t-il maladroitement. Toi, ça va ?
Castiel ne le regarde pas dans les yeux, comme toujours, il est focalisé sur sa bouche, son menton... Ou carrément le sol.
Ouais. Tu viens ? On a juste à traverser la gare pour choper une navette., explique posément Dean.
Okay. »
Castiel ne demande rien d'autre et le suit. Au travers de la foule. Le suit comme un point de repère. Ne le perd pas de vue, il lui crève trop les yeux. Dean cette fois l'attend. Il n'a pas besoin de se retourner, il sait que Castiel est derrière lui. Il sent son regard. S'il se concentrait, il pourrait même entendre son souffle paniqué.
Ils zigzaguent entre les voyageurs qui veulent eux aussi rentrer chez eux. Et c'est avec soulagement qu'ils se calent dans le bus, enfin.
Castiel a posé son sac entre ses jambes. Il se sent un peu raide, coincé. Surtout près de Dean. Il a dû penser à lui à peu près à chaque heure, chaque demi-heure… Et là il est juste à côté de lui, c'est très étrange. Mais en tout cas ce n'est pas décevant, ni perturbant. Enfin si… Mais il a toujours ces sensations à son contact.
Il repense à Daphné.
Soupire et s'enfonce dans son siège.
Dean reste fidèle à lui-même. Droit, immobile, impassible, la tête tournée vers la fenêtre. Il repense à la semaine passée sans Castiel. Il a fait beaucoup de sport avec Aymeric vu que la saison de ski touche à sa fin... Il faut trouver autre chose pour se donner à fond. Et pour oublier.
Dean pose son front contre la vitre et ferme les yeux. De se décaler un peu l'empêche de toucher Castiel et sentir un brasier le prendre au point de contact.
Le petit brun est contaminé par cette immobilité. Quelques instants, même quelques secondes où il en oublie de respirer.
Puis à nouveau il se remet à bouger, impossible de prendre le pli de Dean, ça ne lui ressemble pas de ne pas bouger.
Son premier réflexe est de prendre son carnet à dessin, un neuf et griffonne à la sanguine.
Dean est attiré par ses vifs coups de crayon. Alors, du coin de l'œil, il découvre une montage... Pas très haute. Et coincé dans la vallée qui se creuse, un lac. Et un peu plus loin, une cabane en bois. Dean en est troublé. C'est le paysage dont il a rêvé cette nuit. Sa bouche s'entrouvre mais aucun son ne sort.
Castiel ne fait pas attention à Dean qui regarde ses gestes. Il se concentre juste sur son dessin, sur ce rêve qui ne cesse de lui revenir en tête, presque toutes les nuits. En le mettant sur papier il espère que ça finira par sortir de son esprit aussi.
Dean fait marcher sa cervelle à tout allure. C'est un paysage de chez lui ça, ça lui parle, autre part que dans un rêve flou... Putain, il a bien du y aller une fois en rando. La cabane doit être un refuge laissé à l'abandon vu les chambres d'hôtes qui se sont développées aux alentours...
« C'est La Duis., lâche Dean d'un coup.
Hein ? C'est quoi ça ?, demande Castiel, sursautant de l'entendre intervenir.
Un bled à côté..., souffle Dean.
Ha bon ? Mais… J'y suis jamais allé.
Dean hausse les épaules.
Tu imagines bien alors.
Ouais… P'têtre… »
Le petit brun tourne la page, et se retrouve devant une nouvelle page blanche. Il change de crayon et repasse à une mine de bois normal…
« Pourquoi tu dessines Castiel ? demande Dean.
Bah… Pourquoi toi tu fais du ski ?
Castiel a frissonné quand il entend son prénom dans la bouche de Dean… Avec cette voix si rauque et maladroite.
Parce que j'ai besoin de m'évader, de penser à rien.
Moi c'est pareil. C'est le seul truc qui m'impose pas de contrainte. J'ai pas pris de cours, c'est pas comme le piano, où j'en fais depuis 10 ans quoi… Ou les cours.
D'accord... »
Dean ne sait pas quoi ajouter. Il a les yeux rivés sur la feuille blanche, en attente du prochain dessin.
Castiel reste figé devant sa feuille, sentant que Dean attend que quelque chose s'y dessine. Mais il se sent oppressé par son regard. Ça lui bloque l'imagination.
La seule chose qu'il a sous les yeux, c'est la main de Dean posée sur son genou, sur le jean foncé, un peu éraflé. Bon… Il peut bien refaire ça alors.
Alors Dean découvre sa peau, ses articulations, les pliures, les petites rides, le grain de beauté qu'il a en dessous du pouce, ses ongles coupés inégalement, tout ça couché sur le papier, grâce aux coups de crayons de Castiel. Dean ne dit rien, admiratif de ce talent. Il esquisse un sourire alors que Castiel ébauche le poignet posé sur le jean. Son demi frère se demande si un jour il le dessinera… Complètement. Il n'ose pas formuler sa pensée. Il se tait, il observe. Il n'a pas besoin de parler de toute façon.
C'est superflu. Alors qu'avec ses coups de crayon, Castiel va à l'essentiel. Ça lui va à Dean, c'est très bien même.
Arrivant à destination, ils se sourient.
Oui, un trajet comme ça, c'est bien. Mieux que de combler le vide avec des mots inutiles.
Castiel est revenu.
C'est bien.
C'est tout.
