_ Tu es mou Thor !ricana Fandrall.

Je le laissais parler, enchainant parade et attaque. Il pouvait fanfaronner tout ce qu'il voulait, je me savais meilleur que lui, et je savais qu'il fatiguait dangereusement. Il attendait que je commette une erreur, et je n'allais certainement pas lui faire ce plaisir. J'accélérais le rythme, ignorant ses remarques. Mon ami peinait à suivre, et notre entraineur avait l'air satisfait.

_ Thor !

Je connaissais ce cri, mais j'en restais surpris. Par réflexe, j'en finissais rapidement avec mon ami, d'un coup de pied sur le torse qui l'envoya au sol, déjà impatient de me retourner pour profiter de mon visiteur.

_ Loki !m'écriais-je en lâchant aussitôt mon épée.

J'étais étonné de le voir là, dans l'arène, courant vers moi, mais je ne m'interrogeais pas bien longtemps. Mon corps réagit instinctivement en le voyant approcher : mes bras s'ouvrirent et mes genoux fléchirent pour qu'il puisse sauter dans mes bras malgré la différence de taille. Ma petite étoile ne marqua pas la moindre hésitation, ne ralentit même pas. Il fut rapidement accroché à mon cou alors que je le faisais tournoyer en le tenant par le torse. Son rire avait quelque chose de si pure, d'encore plus beau dans cette arène entachée par la force brute.

Sous le soleil ardent et après un entrainement intense, j'avais d'autant plus de mal à relâcher ma petite étoile dont la fraicheur se diffusait dans mon corps. Pourtant je le lâchais brusquement, manquant de peu de le faire tomber, quand je vis le liquide sombre qui roulait sur son front.

_ Mais Loki tu saignes !réalisais-je avec effroi. Tu es blessé !

Mon cœur battait à tout rompre, apeuré par l'idée que ce soit mon secours que mon protégé soit venu chercher. Cependant j'avais Laufey dans les gradins, qui rejoignait mon père en lui tendant un sourire. Si Loki était à l'aise sous ce soleil de plomb, son père était au supplice.

_ Mes cornes sont sorties !exulta ma petite étoile enthousiaste.

J'exhalais un soupir soulagé et examinais avec un intérêt sincère ce qu'il me montrait fièrement en dégageant son front des mèches rebelles qui le masquaient. Ce n'était encore que des bourgeons, bien pointus. Ils étaient installés sur la lisière des cheveux, mais indiquaient déjà par leur courbure qu'ils tendraient vers l'arrière. Je grimaçais en songeant à la douleur que mon protégé avait dû éprouver quand la pointe avait percé la peau, mais il était euphorique… à croire qu'il n'avait pas mal… et je savais que c'était faux, mais il était heureux.

_ Papa a dit qu'il me laisserait utiliser la cassette parce que je suis assez grand maintenant !

Je n'étais même pas étonné. Ma petite étoile pratiquait déjà la magie à un tel niveau. J'avais beau suivre ses enseignements, je n'étais pas capable de faire le sort le plus simple des neuf royaumes. Lui en revanche était époustouflant. Et ce n'était que le début… Comme tous les jotuns repus de magie, un jour il serait capable de porter un enfant sans même sacrifier ses attributs mâles. Un bébé…

_ Et dire qu'il y a quelques années je t'aidais à faire tes premiers pas…, soufflais-je nostalgique.

Ça me semblait être hier à peine… Ce petit jotun dans la nurserie, les yeux noyés de larmes parce que son doudou avait été oublié sur un meuble, hors de sa portée. Je me rappelais l'avoir récupéré pour lui, et c'était là qu'il s'était levé et qu'il avait couru vers moi, criant joyeusement. Je me souvenais aussi du regard orageux de Laufey devant la scène. Mais c'était vite passé, dès que Loki, fier de son exploit et tout enthousiaste, avait couru vers lui en criant et en agitant les bras. Ma petite étoile avait appris à courir avant de songer à apprendre à marcher…

_ C'était il y a longtemps ça !s'exclama mon protégé.

J'eu un sourire triste et fier à la fois. Loki poussait comme une fleur, et c'était beau à voir, mais j'avais parfois l'impression que le temps m'échappait.

_ Et maintenant tu es déjà en âge d'apprendre à te battre, déviais-je en lui ébouriffant les cheveux.

Les yeux de mon petit Loki brillait de mille feux, comme la petite étoile qu'il était. Avant de commencer notre joute du jour –qui serait plus un jeu qu'un véritable entrainement-, j'attrapais ma gourde et m'approchais de mon protégé. Posant une main sur sa nuque, je l'incitais à pencher la tête en arrière, ce qu'il fit sans question, en totale confiance. Là, je m'appliquais à verser l'eau sur son front et ses cheveux, autant pour le rafraichir que pour nettoyer provisoirement son visage du sang versé pour ses cornes.

Une fois redressé, Loki se secoua farouchement, m'aspergeant de gouttelettes d'eau à dessein. Ses lèvres noires me provoquaient, mais je m'efforçais à la sagesse. La provocation de ma petite étoile était innocente. C'était mes hormones de jeunes hommes qui la lisaient autrement.

Mon protégé fut surpris de me voir appeler Mjolnir. J'avais besoin de mon arme pour garder pied, et j'aimais l'émerveillement qu'elle suscitait dans le regard de ma délicieuse étoile. Pour Mjolnir il n'y avait qu'un seul élu. Nul autre que moi ne pouvait le soulever de terre. Mais j'avais envie de partager sa puissance avec Loki, ne serait-ce qu'une fois. Je posais donc mon marteau sans quitter Loki du regard, puis je lui tendis la main, un sourire avenant aux lèvres. Mon protégé s'approcha sans crainte et je pus le plaquer contre moi, son dos contre mon torse, pendant que j'entrelaçais nos doigts. Il ne fallait pas que je pense à notre position. Juste Mjolnir…

Loki fut docile, se laissant guider comme une marionnette pendant que je me penchais pour saisir le manche de Mjolnir. Ce fut la paume de mon glaçon qui entra la première en contact avec l'arme, pourtant l'astuce fonctionna, je pus la soulever aux yeux de tous les spectateurs. Un concert d'hoquets étonnés combla le silence de l'arène. Loki resta un moment muet de stupeur avant de pivoter juste assez pour me servir un regard plein d'adoration. Mon cœur se gonfla de bonheur, et aussi de fierté. J'aimais faire son bonheur…

_ Tu es prêt ?chuchotais-je complice.

Ma petite étoile m'adressa un regard confus. Il n'eut pas d'autre choix que de suivre le mouvement quand je lançais mon marteau en avant, en direction de Fandrall. Mon ami se retrouva à terre à nouveau, un peu plus loin dans l'arène, gémissant pitoyablement. Franchement il ne pouvait pas se plaindre. Je ne l'avais vraiment pas lancé fort, il avait connu pire. Mais au moins Loki avait pu sentir une parcelle du pouvoir qui se cachait dans cette arme, et je savais qu'il était dans les nuages. Il dut cependant vite en descendre, son père l'appelait depuis les gradins, un sourire attendri aux lèvres. Laufey voulait certainement que Loki vienne montrer ses cornes naissantes à mon père. C'était autant sa fierté que celle de son fils…

Mon adorable glaçon planta un baiser plein de gratitude sur ma joue avant de courir vers son père, me laissant seul avec mes amis et notre professeur. Le général des armées s'approcha de moi, un air méprisant au visage. S'il pouvait savoir à quel point son avis m'indifférait. Le racisme dont Loki était la proie ne m'était pas inconnu, bien qu'il soit relativement rare. Mais tant que ces étroits d'esprit se gardaient de faire sentir à Loki qu'il n'était pas le bienvenu, ils n'avaient pas à me craindre.

_ Fandrall a raison. Tu es mou Thor, et c'est ce jotun qui te ramollit, cracha-t-il dégoûté. Ce gamin sera ta perte.

_ Ce que vous ne comprenez pas vous est insupportable, me désolais-je.

_ Je crois que c'est toi qui ne comprends pas. Tu es entiché de ce morveux, le rejeton d'un roi vaincu et qui, comme par hasard, pratique la magie. Il n'y vraiment que toi que ça n'inquiète pas.

_ Un seul mot de travers devant lui…, commençais-je menaçant.

_ Oui, je connais la chanson, me coupa-t-il. Tu préfères protéger ton petit jotun plutôt que ta propre race.

Je laissais couler. Mon sang bouillait, mais si je me jetais sur lui ce serait sous les yeux de ma petite étoile. Je ne voulais pas lui donner un si piètre spectacle. Ce général était un homme de guerre, de sang. La paix lui était insupportable. Il ne méritait pas que j'entre dans son jeu. Tout ce qu'il voulait c'était un incident diplomatique qui ramènerait la guerre avec les jotuns.

Mon père me héla à mon tour, coupant court à la joute visuelle que nous disputions. Avant de partir je cherchais le regard de chacun de mes amis, les défiant d'adopter un tel parti, mais tous baissèrent les yeux devant ma fureur. Je rejoignis mon père, déçu de voir que Loki n'était nulle part en vue, tout comme son père. J'avais quand même bon espoir qu'il soit encore tout près. Il ne serait quand même pas parti sans me dire au revoir… Et puis ça faisait très bref comme visite.

D'un geste mon père m'invita à le suivre à l'intérieur du palais. Docilement, je l'accompagnais jusqu'à la salle du trône, qui se vida aussitôt. Je devinais que c'était grave. Sinon mon père ne tiendrait pas autant à ce que nous soyons seuls.

_ Tu es grand aujourd'hui Thor, et je pense qu'il est temps pour que tu prennes connaissance de ce qui est attendu de toi en tant que futur roi, m'annonça-t-il.

Mon cœur s'affola. Ça ne présageait rien de bon. Pas quand nous nous faisions face dans la salle du trône. C'était bien trop solennel. Je n'aimais pas ça…

_ Ta mère et moi t'avons arrangé un mariage, il y a de cela quelques années.

_ Non !rugis-je aussitôt.

Un éclair fendit le ciel bleu, projetant physiquement la rage sourde qui s'emparait de moi. Le père de toute chose fronça les sourcils, contrarié par ma réaction. Il ne pouvait tout de même pas s'attendre à ce que j'accueille la nouvelle avec allégresse ! J'avais d'autres projets pour ma vie !

_ Ne fais pas l'enfant Thor, me sermonna-t-il amusé.

_ Je n'épouserai pas la princesse que vous m'avez trouvée ! Je refuse !

_ Tu ne connais même pas son nom…

_ Je me moque de connaitre son nom ! Elle peut être aussi belle que vous le souhaitez, c'est non !

Là mon père commençait à s'irriter de mon insubordination. Son regard aurait fait frissonner une montagne, mais je ne pliais pas, j'étais déterminé.

_ J'ai déjà des projets pour mon avenir. S'il me faut, pour épouser la personne que j'aime, perdre tous mes titres, alors arrachez-moi jusqu'au nom de fils.

Mon père me dévisagea quelques secondes, étonné, puis éclata de rire. Un nouvel éclair résonna. Je mettais à nu mon désarroi, et il était hilare ? La porte grinça, laissant apparaitre Laufey, seul et penaud.

_ Où est Loki ?le questionnais-je aussitôt.

Se remettant de son fou rire, mon père se racla la gorge pour me signaler que ce n'était pas un comportement convenable. Ma question sous-entendait que je ne lui faisais pas confiance pour bien s'occuper de son propre fils. Je ne fis pas d'excuses pour autant. Je voulais savoir où était ma petite étoile, surtout quand l'hostilité de mon maitre d'arme atteignait des sommets.

_ Dans le pré. Ses frères le surveillent.

Je hochais sèchement la tête alors qu'il s'approchait, prenant part à cette conversation qui ne le concernait certainement pas. J'étais sûr que lui n'imposerait pas une décision pareille à son fils, puisque Laufey était un roi qui prenait en compte l'avis de son fils, lui.

Mon père rapporta sur le ton de la plaisanterie le refus qu'il venait d'essuyer, faisant rire l'autre roi qui me regarda avec un amusement attendri. L'orage grondait à nouveau dehors, et le ciel commençait à se couvrir. Je repris mon calme cependant. Loki était dehors, dans le pré. Je ne pouvais pas prendre le risque que la foudre tombe trop près de lui, et je ne voulais pas qu'il se retrouve sous une pluie orageuse.

_ Donc Thor refuse de se marier avec la personne que je lui ai choisie, résuma finalement mon père.

Je fulminais face à eux alors qu'ils échangeaient des sourires entendus. Ils me donnaient l'impression d'être un enfant en plein caprice, mais j'étais un homme ! Et je savais ce que je voulais : Loki !

_ Voilà qui est fâcheux. Je doute que Loki le prenne bien quand il le saura… Il risque d'être terriblement vexé…, glissa malicieusement Laufey.

Mes épaules crispées s'affaissèrent d'un coup. Avais-je bien entendu ?

_ Loki ?m'assurais-je tremblait d'espoir.

Les deux rois se sourirent. Ils s'amusaient à mes dépends… Mais j'étais prêt à les pardonner pour peu qu'ils me confirment ce que je voulais entendre. J'avais besoin de cette confirmation. La blague serait vraiment trop cruelle. Si c'était un démenti qui arrivait, je savais déjà que je m'effondrerais sous leurs yeux.

_ Oui, Loki, finit par attester le père de mon étoile.

Je passais une main tremblante dans mes cheveux. Voilà qui était… inattendu… mais absolument merveilleux ! Il ne me restait plus qu'une question.

_ Quand ?

_ L'année de ses 20 ans.

Je tombais à genoux, le poing sur le cœur, tête basse, exprimant ma reconnaissance infinie envers ces hommes que je haïssais une minute plus tôt. Le délai était conséquent, huit ans tout de même, mais je m'en moquais. J'allais avoir Loki, ma petite étoile du Nord…

_ Toujours hostile à ce mariage ?me railla mon père.

_ J'obéirai avec le plus grand zèle, promis-je.

_ Loki ne devrait plus tarder. Il n'est pas encore au courant, m'informa Laufey et m'aidant à me relever.

Ce détail m'inquiéta un peu. Si mon petit glaçon l'avait su et avait sauté dans mes bras en arrivant, ça aurait vraiment été bon signe. Mais j'ignorais comment il allait réagir.

_ Me serait-il permis de lui annoncer ?tentais-je.

Malgré ma crainte de le voir s'éloigner de moi si je lui annonçais notre mariage, j'avais envie d'être là pour lui quand il l'apprendrait. Ce n'était pas une petite nouvelle. C'était déterminant pour le reste de nos vies. Je voulais être là pour le rassurer, lui promettre que je prendrai soin de lui et qu'il n'avait rien à craindre. Je voulais le serrer contre moi, non pas comme l'ami qu'il voyait en moi, mais comme le fiancé…

_ Non, c'est à moi de le faire, s'opposa Laufey. C'est à moi de lui annoncer la décision que j'ai prise en son nom.

Il y avait un soupçon de culpabilité dans son voix. Je me sentis froissé. Loki n'héritait pas du pire des fiancés ! Je l'aimais tendrement, et je comptais lui offrir la vie dont il rêvait. Quelques coups rapprochés à la porte détournèrent notre attention. Nous savions tous trois de qui il s'agissait. L'objet de toutes mes joies…

_ Entre Loki, l'invita mon père.

La porte s'ouvrit sur ma petite étoile, bien timide au début puis assurée lorsqu'elle s'aperçut que nous n'étions que les trois. Il s'approcha de son père avec un sourire et posa ses doigts si fins sur ses avant-bras, qui se recouvrir aussitôt d'une couche de givre. Laufey soupira de soulagement pendant que je m'émerveillais de l'attention si douce que Loki avait envers son père pour un problème qui ne le concernait absolument pas. Ici la température était idéale pour lui, mais il aurait un peu froid en rentrant, contrairement à sa famille qui avait trop chaud ici, et qui ne serait à l'aise que dans leur royaume.

_ Si tu veux bien dire au revoir au roi Odin et au prince Thor, nous allons partir mon petit saphir.

_ Déjà ?

Je partageais la déception de mon promis. Bêtement, j'avais espéré avoir un peu plus de temps, mais Laufey n'était pas disposé à prendre ce risque, et après le cadeau qu'il venait de me faire je ne pouvais pas me permettre de protester.

_ Je sais que tu es déçu, mais si le cœur t'en dit tu pourras venir passer la journée de demain avec Thor, concéda Laufey. Maintenant que tu es grand il faut que nous parlions de choses importantes tous les deux.

Loki hocha la tête et s'approche de moi. Je l'attirais contre mon torse dans une rapide étreinte, passant mes doigts sur son front pour essuyer les nouvelles gouttes de sang. Mon étoile me fit un ravissant sourire avant de se détourner de moi, s'inclinant respectueusement devant mon père. Après un simple signe de tête, Laufey posa une main sur l'épaule droite de sa plus grande réussite et l'entraina hors de la pièce en prenant compte que ses pas n'étaient pas aussi grands.

_ Heureux mon fils ?me questionna mon père.

_ Plus que jamais, souris-je.

Il serra affectueusement mon épaule avant de me laisser partir. Je me dirigeais automatiquement vers le jardin d'Iduun. L'été dernier, en suivant Loki quand il se faufilait discrètement, j'avais découvert qu'il aimait bien s'y rendre. Là-bas il avait un arbre au tronc creux dans lequel il entreposait tous ses petits trésors d'enfants. Son butin n'avait pas une grande valeur marchande. C'était des choses anodines, symboliques, qu'il collectait parce qu'elles lui rappelaient un souvenir agréable. Beaucoup étaient liées à un moment que nous avions passé ensemble. Un peigne par exemple, vieux et édenté, avec lequel je démêlais ses longs cheveux quelques années plus tôt. Nous avions d'autres peignes à présent, neufs, d'or, mais c'était le tout premier qui avait eu la faveur de ma petite étoile.

A ma connaissance, cette planque n'était connue que de nous deux. Il aurait vraiment fallu y regarder de près pour découvrir ce que l'arbre abritait. Moi si je n'avais pas regardé Loki faire je ne l'aurais jamais su. Comme à chaque fois que Loki me manquait, je me perchais dans les branches de ce vieil arbre, confident de mes songes, et je rêvassais des heures durant.