Crédits: tous les personnages, à quelques exceptions près, appartiennent à Maki Murakami, je me contente simplement de les emprunter.
Merci à tous ceux et celles qui auront suivi cette histoire jusqu'au bout !
CHAPITRE IV
Le jour tant attendu, et tant redouté, était enfin arrivé.
Après avoir épluché un dictionnaire Anglais-Japonais à la bibliothèque municipale, Noriko et Ryûichi avaient arrêté leur choix, pour le nom du groupe, sur Misdeal qui signifiait « fausse donne », mais pouvait aussi avoir le sens de « malentendu ». Allusion à tous ceux qui avaient refusé de croire en leur potentiel, que ce soit l'entourage de Ryûichi ou le jury d'admission au conservatoire pour Noriko.
Les deux adolescents avaient également sélectionné, après mûre réflexion, les trois chansons que, comme chacun des autres artistes, ils allaient interpréter. Ils avaient répété pendant des jours et des jours, peaufiné les moindres détails… Ils étaient fin prêts.
Noriko, cependant, était confrontée à un léger problème ; rien qui soit de nature à entraver sa performance, mais dont il lui fallait tenir compte en cet instant, alors qu'elle se choisissait une tenue de scène : depuis son arrivée à Atami, elle avait perdu ses quelques kilos en trop et plus rien ne lui allait !
« Qu'est-ce que je peux porter, maman ?
- Oh, il faut que tu soies à ton avantage, ma chérie ! Nous avons largement le temps d'aller faire les boutiques pour te trouver quelque chose de seyant ! »
Et c'est ainsi que la jeune fille était revenue de ses emplettes avec un cache-cœur vert jade, une jupette blanche et une jolie paire de sandales à talon, blanches aussi. Yukiko Anno avait de même assuré à sa fille qu'elle s'occuperait de son maquillage.
« Maman, c'est pas la peine… En plus, personne ne verra rien sur la scène !
- Et ton ami Ryûichi, il va s'habiller comment ?
- Ça, je n'en ai pas la moindre idée… »
De fait, Ryûichi demeura introuvable toute la matinée. Ce n'est qu'après le déjeuner qu'il vint trouver sa camarade, laquelle s'efforçait de calmer sa nervosité en écoutant son baladeur à l'ombre d'un magnolia, dans le jardin.
« Prête, Nori-chan ?
- Oui, ça va, répondit-elle avec un sourire un peu crispé. Et toi ? Où étais-tu jusqu'à maintenant ?
- J'ai dû aider mon oncle, et après je suis allé faire un tour à la salle des fêtes pour voir comment le concert va se passer. Il faudra qu'on y soit vers 16 heures pour apporter le matériel et tout préparer. »
Noriko sentit soudain une boule de trac prendre forme tout au fond de son estomac. Certes, il ne s'agissait que d'une fête de quartier, mais il y aurait – du moins fallait-il l'espérer – un public, et elle avait peur. De tout oublier, de se tromper, d'un fiasco, quoi !
« Ça va aller, lui dit Ryûichi en posant une main réconfortante sur son épaule, et ses yeux bleus étaient étonnamment sereins. Ce soir, on ne verra que nous.
- Je te trouve bien sûr de toi, parvint à plaisanter la jeune fille. Tu as déjà chanté en concert ?
- Non. Mais je sens qu'on va bien s'amuser ! Pas vrai, Kuma-chan ? demanda-t-il à la peluche qui souriait d'un air placide dans l'entrebâillement de sa chemise.
- Ah… parce que tu va l'emmener aussi ?
- Bien sûr ! Je ne vais tout de même pas le laisser à la maison le jour de nôtre premier concert ! »
Le garçon vibrait littéralement d'une excitation mal contenue. Lui avait vraiment hâte d'y être et de montrer à tous ce qu'il avait dans le ventre ! L'éventualité d'un loupé ne lui avait à aucun moment effleuré l'esprit, tout ce qu'il voyait en cette soirée était une occasion inespérée de mettre sa passion à l'épreuve d'un public.
« Et tu as décidé de comment tu allais t'habiller ?
- Oui, ne t'en fais pas. Bon, je vais aller charger le matériel dans la camionnette de tonton, c'est Kazuya qui va nous conduire jusqu'à la salle des fêtes puisque son poignet va mieux. À tout à l'heure ! »
XXXXXXXXXX
La salle des fêtes était pareille à une ruche bourdonnante d'activité. Des enfants se bousculaient en riant autour des stands de jeu dressés pour eux tandis que leurs parents s'intéressaient plutôt aux vendeurs de boissons et de nourriture ; une musique festive flottait dans l'air. Le concert devait avoir lieu sur un petit terrain de sport voisin, au fond duquel un podium avait été installé. Quand Noriko et Ryûichi arrivèrent, un groupe de trois filles s'y trouvait, mettant la main aux derniers réglages sous l'œil de quelques-uns de leurs amis. Le concert, point d'orgue de la journée, devait débuter à 20 heures, mais pour l'instant chacun prenait ses repères.
Le hasard de la programmation avait fait que Misdeal devait passer en dernier, clôturant la fête. Des affiches avaient été placardées un peu partout et, passant devant un petit groupe de lycéens qui commentaient le programme, Noriko et Ryûichi entendirent :
« Misdeal, tu connais ?
- Non, j'sais pas qui c'est… C'est pas un groupe du lycée, en tout cas. Par contre, Aldabra c'est de la balle, c'est les trois nanas qui sont en train de répéter, elles sont franchement bonnes et en plus elles sont vraiment bien foutues ! Limite, tu viens pas pour les écouter chanter ! »
Les lycéens ricanèrent et Noriko se hérissa.
« Pauvre naze, souffla-t-elle entre ses dents. Quand je pense que ça va être dans le public ! »
Les deux adolescents déposèrent leur matériel au pied du podium, et après avoir discuté un petit instant avec Noriyûki, le responsable technique, ils flânèrent le long des attractions les plus proches, le temps que les Aldabra en aient fini, pour pouvoir procéder à leur propre installation.
« Les Misdeal, c'est à vous, annonça Noriyûki une quinzaine de minutes plus tard. Vous avez besoin d'un coup de main ?
- Non, merci, ça va aller », répondit Noriko avec un sourire qui masquait mal sa nervosité. Une fois tout en place, ils firent quelques essais afin de procéder aux réglages définitifs, et la jeune fille eut le sentiment que Ryûichi, quoi qu'il puisse prétendre, avait lui aussi le trac car ses quelques vocalises manquaient singulièrement d'énergie.
« Tout va bien, Ryû-chan ? demanda-t-elle.
- Oui, oui, ça baigne ! »
Un éclat de rire les fit se retourner ver le pied du podium, où se tenaient quelques adolescents de leur âge.
« J'y crois pas ! Alors c'est ça, Misdeal ?
- Hé, Tsukasa, tu étais au courant que ce demeuré savait chanter ?
- Oui, enfin, c'est ce qu'il doit s'imaginer ! Hé, Simplet, tu l'as caché où, ton lapin ? »
Le regard de Ryûichi se durcit mais il ne répondit rien. Il avait eu de gros problèmes la fois où il avait démoli l'imbécile qui avait osé lui prendre Kumagorô, et son oncle l'avait formellement mis en garde : une autre bagarre du même genre et il repartait tout droit à Tôkyô.
« Si ça se trouve c'est pas lui qui va chanter, c'est sa peluche ! » s'esclaffa l'un des garçons.
Noriko, stupéfaite par cette attaque verbale parfaitement gratuite, l'était tout autant par le manque de réaction de Ryûichi. Il n'allait pas se laisser insulter sans riposter, tout de même ? En attendant, elle n'avait aucune intention de se laisser faire.
« Hé ? Vous avez un problème ? » s'écria-t-elle en se campant au bord de la scène, les mains sur les hanches. Le prénommé Tsukasa la regarda d'un air méprisant.
« Quoi ? Qu'est-ce que t'as, la meuf ?
- Hé, Sakuma, tu as besoin qu'une fille vienne te défendre, maintenant ?
- Ça suffit, allez-vous en ! Vous vous prenez pour qui ? » lança Noriko, furieuse. Ce n'était pas une bande de guignols pareils qui allaient lui gâcher sa soirée !
« Oh, tu me parles sur un autre ton, toi ! Tu veux qu'on s'occupe de toi après le concert ?
- Tirez-vous », ordonna soudain Ryûichi d'une voix si dure que Noriko crut tout d'abord que quelqu'un d'autre était intervenu. Levant les yeux vers son camarade, elle vit que son visage était d'une pâleur effrayante et que son regard luisait d'un éclat mauvais. Saisie, elle recula d'un pas.
Les adolescents hésitèrent un court instant puis s'éloignèrent, mâchonnant des injures.
« R… Ryûichi… Tu les connais ? » demanda enfin Noriko, un peu secouée. Le garçon hocha la tête mais ne dit rien, toujours campé au bord du podium dans cette attitude menaçante qu'il avait subitement adoptée.
« Pourquoi ils t'ont dit ça ? »
Aussi rapidement qu'elle s'était durcie, l'expression de Ryûichi changea à nouveau pour redevenir celle que l'adolescente lui connaissait si bien.
« Ah, laisse tomber, Nori-chan ! C'est rien que des imbéciles… On finit de tout préparer, et après on rentre se changer. »
XXXXXXXXXX
Il faisait chaud en cette soirée du 25 août, le concert n'allait pas tarder à débuter et le public, constitué en très grande partie de jeunes gens du quartier mais aussi de vacanciers, s'était amassé sur le terrain de sport. Non loin du podium, Noriko attendait l'arrivée de l'autre moitié de Misdeal tandis que ses parents, mêlés à l'assistance, attendaient avec impatience l'entrée en scène de leur fille.
« Hé, Nori-chan ! » appela Ryûichi dans son dos. Elle se retourna vivement et aperçut son ami qui venait vers elle, un peu essoufflé, Kumagorô au creux des bras.
« Oh ! Tu es très belle ! » la complimenta-t-il. Noriko sentit ses joues rosir.
« Tu parles, c'est ma mère qui a absolument tenu à me maquiller. J'ai l'air d'un pot de peinture !
- Non, je t'assure. Tu… tu fais très femme… dit Ryûichi qui ajouta derechef : Kumagorô aussi te trouve super !
- Hé bien, merci… Tu n'es pas mal non plus, tu sais. »
Le garçon portait un tee-shirt noir et un jean, sa fidèle paire de Converse, et avait un bandana noir autour du front. Avec Noriko, pimpante dans ses vêtements neufs et dont les cheveux châtains étaient retenus par un chouchou blanc, ils formaient un couple quelque peu dépareillé… mais ce n'était pas ça qui allait les arrêter !
« Alors, tu es prête ? demanda Ryûichi en lui présentant sa main.
- Fin prête, partner ! » répondit la jeune fille en frappant dans la paume ouverte de son camarade qui se mit à rire et la serra contre son épaule d'un geste fraternel.
« On va leur montrer ce qu'on a dans le ventre ! »
Le concert débuta à 20 heures précises. C'est une jeune chanteuse qui ouvrit la soirée, interprétant d'une jolie voix haut perchée des chansons mélancoliques en s'accompagnant à la guitare acoustique, et elle obtint un joli succès, bien que son style n'ait pas été particulièrement enclin à faire bouger le public. Noriko et Ryûichi, côte à côte, assistèrent eux aussi à la performance de leurs prédécesseurs, et si l'adolescente sentait monter la nervosité en elle plus le moment de monter sur scène approchait, elle avait l'impression que la fébrilité qu'elle ressentait chez son camarade était d'une autre nature, sans qu'elle parvienne à la définir.
Aldabra, le groupe de filles qui les précédait, était en scène et il fallait reconnaître qu'elles se débrouillaient bien, masquant par des chorégraphies dynamiques et enlevées une partie chant assez mièvre. Quoi qu'il en soit, le public parut apprécier car des applaudissements nourris, mêlés à des acclamations, saluèrent la fin de leur exhibition.
« Allez, c'est à nous », déclara Ryûichi en entraînant Noriko par le bras. Avec l'aide de Noriyûki ils installèrent rapidement leur matériel, puis le jeune homme annonça : « Et pour conclure cette soirée, voici Misdeal ! » avant de quitter le podium, laissant le champ libre aux deux jeunes artistes.
Noriko s'était glissée derrière son clavier et attendait, le cœur battant. Sa nervosité n'avait rien à voir avec l'anxiété paralysante qu'elle avait pu ressentir avant d'être auditionnée par le jury du conservatoire mais se retrouver devant ce public, relativement nombreux compte tenu de la nature de l'événement, était très intimidant. Elle lança un coup d'œil à Ryûichi qui, après avoir soigneusement posé Kumagorô sur une enceinte, s'était emparé du micro. Le public attendait, curieux de voir ce qu'allait faire ce groupe que personne ne connaissait.
« Bonsoir… » commença le garçon, immédiatement interrompu par un « Ta gueule ! » sonore et le jet simultané d'une canette vide à ses pieds. Un mouvement se fit dans le public, assorti de murmures interrogateurs. Ryûichi ramassa calmement la canette et la déposa au bord de la scène, sous les yeux de Noriko soudain complètement pétrifiée par le trac.
« Bonsoir ! reprit-il plus énergiquement. On est les Misdeal et j'espère que notre musique va vous plaire, parce qu'on va tout donner ! Notre première chanson s'appelle Somebody. Nori-chan, c'est à toi ! »
Tirée de son état d'anxiété comme par un coup de fouet, Noriko laissa voler ses doigts sur les touches de son instrument et joua les premières notes de leur chanson. L'introduction terminée, Ryûichi se mit à chanter.
Et, comme en cette première fois où il avait chanté dans la chambre, le garçon parut se métamorphoser. Sa voix n'avait plus rien de commun avec celle qu'il avait lors de la répétition de l'après-midi. Puissante, magistrale, elle s'éleva, vibrante, dans l'air tiède de la nuit d'été et le public fut aussitôt conquis. En cet instant, sur scène pour la première fois de sa vie, Ryûichi dégageait une aura de passion presque palpable, il exsudait une joie de vivre proprement incroyable ; il rayonnait véritablement. Gagnée par cet enthousiasme si puissant, Noriko lâcha enfin son jeu et l'assistance s'enflamma totalement pour ces deux jeunes artistes si curieusement assortis mais dont la musique débordait de vitalité et de ferveur.
La seconde chanson, Nothing's impossible, reçut elle aussi un accueil plus que chaleureux et, un peu à l'écart, les adolescents qui s'étaient moqués de Ryûichi peu de temps auparavant assistaient sans pouvoir y croire au triomphe d'un garçon qu'ils avaient toujours considéré comme un attardé mental, un pauvre débile incapable de faire trois pas sans lâcher sa peluche. Ce n'était plus la même personne ! Le gamin efflanqué et maladroit dont l'intellect semblait parfois tutoyer le néant avait laissé la place à un adolescent si assuré et charismatique que l'on ne pouvait faire autre chose que se laisser emporter par une telle radiance !
La dernière chanson, New life, fut radicalement différente, calme et mélancolique, accompagnée seulement par une mélodie simple, au piano, un écrin pour la voix pure de Ryûichi qui, sur cet ultime morceau, paraissait en état de grâce. La dernière note mourut en même temps que le dernier mot, dans un silence si profond qu'il en était presque irréel… avant que le public ne laisse éclater son enthousiasme dans un tonnerre de vivats et d'applaudissements.
Ryûichi et Noriko saluèrent les gens amassés devant eux puis quittèrent le podium après de vibrants remerciements, ayant récupéré Kumagorô au passage. Sitôt descendus, et pendant que monsieur et madame Anno se frayaient un chemin vers eux, ils s'étreignirent avec force en riant à en perdre haleine.
« Tu as été magnifique, Ryû-chan ! Je n'aurais jamais cru que tu pouvais chanter aussi bien, les gens ont adoré ! s'écria Noriko avec admiration.
- Je n'aurais rien fait sans toi, c'est grâce à tes arrangements et ton interprétation que ce concert a été réussi ! répondit Ryûichi avec une ferveur enfantine. Merci, Nori-chan ! »
Et il l'embrassa dans le cou, juste sous l'oreille.
« On a été géniaux ! » s'exclamèrent-ils en chœur en se tenant les mains.
« Ah, vous êtes là ! appela Yukiko Anno qui arrivait avec son mari. Oh, vous avez été fantastiques, les enfants ! Papa a pris des photos et je vous ai filmés ! Alors, ma chérie, tu veux toujours abandonner le piano ?
- Pas question ! répliqua Noriko avec fermeté. Et tant pis si ces idiots du conservatoire n'ont pas voulu de moi, je me débrouillerai d'une autre manière pour faire carrière dans la musique !
- Quant à vous, Ryûichi, vous devriez sérieusement envisager de prendre des cours de chant, vous êtes vraiment doué, poursuivit Yukiko d'une voix vibrante d'enthousiasme. Ce serait dommage de laisser perdre un tel talent !
- Oh… J'y réfléchirai, madame Anno, répondit Ryûichi en rougissant. C'était bien la première fois que quelqu'un lui faisait des louanges et le confortait dans son amour de la musique, et il en était à la fois ému et gêné.
- Pour fêter ça, je vous invite à prendre un verre, déclara Mitsuru Anno. Allez récupérer votre matériel et on y va ! »
Quelques instants plus tard, riant et bavardant, ils s'éloignèrent, suivis du regard par un jeune homme blond qui, en vacances à Atami pour quelques jours, avait lui aussi assisté au concert.
« Excuse-moi… demanda-t-il à son voisin, désignant le petit groupe qui quittait le lieu du concert. Est-ce que tu les connais ? Leur nom, je veux dire. »
L'autre garçon, un lycéen d'Atami, considéra un court instant son vis-à-vis dont les yeux verts, vifs et pénétrants, reflétaient un intérêt sincère.
« La fille je la connais pas, elle est de Tôkyô je crois, mais lui il s'appelle Sakuma. Il travaille à l'auberge des Satô. Ils sont pas mauvais, hein ? dit-il avec élan.
- Non… répondit le jeune homme. Pas mauvais du tout… »
FIN
