CHAPITRE 4
Les deux autos se suivent. Elles quittent le quartier de San Pedro, empruntent la nationale 405 qui leur évitent le centre ville, traversent les canyons et remontent plus au nord, vers la banlieue de Santa Clarita.
Sur le trajet, Zack repense au chemin parcouru.
A ses années de jeunesse et d'insouciance, partagées avec Gabe, son meilleur ami, pourtant si différent de lui. L'écart d'âge qu'ils ont tous deux, avec son frère Shaun les ont fait peu fréquenter ce dernier. Zack avait, alors, tout juste de l'admiration pour ce jeune homme, quand lui n'était qu'un gamin. Garçon dont l'essentiel de ses préoccupations consistait en la réalisation de figures avec son skate.
A ses années d'adolescence, passées trop vite, à partager son temps entre Gabe, le surf et Tori. Le graff aussi, premiers interdits bafoués mais plaisir solitaire. Années, où fréquenter Tori relevait plus de l'amitié, avec la seule fille digne d'intérêt à ses yeux, que d'une véritable attirance physique. Il était alors bon et doux de prolonger de longues après-midi ou soirées à discuter avec elle sans prise de tête sentimentale.
A ses dernières années, accrochées par des incidents - tragédies - familiaux. La grossesse de Jeannie, l'enfant abandonné par son père, l'état grabataire de son père - accidenté du travail - et pour sa plus grande douleur, la mort de sa mère, arrachée trop tôt par la maladie. Années accidentées qui l'ont transformé en chef de famille improvisé, révélant son sens des responsabilités, sa force de caractère et sa droiture.
Zack n'a rien voulu de tout cela et n'a fait qu'en subir les aléas, sacrifiant sa propre volonté et ses propres désirs à sa famille.
Mais c'était sans compter sur sa rencontre avec Shaun.
Shaun, qui lui a ouvert les portes de la liberté, de son désir. Les portes d'un paradis imaginé devenu réalité...
Shaun qui va lui permettre, dans un avenir proche, de réaliser son rêve de jeune homme : Etudier l'art à l'université de Calarts.
Ils ont roulé un peu plus d'une heure traversant l'immense et longue ville qu'est Los Angeles. Le paysage urbain s'est transformé au fil des miles parcourus et des quartiers traversés. Pour le plus grand plaisir du petit garçon, qui n'avait jamais fait, auparavant, un si grand voyage, dans sa courte vie. A aucun moment, Cody ne s'est endormi, trop enchanté de voir se dérouler sous ses yeux ébahis, le spectacle permanent d'un panorama aussi diversifié.
Arrivés sur le parking et à peine libéré du véhicule, Cody court vers la porte d'entrée vitrée de l'immeuble, laissée ouverte et bloquée par Shaun. Celui-ci singe une révérence pour accueillir l'enfant, puis lève ses yeux vers son ami.
Mais, Zack prend son temps. Sans rien avoir sorti de son coffre, il tourne lentement sur lui même à la découverte de son nouvel environnement. Il sait qu'il prendra possession de sa nouvelle habitation. Mais il en est autrement pour le quartier, si différent de celui où il a grandit et dont aucune rue ne lui est inconnue. Il sourit, curieux de vivre cette aventure.
Au premier étage, Shaun déverrouille puis ouvre grand la porte du logement, Cody s'y engouffre, derrière lui. Mais, le petit garçon stoppe net quand il arrive dans la pièce principale qui fait office de salon et de pièce à vivre séparée par un bar de la cuisine. Il y a trop de portes pour l'enfant, qui demande timidement à Shaun :
- Dis, c'est où ma chambre ?
Alors Shaun lui ouvre l'une d'elles et laisse l'enfant découvrir son nouvel univers de sommeil.
C'est la première fois de son existence qu'il va avoir une chambre pour lui tout seul et cela donne une dimension de château à cet appartement pas plus grand pourtant que la maison où il a grandit auparavant.
- Cette pièce est ta chambre. Tu vois. Ton lit est installé et tu pourras y jouer tranquillement. Nous te mettrons une petite table, dans quelques jours. N'oublie pas que tu iras bientôt à l'école.
- Oui, l'année prochaine.
Cody, tête levée vers cet adulte encore plus grand que Zack, a les yeux grands ouverts et a du mal à réaliser encore que cet univers est désormais le sien.
Son lit a été disposé dans l'angle du mur droit de la chambre, comme il l'était dans son ancienne maison. Juste au dessus, une fenêtre sans rideaux fait apparaitre une vue dégagée sur la route passagère. Il y a plus de circulation dans ce quartier que dans le précédent. Cody, trop petit pour le voir, ne s'y intéresse pas, de toute façon. Il aurait pu pourtant apercevoir les deux véhicules familiers, garés côte à côte, juste en bas devant la porte d'entrée de l'immeuble.
L'enfant s'assoit sur le matelas puis s'allonge pour en tester le confort comme il a vu faire des adultes dans une publicité. Un grand sourire se dessine sur son visage. Il est communicatif à Shaun, qui lui dit :
- Je te laisse un instant tout seul. J'ai encore pleins de choses à faire. Mais, je laisse la porte ouverte. Tu peux enlever tes chaussures. Ce serait mieux même.
Il semble à Shaun, devoir apprivoiser l'enfant comme le petit prince avec le renard. Il s'arrête un instant à l'embrasure de la porte, admirant ce petit garçon envahir son espace et sa vie avec une facilité toute déconcertante.
Il entend, sur le pallier, le léger tintement de l'ascenseur annonçant l'ouverture immédiate de ses battants.
Zack arrive par celui-ci et comme son neveu, précédemment, passe la porte d'entrée puis s'avance timidement au milieu de la grande pièce.
Shaun se rapproche de lui, pose ses mains sur ses bras, les caresse doucement et dépose un léger baiser sur les lèvres chaudes de Zack.
- Bienvenue chez toi, bienvenue chez nous.
Zack le fixe et acquiesce du regard.
Le bonheur de Shaun est immense, en cet instant. D'avoir chez lui, pour vivre ensemble, l'homme pour qui il déborde d'affection. Alors qu'il n'y a que quelques mois à peine, il venait juste de rompre d'une relation, qui lui semble bien fade aujourd'hui, au regard de ce qu'il a vécu cet été avec Zack.
Shaun va à la cuisine et sort alors deux bières rafraichissantes du réfrigérateur - seuls éléments dont l'électroménager est pourvu - tandis que Zack explore les lieux, pièce après pièce. Une grande salle de bain, deux chambres, un couloir d'entrée, une cuisine séparée par un bar de cette grande pièce spacieuse. Une grande baie vitrée laisse pénétrer la lumière éclatante du soleil californien et les murs blancs réfléchissent l'immaculée luminosité. Si ce n'est l'éloignement de l'océan, cette pièce ressemble par son envergure à la chambre de Shaun dans la villa. Mais ici, ce n'est plus son lit qui trône, mais un canapé qui fait face au téléviseur mural, séparé du sofa par une table basse rectangulaire. Une grande table ronde délimite l'espace détente du coin repas. Quatre chaises - c'est presque une de trop - entourent celle-ci. Pour l'instant, de nombreux cartons empilés encombrent l'espace.
Revenant là où se trouve Shaun, Zack, qui a plus que jamais besoin d'être rassuré, constate, en prenant la bouteille que lui tend son ami :
- Tu perds ton bureau...
- Peut être, mais je peux écrire n'importe où...et comparé à ce que j'acquière..., le rassure Shaun, en secouant la tête.
Il trinque avec lui et après un bref instant de silence, où les deux hommes se désaltèrent dans un mimétisme qui leur est propre, Shaun poursuit :
- Je suis si heureux... Si heureux et si fier...
Son sourire et ses yeux appuient son propos. Shaun ne ment pas. Alors Zack, confiant, pose sa bouteille vide sur la table devant lui, prend un sac posé au sol et quitte la pièce pour préparer le lit de Cody, sous la bonne supervision de celui-ci, tandis que Shaun prépare le leur. Les bagages ont été déposés dans les deux chambres respectives.
Il est l'heure de diner et une collation semble bien méritée après les émotions de l'installation. D'ailleurs Cody baille.
Après décision commune, des pizzas ont été commandées. C'est fête, ce soir et tout le monde est trop fatigué pour s'affairer à cuisiner. Une fois le livreur payé, les trois hommes s'installent posément à table pour manger en silence leur "repas". Un grand pichet d'eau trône au milieu de celle-ci, parmi les cartons d'emballage de la pizzeria voisine. Mais seul Cody a un verre. Les deux hommes entament leur deuxième bière. Première scène familiale.
Tout d'un coup, Zack rompt le silence. Il ne peut se retenir et se met à rire, la bouche encore pleine.
- Ah ! Ah ! Ah !
Shaun hausse les sourcils et Cody lève les yeux vers son oncle.
- Qu'est ce qui se passe ? demande Shaun, intrigué.
- C'est trop bon... rigole t'il en secouant la tête et en fermant les yeux pour ensuite mieux plonger son regard dans celui de Shaun puis de Cody. L'enfant rétorque :
- Moi aussi, j'adore les pizzas.
Et Shaun rit à son tour, comprenant bien que ce n'est pas seulement du met que son ami parle, mais de tout cela, d'eux, réunis, ensemble - maintenant - et pour longtemps.
Il ne reste rien des pizzas mais cela leur suffit. Cody demande la permission de sortir de table.
- Oui, va jouer un moment dans ta chambre mais mets toi aussi en pyjama. Il n'est plus question que tu dormes habillé, ici.
Zack l'accompagne réalisant que les bagages n'ayant pas été ouverts, l'enfant ne peut s'exécuter.
Pendant le temps de jeu de Cody, les deux hommes ont aussi commencé à déballer leurs affaires respectives. Une armoire leur permet aisément de mettre leurs vêtements à tous deux. La garde robe de Zack n'est pas très importante, constituée de tee shits pour l'essentiel, et de deux ou trois jeans et sweats. Shaun file dans la salle de bain qui sépare les deux chambres. Une douche, des toilettes, une baignoire mais une seule vasque comme chez Zack, auparavant, constituent l'ensemble du mobilier sanitaire.
Zack va enfin coucher Cody, considérant que le temps de jeu est suffisant. La porte était restée ouverte mais Cody est un enfant silencieux et pas particulièrement turbulent. Il jouait avec son bolide le faisant rouler sur de nouvelles surfaces et s'inventant par là même un nouveau chemin pour son véhicule. Le talkie walkie est sorti de son esprit et cela convient parfaitement à Zack qui ne souhaite pas de discussion ce soir. Mais, il ne veut pas laisser seul son neveu durant son endormissement. C'est tout de même sa première nuit dans un lieu qui lui est étranger. Alors, il attend sagement assis sur une chaise, seul autre meuble avec une petite commode pour l'instant, dans la chambre, que son neveu s'endorme.
Il n'est pas si tard mais le soleil se couche, lui aussi, plus tôt désormais. Zack se lève et va à la fenêtre de la chambre de Cody. Le soleil rasant se découpe sur les maisons voisines qui bordent l'avenue. Quelques fenêtres allumées laissent deviner des demeures habitées et animées.
Cody dort paisiblement, maintenant. Zack s'approche de lui, lui caresse les cheveux en un doux mouvement de sa main puis aussi calmement, éteint la lumière et sort de la pièce, en fermant la porte.
Lorsqu'il revient dans la salle, il ne trouve plus personne et la table rangée.
Un léger sourire adoucit son visage, il devine où Shaun l'attend. Il s'avance et entre dans la chambre et le trouve là devant le lit, déjà torse nu. Le rythme cardiaque de Zack s'accélère. Et ses yeux s'assombrissent de désir. Le souffle coupé, le désir naissant brulant au creux de son ventre, Zack s'avance, ne quittant pas du regard son amant. Il lève ses deux mains pour mieux emprisonner le visage de Shaun et l'embrasse avec passion. Puis, avec impatience, il finit de le déshabiller et quitte ses vêtements à son tour, sans un mot.
- Zack..., murmure Shaun, le corps vibrant et tendu par la violence de son désir.
Mais Zack ne veut pas parler, il lui clôt les lèvres par un autre baiser qui ne cesse qu'un bref instant, lorsque les deux amants échouent sur le grand lit. Allongés, nus, les yeux fermés, leurs bouches scellées par des baisers avides, les deux hommes parcourent de caresses le corps de l'autre. Au désir de l'un répond le désir de l'autre.
Et une fois encore, l'extase de leur amour les laisse pantois et lascifs...
A bout de souffle, les deux hommes s'abandonnent dans une même gestuelle et couchés sur le dos, encore frémissants, fixent tous deux leur regard au delà du plafond. Zack se tourne vers Shaun qui fait de même et maintenant ils se font face, tête sur l'oreiller. Dans un moment de tendresse infinie dont ils ne se lassent pas. La main de Shaun frôle dans une caresse répétée le bras, l'épaule et remonte tout doucement vers le beau visage de son amant pour terminer son chemin sur sa joue. Son visage quitte l'oreiller pour embrasser Zack avec une douceur extrême. Son jeune amant a les yeux clos, pour mieux goûter la saveur de Shaun. Celui-ci lui murmure les lèvres encore posées sur celles accueillantes de Zack :
- Merci...
Zack ouvre ses yeux et ne voit plus que du bleu... Shaun repose sa tête sur son oreiller mais Zack ne le quitte pas du regard et c'est avec cette limpide couleur à son esprit qu'il s'endort, un sourire sur ses lèvres.
