(Oui oui, la taille des chapitres augmentent mais ne craignez rien, nous n'arriverons pas aux 13 000 mots/chapitre de la Relique !)
Chapitre IV
Le retour au sanctuaire s'effectue dans le même silence glacial et sur le pas de la huitième maison, Elouan désigne à son disciple le chemin qui monte vers le haut du sanctuaire, lui signifiant qu'ils ne s'arrêteront pas. Camus et Milo échangent un dernier regard. Le verseau les a prévenus que leur départ serait pour le lendemain. Peut-être n'auront-ils pas l'occasion de se revoir. Alors chacun imprime ce qu'il peut du visage de l'autre, pour le graver dans ses souvenirs.
Un an semble énorme à cet âge. Presque une éternité.
Et Elouan prend sa suite, n'adressant lui même aucun mot à l'attention d'Elios, avant de disparaître dans les escaliers sous le double regard des scorpions.
- Maître ?
- Oui, petite flamme ?
- Je suis désolé.
- Moi aussi Milo. Moi aussi.
Pas forcément pour les mêmes raisons, certes, mais le scorpion est sincère. Parce que même acculé dos au mur, il reste incapable de faire la seule et unique chose qui pourrait à nouveau les rendre heureux tous les quatre. Désolé également, parce qu'Elouan a sous-entendu que son influence pousserait Milo à agir comme lui et qu'à cause de cela, la courte vie de leurs disciples ne comprendrait jamais le mot « bonheur ». Et enfin, désolé parce que tous, subissent pour une faiblesse dont il est seul responsable. Mais bien entendu tout cela, sa petite flamme ne doit jamais le savoir.
Maison du verseau
De retour dans ses appartements, Elouan se sert un verre d'alcool. Fort, de préférence. Sans prêter attention au malaise évident de son élève, planté au milieu de la pièce, le ventre rongé par une boule d'angoisse et de culpabilité qu'il peine à contrôler. Jamais, depuis qu'ils vivent ensemble, maître et élève ne se sont retrouvés dans une situation similaire. Elouan est depuis plus d'un an, un modèle paternel doté d'une empathie égale à zéro pour autrui, mais dépassant les limites de l'entendement pour son apprenti. Quant à Camus, l'enfant s'est toujours évertué à le rendre fier par des efforts toujours plus volontaires et une attention particulièrement aiguisée.
Reposant son verre, Elouan s'installe dans un fauteuil, en silence.
- Maître...
Enfin l'adulte daigne tourner le regard vers lui. S'il s'évertuait à ne pas le faire jusque présent, c'est moins pour le punir, que pour ne pas perdre sa froide résolution face à cet être tant aimé, le seul qui lui reste aujourd'hui. Sans un mot, Elouan attend qu'il parle.
- Je vous demande pardon...
Cette fois c'est un peu trop pour ses résolutions. Et puis après tout, Camus souffrira bien assez de ce qui l'attend. Elouan lui ouvre ses bras, dans lesquels sans attendre, l'enfant vient se blottir, échouant à retenir les larmes qui menaçaient de se manifester depuis plusieurs minutes. En silence, Elouan referme ses bras autour de lui, caressant ses cheveux pour apaiser son chagrin. Posant son menton sur les mèches carmin qui lui cachent le visage de cet enfant qu'il aime tant. C'est aussi le moment pour lui d'évacuer l'angoisse de l'avoir cru condamné à être exécuté. Son enfant. Puisqu'à bien y réfléchir, Elios a raison. Au fond de lui, ça n'est pas un disciple qu'il priait Athéna de bien vouloir lui accorder, mais bel et bien un fils. Et peu importe sa filiation naturelle, c'est bien ainsi qu'il l'aime.
Et c'est pour cela qu'il devra se résoudre à lui donner les enseignements qui lui permettront de remporter le combat sur son propre destin.
Et l'enfant finit par s'endormir, pour une courte nuit, puisque le départ se fait avant l'aube. Chargés de leurs sacs, les deux verseaux amorcent dans le froid humide de cette nuit de février, la dernière descente du sanctuaire avant longtemps. Elouan a saisi sa main, resserrant ses doigts autour des siens, en passant, dans le silence nocturne le plus absolu, la maison du scorpion. Ce geste, Camus le traduit facilement, alors que son regard se voile de larmes : Ils ne s'arrêteront pas. Ça n'est qu'à l'entrée du sanctuaire, que son honneur lui donne la force de sécher ses larmes, face auxquelles Elouan est resté impassible. Et pour cause. En bas du premier palier, assis sur un muret, les jambes battant dans le vide, Aphrodite le regarde s'en aller. Au beau milieu de la nuit. Armé de son éternel sourire, le jeune futur chevalier des poissons lui adresse ses politesses, par la pensée.
- A dans un an Camus et... bonne chance.
L'enfant ne répond pas, se contentant de poser sur lui un regard vide de tout intérêt, ce qui a au moins le mérite de provoquer chez son vis à vis ce rictus de colère propre à ceux qui ne supportent pas d'être ignorés.
Ça n'est qu'une fois éloignés du sanctuaire, que Camus referme davantage ses doigts autour de la main d'Elouan afin d'attirer son attention.
- Maître, saurai-je également parler par la pensée ?
Elouan esquisse un sourire.
- De la télépathie Camus. Oui. Tu sauras. Pourquoi me demandes tu cela ?
- Aphrodite.
- Que t'a t-il dit ?
- Il m'a souhaité bonne chance. Il sait déjà le faire, lui.
- Aphrodite a deux ans de plus que toi et il est sur le point de ramener son armure. Dans deux ans et peut-être même avant, ce sera également ton cas. Tu n'as pas l'air de l'apprécier beaucoup.
- Il m'indiffère.
- C'est faux. Tu ne l'aimes pas. Pourquoi ?
Mais l'enfant se mure dans le silence. Elouan baisse les yeux vers lui, intrigué.
- Camus, s'il est un sujet que tu souhaites éviter d'aborder avec quelqu'un, alors essaie au moins de paraître détaché. Ton silence donne à ma question une importance certaine et tu sais que je vais exiger une réponse.
- C'est que justement... Je ne veux pas vous le cacher.
- Alors je t'écoute. Pourquoi n'aimes tu pas Aphrodite ?
- Il est mesquin. Et puis, je ne sais pas ce qu'il attend de Milo, mais, Aphrodite, dès que quelqu'un s'intéresse à lui, il faudrait qu'il ne s'intéresse plus QU'à lui... Or, Milo est gentil et forcément, il aime bien Aphrodite...
- Tu n'es visiblement pas moins possessif que lui.
Vexé, l'enfant détourne les yeux et poursuit sa route en silence, sous le sourire attendri de son maître.
- Rassure toi. Milo aime tout le monde, en dehors d'une arène, mais il n'est personne qu'il aime plus que toi.
- Alors il ne m'oubliera pas après une année ?
- Crois tu que toi tu l'oublieras ? Je crains bien que non, alors pourquoi serait-ce son cas ?
Camus reste silencieux. Autant ne pas approfondir un sujet sensible dont il préfère finalement ne pas connaître l'issue. Après tout, Milo va rester au sanctuaire et là bas, il possède d'autres amis.
Lui en revanche... Comment vivront-ils en Sibérie ? De toute manière, des amis, il n'a jamais su s'en faire. Seul Milo suscite son intérêt. Et puis avec lui, tout a toujours été facile, instinctif. Il n'est pas comme la plupart des autres, à le questionner sur ses réactions ou ses choix, tout simplement parce que Milo n'a pas besoin d'explications pour le comprendre. Et puis pour l'heure c'est ce « je crains » glissé au milieu de la réponse de son maître et ce, certainement pas par hasard, qui occupe ses pensées.
Sibérie Orientale – Village de Kohoutek
La clochette suspendue au dessus de la porte s'anime dans un son habituel, signal désormais bien connu du vieil homme pour arborer un sourire de circonstance afin d'accueillir les clients de façon joviale. C'est le seul réconfort existant dans cette région, en plus de la timide chaleur de son magasin.
Enfin, magasin... Camus observe les étalages, perplexe. Épicerie, droguerie, pharmacie douteuse, loueur de chiens, poste, peut-être même rebouteux, journaux périmés, visiblement, il est possible de tout trouver ici mais en quantité drastique. Pour l'heure, le vieux gérant a relevé les yeux écarquillés vers la porte, comme s'il venait d'ouvrir au messie en personne.
- Elouan ! Vous... Vous êtes de retour !
- Bonjour Aleksey.
Sans vraiment porter attention à cet enthousiasme qu'il a toujours suscité mais qu'il estime ne pas mériter, le verseau dépose l'argent nécessaire sur le comptoir.
- Prépare nous le nécessaire pour une semaine s'il te plaît. Camus et moi, allons nous installer ici. Et fais moi savoir également, si quelques habitants ont besoin de notre aide.
- C'est une bénédiction de vous revoir Elouan ! Et... Cet enfant, c'est ce fameux apprenti que vous rêviez d'avoir ? A t-il les mêmes capacités que vous ?
Au souvenir de cette époque où déjà Elouan exprimait sa volonté de revenir à son tour, un jour, accompagné d'un élève qu'Athéna aura bien voulu lui confier, le verseau esquisse un pâle sourire. C'est un plaisir immense que de se souvenir que la vie nous a accordé un rêve.
- Oui. Précisément. Camus sera mon successeur.
Sans attendre le vieil homme s'approche de l'enfant, trouve le moyen de s'abaisser à son niveau malgré les douleurs de l'âge et s'empare de ses mains comme s'il s'agissait d'un trésor.
- Puisse Athéna vous protéger Camus et nous offrir la chance de vous garder le plus longtemps possible parmi nous.
L'enfant n'a pas bronché, même si l'envie ne lui a pas manqué de reculer pour extraire ses mains de l'étreinte. Mais étrangement, sa seule présence semble éclairer le visage de cet homme terni par l'âge et la dureté de sa vie. Alors après un regard à son maître qui semble satisfait de la situation, Camus s'en est accommodé lui aussi, bien malgré lui.
Les sacs de vivres et autres denrées nécessaires à leur survie à tous les deux sont vite prêts et l'homme et l'enfant reprennent rapidement la route de ce qui sera désormais leur maison.
- Nous ne logerons pas au village maître ?
- Non. Nous remontons quelques kilomètres au Nord Est. Près des barrières de glaces éternelles.
Camus retrouve le silence. Non pas que son esprit ne fourmille pas de mille et une questions, mais il sait qu'il en trouvera les réponses dans un avenir proche. Il est donc inutile de pousser de suite son maître à tout lui dévoiler.
La maison est isolée. Semblant étrangement provoquer la glace en résistant au temps et à ses attaques. Du moins en partie. Car de la charpente au générateur, les deux chevaliers ont du travail de remise en état avant de pouvoir goûter au repos mérité de cette première journée à l'intérieur de la bâtisse. La température y est tout juste acceptable en comparaison du froid extérieur de ce mois de février. Rien que pour leur capacité à vivre ici, les deux athéniens font office de héros pour les habitants du village d'Aleksey. Pour le moment les observations du maître sur son élève sont des plus positives. Camus est admiratif devant la beauté glaciale du paysage qui les entoure. L'hostilité du milieu ne semble guère le repousser, son cosmos fait parfaitement son office, l'enfant ne souffre plus du froid, ou peu, et le petit semble nager dans un bonheur engendré par la nouveauté. Mais Elouan sait, pour s'être par le passé retrouvé dans une situation identique, que le bonheur du dépaysement ne dure qu'un temps, pour un enfant.
Sanctuaire d'Athéna
Pour Elios, c'est le début des jours sombres et par extension, il en est de même pour son apprenti contraint à un entraînement dénué de limites. S'occuper de Milo, le pousser au delà de ses capacités, se consacrer corps et âme à son évolution, c'est la seule activité capable de lui faire oublier cette solitude pesante au milieu d'un sanctuaire bondé de maîtres et d'élèves. Parce qu'Elios ne fréquente jamais personne que le patient verseau. Et Milo s'efforce de résister et de prolonger ses entraînements, à son corps défendant. Il faut dire que huit jours après son départ, l'enfant arrivait à peine à se rendre à l'arène. Alors Elios a cédé et lui a accordé le repos nécessaire. En contrepartie, l'esprit abandonné à l'inactivité, le scorpion s'est offert le plaisir d'une bouteille de vodka, descendant quelques verres avant qu'elle ne finisse son existence éclatée contre le mur du temple. De la vodka... Une vieille bouteille offerte au retour d'Elouan de sa chère Sibérie il y a de cela quelques années.
Alors depuis Milo résiste, pour éviter de le voir boire à nouveau. Parce qu'il est une chose certaine désormais. Milo aime son maître. Elios, qui l'encourage dans toutes ses frasques, Elios qui le protège du courroux popal, Elios qui malgré son caractère aussi doux qu'un papier de verre, lui offre l'amour et les repères sans lesquels aucun enfant ne peut évoluer correctement. Et les paroles de Camus lui reviennent en mémoire. Si comme Elouan, son maître est amoureux – et l'idée fait petit à petit son chemin dans son esprit – alors il doit réellement être malheureux, parce qu'on ne peut pas séparer des gens qui s'aiment. Ça, c'est quelque chose que tout le monde sait, même un enfant.
Les seuls moments de calme qui leur restent sont ceux que représentent les repas. Mais justement ce soir, il semblerait que Milo ait décidé de changer la donne.
- Maître ?
Le chevalier en titre prend une très profonde inspiration avant de relever les yeux vers lui.
- En général, lorsque tu commences comme ça, nous en avons pour des heures... Or, il faut te coucher tôt. Demain ton entraînement reprend. Alors si tu peux faire bref, je t'écoute.
- Je vois bien que vous êtes très triste depuis le départ d'Elouan et Camus. Moi aussi.
- Je m'en doute gamin. Et après ? Qu'est-ce que ça change ? Camus doit s'entraîner. Même sans notre dispute, ils seraient partis. Bon par contre, nous aurions pu aller les voir, au moins pour l'été même si l'été là bas ça n'est même pas vivable.
- Un an... c'est long.
- Un an, ce serait bien. La dernière fois qu'Elouan m'a fait le coup du voyage sibérien, il a duré deux années !
Milo écarquille les yeux, aussi stupéfait qu'angoissé par la révélation.
- Mais il a dit un an !
- Non. Il a dit « le temps qu'il faudra ». Crois moi, ça fait toute la différence.
- Alors Camus fera ce qu'il faudra pour finir son entraînement au plus vite j'en suis sûr !
- Et moi je ne suis pas certain que cela suffise. Tu sais petite flamme, tu es encore trop jeune pour comprendre certaines choses. D'ailleurs, en vérité, tu ne dois rien comprendre du tout...
- Ben... Camus dit qu'Elouan est amoureux de vous, alors je ne comprends pas pourquoi il part...
Si l'enfant est parvenu à achever ça phrase, il ne le doit qu'à la stupéfaction qu'il peut lire sur le visage de son maître.
- Milo, tu oublies de suite ce genre de considérations. Elles ne sont pas faites pour nous. Les chevaliers d'or n'ont pas de temps à perdre avec la bagatelle. Surtout votre génération. Tu n'auras jamais d'occasion pour ce genre de chose alors inutile de t'en soucier dès maintenant. Jamais, tu entends ?
- Mais, Aioros a une petite amie parmi les apprentis et Mu dit partout que Saga c'est son amoureux !
- Athéna a bien du souci à se faire ! Je suppose qu'Aioros et Saga ont perdu leurs maîtres trop rapidement pour l'apprendre. Quant à Mu, le Pope sera ravi d'entendre ça ! Tu te sors ce genre d'idée de la tête Milo et tout de suite ! Regarde où ça nous mène ! Ce genre de chose fait plus de mal que de bien. Petite flamme... Vous combattrez pour Athéna. Les astres sont clairs et le temps de paix qui nous était offert touche à sa fin. Crois tu pouvoir combattre au péril de ta vie avec ce genre de souffrance sur le cœur ? Tu es très petit Milo, mais tu ressens déjà beaucoup de peine pour le départ d'un ami. Dis toi que l'absence de quelqu'un que tu aimes, c'est cent fois pire. L'amitié peut se gérer. L'amour est un poison qui tue plus sûrement et lentement que le dard du scorpion. Pour Athéna, Milo, si tu t'attaches, ne t'autorise jamais à considérer qui que ce soit autrement que comme un ami ou un frère. Est-ce que c'est clair ?
L'enfant acquiesce, plus par docilité que par conviction, son âge ne lui permettant guère de tout saisir pour l'instant. Mais Elios sait que ses paroles resteront dans sa mémoire, si le temps devait les séparer avant que son élève n'ait atteint l'adolescence. Peiné, le garçonnet se lève, salut son maître et part enfin se coucher, laissant Elios inquiet quant à la légitimité de son petit discours. C'est compliqué de devoir former ceux qui devront affronter ce dont leur génération a été épargnée.
Sibérie orientale
Si l'excitation du changement a plongé Camus dans un état d'enthousiasme presque préoccupant durant les premiers jours de leur installation, il faut admettre qu'après trois semaines, Elouan voit partir en fumé ses espoirs de le voir radicalement oublier la douce vie de Grèce.
Le plus ennuyeux de tout cela, c'est que Camus s'efforce de lui cacher la vérité. Alors évidemment, ça n'a rien d'étonnant, l'enfant produisant depuis leur rencontre, tous les efforts dont il est capable pour être à la hauteur de ses espérances. Comment pourrait-il lui dire qu'au sanctuaire, malgré sa froideur évidente, la présence des autres lui était nécessaire ? Comment expliquer à son maître que cet endroit qu'il est censé aimer autant que lui, le plonge dans une solitude douloureuse à sept ans ? Et puis après tout, n'est-ce pas son devoir de s'en accommoder ? C'est peut-être ainsi qu'il se rendra digne des Verseaux et d'Athéna. Il est fort probable que son maître ait connu les mêmes tourments, mais lui a réussi à vaincre cette mélancolie pour faire de cet endroit sa force et son cher territoire. Alors il doit faire de même.
Et bien entendu Elouan n'ignore rien de ses doutes et de ses manques. Mais il se doit de laisser le temps faire son œuvre. C'est en traversant ce genre d'épreuves que Camus trouvera assez de force en lui pour en combattre de plus difficiles encore.
Même les visites à Kouhoutek ont leur lot de difficultés. Elouan se souvient parfaitement avoir ressenti le même malaise que celui qui étreint l'enfant, lorsque son maître l'y emmenait. Loin de considérer ce village comme l'opportunité de se trouver de nouveaux amis parmi les enfants, Camus les évite soigneusement. Et pour cause. Ils ont le don de lui rappeler le regard qu'avaient sur lui ses « camarades » en France, avant que par bonheur, Elouan vienne le chercher pour lui offrir une nouvelle – vraie – famille. A cela près que les enfants de Kouhoutek le regardent plus comme un héros intouchable que comme un monstre. La différence, quelle qu'elle soit, apporte toujours un sentiment de rejet. Avec les années, Elouan a cessé d'y prêter attention, acceptant tant bien que mal d'être regardé comme un sauveur lorsqu'il arrive en Sibérie. Cette humilité ne fait que renforcer l'amour les habitants pour lui.
Assis près de son maître, sur la banquette du magasin d'Aleksey, Camus caresse la tête d'un vieux chien de traîneau assis à ses côtés. L'animal l'aime lui aussi et ce, depuis son arrivée. Il n'est pas rare qu'il vienne à sa rencontre lorsqu'ils arrivent au village. Mais lui au moins, le regarde simplement, tout en n'attendant de lui, rien de plus que sa seule compagnie.
- Camus ?
Sans cesser ses caresses, l'enfant relève la tête vers son maître.
- Tu ne sembles plus tellement apprécier de venir ici. Enfin... Si ce n'est pour le voir lui...
Elouan fait un léger signe de tête en direction du chien.
- Je ne comprends pas très bien pourquoi ils se comportent ainsi avec nous...
- Tu n'as pas confiance en eux ?
L'enfant secoue la tête négativement.
- Ça n'est pas une mauvaise chose. Néanmoins, il faut que tu comprennes que ces peuples vivent ici dans des conditions extrêmes. La vie est aussi dure que dangereuse. Leur foi n'est que de peu d'utilité face à cette région qui les oblige à se battre pour survivre. Cela fait des siècles que ces générations d'Hommes côtoient ceux d'entre nous qui viennent ici apprendre à développer et maîtriser leurs pouvoirs. Des siècles que nous nous efforçons de les aider lorsque cela est possible. Souviens toi, il y a dix jours, de cet enfant que nous sommes parvenus à retrouver perdu sur l'étendue de glace après que son père ait été tué par un ours. Sans nos capacités, le petit serait mort de froid et son corps serait probablement resté gelé sur place. Notre présence est un réconfort, une protection. Notre cosmos est un pouvoir qu'ils ne comprennent pas mais qu'ils aiment à ressentir lorsqu'il faut les guérir ou les accompagner vers l'autre monde. Nous avons résisté aux siècles et aux diverses tentatives extrémistes de nous faire disparaître. Pour ces gens là, nous sommes simplement un peu divins, alors nous sommes cette foi qu'ils ont presque perdue et qui, lorsque nous sommes là, leur permet de trouver la force et l'espoir nécessaires pour continuer d'avancer.
- Nous ne faisons que ce qu'Athéna attend de nous.
Elouan esquisse un sourire, satisfait que face à sa nature, Camus demeure d'une humilité impressionnante. Il est certain qu'il aurait pu devenir comme l'élève du cancer, particulièrement prompt à écraser de sa puissance, tous ceux qu'il estime inférieurs, ou comme celui de la vierge qui cultive une compassion qu'on pourrait qualifier d'admirable si elle n'était pas directement inspirée par un pesant sentiment de supériorité.
- Tu apprendras à t'habituer à cette situation. Et si tu n'aimes pas les contacts physiques, il ne tient qu'à toi de le leur expliquer, de la façon que tu estimeras la plus adaptée.
- Pourquoi la Sibérie est-elle notre lieu d'entraînement ?
En souriant, Elouan prend une profonde inspiration, détournant le regard pour chercher dans sa mémoire les termes les mieux adaptée à cette réponse qu'il sait réellement fondamentale.
- Pour plusieurs raisons Camus. La constellation du verseau n'est pas une simple étoile. Les douze constellations d'or, confèrent à leurs élus un certains nombre de caractéristiques qui leur sont propres. Ainsi, tes pouvoirs seront différents de ceux de Milo, parce que vos tempéraments le sont également. Toi, tu seras un verseau magnifique. Fascinant et d'une rare sensibilité. Et c'est là toute la difficulté de notre travail. Tu fais preuve de compassion et d'un besoin de te lier aux autres, sans pour autant parvenir à le faire. C'est un paradoxe envoûtant et cela nous confère un côté séduisant que tu as déjà remarqué. Un côté incompris également. Le verseau est un nœud de sentiments inextricable. Si nous ne parvenons pas à les maîtriser, ils deviennent... handicapants.
- C'est pour cela que nous devons nous isoler ici ?
- La Sibérie est à notre image. Elle regorge de richesses bien cachées, très difficiles à exploiter compte tenu de son climat austère et de la puissance de ses éléments. Et c'est grâce à cela qu'elle conserve son aspect sauvage et qu'elle résiste à tous les assauts. Elle nous montre simplement la voie, le chemin à emprunter pour réussir, comme elle, à vaincre tous les assauts. Grâce à elle, tu apprendras à maîtriser les sentiments qui t'assaillent depuis notre arrivée. La solitude, le manque, l'inquiétude et même ton coté possessif.
- Ça veut dire que vous, Elios ne vous manque jamais ?
Le visage d'Elouan se pare d'un sourire désolé. Il ne faut jamais mentir à un enfant.
- Hélas, je n'ai jamais su lutter contre ce manque causé par son absence. Mais mon devoir Camus, c'est justement de te rendre meilleur que je ne le suis. Tu comprendras, un jour ou l'autre, que ce qui fait la valeur d'un maître, c'est précisément le niveau de son élève. J'aurai rempli la mission qui m'était destinée, le jour où tu seras parvenu à me surpasser. Seulement à ce moment là Camus, je saurai qu'Athéna est en sécurité. Souviens toi toujours de cela, surtout si la vie t'offre la même chance qu'à moi, d'avoir à assurer l'avenir d'un futur défenseur d'Athéna.
- Et lorsque je serai chevalier, vous resterez avec moi ?
- Aussi longtemps que je le pourrai. T'apprendre à te montrer digne de l'armure d'or n'est pas la seule chose qu'un professeur est en devoir de t'enseigner. Tu seras encore un enfant, alors tu auras besoin de moi. Mon rôle est aussi de t'apprendre à te débrouiller seul. Je n'ai plus les mêmes capacités que par le passé. Nous sommes dans une sorte de phase de relais, toi et moi. Notre étoile t'a choisi. Ça n'est pas pour autant qu'elle me rejette, mais de chevalier du verseau, il ne peut y en avoir qu'un. Plus tu t'appropries ses facultés, et plus les miennes s'amenuisent. C'est l'ordre des choses.
Et devant la mine horrifié de l'enfant, Elouan se sait en devoir de le rassurer.
- Tu ne dois pas t'en inquiéter, je ne peux perdre un cosmos qui de toute façon demeure en moi, quoiqu'il arrive. C'est sa puissance qui n'est plus la même. Et puis Camus, il n'y a rien que je souhaite plus que d'arriver à ce jour où tu mériteras enfin l'armure. Je me suis formé, j'ai donné le meilleur pour dépasser les attentes de mon propre maître et ce, dans le seul et unique but de pouvoir te transmettre assez de connaissances pour que tu deviennes le chevalier dont Athéna a besoin. Je n'ai vécu jusqu'ici que dans pour cet objectif. Ça n'est même pas un sacrifice Camus, tant le fait de t'avoir à mes côtés me comble chaque jour davantage.
Elouan n'achève pas son discours, l'enfant s'étant précipité dans ses bras, moins pour cacher l'émotion dont il est l'objet, que pour lui témoigner tout l'amour qu'il lui voue, à lui, cette seule figure paternelle lui ayant offert une vie qu'il sait exceptionnelle et plus d'affection que sa mère n'aurait pu lui prodiguer. Et puis après tout, depuis plus de deux ans maintenant, Elouan lui sacrifie sa relation avec Elios.
- Que Milo soit important pour toi, c'est bien, je n'ai rien contre cela. Mais il faut veiller à ce que votre amitié ne surpasse pas votre devoir. Jamais.
- Je vous le promets.
