Mesdames, Béa cherche encore et toujours les deux acteurs qui interprèteront le mieux William et Élisabeth. Bravo à celles qui ont cherché un sens aux noms des personnages principaux: voici la solution : Béatrice Eaton = Élisabeth Bennet Initiales inversées. Daniel Weston = William Darcy? Ça ne je peux le garantir... Quelques surprises vous attendent dans ce chapitre... Bonne lecture.

Juju: Non, Daniel et Marc ne m'ont pas été inspiré de Bridget Jones, mais j'avoue que j'aurais aimé y penser. Pour les autres personnages, les noms n'ont pas d'importance (la majorité de ceux-ci appartiennent à des gens que j'ai connus). Merci d'avoir commenté. Continue à le faire. C'est très agréable d'avoir ton avis.

Chjara 13: Merci à toi d'avoir trouvé le courage de m'écrire directement. Et merci de ton intérêt pour mes histoires. Bonne lecture à toi aussi.

Miriamme

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Quatrième partie

Auditions des filles – jour deux.

«Ça ne va pas, ça ne vas pas du tout! Encore une autre audition insatisfaisante», gardais-je pour moi en écoutant le monologue de la quatorzième candidate de cette longue et interminable seconde matinée d'auditions. Mais qu'est-ce qui ne va pas? Me demandais-je avant de me pencher vers Marie pour lui souffler à l'oreille : Est-ce que l'une des actrices de ce matin t'a convaincue toi?

Constater que Marie secouait la tête de droite à gauche m'apporta soulagement d'un côté, mais une panique folle de l'autre. Qu'allions-nous faire si au terme de cette seconde journée nous nous retrouvions devant la nécessité de choisir l'une des six jeunes femmes que vous avions vues jusqu'à présent? Alors qu'aucune ne possède l'élément clé que je recherche (même si je serais bien incapable de nommer l'élément en question).

Après avoir répété la formule neutre la plus connue du milieu du cinéma pas moins de 30 fois au terme de la matinée «merci beaucoup pour votre talent. On vous rappellera uniquement si vous être retenue pour la seconde étape», je devinai qu'il me fallait me tourner vers Amélia et son expérience au plus vite.

Lorsque j'eus emmagasiné suffisamment de courage et osai lui apprendre que je n'étais pas totalement satisfaite des résultats, Amélia me surprit en rétorquant qu'elle était ni étonnée, ni réellement inquiète.

-Ce qui vous donne cette impression est lié au fait que vous avez une idée très précise de ce que vous voulez… mais ne vous en faites pas… j'ai l'habitude des situations de ce genre…

C'est alors qu'elle nous prévint qu'elle allait rentrer au bureau afin de poursuivre ses recherches et contacter quelques agents qu'elle avait gardés en réserve et en qui elle plaçait toute sa confiance.

-En fait, si vous êtes d'accord pour recevoir certaines comédiennes en début de soirée, je pourrais vous envoyer celles qui sont disponibles au fur et à mesure. Qu'en pensez-vous?

-Je veux bien…

-Super! Oh, mais avant de partir, il faut aussi que je vous explique quelque chose. Mon expérience personnelle des auditions m'a permis de comprendre que très souvent les acteurs sont incapables de se montrer sous leur meilleur jour lorsqu'ils doivent préparer un monologue… Alors qu'ils performent presque toujours lorsqu'on les place avec un partenaire… Il n'est pas rare que la chimie opère uniquement à ce moment-là. Voilà pourquoi je me permets d'insister pour que vous continuiez à mettre de côté toutes les actrices qui vous ont semblé un tant soit peu intéressantes… La bonne se cache peut être déjà parmi l'une d'elles.

-Merci Amélie, il n'y a pas à dire, vous nous donnez à réfléchir… reconnut Marie la première.

-Efficace aussi, convins-je en faisant un clin d'œil à mon amie.

Vers 18h45, soit quinze minutes avant la fin des auditions – la salle était vide et nous suivions des yeux la dernière des 13 nouvelles candidates qu'Amélia avait réussi à dénicher. Adèle et les chasseurs de tête étaient déjà tous rentrés chez eux et ne devaient revenir que le lendemain.

-Donnez-moi quinze minutes et je vous apporte un dvd dans la salle de projection, mentionna le caméraman avec lequel nous avions travaillé toute la journée. Pour vous éviter de tout regarder à nouveau, je vais inscrire le minutage exact où se trouvent les auditions les plus intéressantes.

-On en a gardé six aujourd'hui je crois hein? S'informa Marie après avoir exhalé un profond soupir.

-Yep, rétorquais-je en rassemblant mes affaires.

Quinze minutes plus tard, fidèle à sa parole, Angelo Dasilva entra dans la salle de projection avec un dvd dans la main qu'il introduisit dans le lecteur avant de nous confier la télécommande et quitter la salle en nous souhaitant bonne chance.

J'avais beau dire et beau faire, je n'arrivais pas à m'intéresser à ce que je voyais. Lorsque la cinquième actrice attaqua mon monologue à son tour, je n'en pouvais plus et me couchai la tête sur le bureau.

-Eh, regarde ça! M'éveilla Marie quelques instants plus tard.

Levant la tête vers l'écran, je roulai des yeux en réalisant que celui-ci était vide.

-Oh non Marie, je t'en prie, ne me fais pas voir la dernière… dis-moi seulement ce que tu en as pensé, bougonnais-je de très mauvaise humeur.

-Regarde, qui est là, se contenta-t-elle de répliquer en pointant celle qui venait d'apparaître à l'écran tandis qu'elle discutait avec le caméraman.

-Angelo a dû oublier de fermer la caméra, supposais-je en me demandant tout de même à quel moment Adèle et lui avaient pu se retrouver seuls dans cette pièce.

-Attend Béa… tu n'as encore rien vu… regarde ce qui va suivre, m'ordonna-t-elle.

C'est alors que nous assistâmes à un moment unique en son genre. Nous vîmes Adèle s'entretenir avec Angelo tandis que la caméra était fixée sur elle. Nous n'entendions pas les propos tenus par Angelo, mais nous devinâmes qu'il devait lui suggérer d'essayer mon monologue puisqu'après avoir refusé une première fois, elle rougit légèrement, sembla prendre une décision puis ramassa la feuille qui se trouvait toujours sur la table à côté d'elle. Angelo dut profiter de l'instant où elle étudiait brièvement le texte pour activer le son puisqu'immédiatement après, nous entendîmes la voix d'Adèle alors qu'elle commençait à s'adresser au caméraman comme s'il s'agissait de William Darcy, crachant sur lui son fiel, nous laissant jouir du spectacle que représentait non seulement le déversement de sa hargne et de sa colère (que nous avions déjà vus dans un autre contexte), mais également une démonstration de l'extraordinaire courage du personnage féminin qu'elle incarnait à merveille. Dès lors, ce n'était plus aux lèvres d'Adèle que nous étions suspendues muettes d'étonnement, mais à celles d'Élisabeth Bennet elle-même. Lorsqu'elle se tut, redevenant tout aussi rapidement l'humble et douce jeune femme que je connaissais et avais appris à apprécier, le sort en était jeté, c'était à elle et à personne d'autre que j'allais confier le premier rôle.

Forte de cette décision et refusant de voir cet instant se terminer, je mis le dvd sur pause et me tournai vers Marie afin de vérifier si la magie avait opérée sur elle également.

-J'en reviens pas, me confia-t-elle alors, manifestement aussi excitée que moi. Qu'est-ce qu'on fait? Éclata-t-elle de rire.

-On va attendre le bon moment et puis on montrera ça à Amélia, suggérais-je. Gardons la chose secrète pour l'instant. Oh mais attends, passe-moi le boitier du dvd, lapriais-je ensuite. Voilà, c'est exactement ce que je pensais, compris-je en réalisant qu'Angelo avait relevé sept séquences au lieu des six sur lesquelles nous nous étions entendus.

-Quoi?

-Angelo l'a fait exprès. Il voulait qu'on voie cette scène. On pourra vérifier ça avec lui, mais si ça s'est passé comme je le pense, Adèle ne savait même pas qu'elle était filmée.

-Oups, ça ne complique pas un peu les choses ça. Tu l'as entendue comme moi à l'agence. Elle n'est pas comédienne et ne souhaite pas le devenir…

-Laisse-moi m'occuper de ça, la prévins-je pour clore le sujet, il est hors de question que je laisse Élisabeth nous filer entre les doigts…

Auditions des hommes – jour un.

J'étais très excitée en arrivant au studio le lendemain. Le secret qui me liait à Marie, puis indirectement à Angelo une fois qu'il nous eut confirmé qu'Adèle ignorait totalement que la caméra était encore allumée au moment où elle s'était amusée à reprendre le monologue et surtout qu'elle ne l'aurait jamais fait sans y avoir été fortement encouragée par celui qui la connaissait assez pour savoir qu'elle possédait ce grand talent.

En arrivant dans la salle où étaient assis un groupe compact de plus de 150 acteurs afin de nous assurer que les chasseurs de têtes avaient reçu puis surtout bien compris nos directives, je devinai aussitôt que la journée serait au moins aussi pénible que le fut la première journée des femmes. Trop de sosies de Colin Firth et de Matthew Macfayden avaient posé leurs postérieurs sur les quelques centaines de chaises qui étaient disposées dans la grande salle, se tenant aux aguets, confiants d'être repérés. En fait, en les examinant plus attentivement, je réalisai que la très grande majorité d'entre eux ne partageaient que très peu de traits communs avec l'un ou l'autre des deux vedettes en question mais qu'ils avaient tout simplement trouvé une manière de faire ressortir ces aspects au mieux.

Quand je pense que plusieurs d'entre eux avaient revêtu des vêtements d'époque croyant marquer des points auprès des chasseurs de tête. C'était de bonne guerre évidemment. Et cela aurait sans doute pu fonctionner n'eut été l'épuration dont ils avaient déjà été l'objet afin d'éviter que la bonne espèce de gibier nous échappe : les acteurs auxquels le public n'associerait aucun visage connu. Voilà ce à quoi je tenais le plus.

Je rejoignis Marie tout au fond de la salle et la découvrit pliée en deux, aux prises avec un spectaculaire fou rire. Lorsqu'elle se redressa enfin et m'aperçut, elle repartit de plus belle immédiatement après avoir aperçu mon ahurissement devant le spectacle indescriptible que représentait l'un des aspirants William Darcy qui avait osé tenter de copier le Maître de Pemberley tel que joué fort habilement par Laurence Olivier dans la version cinématographique de 1940. Tout y était, la montre de gousset, les cheveux gominés et l'air théâtralement hautain et suffisant.

C'est alors que je compris pourquoi certains réalisateurs refusent carrément de s'attaquer à des chefs d'œuvres de la littérature ou encore de reprendre un film à succès. Je vous laisse alors imaginer le défi qui m'attendait, moi qui osait me mesurer aux deux en même temps, c'est-à-dire à un classique de la littérature anglaise dont les adaptations cinématographiques avaient presque toutes donné naissance à des films remarquables.

«Qu'est-ce qui m'a pris? Mais oui vraiment, qu'est-ce qui m'a pris?»

La journée fut donc aussi pénible sinon plus que celle des femmes sans que je puisse y changer quoi que ce soit compte tenu que cette fois-ci, les chasseurs de tête agissaient conformément à nos instructions et ne nous envoyaient que les acteurs pouvant présenter un quelconque intérêt pour nous. Après leur départ et suite au visionnement du dvd que nous avait remis Angelo, Marie et moi ne conservâmes que deux comédiens et transmîmes leurs noms à Adèle afin qu'elle s'occupe de les convoquer pour les auditions conjointes de William et Élisabeth.

Lorsque Marie vint me reconduire chez moi ce soir-là, nous n'échangeâmes presqu'aucune parole, sans doute aussi découragée l'une que l'autre ou à tout le moins, aussi fatiguée.

Cette nuit-là, je dormis très mal. Plusieurs cauchemars ressurgirent, me tinrent éveillée de trois à cinq heures du matin et eurent un impact direct sur mon humeur. Le pire de ces rêves fut le dernier, un cauchemar. Je me trouvais dans le haut d'un long escalier et suivais de près mon ami Daniel. Alors que nous commencions notre descente, Daniel fit un faux mouvement, perdit l'équilibre, dévala la vingtaine de marches qui lui restait à franchir et termina sa longue chute sur le dos, parfaitement inconscient. Le cœur battant à tout rompre, j'avais descendu l'escalier à mon tour, m'étais agenouillée pour l'examiner puis avais envisagé le pire en découvrant la largeur de ses pupilles tandis que je lui ouvrais les yeux. Son regard me semblait vide et vitreux. Quelques instants plus tard, son corps eut quelques soubresauts, me fit sursauter bien entendu, mais me permit surtout de comprendre qu'il était mort.

Ce fut ce cauchemar-là qui me tint éveillé, plus que tous les autres, je crois. Chaque fois que j'essayais de me recoucher et refermais les yeux, c'est non seulement l'image saisissante de son corps inerte et immobile qui revenait me hanter, mais surtout la vision de ses pupilles dilatées et son regard vide.

Pourquoi avais-je rêvé à cela me demanderez-vous? Et bien, je suis presque certaine que ces images proviennent de l'inquiétude qui m'avait gagnée deux semaines plus tôt, au moment où Daniel a été suffisamment malade pour se voir dans l'obligation de prendre des antibiotiques, chose qu'il détestait presque autant que le mensonge. Durant presque six jours, ses yeux bleus habituellement brillants et lumineux, étaient restés vitreux et éteints. Exactement comme dans mon cauchemar. Mais plus directement encore comme les yeux d'une personne qui se trouve au seuil de la mort. Du moins est-ce ainsi que mon subconscient avait enregistré la chose.

«Merde, m'écriais-je, car je savais que le mal était fait et que l'image de Daniel allongé et inerte sur le sol allait me hanter toute la journée, voire même durant plusieurs jours. J'irai lui rendre une petite visite ce soir, décidais-je, comprenant qu'il était urgent que je puisse substituer l'image horrible de son corps sans vie à celle bien vivante de homme en chair et en os dont je commençais à m'ennuyer royalement.

Lorsque mon réveil matin laissa entendre sa longue plainte, je me forçai à me lever puis me dirigeai d'un pas traînant jusque dans ma cuisine où je me servis un bol de céréales que je me savais incapable d'apprécier à sa juste valeur.

Je ne crois pas aux rêves prémonitoires, tenez-vous le pour dit, mais toujours est-il que quinze minutes plus tard, je pris néanmoins le temps d'aller vérifier mes courriels afin de m'assurer que tout allait bien pour mon plus vieil ami.

Daniel s'était manifesté comme à son habitude. Il m'écrivait qu'il avait passé une très belle soirée avec Juliette. Que celle-ci lui avait mentionné à plusieurs reprises qu'elle s'ennuyait de moi et qu'elle espérait surtout que nous aurions bientôt l'occasion de sortir ensemble tous les trois – comme au bon vieux temps, avait-il souligné, intentionnellement.

Je me redressai sur ma chaise et arquai les sourcils. Daniel savait pourtant que Juliette et moi n'avions pas vécu «ce bon vieux temps» de la même manière. Pour ma part, à l'exclusion des deux premières années où nos rassemblements étaient – il est bien vrai - synonymes de plaisir, les deux années suivantes furent plutôt associées à des mauvais souvenirs – ce que Daniel ne pouvait ignorer.

Il savait pour en avoir longuement discuté avec moi, que ces deux dernières années correspondaient à ces longues périodes où il lui avait fait si souvent faux bond, tout occupé qu'il était à faire fructifier sa fortune. Que c'est durant cette longue période également que j'avais eu à supporter les doléances et les plaintes incessantes de Juliette qui, se sentant abandonnée, avait cherché à atteindre son époux en passant par moi. Coincée entre l'arbre et l'écorce, voilà où je m'étais retrouvée à cette époque.

«Est-ce à dire que Juliette et lui avaient enfin abordé ce sujet ensemble, me demandais-je pour finir, est-ce pour cette raison qu'il utilise justement cette expression dans son courriel? Pour me le faire comprendre? Continuais-je.

«Je lui poserai la question lorsque je le verrai ce soir, m'engageais-je avant de ramasser mes affaires et quitter mon appartement en coup de vent pour aller rejoindre Marie au coin de la rue où elle me ramassait chaque matin depuis le début de cette grande aventure.

Auditions des hommes – jour deux.

La première personne que je croisai en arrivant dans la grande salle où étaient rassemblés les aspirants Darcy de la journée fut Amélia. Puisqu'elle me sembla de très bonne humeur, j'en profitai pour l'informer que je voulais la rencontrer durant le lunch, lui mentionnant simplement que j'avais besoin de la consulter à propos du personnage d'Élisabeth Bennet.

-Vous avez trouvé quelqu'un? S'illumina-t-elle.

-Il se pourrait bien… enfin, vous jugerez par vous-même ce midi.

-Super, s'exclama-t-elle avant de me laisser pour se rendre dans le bureau dans lequel elle s'était installée pour continuer à gérer son agence à distance.

La voix criarde de la réceptionniste de l'immeuble annonçant le début de la période de repérage, nous força à nous séparer pour laisser passer les chasseurs de tête et m'obligea à me presser pour aller retrouver Marie et Angelo afin que puisse débuter la seconde séance d'audition des hommes.

Pendant que déambulaient devant moi, plusieurs acteurs talentueux - il va sans dire, mais ne correspondant aucunement à ce que je recherchais – mais qu'est-ce que je recherche au juste, m'interrogeais-je avant de suivre des yeux le dernier candidat que nous devions voir avant la pause. Je voulais tout simplement que la magie opère, comme ce fut le cas avec Adèle. Je voulais que l'interprète et le personnage ne fassent qu'un. Mais sans doute est-ce trop demander? Craignis-je.

Pendant la pause, que nous passions toujours dans le vaste hall d'entrée à siroter un café à peine digne d'en porter le nom puisqu'il provenait d'une machine distributrice, je questionnai Marie afin de savoir si elle avait apprécié l'un ou l'autre des jeunes hommes déjà auditionnés. Elle eut beau me parler de certains d'entre eux avec intérêt, tout comme moi, elle non plus estimait que nous n'avions pas encore croisé «William Darcy».

-À la limite, le troisième que nous avons vu ferait un bon cousin pour William. Tu ne trouves pas?

-Allez-vous nous faire attendre encore longtemps comme ça? Me fit sursauter à la fois une voix d'homme légèrement agressive et une main qui faisait pression sur mon épaule.

Me retournant lentement afin de fixer celui qui se tenait devant moi, un air contrarié sur le visage et les mains sur les hanches, je restai figée assez longtemps pour lui donner le loisir de renchérir :

-Vous êtes sourde ou quoi? Je vous ai demandé si…

-Êtes-vous acteur? Intervint Marie autant pour me laisser le temps de me ressaisir que pour éviter que l'homme ne s'emporte davantage.

-Bien entendu que je suis comédien!

-Euh ce n'est pas si évident que ça, balbutiais-je devenant tout à coup consciente que c'est justement la prestance et la froideur de cet homme qui m'avaient tout d'abord statufiée et me poussaient maintenant à le dévisager attentivement.

-De toute ma carrière, je n'ai jamais vu d'aussi mauvais chasseurs de tête… Je suis là depuis 7h00 ce matin, je me suis même assis dans la première rangée en sachant que vous alliez commencer par là. Mais je n'en ai pas vu passer aucun…

-Monsieur… tentais-je à nouveau, mais sans doute pas encore assez fermement pour qu'il accepte de s'interrompre.

-Je les vois pourtant circuler partout dans la salle depuis le début. Expliquez-moi pourquoi aucun d'entre eux ne s'est encore intéressé aux acteurs assis dans les premières rangées?

Puisque je ne connaissais pas la réponse à cette question et que j'étais encore sous le choc de cette surprenante rencontre, je m'empressai de faire signe à Adèle alors qu'elle arrivait derrière nous et m'étonnai de la réaction de l'homme qui en l'apercevant à son tour, roula des yeux, lorgna dédaigneusement dans sa direction puis se tourna vers moi pour aboyer : -Cette employée ne nous aidera pas. Je lui ai posée la question un peu plus tôt et rien d'intelligent n'est sorti de sa bouche, persifla-t-il.

-C'est faux, c'est lui qui n'a même pas pris la peine d'écouter ma réponse, se braqua Adèle en s'arrêtant derrière moi et en le fusillant du regard.

-Bon… puisque manifestement personne ici n'est en mesure de m'éclairer, nous allons simplement en rester là. Indiquez-moi simplement la sortie, si l'une de vous en est capables évidemment, nous intima-t-il avant de tourner le dos et s'élancer dans la direction indiquée par Adèle dont les yeux étincelaient toujours de colère.

-Attendez, m'écriais-je enfin.

«Avais-je réellement dit cela?» M'interrogeais-je, sensible au soupir d'exaspération que lâchait Adèle dans mon dos et rougissant violemment en sentant le regard tout aussi mécontent de l'acteur revenir se poser sur moi.

-Pour quelle raison teniez-vous à passer cette audition monsieur…? Me secourut Marie en s'approchant de lui la main tendue.

-Dieu du ciel, pesta-t-il avant d'ouvrir la porte et sortir à l'extérieur.

-Adèle, rattrape-le, lui ordonnais-je aussitôt en la secouant légèrement. Dis-lui… dis-lui que nous souhaitons qu'il reste pour passer l'audition.

-Oh non, ne me demandez pas ça. Cet homme est si prétentieux… si imbu de lui-même, gémit-elle en me suppliant du regard.

-Marie? Tu veux bien t'en occuper? M'enquis-je enfin, nullement surprise de la voir esquisser un sourire puis se diriger vers la porte d'un pas alerte.

-Il y a quelque chose qui me plaît chez lui, lâchais-je enfin.

Je sentais bien qu'Adèle rongeait son frein dans mon dos et surtout qu'elle s'attendait à ce que j'ajoute quelque chose, mais je jugeai plus sage de garder le silence car je savais pertinemment que ce n'était pas une bonne idée de lui confier que j'avais été sensible aux petites étincelles qui s'étaient mises à crépiter entre eux dès l'instant où ils avaient commencé à argumenter. Mon instinct me soufflait qu'Adèle n'aurait pas du tout apprécié m'entendre lui dire que j'estimais qu'il fût possible que nous nous soyons toutes les trois retrouvées en face de l'homme que j'attendais. Toutefois, pour en être bien certaine, il me faudrait attendre qu'il ait auditionné seul, puis évidemment qu'il change d'attitude à notre égard, ce qui, à en juger par ce qui venait de se passer dans le hall d'entrée, était loin d'être fait.

-Adèle, y a-t-il eu un problème ce matin avec les chasseurs de tête? L'interrogeais-je pour en avoir le cœur net.

-Non. Pas que je sache… répondit-elle en jetant un œil à sa montre puis vers la porte qu'avait franchie Marie une minute plus tôt.

-Retourne dans la grande salle et renseigne-toi veux-tu, lui ordonnais-je, préférant qu'elle ne soit pas là au moment où Marie reviendrait - avec ou sans - celui qu'elle était allée rejoindre.

-Très bien.

Je ne revis Marie que cinq minutes plus tard au moment où j'étais installée dans la salle d'audition et où l'intercom annonça le début de la partie deux de cette seconde matinée réservée aux hommes. Je ne pus m'empêcher de pousser un soupir de soulagement lorsque je constatai que l'acteur maussade qui nous avait apostrophées tout à l'heure marchait derrière elle.

-Mademoiselle Eaton, je vous prie d'oublier mon esclandre de tantôt, commença-t-il en s'arrêtant directement devant moi, si on m'avait dit qui vous étiez, jamais je ne me serais exprimé ainsi… Je vous demande pardon. Je vous ai prises toutes les deux pour des employées de l'agence de casting.

J'imagine que certaines d'entre vous en auraient profité pour lui faire remarquer que même si nous avions effectivement été des employées de cette fameuse agence, ce n'était certes pas une raison valable pour nous manquer de respect. Mais bon, toutes les leçons ne doivent pas être données le même jour.

-D'ailleurs, comme je l'ai expliqué à votre associée dehors, tout ce que je voulais c'était de savoir si oui ou non j'avais le profil recherché auquel cas je serais resté assis bien sagement à ma place, insista-t-il en reculant légèrement pour nous englober toutes les deux dans son champ de vision. Voyez-vous, je ne comprenais pas pourquoi des acteurs qui étaient arrivés bien longtemps après moi savaient déjà à quoi s'en tenir et pouvaient rentrer chez eux, alors que mon tour ne venait pas, termina-t-il sur un sourire.

-Ça va. J'accepte vos excuses, monsieur…

-Carrier, mon nom est Serge Carrier.

-Très bien monsieur Carrier, excuses acceptées. Si vous voulez bien maintenant aller vous installer devant la caméra, lui suggérais-je tout en le suivant des yeux alors qu'il se préparait. J'admirai immédiatement la souplesse de sa démarche, fus légèrement surprise de le découvrir aussi grand puisque cela ne m'avait pas frappé au premier regard, puis fus définitivement charmée par l'heureux mariage qu'offraient ses cheveux châtain bouclés qu'il portait assez longs et ses yeux verts qui ressortaient de manière spectaculaire à l'écran.

-Très bien. Vous avez apporté votre curriculum vitae? Lui demandais-je ensuite, surprise de le voir lorgner en direction de Marie.

-Oh, c'est moi qui l'ai, s'éveilla cette dernière, monsieur Carrier me l'a donné dehors, ajouta-t-elle en venant enfin s'asseoir à mes côtés et en me tendant le document dont je me servais toujours pour prendre des notes.

-Je vois ici que vous avez étudié au Conservatoire d'art dramatique de Montréal?

-C'est exact, j'ai terminé il y a cinq ans.

-Je vois aussi que n'avez aucun film à votre actif, commentais-je après avoir survolé la section se rapportant à son expérience professionnelle, est-ce à dire que vous avez quelque chose contre le cinéma?

-Non, protesta-t-il avec vigueur. C'est tout simplement parce que le théâtre a été mon principal gagne pain ces dernières années. Je n'ai jamais manqué de travail, bredouilla-t-il, croyant manifestement qu'il s'agissait d'un reproche, je n'ai jamais même songé à…..

-Cessez donc de vous en faire…

-C'est justement ce nous recherchons, me coupa Marie, un nouveau visage, m'étonna-t-elle, me faisant presque envisager de lui demander de se taire.

-Hum, vingt-neuf ans, continuais-je plutôt dans le but de détourner son attention, vous ne pouvez pas avoir vingt-neuf ans? Doutais-je réellement en levant les yeux pour l'examiner attentivement.

-Euh oui, mais je vous assure qu'à l'écran, je parais plus jeune, plaida-t-il. Mon casting habituel – au théâtre à tout le moins - est encore les jeunes premiers.

-Très bien… Il est temps de vous voir à l'œuvre maintenant. Veuillez aller vous installer tout au fond, là où vous voyez un x sur le sol. Une fois que le caméraman vous fera signe, vous n'aurez plus qu'à décliner votre nom et puis vous préparer à commencer le monologue, le dirigeais-je, vraiment très anxieuse de voir si ce que j'avais perçu dans le hall d'entrée se manifesterait à nouveau devant la caméra.

Trente secondes plus tard, je me retins de lorgner en direction de Marie, mais pour ma part, j'estimais que le plus convainquant des William Darcy qu'il nous avait été donné de voir jusqu'à présent se tenait droit devant nous. Son jeu était plus qu'excellent. À vrai dire, cet homme personnifiait de manière totalement vraisemblable ce qu'avec mon humble talent de scénariste, j'espérais avoir réussi à rendre, c'est-à-dire mettre au monde un William Darcy ancré dans le monde réel et moderne tel que nous le connaissons aujourd'hui.

Ce fut difficile, ô oui vraiment, vous n'avez pas idée comme ce nous fut difficile de garder un air neutre et indifférent lorsqu'il prit congé, non sans nous avoir remerciées de manière tout à fait respectueuse et amicale. J'aurais tellement aimé faire fi de toutes ces règles établies et lui apprendre «Tout de go» que je souhaitais lui confier le rôle qu'il briguait, qu'il avait même surpassé nos attentes et pouvait déjà inscrire à son agenda qu'il serait pris pour les prochains six mois – certainement bien au-delà de ça puisque dans le monde du cinéma, tout est toujours plus long que prévu - mais je me contraignis au silence et songeai à ce qu'Amélia nous avait suggéré (ordonné serait un meilleur terme) : «il faut toujours protéger nos arrières. Au cinéma comme à la guerre, les contraintes et les ennemis sont nombreux».

Je n'eus pas besoin d'échanger une seule parole avec Marie, ni même avec Angelo, pour savoir que nous partagions le même enthousiasme à son sujet. Toutefois, puisqu'un autre acteur attendait déjà derrière la porte et que celui-ci était en droit de s'attendre au même traitement, je repris mon masque neutre et fit signe à Angelo d'aller ouvrir la porte.

Jamais je n'avais eu autant hâte d'être au dîner que cette journée là. Il faut dire que l'empressement qui était le mien allait de pair avec le fait que j'estimais avoir trouvé mes deux acteurs principaux et que je souhaitais entendre ce qu'Amélia aurait à dire les concernant l'un comme l'autre. Toutefois, conformément à judicieuse suggestion de Marie, nous décidâmes de commencer par lui parler de monsieur Carrier.

-Je ne connais pas cet acteur, nous confia-t-elle après avoir visionné son audition à deux reprises, mais j'admets qu'il a du talent. Son jeu est un petit peu trop théâtral pour moi, mais puisque vous me dites qu'il n'a jamais fait de cinéma auparavant, c'est assez compréhensible et pourrait être corrigé, moyennant quelques répétitions, estima-t-elle. Souhaitez-vous que je renvoie tous les autres chez eux? Nous demanda-t-elle pour finir.

-C'est ce que vous feriez vous? M'enquis-je en m'adressant autant à Marie qu'à Amélia.

-Je crois qu'il vaut mieux attendre, trancha mon amie, après tout, nous avons plusieurs autres rôles masculins à distribuer. On pourrait tomber sur l'un d'eux dès cet après-midi.

Une fois ce détail réglé, Marie se racla la gorge (signe convenu entre nous), m'invitant à passer à cet autre sujet qui avait toutes les chances de provoquer une vive réaction chez Amélia, restait à savoir si ce serait son ire ou sa joie. Pour ma part, j'avais parié sur sa colère et j'aurais cent fois préféré me tromper.

Dire que je pensais commencer à la connaître. Ô comme je me trompais. Une fois qu'elle nous eut accusées de l'avoir fait exprès – de vouloir même lui nuire professionnellement en lui ôtant sa meilleure collaboratrice.

«Hein? Ai-je bien entendu? Me figeais-je, interloquée. Avait-elle vraiment dit : sa meilleure collaboratrice? Car si c'était bien ce qu'elle avait dit, alors là, oui, vraiment, vous pouvez être fières de moi. Car n'eut été du coup de pied que Marie me donna sous la table ou encore le très grand besoin que nous avions de son assistante, je me serais lancée et me serais gargarisée en la citant. Après tout, ne nous avait-elle pas déclaré l'inverse au moment où elle nous avait rencontrées la première fois – à savoir qu'Adèle était loin de la satisfaire pleinement.

-Peut-être pourrions-nous vous dédommager financièrement? Échappais-je à la place, le regrettant la seconde d'après en recueillant le sourire intéressé de celle-ci, «Oh, non, c'est exactement ce qu'elle voulait. J'aurais donc dû suivre ma première idée et lui vomir son propre discours, me grondais-je avant de me traiter d'idiote, de couilles molles (enfin, vous comprenez l'idée).

Tout ça parce que je n'ai rien trouvé de mieux que de tomber dans le piège. Quand donc apprendrais-je?» Achevais-je de me houspiller avant de frémir à l'idée que j'allais devoir en discuter avec Daniel en plus d'en reparler avec mes associés, car, peu importe la somme que cette féroce administratrice allait nous réclamer, je ne l'avais pas et devrais faire des pieds et des mains pour la trouver.

À suivre….

Alors, que pensez-vous de Serge Carrier?

Et comment envisagez-vous la relation Serge/Adèle?

Dites-moi tout, n'omettez aucun détail...

Miriamme