Arf. Je m'excuse pour le retard, ça fait longtemps que ce chapitre devrait être posté. J'avais pas mal de choses à corriger dedans, dont la fin, qui m'a vraiment pris la tête. J'en suis toujours pas entièrement satisfaite, d'ailleurs. ¬¬ °grogne et foudroie le bas de son texte du regard°
M'enfin bon. D'après Frangine ça reste à peu près potable, donc voilà, j'émerge et je poste. n.n'
(Heu, je répète quand même mon avertissement : la Stupidité atteint des Sommets Vertigineux.)
Chapitre 4 : Des Yokais Intelligents
Un yokai est un être vivant et intelligent. Un yokai possède des facultés intellectuelles parfaitement normales, et même parfois des dons artistiques, suivant sa sensibilité. Un yokai n'est ni plus ni moins qu'un être humain.
Un yokai touché par la vague de folie soulevant le Togenkyo peut, aveuglé par son désir de tuer, s'avérer plus stupide qu'une huître morte.
A se demander ce que dame Gyokumen comptait faire d'eux, ou si elle avait conscience des boulets profonds qu'ils étaient pour elle. Mais, ç'aurait été une question inutile, dame Gyokumen ne se laissait pas aller à ce genre de réflexion : c'était Kogaiji qui avait la charge de ces boulets, c'était donc à lui de se démerder avec, et il avait intérêt à y arriver. Basta.
Kogaiji, lui, se posait parfois – souvent – la question de savoir si, pour annihiler la bande à Sanzo, il ne serait pas beaucoup plus efficace de commencer par faire disparaître tous les yokais censés leur barrer la route. La réponse qui suivait était systématiquement oui, mille fois oui, mais il ne partageait pas les tendances de sa belle-mère et n'avait donc jamais cédé à ces pulsions meurtrières – même lorsque, comme en ce moment, un groupe de yokais au regard défait se présentait devant lui et lui avouait que, et bien, non, on n'a pas réussi à battre la bande à Sanzo, parce que, ben, y z-ont traversé un pont suspendu, et nous quand on a voulu y passer, c'est bête, hein, on aurait pas dû y aller tous en même temps, le pont, il a cassé…
Kogaiji se crispa sur son siège, grinça des dents, se passa une main sur le visage, et se retint de se jeter griffes dehors sur ses subordonnés.
Une seconde de silence passa, qui lui permit de reprendre son calme, de le tenir bien en laisse, et de gratifier les combattants d'un sourire lourd d'irritation.
— Je vois, grinça t-il. Ce n'est pas grave. Ce n'est pas de votre faute…
— Non, hein ! C'est pas de not' faute !
Le yokai qui venait de parler se tourna vers ses compagnons et leur chuchota que, v'voyez les gars, j'vous l'avais dit, l'seigneur Kogaiji il est cool, y nous comprend, y'as pas de 'blème.
Lorsqu'il se tourna de nouveau du côté de Kogaiji, ce fut pour se heurter à un visage de glace.
— … Effectivement, reprit le prince yokai, ce n'est pas de votre faute. C'est certainement de celle du pont. Vous ferez mieux la prochaine fois… Ou pas.
Le sourire qui accompagnait les deux derniers mots laissait présager que la prochaine fois, les encouragements du seigneur si cool et si compréhensif Kogaiji seraient du côté du revolver de Sanzo.
Les yokais déglutirent, et se retirèrent prudemment.
— J'ai l'impression qu'il nous fait pas confiance, murmura l'un d'eux, perspicace, lorsque la porte se fut refermée. C'te fois, faut qu'on se débrouille correctement ! On va le buter, Sanzo !
Des murmures d'assentiments firent écho à sa déclaration. Les yokais possèdent cette merveilleuse qualité qui est de suivre, sans tergiverser ni perdre de temps, le premier d'entre eux à prendre des initiatives.
Merveilleuse qualité également partagée par les moutons.
oxoxo
L'oisillon, frétillante petite boule de poils, avait vu la lumière du jour peu de temps auparavant. Il secoua sa tête ébouriffée et fixa les rayons du soleil qui tombaient, lumineux, d'entre les branches des hauts arbres de cette forêt. Sa mère s'était absentée pour lui chercher de la nourriture ; il était encore si jeune…
Pourtant, comme chaque être sur le point de passer à l'âge adulte, il éprouvait cet insatiable besoin de reconnaissance et de découverte, ce désir frénétique de brûler les étapes, cette envie bien naturelle de faire ses preuves et de montrer qu'il était aussi capable que sa mère de rejoindre le ciel en faisant 'frou frou' avec les ailes.
Il se positionna gauchement sur le bord du nid, prit son élan, fit 'frou frou' avec les ailes, et s'en alla rejoindre le sol.
Il est mauvais de s'élancer dans la vie sans connaître les lois de la gravité.
Mais, qu'importait ! … Le nid n'était pas situé sur une branche trop élevée. L'oisillon se redressa sur ses pattes vacillantes et lissa ses plumes ébouriffées, le moral à niveau pour une seconde tentative. Les premières sont rarement les plus réussies, dit-on.
Il tendit ses ailes pour la deuxième fois et se concentra, fixant les fragments de ciel bleu qu'il distinguait entre les feuilles des arbres, tout là-haut. Il voulait atteindre ces fragments, les caresser du bec et des plumes, s'y noyer et s'y perdre, frémissant de bonheur, puis rejoindre sa mère et voler à ses côtés dans cet azur immense, infinité bleutée au goût de paradis, loin, bien loin de la terre ferme…
Un frisson courut le long de ses plumes. Les battements de son petit cœur s'accélérèrent, il mit en branle les muscles de ses ailes délicates, et commença à les battre, d'abord tout doucement, puis de plus en plus vite…
Au bout de quelques secondes, il réalisa avec une stupeur éblouie que ses pattes ne touchaient plus le sol. Il volait ! Il volait !
Il…
Le yokai qui l'observait depuis quelques minutes le faucha et l'engloutit d'un air absent.
— C'que j'veux dire, reprit-il à a l'intention de ses camarades, attentifs, c'est que, ben, si on fait comme d'habitude, c'sûr qu'y vont tous nous buter, hein, faut arrêter d'se faire des illusions. En fait, faut arrêter d'les attaquer tout court. Le truc, v'voyez, c'est qu'on s'y prend toujours d'la même manière : on les trouve, on leur saute dessus, y nous massacrent. Moi j'dis, ça l'fait plus. Pour qu'on ait des chances, faut qu'on s'y prenne autrement. Faut qu'on les surprenne, qu'y s'y attendent pas. Et pour surprendre la bande à Sanzo, ben… ben…
Il plissa la bouche et fronça les sourcils, cherchant comment finir sa phrase. Il n'avait pas encore poussé le raisonnement à ce stade, et ne réalisait que maintenant que c'était certainement à partir de là que les choses se corsaient.
Il chercha de l'aide du côté de ses camarades, mais ne trouva sur leurs visages qu'attention, obéissance et peut-être une légère excitation, comme s'ils étaient en train d'établir les règles d'un nouveau jeu. Seul l'un d'entre eux présentait une expression d'incrédulité horrifiée, et fixait un point derrière l'épaule gauche de son chef.
Le chef tourna la tête par-dessus son épaule gauche – un hurlement paniqué s'étrangla dans sa gorge.
De l'autre côté du buisson où ils se terraient, dans la clairière, se trouvait leur cible – Sanzo –, en train de scruter les environs.
Chacun des yokais fut pris de l'irrésistible désir de bondir pour lui sauter dessus, mais chacun réfréna cet instinct naturel, ce dont leur chef leur fut gré – lui-même était dévoré par l'envie de massacrer du moine, même s'il était parfaitement conscient qu'il s'agissait plutôt de suicider du yokai.
Ils retinrent leur souffle pour ne pas se faire repérer (tâche difficile. Un yokai gorgé de pulsions meurtrières à la seule vue d'une soutane et d'une touffe de cheveux blonds est à peu près aussi silencieux qu'un bouledogue asthmatique).
Sanzo entendit vaguement ces respirations sifflantes, mais les mit sur le compte du vent dans les branches des arbres. Il ne voyait pas qui aurait bien pu le suivre jusqu'ici, et puis il voulait être seul ; et il avait la mauvaise habitude, parfois, de confondre ses désirs et la réalité – pas de les confondre, non, plutôt d'être intimement convaincu que l'une n'oserait jamais contrarier les autres.
Il plongea une main dans les plis de sa soutane et en sortit quelque chose, sous les yeux attentifs des yokais. C'était quelque chose de fin et de léger.
Lorsqu'il l'eut posé sur un rocher, devant leur buisson, les yokais purent constater qu'il s'agissait d'une paire de lunettes.
Ils ne surent pas quelle conclusion en tirer.
Ils ne surent pas non plus quelle conclusion tirer du fait que Sanzo s'éloigne de plusieurs pas, qu'il sorte son revolver, et qu'il vise le rocher avec une précision millimétrique.
Ils eurent juste très, très peur, et furent extrêmement surpris, lorsque le bruit assourdissant de la déflagration se fut évanoui et que le nuage de poussière eut disparu, de ne pas être réduit à l'état de confettis.
Prostrés, le cœur battant à tout rompre, ils virent Sanzo récupérer la paire de lunettes – comme neuve –, lui jeter un regard corrosif, et s'éloigner de la clairière d'un pas cadencé par la colère.
Lorsqu'il se risquèrent à regarder autour d'eux, ce fut pour constater que, dans un rayon d'une bonne vingtaine de mètres, leur buisson et le rocher étaient tout ce qui restait d'intact.
oxoxo
La fenêtre était très bien placée. Grande, aux carreaux larges et clairs, elle offrait une vue magnifique sur, situé à moins de cinq mètres d'elle, un énorme sapin. Enfin, sur les branches de ce sapin. La seule chose que l'on voyait en regardant par la fenêtre, c'était un foisonnement touffu d'aiguilles vertes.
Résultat, les gens ne regardaient jamais par la fenêtre.
Autre résultat, les yokais aimaient cette fenêtre. Aussi parce que, dotée d'un pourtour de bois sombre, elle offrait un rebord suffisamment large pour permettre à un enfant ou une petite personne de s'y tenir et d'observer l'intérieur de la pièce sans être vu de ses occupants – d'une parce qu'aucun d'entre eux n'avait envie d'admirer les branches d'un sapin, de deux parce que, la nuit approchant à grands pas, et ayant allumé les lumières, il devenait difficile pour eux de percer du regard les jeux de leurs propres reflets sur les vitres.
Un yokai de petite taille y était donc cramponné.
… Les yokais avaient été très perturbés par la scène à laquelle ils avaient assisté quelques jours plus tôt. Et pas seulement parce que, à trente centimètres près, elle leur aurait coûté la vie.
Non, ce qui les avait le plus intrigués – inquiétés – c'était qu'il se soit agit d'une violente confrontation entre Sanzo et… une paire de lunette…
L'un d'eux avait parlé de santé mentale. Le chef s'était récrié, si Sanzo était devenu fou, on le saurait, ça se remarquerait plus que ça, bon sang, il en était pas encore à se promener avec un entonnoir sur le crâne. C'était Sanzo, hein. Il avait certainement un truc derrière la tête.
Parce que le plus flippant, et tout le monde était d'accord pour le reconnaître, c'était que, dans ce terrible combat, ce soit la paire de lunettes qui l'ait emporté.
Ils avaient réfléchi – oui oui –, et s'étaient demandé si ces lunettes n'étaient pas qu'un prétexte. En réalité, Sanzo les auraient parfaitement repérés, et aurait tiré dans leur direction sans les atteindre pour les mettre en garde, pour leur faire comprendre qu'ils avaient intérêt à arrêter de les suivre, que sinon ça allait barder…
Mais ils avaient rapidement compris qu'il y avait pas mal de détails qui clochaient dans ce raisonnement, notamment l'association des mots "Sanzo" et "mise en garde". Sanzo ne met jamais en garde. Sanzo bute. Point final, ils étaient bien placés pour le savoir. (En comparaison de Sanzo, ils avaient parfois l'impression d'être de doux petits agneaux – c'était assez vexant.)
Ils avaient donc décidé de concert qu'ils ne comprenaient pas.
Dans d'autres circonstances, ça ne les aurait pas franchement bouleversés. Seulement, ils cherchaient toujours un moyen nouveau et efficace de buter Sanzo, et se demandaient donc s'il n'y avait pas dans cet étrange comportement source d'inspiration.
Depuis, ils les suivaient, le plus discrètement possible – ce qui voulait dire à un bon kilomètre derrière, en se laissant guider par les coups de feu qui ponctuaient régulièrement le voyage des quatre lascars.
Ils avaient fini par les rejoindre dans une petite ville, où ils avaient continué de se faire discrets pendant la journée – en n'y entrant pas. La soirée arrivée, ils s'étaient – toujours discrètement – rapprochés de leur hôtel – de la fenêtre de leur chambre – s'étaient perchés dans les branches du sapin, et avaient envoyé le petit yokai en reconnaissance sur le bord de la fenêtre – parce que, ben, du sapin, on voit pas grand-chose, quand même. A croire que c'est fait exprès, toutes ces aiguilles.
Le chef, à califourchon sur une branche, des aiguilles plein les cheveux, les vêtements et les yeux (malgré ses virulents efforts pour offrir les endroits les plus touffus à ses subordonnés), fit un signe discret de la main au petit yokai sur la fenêtre.
Le petit yokai sur la fenêtre, le dos contre la vitre, lui renvoya un regard placide.
Le chef lui fit un nouveau signe, beaucoup plus sec et pressant.
Le petit yokai haussa les sourcils, de l'air de qui ne comprend pas ce qu'on attend de lui.
Le chef ne fit plus rien, mais le fixa avec une immobilité dangereuse.
… Le petit yokai cessa de bouder – "C'est pas parce que chuis p'tit qu'y faut que ce soit moi qui y aille, d'abord !" – "Si." – et, se cramponnant de son mieux à l'embrasure de la fenêtre, se tourna pour observer ce qui se passait de l'autre côté de la vitre.
Sanzo le fixait, le regard dans le vague.
… Le cœur du yokai s'emballa et il eut bien du mal à se persuader qu'avec l'obscurité qui régnait dehors, le moine ne pouvait pas le voir. (Il n'eut par contre aucun mal à se persuader de ce que son chef lui ferait s'il s'avisait de sauter dans le sapin.)
Lorsque Sanzo tourna la tête vers ses compagnons, il colla son oreille contre les carreaux et écouta avec attention.
oxoxo
Si on vous a donné un surnom sans vous consulter et que vous n'êtes absolument pas d'accord quant à sa légitimité, il est logique de ne pas répondre lorsque c'est par lui qu'on vous interpelle.
— Hé ! Le myope !
… Sanzo eut le malheur de tourner les yeux vers Gojyo.
Qui l'accueillit d'un sourire dégoulinant de bonheur.
Sanzo avait davantage réagi au ton de sa voix – la voix de Gojyo présentait fatalement une insulte sous-jacente – que parce qu'il s'était reconnu dans ce dont le kappa venait de le désigner. Bien entendu, ce n'était pas en tirant sur Gojyo qu'il le lui ferait comprendre.
Ce fut pourtant ce qu'il tenta de faire.
Hakkai vit le coup venir et – avec un doux sourire – saisit le poignet de Sanzo lorsqu'il sortit le revolver de sa soutane, et confisqua – toujours en souriant gentiment – la petite arme, pour la mettre en sûreté près d'Hakuryu. Le petit dragon blanc, assoupi sur le lit, leva une paupière consentante, bailla (en laissant échapper une ou deux petites flammes) et s'enroula sur lui-même, l'arme blottie contre ses écailles.
Sanzo lui lança un coup d'œil mauvais, manqua se lever pour récupérer son bien, mais sa tentative fut tuée dans l'œuf par le contraste entre le doux sourire et le regard glacial d'Hakkai.
Un ricanement à sa droite lui rappela que Gojyo attendait sa riposte.
— Je ne suis pas myope, protesta t-il d'une voix sourde, qui avait peut-être elle-même du mal à croire à ce qu'elle sortait.
Le ricanement se mua en un grand éclat de rire.
— Mais non, votre Hautesse ! Rhô, qui oserait dire le contraire, franchement ? Certainement pas ceux que t'arrêtes pas de louper quand tu les vises vraiment et que tu perfores quand tu vises à côté…
Etonnant, songea Hakkai, comme il est facile pour certains de faire preuve de courage lorsque revolver et Sanzo présentent deux entités dissociées…
Sanzo émit un grondement étonnamment semblable à celui d'un chef de meute vieillissant piégé par un chasseur débutant.
— Raconte pas de conneries. Je…
Il se tut, le temps de rassembler suffisamment de détermination pour oublier aussitôt ce qu'il s'apprêtait à dire.
— Je… J'ai des petits problèmes de vue, ok, je l'admets, admit-il en effet sous les yeux incrédules d'Hakkai et de Gojyo (Goku étant trop plongé dans l'exploration d'un sachet de chips pour se soucier de l'existence du monde extérieur). Mais ça veut pas dire que je suis myope. Je suis pas myope !
Certaines personnes, lorsqu'il se produit quelque chose qu'elles n'auraient jamais espéré voir se réaliser même dans leurs rêves les plus insensés, ont la curiosité de savoir jusqu'où il est possible de pousser le bouchon – donc la fâcheuse manie de se jeter aussitôt sur ce bouchon et d'appuyer de toute leur force avec un plaisir évident et sadique.
Gojyo faisait partie de ces personnes.
— Des… Des "petits problèmes de vue" ? ricana t-il.
Il pointa la fenêtre du doigt.
— Mon vieux, l'arbre qu'y a là-bas, tu peux me dire ce que c'est, sans tes lunettes ?
Le "sans tes lunettes" était facultatif, Sanzo ne les portait pas.
Le moine fixa Gojyo. Par delà le brouillard opaque que constituait à l'œil nu sa vision du monde, il devinait le large sourire qui rongeait la majeure partie du visage du kappa. Et il n'avait pas besoin d'en voir plus pour savoir que ce sourire était saturé d'une horripilante satisfaction.
Il fallait faire taire ce sourire. Et il n'avait pas son revolver sous la main.
Il grommela, se leva et se dirigea vers la fenêtre – Hakkai le fit gentiment pivoter sur lui-même pour le remettre dans la bonne direction. (L'ancien instituteur n'était pas totalement contre le petit jeu de Gojyo, il n'était pas mauvais que Sanzo se remette en question de temps en temps. Et puis, ça allait peut-être, sur le moment, l'inciter enfin à porter ses lunettes correctement. Il se chargerait du demi-sang s'il s'avisait de remettre alors son grain de sel.)
Le bonze colla son front contre la vitre et plongea son regard dans celui du yokai terrifié.
— C'est un chêne, affirma t-il avec une certitude inébranlable.
Le rire hystérique de Gojyo envahit toute la pièce.
— Un chêne ! C'est un chêne, qu'y dit, l'autre ! Putain, si t'es pas myope, c'est que tu sais pas faire la différence entre un chêne et un sapin ! C'est grave, tu sais !
Les yeux plissés de colère, Sanzo tourna la tête dans la direction supposée de Gojyo et foudroya un porte-manteau du regard.
Gojyo tomba à genoux par terre, étouffé par ses propres gloussements.
D'une humeur qu'il serait bien simpliste d'appeler mauvaise, Sanzo ouvrit violemment la fenêtre, – écrasa le petit yokai contre le mur sans prêter attention à son gémissement de douleur –, et, un genou sur l'embrasure, se pencha dans l'obscurité pour tenter de saisir une branche de l'arbre (à cinq mètres de lui) et prouver qu'il s'agissait bien d'un chêne. Hakkai et Goku se précipitèrent pour l'empêcher de tomber dans le vide (Goku le paquet de chips coincé entre les dents).
Hakkai referma la fenêtre sur les éclats de rire de plus en plus nerveux de Gojyo.
Le petit yokai tomba lourdement sur le sol, le cœur battant à tout rompre, incapable de réaliser qu'il était encore en vie.
Dans le sapin, ses compagnons l'étaient tout autant.
oxoxo
— Il est quoi ?
— C'est comme je le dis ! Il est myope.
Silence.
— … Sanzo ? On parle bien de Sanzo ? crut bon de revérifier le chef yokai.
Lui et ses subordonnés avaient beaucoup de mal à croire ce que leur racontait le petit yokai. Ce n'était pas qu'ils aient des doutes quant à la sincérité de ses paroles : un yokai n'a aucun intérêt à mentir lorsqu'il s'agit de Sanzo, puisque la disparition du moine est le facteur essentiel de leur survie. Non… Ils ne le soupçonnaient en aucun cas de mentir.
Ils le soupçonnaient seulement de s'être fait très mal au crâne lorsque le bonze avait ouvert la fenêtre. Parce qu'un Sanzo myope, c'est… tellement ridicule que ç'en est trop beau pour être vrai.
Et puis, ce n'était pas du tout l'impression qu'ils avaient eue lorsque la fenêtre s'était ouverte sur le visage rageur du moine.
— Nous, tu vois, commença prudemment le chef yokai en plaçant une main apaisante sur la tête du petit yokai, on a cru qu'y nous avait découverts… Et puis, comme y sortait pas son flingue, et qu'y voulait absolument sauter par la fenêtre, on en est venu à la conclusion qu'il essayait de se suicider.
Il y eut un lourd silence parmi la troupe. C'était effectivement l'impression qui s'était glissée dans la tête de chacun, mais c'était la première fois que quelqu'un la prononçait à voix haute.
— … Et vous trouvez qu'c'est plus crédible, ça ? demanda le petit yokai avec indignation.
— Ouais… Ouais, nan, t'as raison, c'est pas crédible.
— Il est myope. L'aut'con aux cheveux rouges, il arrêtait pas de se foutre de lui à cause de ça. Et puis, le mec au monocle, il lui a pris son revolver, et l'autre il a presque pas protesté.
— … Ouais… mais…
— Le mec aux cheveux rouges, il lui a demandé de dire ce que c'était, votre arbre. Le sale bonze, il s'est planté devant la fenêtre – y savait pas trop où elle était, au départ –, y m'a regardé droit dans le blanc des yeux, et il a dit que c'était un chêne. Il a dit que moi, j'étais un chêne ! Z'allez pas me dire qu'y a pas un 'blème que'qu'part, hein ? Z'allez pas me dire que je ressemble à un chêne ? Hein ?
Le petit yokai levait un regard pétri d'indignation sur son chef, soixante centimètres plus haut. Ses membres maigrelets, sa dentition de rongeur et ses cheveux filasses rappelaient davantage, effectivement, une allumette anorexique.
Il était difficile de rester campé sur ses positions devant un tel argument.
— … Ok, admit le chef, il est myope. D'toute façon, c'était un sapin, notre arbre, hein… Bon. Heu… Il est myope…
Le chef fronça les sourcils et se frotta le menton, de l'air d'un savant s'abîmant dans une profonde réflexion.
— Voyons voir… grommela t-il, il est myope… donc… faut s'servir de ça pour l'prendre en piège… heu… mais… comment qu'on peut s'y prendre ? Ç'pas super utile, comme renseignement, en fait… On en a rien à foutre, qu'y soit myope, c'est pas ça qui l'empêche de nous buter…
— Y porte des lunettes, d'après ce que j'ai compris, l'informa le petit yokai, soucieux de ne pas avoir risqué sa vie sur une embrasure de fenêtre pour rien.
— Ouaaais… mais… des lunettes… On s'en fout, ça, c'est…
Il se figea, le visage transfiguré par une expression lumineuse.
— Mais ouais ! C'est ça ! j'ai trouvé ! S'il est myope, ça veut dire qu'y voit rien, c'est bien ça ? Hein ? J'me goure pas ? Et ses lunettes, c'est ça qui l'empêche d'être myope. Donc, Sanzo sans lunettes, il est myope, y nous voit pas, et y peut pas nous tirer d'ssus ! Donc, faut qu'on lui enlève ses lunettes ! Doooonc, reprit-il avec un effort laborieux, y nous faut un plan pour lui faucher ses lunettes…
Silence.
C'était un raisonnement délicat. Ce plan allait fatalement inclure, à un moment ou un autre, de s'approcher suffisamment près de Sanzo pour lui prendre la paire de lunettes. Et s'approcher aussi près du bonze, ça voulait dire neuf fois sur dix perdre la possibilité physique de s'en éloigner.
Mais la perspective d'un Sanzo bigleux réjouissait le cœur des yokais, suffisamment pour leur rendre enthousiasmante cette perspective normalement alarmante – enfin, du moins pour qu'ils oublient à quel point elle était alarmante.
Ils allaient le mettre au point.
Le Plan pour Détruire les Lunettes de Sanzo.
oxoxo
La nuit s'étendait sur la campagne telle une lourde chape de plomb, noyant d'une ombre sépulcrale chaque recoin du paysage, collines, bosquets, fossés, jusqu'à la jeep garée au détour d'un chemin forestier, où pionçaient allègrement les quatre derniers remparts de la paix au Togenkyo.
Et puis, le gros nuage qui masquait la lune mit les voiles sous un coup de vent, et la lumière claire de l'astre nocturne baigna le moindre détail de la scène d'une insoutenable limpidité.
Cela déplut fortement aux yokais, qui stoppèrent aussitôt leur approche progressive vers la bande à Sanzo pour se rabattre prestement dans l'ombre d'un fossé, à quelques mètres de là. Le chef leva un regard penaud vers le ciel, qui ne lui renvoya aucune promesse d'autre bon gros nuage.
Il était pourtant impossible de remettre l'opération au lendemain, ils seraient arrivés en ville – une chambre d'hôtel rendrait beaucoup plus difficile le choppage de lunettes. Comme s'il ne l'était déjà pas suffisamment.
Il fallait donc prendre une décision rapide. Parce qu'ils ne pouvaient y aller tous en même temps, le risque de se faire surprendre serait beaucoup trop gros.
Il fallait donc prendre la décision rapide de désigner un volontaire et de l'envoyer à l'abatt… – de l'envoyer chercher les lunettes de Sanzo.
… Le petit yokai sentit le regard de son chef peser sur lui, très vite suivi par ceux du reste de la troupe.
Il s'empressa de leur tourner le dos et fit semblant de ne pas comprendre – son chef le saisit par le col et le poussa avec autorité dans la lumière de la lune, en direction de la jeep.
oxoxo
C'était ce qui s'appelait un problème de taille.
En effet, s'il n'avait pas eu le malheur de naître si petit, le pauvre yokai serait à l'abri, dans le fossé, avec ses compagnons, en train de ricaner devant le spectacle d'un volontaire grelottant qui, aplati sur le sol, ramperait en direction de la jeep sous la lumière éblouissante de la lune.
Et il ne serait pas, grelottant, en train de ramper en direction de la jeep sous la lumière éblouissante de la lune.
Une goutte de sueur coula le long de sa tempe. Il suffisait qu'un seul des quatre salauds, là-bas, ouvre les yeux et les tourne dans sa direction pour que sa vie d'éternel volontaire cesse de manière définitive.
Il souhaitait qu'elle cesse, mais, bizarrement, pas de cette manière-là.
Un bruit inquiétant, aux consonances profondes et résonantes, qui pouvait vaguement rappeler le ronflement d'un dragon dans les tréfonds oubliés de sa caverne, le fit violemment sursauter. Il déglutit et se plaqua si possible davantage sur le sol, faisant des efforts désespérés pour prendre corps avec la terre.
Dans la jeep, Goku étouffa un grommellement contrarié et se passa une main sur l'organe exigeant qui lui tenait lieu d'estomac, sans sortir de son sommeil.
La goutte de sueur tomba sur le sol, et le yokai entreprit avec courage et dextérité un mouvement de reptation arrière qui devait lui permettre de rejoindre le fossé – non, avec un peu de chance, de le contourner et d'aller vivre en ermite, loin de ses traîtres de compagnons et surtout loin de moines aux mœurs instables et autres paires de lunettes démoniaques, dans une quelconque grotte de la région. N'importe quel trou ferait l'affaire. Même un terrier de lapin, ce n'était pas sa taille qui allait poser problème.
Un caillou s'abattant avec méchanceté sur son crâne lui fit comprendre qu'on avait deviné ses intentions, et qu'il valait mieux pour lui les abandonner immédiatement. Il reprit son approche progressive en étouffant un sanglot désespéré.
oxoxo
La paire de lunettes était élégante et métallique.
Le chef Yokai la saisit avec délicatesse, un air révérencieux sur le visage, avant d'en chausser l'arrête de son nez, de prendre une expression sombre et froissée et de tirer sur ses compagnons avec un revolver invisible. Tous les yokais éclatèrent de rire.
Sauf le petit volontaire qui, dans son coin, profondément plongé dans une nouvelle bouderie, avait bien du mal à croire qu'il se trouvait encore en vie – non seulement qu'il était encore en vie, mais surtout qu'il était encore en vie en ayant mené sa mission à bien. C'était certainement la première fois que ça lui arrivait – quand la mission voulait dire s'approcher volontairement et à moins de dix centimètres de Genjyo Sanzo. Ceci dit, c'était aussi la première fois que ce genre de mission ne consistait pas en une mise à mort pure et simple.
Il ne savait pas ce qui l'avait terrorisé le plus, des dents du singe se plantant dans son bras – lorsqu'il était passé à portée – et tentant visiblement de le mâcher pour l'avaler, du comportement du mec aux cheveux rouges qui – lorsqu'il avait réussi à se dégager et qu'il était passé de l'autre côté de la jeep pour ne plus avoir à affronter l'affreuse mâchoire – l'avait saisi à bras-le corps et essayé de l'embrasser sur la bouche, ou de Sanzo qui avait sorti son revolver et l'avait agité inutilement dans les airs en grommelant quelque chose d'incompréhensible, avant de le refourrer dans sa soutane d'un air presque penaud.
Peut-être le fait qu'ils aient fait tout cela sans ouvrir l'œil.
Terrassé par une panique sans nom, il s'en était sorti en cessant de réfléchir, en saisissant la paire de lunettes – qui, par chance, avait un peu glissé d'un des plis de la soutane du moine lorsqu'il y avait remis son flingue – et en courant de toutes ses forces vers ses compagnons.
Le pire dans tout ça, c'était que personne ne l'avait ni complimenté ni rasséréné. Même pas le chef. A croire que c'était son destin d'aller piquer les lunettes de ceux qui se mettaient sur la route de dame Gyokumen, et qu'il n'y avait rien à redire à cela.
— Eh !
Il leva la tête, une moue blasée sur la figure. Il doutait que son chef l'interpelle pour autre chose que pour lui demander de lui dénicher un truc à bouffer.
— Bravo, c'était du bon boulot.
Le petit yokai eut une seconde d'incompréhension, le temps que les paroles se fraient un chemin dans son cerveau fatigué. Puis, il saisit avec stupeur ce qu'on venait de lui dire et, profondément ému, leva un regard lumineux vers son chef bien-aimé, saisi de l'envie pressante de pousser un cri de joie et de lui sauter au cou comme un gosse de cinq ans – ce qu'il aurait peut-être fait si l'autre n'avait continué dans ces termes :
— Maintenant, (on sentait qu'il avait poussé la réflexion jusqu'au bout,) faut pas qu'il en trouve une autre, de paire de lunettes, au cas où qu'on réussirait pas à le buter tout de suite. Alors pour ça, on va bousiller tous les ocul… ucol… les… heu… mecs qui font les lunettes, comme ça y pourra plus s'en refaire faire. Mais en même temps, faut pas qu'on les perde de vue pendant tout ce temps-là, donc pour ça toi tu vas les suivre. D'toute façon tu commences à avoir l'habitude, hein ?
oxoxo
Il arrivait à Sanzo, parfois, – souvent, – dès qu'il en avait l'occasion, – de dormir jusque très tard le matin.
Ce n'était pas qu'il ait énormément besoin de sommeil.
Non, c'était juste que dormir était pour lui synonyme d'intense tranquillité – au moins, dans ses rêves, ne se trouvait ni macaque, ni cafard, ni mère poule (à moins qu'il s'agisse d'un cauchemar). Inconsciemment, il faisait donc durer ces moments le plus longtemps possible.
Cette douce matinée ensoleillée marchait selon la règle.
Hakkai leva la tête de la thermos de café et jeta un oeil à la forme endormie de Sanzo, dans la jeep. Comme à chaque fois que leur leader se payait une grasse matinée, l'ancien humain se demandait s'il fallait ou non prendre le risque de le réveiller pour le prévenir que le petit-déjeuner était prêt.
Gojyo, devinant les pensées de son ami, étouffa un grognement contrarié.
— Ça va, tu vas pas le réveiller, quand même, pour une fois qu'on a la paix ! Après y va gueuler toute la journée… Tant pis pour lui s'il loupe la bouffe, y mangera en cours de route. T'es trop gentil pour ton propre bien, tu sais.
(Le demi-sang aimait bien voir Sanzo endormi. Le sommeil donne facilement l'illusion de la mort, après tout.)
Hakkai lui fit un gentil petit sourire un peu coupable et ne précisa pas que s'il souhaitait faire manger Sanzo maintenant, c'était principalement parce que, dans le cas contraire, il allait devoir lui mettre quelque chose de côté, et qu'il n'avait aucune envie de déployer les efforts nécessaires pour réussir à soustraire un reste de nourriture aux deux goinfres courbés sur leur petit-déjeuner comme s'ils craignaient une incursion du voisin dans leur assiette – ce qui était le cas environ toutes les trente secondes.
— T'sais, continua Gojyo, mâchonnant une bouchée de pain, deux boulettes de riz dans la main, son bol de café dans l'autre, et lorgnant avec intensité sur la coupe de fraises de Goku, ch'type, chuis même pas chertain qu'il ait bejoin de bouffer pour vivre, en fait. L'truc le plus vital pour lui, chans quoi y pourrais pas rechpirer, ch'est chon flingue. Tirer chur des pauvres innochents, ch'est plus echenchiel pour lui que la nourriture. Cha lui donne la forche d'avancher dans la vie. Ch'flippant. En fait, tous les trois réunis, on est pluj-humain que lui.
Il ne faisait aucun doute que le demi-sang s'incluait dans la catégorie des "pauvres innocents".
— T'es en train de me traiter de monstre, là ? C'est ça ?
— Bah, ch'clair que quand on t'vois avec ton rev…
Gojyo s'interrompit et toussa violemment pour déloger les fraises entières qui s'étaient coincées dans sa gorge (Goku en profita pour plonger la tête la première de son côté et planter ses crocs dans ses boulettes de riz).
Le demi-sang leva la tête et jeta un grand sourire narquois (quoique très inquiet) à Sanzo.
— Ah… Votre Altesse… bien dormi ?
Grognement. Le moine était à mi-chemin entre la jeep et le petit déjeuner, et se dirigeait précautionneusement vers eux.
Hakkai l'observa un instant vaciller (tituber) dans leur direction. Il soupira.
— Sanzo…
Grognement.
— … Mets tes lunettes.
Le moine lança un regard contrarié dans la direction présumée du jeune homme aux yeux verts, regard contrarié qui se mua en une expression d'intense fureur lorsque se firent entendre les habituels ricanements du demi-sang.
Il se tourna vers lui.
Enfin, crut se tourner vers lui.
Le kappa hurla de rire (tout en frappant Goku qui essayait de lui voler un petit pain).
Hakkai soupira de nouveau. Cette situation commençait franchement à devenir fréquente. Et à le lasser, aussi.
— Sanzo…
Le moine l'ignora. Il fouillait dans sa soutane, à la recherche de son flingue.
— … Mets tes lunettes, répéta l'ancien instituteur, ce qui eut pour cause de doubler le rire de Gojyo. Le demi-sang n'imaginait pas une minute que Sanzo obéisse de son plein gré à cette requête.
Cependant, Sanzo avait tout de même fini par comprendre une chose.
Avec ses lunettes, il voyait.
Il pouvait donc viser.
Et tirer.
Il sortit la paire de lunettes, la fixa sur son nez, et d'un mouvement chargé de violence, pointa son revolver sur un rocher à un mètre du kappa.
… Il y eut un instant de profond silence. Gojyo, revenu de sa mauvaise surprise, – il s'était retrouvé tétanisé devant un Sanzo à la fois lunetté et armé –, hésita à faire une nouvelle remarque, puis choisit, pour une fois, de rester prudent et de se taire ; Hakkai, troublé – sa vue est tellement mauvaise que même ses lunettes ne sont plus efficaces ? – fixait leur leader avec une inquiétude non dissimulée ; quant à Goku, pétrifié, il venait de remarquer qu'une de ses pommes, après s'être échappée, s'était réfugiée du côté de Gojyo.
Sanzo cligna un instant des yeux avec une expression de taupe, rangea gauchement son revolver, et ôta ses lunettes.
Il les fixa avec malveillance.
— C'est pas les bonnes, grommela t-il en fouillant à la recherche de la paire correcte. Hakkai poussa un soupir de soulagement et Gojyo retint un ricanement inapproprié (Sanzo allait sous peu être vraiment armé et lunetté). Goku mangeait sa pomme.
Sanzo continuait à fouiller sous leurs regards attentifs.
Il continuait.
Il continuait toujours.
… Il finit par s'arrêter au bout de quelques minutes d'intenses recherches, une expression vaguement déconcertée sous ses sourcils froncés. Il esquissa un haussement d'épaules et se dirigea dans la direction du feu de camp en palpant les éventuels obstacles du bout du pied ; il finit par s'asseoir – après qu'Hakkai lui ait donné un petit coup de main.
Ce qui n'empêchait pas l'ancien instituteur de le fixer avec un doux sourire qui sentait le concentré de mauvaise humeur à plein nez.
— Et, je peux savoir ce que tu en as fait, cette fois ? demanda t-il de la voix la plus innocente possible.
Sanzo grommela. Il n'était pas encore tout à fait réveillé, et ses capacités cognitives, en grève, hurlaient leur besoin de café et de nicotine.
Il saisit la cafetière. Au bout de la troisième tentative. Tenta de s'en verser un bol. Prit note de donner, plus tard, sa soutane à laver à Hakkai. Reposa la cafetière vide, éloigna son bol – qui ne s'était pas rempli –, et sortit son paquet de cigarettes.
Le tabac était beaucoup plus important que le café, surtout en ce moment, et surtout en tenant compte de l'état déplorable de ses nerfs.
Le paquet lui glissa des doigts et tomba dans le feu – il le sut lorsqu'un sifflement désagréable s'éleva et qu'une forte odeur de nicotine heurta ses narines.
… La globalité de ces gestes s'était déroulée sous le regard attentif d'Hakkai et de Gojyo – surtout de Gojyo. Le demi-sang avait dû réunir toute sa concentration pour s'empêcher de hurler de rire. Et le coup du paquet de cigarettes venait de faire déborder le vase.
Il hurla de rire.
Cela n'aurait pas porté préjudice à la santé du kappa si Hakkai n'avait pas eu la mauvaise idée de tendre la paire de rechange à Sanzo. Le moine ne réfléchit pas une seule seconde : il la mit, sortit son revolver et tira sur Gojyo avec une précision déconcertante.
Le demi-sang sentit la balle le frôler, et une estafilade lui brûler la joue.
Il déglutit et choisit prudemment de se retrancher dans un profond silence – et ce malgré la vue réjouissante d'un Sanzo chaussé d'une paire de lunettes roses.
… Le moine aurait pu les enlever aussitôt après avoir fait taire son compagnon de route. Après tout, porter cette chose encombrante ne le réjouissait pas le moins du monde – seulement, et bien, il venait de réaliser à quel point il était agréable d'être doté d'une vue correcte.
Et de pouvoir viser comme au beau vieux temps.
Avec cette paire de lunettes, il perdait certes beaucoup de crédibilité, mais seulement en apparence. Puisqu'elle lui permettait de recouvrer le respect qui lui était dû. L'expérience venait d'être probante.
Hakkai observa son leader du coin de l'œil. Le moine ne manifestait aucune intention de retirer la paire de rechange.
C'était très intrigant, pour l'ancien humain ; lorsqu'il la lui avait tendue, c'était uniquement parce qu'il était certain qu'il s'agissait là de la meilleure des choses à faire pour obliger le moine à sortir l'autre paire de sa cachette et à la porter.
Il n'imaginait pas une seconde que Sanzo allait véritablement mettre la paire en plastique rose – c'était déconcertant.
— Sanzo… qu'est-ce que tu as fait de tes autres lunettes ? se risqua t-il à demander pour la troisième fois.
Le moine grommela – à nouveau. Il prit le temps d'éponger sa soutane, de se rasseoir, et de foudroyer Goku du regard pour qu'il lui laisse un petit pain chaud à la viande. L'adolescent, conscient de l'ambiance tendue dont Sanzo était l'épicentre, ne broncha pas et le lui tendit.
— … Chais pas, finit par grommeler le bonze après avoir avalé une bouchée. J'ai dû les oublier là-bas. Quelque part… Je pense.
Avec une conscience soudaine et aiguë des choses affreuses qui polluaient l'arête de son nez, il se leva et pointa un index résolu sur Hakuryu qui, perché sur l'épaule d'Hakkai, dégustait un morceau de pomme, majestueusement indifférent aux trois sagouins qui accompagnaient son maître – ou peut-être était-ce qu'il en voulait à Sanzo de s'être levé si tard, l'ayant ainsi mis dans l'impossibilité d'aller petit-déjeuner.
— Dis-lui de se grouiller. Faut qu'on les retrouve avant que quelqu'un marche dessus.
Hakuryu cracha une flammèche courroucée dans sa direction.
oxoxo
Il s'agissait d'une petite ville toute tranquille. Une petite ville paisible, où l'air fleurait bon l'amitié et la douceur de vivre. Chacun se connaissait ; dans la rue, les gens se souriaient et s'embrassaient lorsqu'ils se croisaient.
Il ne se passait pas grand chose, dans cette petite ville. Jamais de meurtres vicieux, jamais de violence gratuite, jamais de vols, jamais d'enlèvements, et même jamais d'accidents de la route.
L'événement le plus palpitant qui s'y soit jamais produit restait, de mémoire d'habitant, le concours annuel de confitures organisé par les élus locaux. Une fois, deux participantes s'étaient disputé le premier prix sur scène – l'une s'était retrouvée une aiguille à tricoter dans l'œil.
Les aiguilles à tricoter furent interdites, et le calme revint.
Oui, il s'agissait vraiment d'une petite ville tranquille.
… Même pendant et après le passage de la bande à Sanzo, ce qui prouvait bien qu'on avait là affaire à un calme hors-norme – peut-être hors-humanité.
Cette douce quiétude avait marqué Hakkai, lors de leur traversée. Comparée à sa vie de tous les jours, l'atmosphère de cette petite ville lui donnait une profonde sensation de mort – le contraste était violent. Et le jeune homme n'avait pu s'empêcher de se dire que de ce point de vue, la mort possédait beaucoup d'attraits – il avait un instant caressé l'utopie de se retirer dans cette ville, seul avec Hakkuryu, pour une ou deux dizaines d'années de vacances.
Ce fut pourquoi l'ambiance qui régnait dans les rues lorsqu'ils les parcoururent de nouveau l'étonna beaucoup. La sensation de mort n'était plus ici un simple terme hyperbolique, mais reprenait son sens premier – on sentait la peur suppurer des volets clos, des silhouettes fuyantes qui s'empressaient de se fondre dans l'ombre des ruelles, de la lueur inquiète des regards derrière les rideaux vivement tirés… A la vue des quatre compagnons, une mère s'empressa de faire rentrer son enfant qui jouait sur le pas de la porte.
Un silence écrasant étreignait la ville.
(Mais ce genre d'ambiance western n'était en aucun cas suffisant pour rivaliser avec l'enfer qu'était parfois la proximité des trois zouaves censés sauver le monde. La rêverie d'Hakkai restait intacte.)
Avisant que les trois zouaves en question ne se préoccupaient nullement du climat pourtant palpable qui régnait – Sanzo seul montrant les marques d'un effort cérébral, tentant visiblement de se souvenir de l'hôtel dans lequel ils s'étaient arrêtés la dernière fois –, l'ancien humain prit sur lui d'aller frapper aux carreaux d'une fenêtre, derrière laquelle se dessinaient, hésitants, les pourtours d'une silhouette.
La silhouette entrouvrit le battant et une vieille dame fixa Hakkai avec méfiance.
L'ancien instituteur prit l'air le plus doux et conciliant de son répertoire – celui réservé aux parents d'élèves revêches – et, lui expliquant qu'ils étaient passés par-là quelques jours auparavant, et qu'ils avaient été marqués par l'ambiance alors remarquablement chaleureuse de cette petite ville, lui demanda s'il s'était passé quelque chose de grave pour qu'une telle tristesse pèse sur les lieux.
Il n'en fallut pas moins – quelques éloges bien placés sur son lieu de naissance attendrissent toujours une vieille personne – pour que les larmes viennent ruisseler sur les joues de la dame.
— Ils l'ont tué ! sanglota t-elle en saisissant Hakkai par le col de la chemise – le jeune homme tenta vainement de se défaire de sa poigne –, ils ont tué notre pauvre oculiste ! Et l'opticien, aussi ! Ils ont détruit la vitrine de son magasin ! Toutes les lunettes ont été brisées, toutes ! C'est incompréhensible ! Ç'aurait été pendant le concours de confitures, encore !
— Heu ? Oui, c'est terrible, je… M-mon col, madame…
— Ils les ont massacré(e)s ! ajouta t-elle sans qu'Hakkai ne sache si elle parlait de l'opticien et de l'oculiste, des lunettes, ou bien des confitures. En pleine nuit… Nous ne nous en sommes aperçu qu'au petit matin !
— Mais… (Hakkai saisit des deux mains le poignet de la vieille dame et tenta à nouveau – et toujours vainement – de l'écarter) Qui… a fait ça ? Exactement ?
— Les yokais ! Ces êtres dégénérés ! Je vous prie de croire que si on les avait vus venir, on ne les aurait pas laissés faire comme ça ! On les aurait matés, ces délinquants ! Comme les autres ! Et on aurait fait un beau bûché sur la place de l'église ! Ça aurait senti bon la viande grillée pendant des jours, comme la dernière fois !
Les larmes avaient cessé de couler, pour laisser ses yeux brillants de fureur. Elle plongea sa main libre dans un pli de sa robe et en ressorti une aiguille à tricoter, menaçante.
… Hakkai commençait à comprendre pourquoi la petite ville était si paisible et pourquoi la vague de folie des yokais semblait avoir si peu fait diminuer le nombre d'habitants.
Il commençait aussi à se demander comment il allait pouvoir lui faire lâcher prise.
A quelques mètres de là, les trois autres observaient la situation sans grande intention de s'en mêler – Hakkai était le mieux placé pour s'occuper des vieilles dames. Il était le mieux placé pour s'occuper de beaucoup de choses, d'ailleurs.
Gojyo décida néanmoins, ayant remarqué que son meilleur ami semblait vouloir se dépêtrer de la situation sans y parvenir, et parce que Goku allait sous peu devenir intenable au vu des bruits que faisait son estomac, d'aller filer un coup de main à l'ancien humain. Il s'approcha et, avec un sourire condescendant qui pouvait s'interpréter de différentes manières – Enfin, Hakkai, t'es trop gentil avec les vieux, faut savoir se montrer ferme, par moment, dans la vie ! – Voyons, madame, vous n'avez pas honte de vous comporter ainsi à votre âge, vous devriez avoir appris à vous contenir un peu mieux, tout de même ! – saisit doucement le poignet de la vieille dame pour l'obliger à s'écarter.
D'une, il n'avait prêté aucune attention à ce qu'elle avait raconté jusque là, de deux, il n'avait pas remarqué qu'Hakkai avait besoin de toutes ses forces pour tenter d'éloigner le frêle poignet.
Cependant, la vieille femme interpréta mal le regard du demi-sang. Elle s'écarta dès qu'il lui eut frôlé la main.
— Et vous ? Qui êtes-vous ? demanda t-elle, accompagnant le ton rogue de ses paroles d'un œil lourd de soupçons.
Gojyo eut un sourire séducteur.
— Ah, heu, je suis l'ami de ce mons–…
— Vous êtes un yokai ?
— …–ieur… Nnh… heu… Haha, non, pas complètement, vous voyez, une sombre histoire de famille, mais, heu, je ne suis pas comme les autres, hein, et…
— C'est un yokai ! Y'a des yokais devant ma porte !
Le visage contracté par la haine, elle sauta prestement sur le rebord de la fenêtre – sous le regard effaré de Gojyo – et agita méchamment son aiguille à tricoter dans sa direction.
— Vous êtes un yokai !
Hakkai cessa d'essayer de rendre une forme correcte à sa chemise et voulut calmer le jeu.
— Tout va bien, madame, dit-il d'une voix apaisante, rassurez-vous, il est complètement inoffensif.
(— Eh, dis-donc !)
L'ancien humain eut droit à un mouvement virevoltant de l'aiguille qui vint se pointer dans sa direction.
— Vous aussi, vous êtes un yokai ! Je le sais ! Vous sentez le yokai !
(— Ah… oui, mais… Heu… Quoi ?)
— Les deux là-bas aussi, c'est des yokais ! Ça pue le yokai !
(Sanzo grommela vaguement en signe de dénégation et Goku, intrigué, se renifla la main.)
— Madame, je vous assure que nous ne vous voulons aucun mal ! Gojyo a raison, nous ne sommes pas comme les autres, nous avons toute notre raison, et…
Elle tendit vivement le bras, et ce ne fut que lorsqu'il sentit une légère douleur le long de sa joue qu'Hakkai comprit que l'aiguille meurtrière venait de le doter d'une belle estafilade. La respectable vieille dame grinça des dents, sauta sur le dallage de la rue, et pointa de nouveau son aiguille dans leur direction, à la façon d'un redoutable duelliste.
— Si vous voulez voler mes confitures, il faudra me passer sur le corps ! Sales engeances de Satan !
Hakkai prit conscience qu'un bruit persistant se faisait entendre depuis plusieurs minutes – il allait en grandissant. Il tourna la tête et réalisa que la rue, vide à peine quelques instants auparavant, se remplissait de passants – oh, non, pas de passants, non. De citadins, qui les fixaient avec l'expression féroce de chasseurs aux aguets.
Ils étaient armés.
La plupart agitaient leurs aiguilles à tricoter, patiemment aiguisées à la forge – ils étaient heureux d'avoir l'occasion de les sortir, après les avoir soigneusement cachées suite à l'interdit préfectoral.
Gojyo posa une main sur l'épaule du jeune homme aux yeux verts.
— Hakkai ?
— Mmh ?
— On a pas le droit de les buter, hein ?
— J'ai bien peur que non…
Hakuryu eut la merveilleuse idée de se métamorphoser à l'instant même où les habitants chargeaient – les quatre amis purent foncer dans le tas.
oxoxo
Goku continuait à se renifler le poignet, un air concentré sur le visage.
— Ça sent… le ragoût… j'crois…
— Ouais, c'est ce qu'on a bouffé à midi, ouistiti, lui répliqua Gojyo en lui assénant un petit coup sur la tête.
Il se tourna vers Hakkai.
— C'était une ville de détraqués, hein ?
L'ancien instituteur ne lui répondit pas. Les sourcils froncés, il réfléchissait à quelque chose – quelque chose que ses compagnons avaient un petit peu éludé. Ils devaient juger ce détail négligeable comparé à une foule armée d'aiguilles à tricoter.
— Les yokais ont tué les oculistes de cette ville, fit-il remarquer à l'égard de Sanzo. Ça donne à réfléchir, tu ne trouves pas ?
De derrière ses lunettes roses, Sanzo le fixa en silence.
— … Pourquoi ça ? demanda t-il d'une voix d'où suintait encore plus de mauvaise humeur que d'habitude – il ne voyait pas l'intérêt de s'occuper du sort d'oculistes et d'ophtalmologues. De son point de vue, les yokais avaient tout à fait raison de faire disparaître cette engeance de la surface de la Terre.
Le sourire d'Hakkai vacilla et le jeune homme se retint de grincer des dents.
— Je me permets de te rappeler que tes lunettes se sont volatilisées, Sanzo. Du jour au lendemain. Et comme par hasard, voilà que les yokais se mettent à supprimer les gens qui soignent les malvoyants et ceux qui fabriquent les lunettes. Tu ne trouves pas ça un peu étrange, non… ?
— Je vois pas ce qu'il y a d'étrange à tuer ce genre de types.
Le sourire s'effaça au profit d'une petite veine palpitante.
— … Ce que je veux dire, c'est que les yokais ont peut-être… non, ont certainement un lien avec la disparition de tes lunettes. Tu ne crois pas ?
Silence.
— Sanzo.
— Tu veux dire qu'ils me les ont piquées ? C'est ça ? C'est n'importe quoi. Je vois pas comment ils auraient pu déjouer ma vigilance.
— Il n'empêche, que…
— Ah ah ! Le Grand Maître Sanzo qui se fait faucher ses binocles par un yokai ! J'aurais bien aimé voir ça !
— Mais, moi j'ai vraiment l'impression que ça sent le ragoût, hein…
— Je vous propose, reprit Hakkai avec autorité, de faire comme si toutes mes suggestions n'étaient pas des bêtises, et de considérer que les lunettes de Sanzo sont vraiment aux mains des Yokais. Dans ce cas de figure, il nous faut les retrouver au plus vite, en espérant qu'ils ne les aient pas déjà détruites – nous devons donc au moins retrouver un opticien vivant, d'une, pour leur tendre un piège, de deux, pour pouvoir se procurer une nouvelle paire si ils ont effectivement éliminée la première. Parce que je serais très surpris que Sanzo veuille garder sa paire actuelle. N'est-ce pas, Sanzo ?
Le moine haussa vaguement les épaules. Il ne voyait pas l'utilité de répondre quand l'ancien humain avait aussi bien compris la situation – et puis, il préférait laisser Hakkai mener les choses à sa façon.
Il avait plus ou moins remarqué que c'était la seule efficace.
— Faut qu'on fasse gaffe, si on leur tend un piège. Qu'y nous sentent pas venir à cause de l'odeur de ragoût.
Goku sentit les regards de ses compagnons peser sur lui.
— … Ouais, reprit-il après quelques secondes de réflexion, vous avez raison, c'est débile ce que je dis. Y doivent sentir beaucoup plus fort que nous.
oxoxo
Une autre petite ville, une autre fenêtre, une autre silhouette. Ici aussi, l'on sentait se dégager de l'atmosphère une écrasante sensation de peur, une ambiance malsaine et inquiétante qui incitait les gens à se retrancher chez eux.
La silhouette fixait un petit groupe qui, au loin, émergeait lentement de la poussière du chemin. Il arriva à son niveau, et elle ouvrit sa fenêtre lorsqu'elle comprit qu'il se dirigeait vers l'hôpital.
— Vous ne trouverez personne à l'hôpital, c'est fermé, les informa t-elle.
Les quatre compagnons se tournèrent vers elle et l'habituel sourire enjôleur de Gojyo fondit vers la jeune femme comme un rapace sur sa proie.
— Aah, peu importe, votre seule vue vaut bien toutes les jolies infirmières qui auraient pu se trouver là-bas…
— J'étais infirmière là-bas, répliqua t-elle avec un visage de marbre.
Hakkai toussota.
— Excusez-moi, c'est moi, où l'ambiance de la ville est légèrement tendue… ?
Le pauvre commençait à se demander si chaque ville dans laquelle ils passaient n'était pas immanquablement destinée à se transformer en mausolée. Cela mettait en péril ses idées de retraite avec Hakuryu.
Son interlocutrice haussa les épaules.
— On a eu quelques problèmes. A l'hôpital, je veux dire. Ça a un peu déteint sur le quartier. Le reste de la ville se porte bien, pour ce que j'en sais.
Hakkai et Gojyo échangèrent un regard de connivence. (Sanzo évitait de regarder la jeune femme – elle venait de le fixer avec insistance, et il avait la sombre impression que la couleur de ses lunettes y était pour quelque chose.)
— Des yokais sont venus vous rendre visite, hein ? demanda Gojyo. Pauvre petite chose, vous avez du être bien effrayée...
Le sourire aguicheur du demi-sang glissa lentement dans le néant, devant les sourcils levés de la demoiselle.
— Des yokais ? Mais non. C'est n'importe quoi. Ça fait drôlement longtemps qu'on en a pas vu dans le coin, des yokais. Non, c'est l'espèce de put… – je veux dire, la secrétaire. La secrétaire de l'ophtalmologue. Je sais pas ce qu'il s'est passé, mais il paraît qu'elle a eu affaire à des clients bizarres, y'a quelques temps. Ça l'a… un peu… déboussolée. Elle est dangereuse, maintenant. On a dû faire évacuer tout l'hôpital.
Un rictus de joie mauvaise déforma son visage.
— Ça a jamais tourné bien rond dans sa tête, de toute façon, ajouta t-elle. Si vous voyez ce que je veux dire.
Un léger silence se drapa autour des quatre compagnons. Hakkai n'avait pas envie de s'informer de l'identité des "clients bizarres".
— Je vois, mentit le jeune homme. Heu… Savez-vous où nous pourrions trouver l'ophtalmologue ?
Elle lui opposa un long regard d'où se dégageait une ambiguïté méchamment inquisitrice.
— … Pourquoi ?
— Le…
Hakkai tira Sanzo vers lui et l'obligea à faire face à la jeune femme.
— … Ce monsieur aurait besoin de se faire examiner les yeux…
— Et de changer de lunettes. Ça urge, compléta l'infirmière sans se soucier du regard corrosif de Sanzo.
Silence.
— Il est chez ses parents, soupira t-elle. Mais il est pas en activité, alors préparez vos sous. Cet enfoir… – il accepte de travailler au noir à condition de bien se remplir les poches. Vous voulez leur adresse ?
— Je l'ai ! s'écria Goku.
Les regards des quatre autres se posèrent sur lui.
— J'aime bien les écrevisses, expliqua l'adolescent pour éclaircir la situation.
oxoxo
L'ophtalmologue de l'hôpital se trouvait effectivement en vacances chez ses parents.
Ou du moins, il se trouvait chez ses parents. Le terme de "vacances" était peut-être mal-approprié.
… Non, c'était mal-approprié, songea le pauvre homme en jetant un coup d'œil mauvais à l'énorme nature morte suspendue au-dessus de son lit – un plateau de crustacés. Petit, cette peinture avait nourri ses nuits des pires cauchemars.
Il soupira et alla appuyer son front contre la fenêtre. Il souhaitait avec ferveur pouvoir enfin retourner dans son rassurant bureau, à l'hôpital, avec ses stylos, ses ordonnances, ses patients, sa secrétaire… – non. Pas sa secrétaire.
C'était par sa faute qu'il avait à nouveau fait ce rêve odieux où une écrevisse géante le poursuivait en agitant des antennes affûtées comme des rasoirs. C'était par sa faute qu'il devait rester là en attendant qu'elle se calme et qu'elle daigne laisser les infirmiers psychiatriques la conduire dans un lieu aménagé à son intention – c'est à dire qu'elle daigne ne pas les étriper à coups d'agrafeuse et de stylos à mine (il se demandait vaguement comment elle avait fait son compte, d'ailleurs). Parce que ses parents ne le laisseraient pas repartir tant que son travail n'aurait pas repris.
Il avait bien envoyé un mot au maire, mais ce dernier avait refusé de faire intervenir l'armée.
Il aurait dû le comprendre plus tôt, que la donzelle était quelque peu instable. Son ex le lui avait bien fait remarquer quand il l'avait plaquée pour sa toute nouvelle et ravissante secrétaire, mais il avait mis ça sur le compte de la jalousie féminine. Et sur celui d'une allergie aux poils quand ladite secrétaire avait noyé son chat dans le bocal des poissons rouges.
Mais bon, en même temps, ce n'était pas bien grave, ce n'était pas encore comme si elle s'en prenait à un être humain (sauf la fois où elle l'avait menacé avec le couteau à pain s'il refusait de s'attacher au lit avec des menottes, mais ça c'était autre chose) ; peut-être qu'elle serait restée plus ou moins normale jusqu'à la fin de ses jours si tant est qu'il eût daigné faire attention à sa santé mentale. Il ne l'avait pas fait, et…
Non. Non non, il avait fait attention à sa santé mentale. C'était les quatre connards, là, qui avaient tout foutu en l'air. S'ils ne s'en étaient pas pris à elle, la pauvre, elle serait encore parfaitement (ou presque) normale, et ils continueraient à mener une relation paisible d'employeur/secrétaire… S'ils les tenaient sous la main, ces salauds, il leur ferait voir, ce qu'il en coûte, de s'en prendre aux honnêtes gens ! Il leur montrerait ! Il les frapperait jusqu'à ce que mort s'ensuive, ou… ou… il leur ferait une terrible prescription, qui les obligerait à porter des lunettes qui leur bousilleraient à jamais la vue ! Il…
Il poussa un cri étranglé, recula précipitamment de la fenêtre et tomba à la renverse sur le sol.
Il venait de réaliser que les gens qui étaient sortis de la jeep – qu'il observait arriver depuis deux bonnes minutes –, et qui étaient maintenant en train de sonner à la porte, avaient malheureusement beaucoup de chances de ne faire qu'un avec ceux à qui il était en train de penser.
oxoxo
Hakkai foudroya Goku d'un gentil sourire très autoritaire.
— C'est bien compris, Goku ? Interdiction formelle de demander à manger des écrevisses avant d'avoir dit bonjour et d'avoir bavardé un peu. Non, en fait, interdiction formelle de demander à manger quoi que ce soit. C'est impoli. Dis-moi que tu as compris.
Goku lui opposa une moue boudeuse et esquissa un "j'ai compris" à peine audible. Hakkai dû s'en contenter – Gojyo venait d'attirer son attention : le kappa était en train de lisser sa chevelure écarlate, et musclait ses lèvres pour les rendre plus aptes à faire passer l'indescriptible séduction de son sourire.
— Qu'est-ce que tu fabriques, Gojyo ?
Haussement d'épaules.
— Rien, on sait jamais, il a peut-être une sœur.
— Je… Et quand bien même, tu ne vas pas lui faire de l'œil devant ses parents ?
Large sourire, non plus séducteur, mais connivent.
— Atteeend, elle va pas tout le temps coller aux basques de ses parents, hein ? Rien que cinq minutes, c'est suffisant…
Hakkai choisit de l'ignorer, – adressa tout de même une courte prière aux dieux pour qu'il n'y ait pas de petite sœur, – et pressa la sonnette.
Une femme entre deux âges vint leur ouvrir la porte – et un délicieux fumet de gratin aux fruits de mer vint leur chatouiller le nez.
Hakkai s'empressa de se placer devant Goku pour occulter le filet de bave qui menaçait de quitter le menton de l'adolescent.
— Bonjour, madame, fit-il d'un ton encore plus poli que d'habitude, nous voyageons, et nous avons appris que votre fils, qui a soigné le monsieur que voilà – il saisit Sanzo par le bras –, se trouvait chez vous… Pourrions-nous le voir ?
La femme les observa avec une légère surprise.
— On est pas dangereux, vous inquiétez pas, crut bon de la rassurer Gojyo, s'attirant par là un regard noir d'Hakkai.
Leur interlocutrice semblait hésiter à les faire entrer – l'ancien humain avait du mal à ne pas mettre cela sur le compte de la remarque du kappa. Il s'apprêtait à essayer de rattraper la situation lorsqu'elle lui coupa la parole.
— Vous aimez le gratin au crabe ?
Il y eut un léger silence.
Goku poussa Hakkai sur le côté et alla se planter sous le nez de la dame en hochant frénétiquement la tête – on lui avait interdit de demander à manger. Pas de montrer qu'il avait faim.
Elle lui fit un gentil sourire, toute contente.
— Et les écrevisses aux échalotes ?
Oui oui oui oui oui, disaient on ne peut plus clairement les pupilles dilatées et la salive abondante de l'adolescent.
Satisfaite, elle leur ouvrit grand la porte et leur fit signe de la suivre.
— Venez, dit-elle, mon fils est à l'étage. Je suis sûre qu'il va être ravi de vous voir. Vous avez l'air d'être des gens bien.
… Hakkai avait la vague impression que son jugement reposait exclusivement sur les réponses de Goku et qu'elle avait occulté tout le reste de la conversation.
Elle s'arrêta au bas de l'escalier et mit ses mains en porte-voix.
— Mon chéri ! hurla t-elle, il y a des amis pour toi !
Pas de réponse.
Dix secondes passèrent.
— Mon chéri ! hurla t-elle à nouveau, descends tout de suite ! Sinon tu seras privé de dîner, je te préviens !
Elle semblait persuadée qu'il ne pouvait exister d'arguments plus percutants, et fut légèrement surprise lorsque, dix nouvelles secondes plus tard, le même silence persistait à tomber de l'escalier.
— Je l'ai vu descendre à la cave.
Un homme se tenait sur le seuil de ce qui devait être le salon. Une gigantesque carcasse non-identifiée dépassait d'un de ses bras musclés, et il l'asticotait avec énergie pour en accentuer les magnifiques reflets écarlates.
— Je l'ai vu descendre à la cave, répéta t-il.
oxoxo
L'obscurité faisait comme un manteau moite et nauséabond, d'une intense noirceur. Un silence pesant régnait, troublé parfois par les couinements éloignés de petits rongeurs, par le bruit mouillé de gouttes s'écrasant régulièrement sur le sol, et par d'étranges crissements, comme ceux d'une coquille frottant contre une autre coquille dans les tréfonds d'un tonneau rempli d'eau de mer.
C'était ces derniers qui inquiétaient le plus l'ophtalmologue.
Parce que, et bien, ce n'était pas comme les bruits d'une coquille frottant contre une autre coquille dans les tréfonds d'un tonneau rempli d'eau de mer, c'était les bruits d'une coquille frottant contre une autre coquille dans les tréfonds d'un tonneau rempli d'eau de mer.
Et il n'y avait pas qu'un seul tonneau.
Il y en avait plusieurs dizaines. Qui s'étendaient tout au long des murs de la cave – et la cave était très grande.
Et puis, il y avait d'autres tonneaux, aussi.
Il y avait les tonneaux où son père rangeait les carcasses d'écrevisses, après les avoir astiquées et vernies. Comme des trésors qu'il ne pourrait se résoudre à jeter. Une interminable et morbide collection, qui durait depuis des années.
Le pauvre homme frissonna et se recroquevilla sur lui-même. Il s'en voulait énormément d'avoir été incapable de trouver un autre endroit où se dissimuler pour échapper aux dangers ambulants qui souhaitaient s'infiltrer chez lui. Il s'en serait même donné des claques si la peur de réveiller les écrevisses mortes et de donner l'assaut aux autres ne l'avait pas retenu.
… Rien que d'imaginer leurs antennes frétillantes, leurs corps craquelés, leurs petits yeux noirs et vicieux, toute cette masse grouillante se précipitant sur lui dans le noir sans qu'il lui soit laissé la moindre possibilité de se défendre, il regrettait presque de n'être pas allé ouvrir en souriant aux quatre martyriseurs-de-secrétaire.
Tiens, à ce propos, s'il l'avait eue sous la main, ladite secrétaire, il n'aurait pas hésité à la donner en pâture aux horribles bestioles.
Son ex aussi, par la même occasion.
Elles s'étaient toujours moquées de son obsession pour les fruits de mer, elles périraient par les fruits de mer.
… Lorsque ses parents ouvrirent la porte de la cave, accompagnés des quatre dangers ambulants, il se rua vers eux pour les accueillir chaleureusement.
Tellement chaleureusement que Gojyo fut très surpris de se retrouver avec le frère et non la sœur dans les bras.
oxoxo
L'opticien se demandait pourquoi son collègue avait vendu ce genre de lunettes à ce genre de personne. Il se demandait aussi s'il était encore vivant.
Non, en fait, ce qu'il se demandait, c'était pourquoi ce genre de personne avait choisi ce genre de lunettes. Parce qu'il doutait beaucoup de la capacité de son collègue à persuader ce genre de personne de porter ce genre de lunettes.
Il trouvait que ce genre de personne n'était pas fait pour porter ce genre de lunettes.
… La question résonnait sous son crâne et lui brûlait les lèvres comme un chalumeau intérieur, mais il se retint avec dextérité de la laisser sortir.
Il préférait éluder l'association gênante du regard meurtrier et des lunettes roses.
Il fit signe à son patient de s'asseoir sur le lit et sortit sa trousse professionnelle de l'armoire, où elle prenait la poussière derrière les maillots de bain et les filets à écrevisses. Hakkai l'interrompit en lui souriant gentiment.
— En fait, expliqua t-il, ce n'est pas pour une nouvelle consultation que nous sommes venus vous trouver… Nous avons quelques problèmes, et nous aurions besoin de votre présence pour les résoudre.
L'homme le fixa d'un regard ambigu. Il n'était pas certain de vouloir savoir quels étaient ces problèmes – mais il n'était pas certain de pouvoir y échapper. Ou plutôt, il était certain de ne pas pouvoir y échapper.
… Et puis, ça vaudrait peut-être mieux qu'une consultation, qui ne serait pas suffisamment longue pour retarder l'heure fatidique du gratin aux fruits de mer qui les guettait dans la salle à manger.
Hakkai lui raconta qui ils étaient, et d'où ils venaient. Il lui expliqua en long et en large quel était leur but ; et il lui parla beaucoup des problèmes de Sanzo. Beaucoup trop, de l'avis de Sanzo, qui n'était pas certain qu'il soit nécessaire d'aborder absolument tous les détails – et puis c'était complètement faux de dire qu'il avait cherché à tout prix à se débarrasser de ses lunettes comme un gosse de maternelle.
Lorsqu'Hakkai eut expliqué la partie la plus délicate de l'histoire – les yokais sont très intelligents, ils cherchent donc à tuer tous les oculistes et opticiens du Togenkyo pour que Sanzo ne se fasse pas refaire de paire de lunettes ; c'est pour cette raison qu'il faudrait que vous leur serviez d'appât, afin de les mettre hors d'état de nuire une bonne fois pour toutes – il se tut, inquiet, et attendit la réaction de son vis-à-vis. L'homme avait parfaitement le droit de refuser de faire partie d'un plan aussi dangereux.
— Ce que vous me demandez, récapitula l'ophtalmologue au bout d'une minute de réflexion, c'est de quitter cette maison pour aller jouer les carottes à yokais ? C'est ça ?
Hakkai eut un sourire gêné.
— En quelque sorte, fit-il d'une voix hésitante.
— Vous me demandez de quitter cette maison, là, avec vous, sur-le-champ ?
L'ancien humain soupira.
— Je comprends que vous refusiez, vous sav –…
— Merci. Merci de tout cœur pour cette proposition, le coupa l'homme en lui prenant la main et en le couvant d'un regard vibrant d'émotion.
oxoxo
Revenons quelques heures en arrière.
Vous vous souvenez de cette infirmière qui habitait près de l'hôpital, et qui avait informé nos quatre compagnons de l'endroit où ils pourraient trouver l'enfoir… – l'ophtalmologue ?
Retrouvons-là quinze secondes après qu'ils l'aient quittée. Ils ont tourné dans une ruelle, et elle s'apprêtait à fermer sa fenêtre.
Ce qu'elle ne fit pas, puisqu'une troupe de yokais se rua sur elle et que le chef la saisit par le col de son chemisier.
— Il est où, l'oc… le mec qui s'occupe des lunettes ? hurla la créature. Hein ? Il est où ?
Heureusement, songea la jeune femme avec aigreur, que les quatre autres m'ont prévenue pour les yokais.
Elle leur indiqua du doigt la masse de l'hôpital, qui s'élevait, imposante, à une trentaine de mètres de là.
— Normalement, là-dedans. Mais pas aujourd'hui, il…
Les ricanements des yokais retentirent d'une joie morbide.
— Haha ! s'exclama le chef, on veut sauver son p'tit patron, hein ? Mais c'est pas la peine de t'montrer courageuse, p'tite pétasse, tu peux rien faire pour lui, et on va te le prouver ! ajouta t-il en la lâchant, en lui tirant les cheveux au passage, et en lui cognant la tête contre le rebord de la fenêtre.
La jeune femme se frotta le crâne en étouffant un grognement contrarié, et les regarda se diriger vers l'hôpital.
— A votre place, prit-elle tout de même la peine de lancer, j'irais pas, hein. Franchement. C'est dangereux.
Rires. Le chef laissa ses compagnons le devancer et se retourna, pour s'octroyer le plaisir de lui faire un pied-de-nez.
Il fit bien : les premiers à se trouver dans un rayon de dix mètres près de la porte d'entrée furent fauchés par le tir aussi violent qu'inattendu d'une chaise de bureau, provenant vraisemblablement d'une des fenêtres du troisième étage – celle d'où s'échappait une espèce de rire suraigu et hystérique rappelant celui d'une hyène droguée à la caféine. Ils furent tués sur le coup.
Le rire diminua légèrement, puis reprit avec plus de force, accompagné de projectiles aussi variés qu'un pot à crayons, une agrafeuse, divers stylos et crayons à papier, ainsi que d'une gomme qui traversa de part en part le crâne d'un yokai trop sidéré pour avoir eu le réflexe de faire marche arrière.
Les yokais survivants revinrent en silence vers l'infirmière qui les observait sur le pas de sa porte. L'air qui se trouvait sur leurs visages pouvait être qualifié de penaud.
— Excusez-moi, mademoiselle, reprit le chef avec une expression des plus polies – s'il avait eu un chapeau, il l'aurait retiré –, sauriez-vous où nous pourrions trouver le… le… monsieur qui fait les lunettes ?
Elle soupira.
— Vous lui voulez du mal ?
Silence. Si le chef ne tourna pas le chapeau entre ses mains avec un petit air gêné, c'était parce qu'il ne l'avait pas – le chapeau.
— Nous ne voudrions pas vous mentir, mademoiselle… Disons que nous ne lui voulons pas beaucoup de bien.
— Parfait. Ça m'arrange. Je sais où il est. Je peux vous y conduire tout à l'heure, si vous voulez. Laissez-moi juste le temps de prendre une douche et de préparer toutes mes affaires. Ça prendra quelques heures, parce qu'après vous avoir vu le massacrer en le faisant bien souffrir, j'aimerais profiter de la vie et partir en voyage. Vous pouvez vous servir en attendant, il y a de l'alcool dans le frigo. Beaucoup.
Les yokais la remercièrent tous très poliment, en prenant bien soin d'ignorer la sombre satisfaction qui suintait de son visage. Elle leur semblait quelque part désagréablement semblable au rire hystérique de tout à l'heure.
oxoxo
Les quelques heures durèrent toute la soirée, se prolongèrent dans la nuit et ne daignèrent se terminer qu'en fin de matinée, mais les yokais eurent la discrétion de ne pas élever une seule fois la voix – une femme ne doit pas être bousculée durant ses préparatifs. Enfin, ce genre de femmes.
C'était à peu près tout ce temps qu'il avait fallu à Sanzo et compagnie pour atteindre la maison natale de l'opticien ; et les yokais se mirent en route au moment exact où ils sonnaient à la porte.
Ça aurait pu ne pas arriver. Il existait une dizaine d'itinéraires différents pour se rendre chez les parents de l'oculiste, et la bande à Sanzo se déplaçait en jeep alors que les yokais n'avaient déniché qu'une vieille charrette branlante au fond d'une ferme (on ne pouvait pas entrer en ville sans passer devant l'hôpital, et la voiture de l'infirmière aurait eu du mal à contenir tout ce beau monde). Ça aurait donc pu – ou plutôt dû ne pas arriver.
Ça arriva.
Il se rencontrèrent en chemin.
Il y eut un lourd et profond silence tandis que les occupants de la charrette et de la jeep, immobilisées à cinq mètres l'une de l'autre, digéraient la facilité ridicule de leur rencontre.
(Les yokais sentaient bien une odeur de gratin aux fruits de mer flotter dans les airs depuis une petite demi-heure – la maman avait insisté pour que ses invités en emportent une bonne part, surtout le pauvre jeune homme affamé, là, qui regardait le plat en bavant –, mais ils n'avaient pas fait la relation.)
Il y avait cependant une personne que la facilité et le ridicule de la situation n'atteignaient pas. Durant le trajet de retour, Sanzo avait gardé les yeux obstinément fixés sur la route, capable grâce à sa longue expérience d'ignorer les injonctions qui fusaient dans son dos – elles portaient en l'occurrence sur le partage égal ou non des parts d'un certain gratin, et mêlaient refus de céder le plat (Goku), cris indignés de ne pas avoir suffisamment à bouffer (Gojyo), et ardentes prières d'éloigner tout morceau de fruits de mer, s'il vous plaît, vous seriez bien gentil (l'oculiste). Le bruit était tel que même Hakkai avait eu du mal à se concentrer sur la route et s'était régulièrement retourné pour demander du silence, ce qui s'était avéré chaque fois un peu plus inutile.
Sanzo avait donc été le premier à apercevoir les yokais.
Il avait manqué s'étrangler de stupeur – seulement manqué.
Sanzo était un homme remarquable à tout point de vue (et au sens le plus littéraire du terme : "qu'on remarque"). C'était un grand maître Sanzo, l'un des plus hauts bonzes de sa hiérarchie. Il avait développé une force physique et spirituelle parmi les plus puissantes, possédait un esprit et une connaissance du monde extrêmement développés (quoi que puisse en dire son entourage), et surtout, surtout, il avait appris à se maîtriser. Sanzo savait quels réflexes étaient, suivant les situations, prioritaires. Sanzo n'avait donc pas pris la peine de s'étrangler de stupeur.
Sanzo avait d'abord prestement retiré ses lunettes roses.
Il n'y avait ainsi plus de danger de se faire ridiculiser, et il avait pu se caler contre son siège et sortir à demi son revolver dans l'attente des évènements.
Les évènements en question ne tardèrent pas à se dérouler – ou plutôt à exploser –, lorsque les yokais réalisèrent enfin à qui ils faisaient face (la bande à Sanzo avec un Sanzo sans lunettes) et que, pour ne pas déroger à ce qu'ils s'étaient soigneusement fixé en début de chapitre, ils se jetèrent sur lui en hurlant "On va te buter, Sanzooo !!" pour, et bien, heu, oui, le buter.
Les occupants de la jeep en sortirent avec précipitation pour se planquer derrière.
Non, c'est faux. Hors contexte et en connaissant les caractères particuliers de la grande majorité desdits occupants, cette phrase est complètement incompréhensible.
Voici ce qui se passa réellement : les occupants de la jeep (hormis l'oculiste) voulurent se jeter sur les yokais pour les massacrer et pouvoir – enfin – continuer leur voyage vers l'ouest, comme ils auraient dû le faire depuis un bon bout de temps, et pour, eux aussi, ne pas déroger à leurs habitudes.
Seulement, voilà.
Trois d'entre eux réalisèrent que le quatrième avait exactement la même idée en tête – attaquer les yokais – et réalisèrent aussi en un fragment de seconde qu'il ne portait pas ses lunettes.
Un autre fragment de seconde plus tard, ces trois-là avaient rejoint l'oculiste derrière la jeep.
Pour plus de sécurité, ils décidèrent même de le rejoindre sous la jeep.
Au-dessus d'eux, Sanzo se dressait sur son siège, menaçant, le revolver pointé sur les yokais, la cigarette à la bouche et les lunettes en poche.
Sanzo tira.
Tira encore.
Et tira encore.
… Les yokais ne sont pas si stupides qu'ils en ont l'air – enfin, si, ils le sont. Mais ils possèdent un instinct de survie qui… Enfin, un instinct de survie atrophié, d'accord, mais… Bref : lorsque le chef eut compris qu'à chaque fois que Sanzo le visait avec précision, (donc à chaque fois qu'il croyait sa dernière heure arrivée,) trois de ses compagnons yokais (ceux situés le plus loin de lui,) étaient fauchés de concert par l'unique coup de feu, et lorsqu'il réalisa que le cercle se restreignait de plus en plus, il donna l'ordre de battre retraite derrière un gros rocher – ou plutôt il se jeta derrière et les trois ou quatre yokais encore vivants l'y suivirent.
Pantelants, accroupis au sol, les pauvres êtres se lancèrent des regards effarés.
Ils commençaient doucement à réaliser que, et bien, après mûre réflexion, il se pourrait que Sanzo soit plus dangereux sans lunettes qu'avec.
Il fallait prendre une décision, et une décision rapide – le chef sortit les lunettes de la poche de son pantalon dans l'intention stratégique de la rendre à son adversaire pour pouvoir entamer une bataille à peu près normale. Entre un monstre et Sanzo, tout compte fait, il préférait Sanzo.
Les yokais hissèrent prudemment une tête apeurée au-dessus du rocher, le chef agita la paire de lunettes au bout de son bras, et cria :
— On vous la r… ! … !
Il s'était arrêté. Il s'était arrêté pour une raison bien précise. C'était à cause de ce que ses yeux avaient l'audace de lui montrer, et qui venait de lui rentrer la fin de sa phrase dans la gorge.
Le problème était que pendant que les yokais prenaient conscience de la situation derrière le gros rocher, Sanzo s'était persuadé qu'il les avait tous tués (il n'entendait plus de cris d'agonie).
Sanzo avait bien entendu voulu vérifier.
Sanzo avait mis ses lunettes roses.
La rencontre de la bande à Sanzo et des yokais étaient arrivé avec une facilité et un ridicule déconcertant.
Mais pour un yokai, il n'existait rien de plus facile, ridicule, déconcertant – et surtout rien de plus irréel que de voir Sanzo chaussé d'une paire d'énormes lunettes roses surmontées de petits canards jaunes.
En fait, c'était même tellement irréel et ridicule que les yokais restants explosèrent de rire.
Littéralement. Ils commencèrent par ricaner, puis éclatèrent de rire – et finirent par exploser lorsque Sanzo, qui se sentait bizarrement visé, les dégomma tous en même temps.
Un silence de mort écrasa par la suite les environs.
Les trois compagnons sortirent de dessous la jeep – Hakkai donna l'ordre à Gojyo d'aider l'oculiste tremblant à se remettre debout, avant d'aller poser une main légèrement crispée sur l'épaule de Sanzo. Le moine tressaillit.
— Sanzo ? demanda Hakkai.
— Mmh ?
L'ancien instituteur soupira.
— Dis-moi, murmura t-il. Qu'est-ce que tu vois en face de toi, sur le rocher ?
Sanzo regarda.
— Des cadavres ?
Sourire.
— Oui, bravo, Sanzo. Et ?
— … Des bouts de cadavres ?
— Eeet ?
Silence.
Plissement de paupières.
— … Des éclats de verres ?
Hakkai lui fit un grand sourire et le frappa amicalement dans le dos.
— Exactement. Bravo, Sanzo. C'était tes lunettes.
oxoxo
Un silence de mort régnait sur les lieux – et cette fois-ci, c'était parce que la bande à Sanzo n'était plus là. (Bizarrement, lorsque Sanzo et ses compagnons passaient quelque part, les statistiques démontraient clairement qu'il y régnait toujours après un silence de mort – mais ce n'était pas systématiquement parce que des gens y avaient été tués. Parfois, c'était simplement par contraste.)
Dans la jeep, au loin, la petite troupe s'éloignait, emportant définitivement avec eux l'oculiste qu'ils avaient réussi à convaincre de renouveler l'ordonnance de Sanzo, les bruits de ses claquements de dents, ceux d'une énième dispute stérile entre le singe et le cafard, les grognements contrariés de Sanzo régulièrement rythmés de coups de feu, ainsi que l'odeur persistante d'un gratin aux fruits de mer. Ils finirent par disparaître à l'horizon, dans la quête d'un magasin d'optique encore debout où ils pourraient dénicher une paire de lunettes convenable.
A l'opposé de la route, une silhouette apparut, mâchonnant ce qui était sans doute un petit animal à fourrure. La silhouette n'était pas très grande, maigre comme tout, possédait des oreilles pointues, des griffes et de vieux vêtements abîmés, et traînait la patte comme si elle n'avait strictement aucune envie de continuer dans la direction qu'elle suivait mais qu'elle n'avait pas le choix.
Si vous lui aviez demandé, elle vous aurait sauté à la gorge parce qu'il s'agissait d'un yokai, mais sous la perspective improbable qu'elle écoute jusqu'au bout votre question et qu'elle accepte de vous répondre, elle vous aurait dit que si elle traînait autant la patte, c'était parce que ça lui permettait de s'éloigner de plus en plus de ceux qu'elle était censée surveiller, et que plus cette distance était grande, mieux elle se sentait.
Le petit yokai jugeait cette solution parfaite en tout point : il respectait les ordres reçus – suivre la bande à Sanzo – et il était à l'abri.
Il manqua s'étouffer avec son écureuil lorsqu'il arriva sur les lieux du massacre et qu'il reconnut, dans les cadavres baignés de sang qui parsemaient la route, ses compagnons.
Il tua d'un coup de dents la sale bête qui essayait d'entrer dans son œsophage et chercha frénétiquement des yeux le corps de son chef, avec l'espoir insensé de ne pas l'y trouver. Un sanglot secoua sa maigre poitrine lorsqu'il le vit gisant près d'un rocher, et il alla s'agenouiller près de lui, l'âme emplie de désespoir.
Son chef s'accrochait encore à la vie. Il tourna vers le petit yokai un regard brumeux de souffrance, et ouvrit faiblement la bouche pour articuler quelque chose.
— Oui ? bégaya le petit yokai. Patron ? Je vous entends pas ! Qu'est-ce vous dites ?
— L… l… lu…
— Lu ? Lumière ? Si c'est après un long tunnel faut pas la regarder ! Faut pas la regarder, patron !
— Lun…
— Oui ?
— L…
— Patron ?
Silence.
— Eh oh, patron ?
Mais c'était inutile. La tête du yokai retomba sur le sol, ses yeux voilés par la mort, ses lèvres crispées sur un dernier rictus. Le chef venait de rendre l'âme, et n'avait pas même pu communiquer au dernier survivant l'extraordinaire nouvelle qui aurait dû se répandre dans tout le Togenkyo. Il n'avait pas pu lui dire que Sanzo portait de grosses lunettes roses ornées de petits canards, et quelle arme redoutable c'était là, à quel point elle déstabilisait, empêchait de réfléchir et empêchait de se défendre.
Et à quel point elle était drôle.
Il mourut en regrettant de n'avoir pu mettre son subordonné en garde. Au fond, il l'aimait bien, ce petiot. Toujours volontaire pour les missions périlleuses. C'était un petiot courageux.
Le petiot en question étouffa un lourd sanglot, ferma les yeux de son chef et se releva – et se retrouva face à une bonne femme qui s'appuyait sur le rocher.
L'infirmière avait été très déçue par ce qui s'était passé plus tôt. Lorsque l'algarade avait éclaté, elle s'était cachée avec logique derrière le gros rocher – et n'avait pas tardée à être rejointe par les yokais, à son grand mécontentement : le derrière du rocher était petit, et puis ils étaient presque tous morts.
Ce n'était pas comme ça qu'ils allaient réussir à la venger de son ex.
Lorsque tout avait été fini, elle était restée planquée, d'humeur morose, derrière son rocher, et s'était contentée de regarder les autres partir avec une grimace mauvaise – jamais elle n'aurait pris la peine de se montrer devant l'autre enfoiré, parce qu'il n'aurait saisi que trop bien ce qu'elle avait voulu faire, et elle ne voulait pas lui donner la satisfaction de comprendre qu'elle avait échoué.
Elle allait devoir trouver autre chose pour assouvir sa vengeance…
… Elle s'était planquée derechef lorsqu'elle avait vu le petit yokai arriver, et l'avait observé se précipiter sur son chef.
Et elle s'était dit : chouette !
Et maintenant elle souriait.
Quant au petit yokai, il fut tellement surpris de trouver quelqu'un là qu'il ne lui sauta pas immédiatement à la gorge.
Ils s'observèrent un instant en silence.
— Ce dont votre patron essayait de vous parler, finit par faire remarquer l'intruse, c'était à propos d'une paire de lunette. Enfin, il me semble, ajouta t-elle avec un sourire rapide et sans joie – mais très satisfait.
— Une paire de lun… Oh ! s'écria le petit yokai, les yeux écarquillés par la surprise.
Il venait de comprendre ce que son patron avait tenté de lui dire. Il voulait lui parler des lunettes, des lunettes de Sanzo. Lui dire qu'il devait mener la mission à bien.
Le petit yokai fixa l'horizon d'un regard hargneux. Il allait venger son chef bien-aimé. Il retrouverait cet enfoiré de Sanzo. Il lui choperait ses lunettes et il les détruirait définitivement, pensa t-il avec détermination, sans songer que les morceaux de verre qui parsemaient le corps de son patron devaient bien avoir une signification quelconque.
L'infirmière le considérait avec une satisfaction de moins en moins dissimulée.
Le petit yokai n'avait pas conscience d'être regardé ainsi. Le petit yokai n'avait aucune conscience des pensées dérangeantes qui s'épanouissaient dans l'esprit de l'infirmière, sinon sans doute aurait-il renoué avec ses habitudes et certains de ses instincts primaires que la jeune femme n'aurait pas appréciés.
Le petit yokai, après avoir décidé que les lunettes de Sanzo ne résisteraient pas à son inébranlable volonté, était trop occupé à se demander s'il était possible de respecter les dernières volontés de son chef tout en étant certain de rester en vie. Bien sûr, ce n'était pas possible, mais le petit yokai préférait garder une lueur d'espoir et cherchait un moyen de contourner cette impossibilité.
Ce fut pourquoi il ne prit pas garde au sourire de l'infirmière.
L'infirmière était satisfaite. Elle avait trouvé la solution. Pas celle que recherchait le petit yokai, mais presque.
Elle allait se servir du petit yokai pour tuer son ex.
Quant aux chiens de gardes qu'il s'était trouvés…
… L'infirmière, quoi qu'elle pût dire de la secrétaire, n'était pas elle-même quelqu'un de très stable mentalement. Ainsi elle ne l'était pas assez pour être consciente du danger que pouvait représenter la compagnie d'un yokai. D'un yokai comme celui qu'elle était en train de côtoyer. Aussi petit qu'agressif.
Heureusement – pour elle –, l'infirmière était également prompte d'esprit quand il s'agissait de sa survie. Elle sentit le changement qui s'opérait dans le petit yokai. Le petit yokai, ne trouvant pas, lui, de solution à son problème, renouait avec ses envies premières et scrutait la jeune femme pour déterminer à quel endroit il allait la mordre.
L'infirmière lui opposa un sourire assuré.
— Vous voulez nuire à la bande de cons qui vient de passer ? Pour venger vos camarades ? Hein ?
Le petit yokai avait, en cet instant, surtout envie de lui nuire à elle. Toutefois il se contint, à la fois de le lui dire et de lui sauter dessus.
— Si c'est le cas j'ai une solution, affirma t-elle. Moi aussi, je veux leur nuire. Et je connais quelqu'un qui pourrait nous aider.
Le petit yokai aurait pu ne pas l'écouter et s'empresser de planter ses crocs dans sa jolie jugulaire. Deux choses le retinrent cependant : la fille avait vu la bande de cons, comme elle les appelait, ce qui voulait donc dire qu'elle s'était trouvée là au moment du carnage.
Et qu'elle y était toujours.
Vivante.
C'était un point à ne pas négliger. Elle voulait nuire à Sanzo, elle était donc une de ses ennemis, mais elle était vivante après l'avoir croisé.
Qu'est-ce que ça coûtait au petit yokai de lui accorder un semblant de confiance ? Un repas retardé, rien de plus. Le petit yokai pouvait bien se permettre un tel sacrifice pour venger son chef bien-aimé.
La deuxième chose qui le retenait, c'était l'écureuil dans son estomac. Il prenait beaucoup de place.
Le petit yokai devrait au moins attendre d'avoir digéré pour déguster la jeune femme.
Il hocha la tête à l'attention de l'infirmière. Marché conclu.
Elle lui fit un grand sourire.
A condition de l'armer d'une ou deux agrafeuses, la secrétaire viendrait rapidement à bout des espèces de malades qui accompagnaient son ex.
FIN
(Oui. La fin est bizarre. ¬¬ Je suis désolée, mais je n'arrive pas à arranger ça...)
Sinon, je remercie beaucoup tous ceux qui m'ont laissé une review pour cette... heu, pour le texte crétin que vous venez de subir. n.n
Ceci étant, je n'aurais pas beaucoup répondu.
Pardon.
Je vous donne le droit de m'engueuler pour ça : il suffit de faire comme si ma manœuvre n'était pas honteuse mais subtile et discrète, et d'appuyer sur le petit bouton en bas à gauche.
Cette fois-ci, je répondrai ! :D
n.n;;
