Chapitre 4.

Gravesend

Il y eut soudain un blanc, et la vision s'arrêta brusquement, comme si l'on avait coupé la bobine d'un film, avant de reprendre à la séquence suivante…

L'homme était toujours là. Inchangé par les années, seul et pensif dans l'obscurité d'un crépuscule d'hiver. Mais quelque chose avait changé. Dans les tombes vieillies, et plus nombreuses autour de lui, les arbres étrangement plus hauts… comme si le temps s'était soudainement écoulé sur tout ce qui l'entourait, excepté sur lui.

L'homme fixa la tombe, et dans son regard, quelque chose s'était perdu. Il n'y avait plus cette tristesse amère des premiers jours, cette culpabilité terrible qui semblait le ronger de l'intérieur. N'y demeurait plus rien d'autre que l'attente absurde, la calme résolution de rester là pour toujours, un brin de remord aussi…

Soudain, quelque chose attira son attention, et pour la première fois, l'homme se détacha de sa contemplation. Il resta sur ses gardes, jusqu'à ce qu'une silhouette émerge de la brume du soir et se dirige dans sa direction.

Elle était vêtue d'une robe blanche, et son visage, caché par de longs cheveux bruns portait une grâce coupable que les années n'avaient pas su effacer.

Ce visage… c'était celui d'Elsie Carpenter.


Je me souviens m'être réveillée en sursaut, un cri au bord des lèvres. Mes draps étaient trempés, et je portai mes mains tremblantes à mon visage qui ruisselait de sueur, en comprenant lentement que mes rêves étaient revenus, en même temps que mes capacités de médium.

Mes premières visions avaient été très proches de celles que Naru nous avait décrites au cimetière, mais les suivantes étaient étranges, et la vue du visage d'Elsie Carpenter me troublait plus qu'autre chose.

En vidant le verre d'eau que je laissais sur ma table de nuit, je jetai un œil vers la fenêtre, et constatai que la lumière du jour filtrait à travers les persiennes. Mon réveil se mit alors à sonner, et me dissuada définitivement de me rendormir. En repoussant ma couette, je saisis mon portable et appelai Lin. Or de question d'adresser la parole à Naru après ce qu'il m'avait fait la veille. Deux sonneries retentirent avant que la voix du chinois ne se fasse entendre.

« Mai ? Il y a un problème ? »

Pardon de t'appeler à cette heure… Mais j'aimerais savoir si la fille Carpenter a fait une nouvelle crise de somnambulisme dans la nuit.

Pour l'instant rien ne nous a été signalé, mais je me renseigne, et je te tiens au courant.

Merci.

En laissant de côté mes frayeurs nocturnes et les questions qui commençaient déjà à me bruler les méninges, je fis un tour par la salle de bain pour me passer un peu d'eau sur le visage, et décidai de prendre le petit déjeuner.

L'appartement que je partageais avec Yasuhara se situait dans le quartier de Pekham. Compte tenu des prix exorbitants de l'immobilier à Londres, nous n'avions pu trouver qu'une petite mansarde, avec une seule chambre, dont Yasuhara me laissa courtoisement le loisir de disposer. Petit, froid et vétuste il semblait ne pas avoir été rénové depuis la construction de l'immeuble, c'est-à-dire depuis les années 40, comme en témoignaient les fenêtres à vitrage simple aux ouvertures rouillées, et les vieilles ampoules qui pendaient au plafond, reliées les unes aux autres par une installation douteuse, qui menaçait de lâcher à tout moment. Cela dit, je m'étais faite à l'odeur d'humidité et de poussière qui se dégageait des vieux murs, et une fois aménagé, lui trouva même un certain charme.

L'entrée donnait sur une pièce commune où nous avions installé un clic-clac qui, faisait aussi office de lit pour mon colocataire. Une table de travail donnait sur la fenêtre, et notre cuisine était séparée du reste par un simple rideau. Ma chambre disposait quant à elle d'un lit simple, et d'un bureau où je passai le peu de temps libre dont je disposais. À côté de l'opulence qui se dégageait de l'appartement des Davis, nous avions l'air de miséreux…

« Bonjour… », marmonna Osamu en émergeant de sa couette.

Bien dormi ?

Pas assez…

Mon colocataire avait un réveil lourd et difficile, qui lui faisait trainer la voix et les pieds jusqu'à ce qu'une bonne douche et une tasse de café ne parviennent à le faire définitivement sortir des bras de Morphée.

Qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui ? » bredouilla-t-il en commençant à faire chauffer l'eau.

De mon côté j'ai cours jusqu'à 15 heures. Je vous rejoindrai après.

Et moi jusqu'à 13 heures…

Parfait ! Tu te coltineras la tronche de Naru avant moi !


Sur une intuition peut-être, Lin avait pris l'appel de Mai au sérieux, et fut à peine surpris lorsqu'on lui confirma qu'Elsie Carpenter avait bien été retrouvée, une fois de plus, effrayée et frigorifiée au cimetière de Highgate. Comme sa mère refusait désormais tout contact avec eux, ce fut le père qui lui répondit, et le rassura poliment sur l'état de la jeune fille, malgré l'anxiété qui faisait encore trembler sa voix.

Il avait à peine raccroché lorsque la voix de Naru s'éleva du canapé où il s'était négligemment endormi.

– Un problème ?

Comme il était dans les habitudes du jeune homme de veiller tard le soir, au point de ne plus avoir l'énergie de se coucher dans son lit, Lin ne se formalisa pas des cernes qui masquaient ses yeux et de son apparence débraillée.

– Mai a appelé ce matin », dit-il en faisant chauffer l'eau pour le café. « Ces talents de médium sont visiblement revenus. »

– On n'aura pas attendu longtemps… Qu'est-ce qu'elle voulait ?

– Elle voulait savoir si la fille Carpenter avait fait une crise cette nuit.

– Et ?

– Il s'avère que oui.

– Comment va-t-elle ?!

– Euh… plutôt bien… elle avait l'air calme. Je pense qu'elle s'est habituée à ses dons.

– Je parle d'Elsie Carpenter !

– Ah…

Dès la première mention du nom d'Elsie, Naru s'était redressé et fixait son assistant et ami avec un mélange d'impatience et d'anxiété que le chinois ne put expliquer autrement que par son attirance pour la jeune femme.

– Apparemment elle va bien », dit-il.

– Il faut que je lui parle.

– Maintenant ?

– Maintenant. Où est-elle ?

– Au Saint-Thomas Hospital. Mais tu oublies que Jane ne veut plus entendre parler de nous.

– Je saurai la convaincre, pour le bien de sa fille.

– Naru ?

En plein mouvement de panique, sa tignasse corbeau décoiffée, la chemise à moitié déboutonnée, et ses vêtements fripés par sa nuit trop courte, Naru se retourna brutalement vers lui, et manqua de s'assommer contre la bibliothèque. Lin l'avait rarement vu dans un tel état de négligence, et ne put s'empêcher de le comparer mentalement à un épouvantail.

– Que se passe-t-il avec la fille Carpenter ? » dit-il avec un air inquisiteur.

– Tu l'as dit toi-même.

– Non. Je parle de toi, regarde-toi, on dirait un adolescent attardé. Elle est si importante pour toi ?

– De quoi tu parles ?

– Je me fiche de tes attirances ou autres, mais fais attention.

Agacé jusqu'alors, Naru releva soudain l'air sombre de l'omnyoji et radoucit son expression.

– Il y a quelque chose qui cloche avec cette famille », poursuivit Lin.

– Comment le sais-tu ?

– Je ne sais pas… j'ai un mauvais pressentiment.

– Tu n'es pas médium que je sache.

– Non, mais j'ai une bonne mémoire, et le nom des Carpenter ne m'est pas inconnu.

– Maintenant que tu le dis…

– Bref. Sois prudent.

– Entendu.

Comme revenu à lui, Naru se souvint soudain de ses préoccupations de la veille, et tendit à Lin un papier sur lequel il avait gribouillé quelques mots avant de s'endormir.

– Demande à Mai et Yasuhara quand ils seront disponibles, et lorsqu'ils t'auront donné leurs horaires, demande leur de nous retrouver à cette adresse. Tu me communiqueras l'heure par SMS.

– Tu vas vraiment voir Elsie ?

– Oui par précaution. Mais j'ai aussi un entretien en ville.

– Un entretien ?

– Avec Emily.


L'adresse indiquée par Lin nous mena au dernier numéro d'une impasse de Gravesend, à une quarantaine de minutes en bus du centre-ville. Épuisés par notre nuit trop courte, et une journée qui nous avait semblé interminable, nous arrivâmes à moitié somnolents et carte en main, désormais informés de toutes la géographie du village, pour l'avoir parcouru en long, en large et en travers une bonne dizaine de fois.

Plus tôt dans la journée, Lin nous avait contacté, pour nous donner rendez-vous en fin d'après-midi à ce qu'il nous avait décrit comme notre première piste. À notre arrivée, Naru et Lin étaient déjà en pleine investigation, comme on pouvait le voir à leur camionnette garée devant ce qui s'avéra être une sorte de manoir. Les portes étaient grandes ouvertes, et donnaient sur un intérieur délabré.

La maison était visiblement très ancienne et présentait ce type d'architecture typique des bâtisses anglaises du 19e siècle, dont s'inspirent tant les films ou les récits de maisons hantées. Construite sur quatre niveaux, en comptant les toits, elle reposait dans un véritable écrin de verdure, un parc aux allures de forêt vierge, que l'on pouvait apercevoir depuis la route, et qu'enserraient de hautes grilles en fer forgés, rongées par le temps et l'humidité. Assez ancienne pour accumuler au moins deux siècles d'histoire entre ses murs, et suffisamment entretenue pour ne pas être tombée en ruine, elle devait être inhabitée depuis une soixantaine d'années tout au plus. Le tout sentait l'humidité, la terre et les fleurs fanées. Une odeur qui me rappela étrangement celle de Highgate.

Un bruit se fit soudain entendre à l'intérieur, et Lin nous accueillit, un bloc note et un capteur de chaleur à la main.

Entrez », dit-il. « Naru est à l'étage. L'intérieur est vétuste, mais sûr. On peut s'y déplacer sans problème. »

Comment vous avez connu cet endroit ? » Hasardai-je, happée par le vestibule qui se déploya sous nos pas comme une véritable cathédrale d'ombres.

Naru a demandé à Jeff, le type des archives, d'enquêter. Il n'en a pas l'air, mais c'est un as pour trouver des renseignements.

Je vois…

L'entrée donnait sur un grand escalier, encadré de deux chandeliers qui n'avaient plus brûlé depuis bien longtemps. Sur une console attendait d'être remontée une vieille horloge, qui devait couter une fortune. Chaque côté de la pièce était flanqué d'une porte à double battant donnant sur le reste de la maison, tandis qu'une baie vitrée, située au-dessus de la porte d'entrée, renvoyait la lumière du jour sur l'escalier lugubre. Ce dernier donnait accès à une mezzanine qui se déployait transversalement d'une extrémité à l'autre du hall, avant de se perdre dans les ténèbres. J'eus un frisson, et comprit alors ce qu'on entendait par l'idée de beauté funeste cette sensation d'émerveillement mêlée d'horreur et d'appréhension.

Et qu'est-ce que vous avez appris ? » demanda Osamu, lui-aussi capté par la singularité du lieu.

La maison a d'abord appartenu à une famille bourgeoise de Londres, les Usher, avant d'être rachetée par William Simons. Après sa mort, elle fut occupée par une institution caritative qui en fit un orphelinat. Ce dernier ferma pendant la première guerre mondiale, et la maison fit office d'hôpital militaire, avant d'être abandonnée de nouveau. L'un des parents éloignés de Simons, un certain Henry Kind, l'a rachetée pour une poignée de pain et l'a habitée pendant une trentaine d'années, avant de partir s'installer dans le Yorkshire. Il transmit la responsabilité et l'entretien de la maison à une agence immobilière locale, en interdisant formellement la vente ou la location du bien. Depuis, la maison est restée en l'état.

Vous êtes entrés par effraction ?!

Non. Nous sommes allés voir l'agence. Apparemment, nous ne sommes pas les seuls à nous y intéresser. La secrétaire m'a raconté avoir reçu la visite d'un homme étrange nommé Andrey Jacobin, qui voulait savoir à qui appartenait les droits de vente et de succession dans le but de la racheter. Évidemment, rien ne lui a été divulgué. Heureusement pour nous, le responsable du dossier connaissait la réputation des Davis, et nous a donné l'autorisation d'enquêter sur la maison, à condition de ne causer aucun dégât, et de lui transmettre toutes nos informations et nos résultats. Je pense que dans son cas, la curiosité fut plus forte que le secret professionnel.

Et personne n'a pensé à la piller ou la squatter ? » remarquai-je en désignant les murs vierges, et l'horloge intacte sur la console.

Il faut croire que non. Ce qui m'étonne aussi, car même lorsqu'elles ont mauvaise réputation, les maisons attirent forcément les curieux.

Que disent les voisins à son sujet ?

Nous n'avons pas eu le temps d'en apprendre plus… Yasuhara ?

Oui ? » dit l'interpelé en se redressant soudainement.

Toi qui es plus doué que Naru et moi en termes de communication, est-ce que tu pourrais interroger les voisins et les personnes alentours sur les rumeurs qui pourraient circuler autour de la maison ?

Aucun problème !

Je peux y aller aussi ? » tentai-je, frileuse à l'idée de rester seule dans cette maison en la seule compagnie des deux chasseurs de fantômes.

Si cela ne t'embête pas, nous aimerions savoir si tu parviens à mobiliser tes talents de médiums dans un endroit comme celui-ci.

C'est que…

Tu avais raison ce matin.

Pardon ?

Elsie Carpenter avait bien fait une crise. Ses parents l'ont retrouvée au cimetière de Highgate.

La nouvelle me fit chanceler, et je tentai de dissimuler mon trouble et hochant simplement la tête.

Je vois… elle va bien ?

Un peu choquée, mais apparemment ça va. Elle ne garde aucun souvenir de la nuit dernière.

D'accord.

Sur ce, nous nous séparâmes de Yasuhara, qui partit gaiement de son côté, et nous plongeâmes dans les entrailles de la maison, notre seul et premier indice sur le dénommé William Simons.

Lin me fit une visite rapide, qui consista à arpenter la maison de pièce vide en pièce vide et d'étage en étage.

Le rez-de-chaussée se composait d'une vaste salle à manger, qui devait aussi faire office de salle de réception, de deux salons qui ouvraient sur le parc, et d'une bibliothèque dont il ne restait qu'une masse d'étagères vides et poussiéreuses. On devinait, au détour d'un couloir, la silhouette d'une porte, qui avait été murée et qui, selon Lin devait donner accès aux caves et aux cuisines.

Les aménagements hospitaliers ont tous disparus ? » m'étonnai-je.

De même que ceux de l'orphelinat. Il reste quelques lits à l'étage, mais rien de plus. Tout a été débarrassé, et Henry Kind ne semblait vivre qu'avec le strict nécessaire. Il ne reste que les meubles d'origine.

C'est bizarre…

L'étage auquel l'escalier donnait accès débouchait sur une salle de jeu, où l'on trouvait encore un imposant billard à la mode de l'époque, ainsi que ce qu'on devinait être un bureau, ou un cabinet privé, compte tenu des dimensions plus modestes de la pièce.

Nous retrouvâmes Naru au troisième niveau, qui se limitait à une suite de couloirs obscurs dans lesquels se répartissaient plusieurs chambres de tailles variées, ainsi que deux salles de bain. Comme Lin me l'avait indiqué, il restait dans l'une des pièces des lits d'appoint en fer blanc, dont l'armature décharnée demeurait seul vestige du passé d'orphelinat de la maison.

N'ayant pas encore exploré le dernier étape, Lin et Naru montèrent en éclaireur, tandis que je les suivais d'un pas chancelant. Très vétuste, et composé de pièces modestes aux tailles réduites, le niveau se situait sous les toits, et devait être réservé au personnel domestique, comme dans la plupart des maisons victoriennes. La visite ne nous apporta rien de plus qu'une dizaine d'éternuements, et quelques toiles d'araignée dont il fallut débarrasser nos cheveux et nos vêtements.

Soudain, un son résonna dans les étages inférieurs, et attira l'attention de mes deux comparses, qui se précipitèrent dans les escaliers pour s'enquérir de l'origine du bruit. Je restai seule dans l'obscurité. Un léger courant d'air agitait des volutes de poussières, qui se soulevaient en traînées blanches parmi les charpentes ternies par le temps. J'entendis les pas de Lin et de Naru dévaler les escaliers jusqu'au rez-de-chaussée, puis il n'y eut plus rien d'autre que le silence étouffé des vieux murs, et l'écho ténu des voitures qu'on entendait au dehors. Je fis quelques pas, jetai un œil par l'une des lucarnes dont le verre laissait à peine passer la lumière du jour, puis remontai le couloir jusqu'à la dernière pièce. La porte était fermée. J'essayai de l'ouvrir, mais elle avait été verrouillée, à moins que la serrure ait été bloquée par la rouille. Oppressée par le silence et l'obscurité, je décidai d'arrêter là l'exploration, et fit volte-face dans l'intention de rejoindre Naru et Lin, lorsque je l'entendis pour la première fois. Un grattement, très léger. Comme si quelqu'un ou quelque chose grattait le panneau d'une porte avec ses ongles. Je m'immobilisai, et retins ma respiration. Le son se poursuivit, de plus en plus régulier, mais sans augmenter de volume. Il semblait venir de la pièce du fond. Avalant ma salive et tentant de garder mon calme, je m'avançai de nouveau, à pas feutrés vers la porte qui m'était demeurée fermée, et collai l'oreille contre le panneau. Le bruit cessa, puis reprit de plus belle, cette fois tout proche, m'occasionnant un sursaut. Ça venait bien de derrière la porte. Un animal peut-être. Sûrement même. Priant pour que ce soit le cas, je tentai de nouveau d'actionner la poignée, et cette fois, celle-ci se débloqua sans effort, ouvrant la porte sur un intérieur sombre et vide.

L'odeur me saisit tout de suite. Une odeur terrible de chair pourrie et de terre, qui semblait régner là depuis longtemps et s'évacua dans le couloir après l'ouverture de la porte. Je demeurai un instant pétrifiée, incapable de bouger, à peine de respirer, avant de me reprendre. En plus des grattements, l'odeur n'était pas incompatible avec l'hypothèse de la présence d'un animal. La maison était vieille, abandonnée depuis longtemps, peut-être que des rats, ou n'importe quelle autre bestiole étaient restés coincés dans la pièce. Mes yeux s'étant habitués à l'obscurité qui y régnait, je pris mon courage à deux mains, et entrai. L'odeur y était encore présente, mais beaucoup moins forte que lorsque la porte s'était ouverte. La chambre était mansardée et ne disposait que d'une unique fenêtre aux trois-quarts recouverte d'un épais rideau, qui empêchait la lumière du jour de passer. Avec un geste brusque, j'arrachai ce dernier, laissant le soleil imprégner la pièce tout entière, et en révéler le contenu. Le souffle me manqua. Il n'y avait rien. Pas le moindre cadavre d'animal, et les traces dans la poussière qui recouvrait le sol montraient bien que j'étais la seule personne à y être pénétrée depuis longtemps.

À bout de courage et de patience, je me précipitai vers le couloir, lorsqu'un bruit de choc me stoppa net et m'arracha un cri aigu. En tournant la tête, je vis alors gésir au sol un panneau ovale, qui ressemblait à un portrait, et que je n'avais pas remarqué en entrant. Un clou rouillé tomba alors sur le parquet, et en levant les yeux vers l'endroit où il devait être accroché, je vis une petite ouverture dans le mur, juste assez large pour y nicher un petit objet.

« Je suis folle… » me murmurai-je à moi-même en m'avançant pour ramasser le portrait. La toile avait été déchirée par endroit, mais l'on y devinait les traits purs et méditatifs d'une jeune femme. Elle ne devait pas avoir vingt ans, et il restait de son portrait les contours délicats de son visage, la lumière dans ses yeux que le temps n'avait pu ternir tout à fait, laissant percevoir la volonté du peintre de la rendre dans toute sa jeunesse et sa beauté, pour que, peut-être, celles-ci perdurent à travers les années. En essayant de deviner parmi les lignes arrachées et les nuances ternies les traits de la belle inconnue, j'en oubliai mes frayeurs, et effleurai le portrait du bout des doigts dans une contemplation mélancolique, jusqu'à ce que la voix de Naru me tire de mes pensées et ne me fasse sursauter.

Tu m'as fait peur ! » criai-je, encore sous le choc.

Sur le pas de la porte, Naru me fixait avec son impassibilité habituelle, et s'avança doucement.

Tu as trouvé quelque chose ?

En hochant la tête, je lui tendis le portrait, et reportai mon attention sur la cachette que ce dernier dissimulait. Jetant un œil à l'intérieur, je découvris alors ce qui s'y cachait, et en sortis une vieille montre à gousset, encore intacte, et finement ouvragée. Naru me regarda d'un œil perplexe, comme s'il ignorait quoi dire. Nous nous fixâmes mutuellement, sans comprendre la portée de ce que nous venions de trouver, lorsqu'une voix féminine attira notre attention, et m'occasionna un nouveau sursaut. Levant les yeux vers la porte, je découvris alors une femme de petite taille, au visage rond et jovial, dont les lunettes en croissant de lune et les cheveux gris rassemblés en chignon donnait un air de diseuse de bonne aventure.

Je te présente Emily », déclara Naru, en ignorant mon air surpris. « Ma grand-mère. »