Juin 1977.
Si quelqu'un avait dit un jour à Jack qu'il serait enthousiaste de faire la comptabilité, il lui aurait répondu qu'il été fou. Mais il était là, souriant comme un fou sur les livres de comptes du ranch et fredonnant un air qui n'avait pas de mélodie et qui ne comportait qu'une seule phrase, dont les mots étaient «Je t'emmerde, L.D. Newsome».
Ennis entra et s'appuya contre le montant de la porte, les bras croisés, affichant ce sourire tordu que Jack adorait.
- Quelles sont les nouvelles, rodéo?
Le sourire de Jack s'élargit encore plus.
- Mon pote, les nouvelles sont sacrément bonnes, si je peux dire.
- Dis-moi.
- Nous rentrons officiellement dans nos frais après exactement un an dans le business. Tu sais combien c'est difficile? Et si on continue comme ça, on va se faire un sacré profit cette année, surtout si on peut se passer de Joey à l'écurie de temps en temps.
Jack prit un moment pour savourer.
- Ennis, on va être des hommes riches dans peu de temps.
- Ben, t'as raison. C'est une sacrée bonne nouvelle.
Ennis avait l'air préoccupé. Il semblait agité, et il ne croisait pas le regard de Jack.
- Ennis… qu'est-ce qu'il y a? Un problème?
- Nan. Tout va bien, c'est juste tout ça.
Il prit une respiration profonde et résignée et entra dans le bureau. Il approcha une chaise de Jack et s'assit.
- Il faut que je te parle, Jack.
Ca n'avait pas l'air bon du tout.
- Oh mon Dieu… qu'est-ce qu'il ya?
- Oh, non non, rien de grave, répondit rapidement Ennis. Je ne voulais pas… Je suis désolé. Je suis juste un peu nerveux.
- Nerveux? Pourquoi?
- J'ai quelque chose pour toi, annonça d'un coup Ennis, comme s'il était très pressé de faire sortir les mots de sa bouche.
Il mit la main dans sa poche et sortit un paquet de tissu bleu. Ca ressemblait à du chamois, comme on utiliserait pour faire briller sa selle. Il le tendit vers Jack, regardant partout, sauf vers lui. Perplexe, Jack prit le tissu et le déroula. Il pouvait sentir le regard d'Ennis sur lui, et il savait qu'il attendait une réaction, mais Jack était trop étonné pour lui en donner une.
Dans sa main, il tenait un anneau. Il était fait d'argent taillé à la main et ses motifs lui donnaient l'air d'être de la corde. Il était magnifique.
- Que…
Sa voix se brisa. Il s'éclaircit la gorge et recommença.
- Qu'est-ce que c'est?
Il regarda Ennis, qui avait la tête baissée, jetant des regards rapides au visage de Jack de derrière ses cils.
- J'ai, euh… et bien, puisque les mecs peuvent pas se marier, j'ai juste pensé…oh, donnes moi ça, dit-il, reprenant l'anneau.
Il le tourna et le retourna dans ses mains, et semblait heureux d'avoir quelque chose à regarder tandis qu'il parlait.
- Ecoute, quand on est venu ici, on ne savait pas vraiment si ça allait marcher, dit-il. Je veux dire… le ranch aurait pu faire faillite. Il aurait pu nous ruiner. Seigneur, on savait même pas si on pouvait se supporter l'un l'autre plus d'une semaine.
Jack hocha la tête d'un air contrit.
- Mais ça fait deux ans maintenant… le ranch tourne bien… et on se supporte plus que bien, donc…
Il prit une profonde respiration et leva les yeux, rencontrant directement le regard de Jack.
- J'ai été élevé avec l'idée que tu ne vis pas avec quelqu'un longtemps si tu ne fais pas de promesses, alors j'ai pensé qu'il était peut être temps pour un petit… quelque chose.
Son embarras était tellement touchant que Jack eut peur de fondre en larmes et de gâcher ce moment.
- Tu as répété ce discours toute la journée, hein?
Ennis roula les yeux.
- Merde, Jack, te fous pas de moi. Tu sais que c'est pas facile pour moi.
- Je sais, je sais, répondit Jack, s'approchant pour toucher le genou d'Ennis. Juste le fait que tu essayes… ben c'est très spécial.
Ennis essaya de sourire, et réussit à moitié.
- Je voulais te donner pour que tu saches que… et bien, que je suis prêt.
Il regarda Jack et finit par réussir à sourire entièrement.
- Je suis prêt pour de bon.
Il hocha la tête rapidement, comme pour confirmer ce qu'il avait dit.
- Ben… c'est ça, alors.
Il rendit l'anneau à Jack, qui le prit, espérant qu'Ennis ne pouvais pas voir ses doigts trembler.
- Ouais… c'est ça, j'imagine.
Ennis examinait ses doigts, ses yeux baissés. Il reprit la parole, calmement.
- Faut que tu saches que je suis… je suis vraiment heureux, Jack.
Il risqua un regard rapide vers lui.
- Je savais pas que j'avais ça en moi. Je savais pas que ça arrivait aux gens comme moi. Vivotant à peine, quasiment personne dans le monde ne s'intéressait à moi, sans aucun but… puis t'es arrivé, et… maintenant, c'est tout.
Il baissa la tête une nouvelle fois, la secouant doucement d'avant en arrière, et Jack réalisa qu'il essayait de ne pas pleurer. Jack s'approcha, attrapa le siège de la chaise d'Ennis et le tira vers lui. Ennis saisit les deux mains de Jack et les serra fort comme s'il avait peur qu'il s'envole s'il ne le retenait pas. Il les caressa nerveusement pendant un moment, puis leva la tête vers lui.
- Je suis pas vraiment un mec pour ne pas avoir dit ces choses avant maintenant, dit-il, et sa voix avait l'air plus sûre et plus claire. Tu as toujours été vraiment bon avec moi, et tu m'as dit exactement ce que tu avais en tête, et j'ai été là tout le temps, agissant comme si j'avais un pied dehors.
Jack hocha la tête.
- Je ne voulais pas te presser. Je sais que tu dois prendre ton temps, et te faire ton propre avis.
- Prendre mon temps, ouais. Il est temps pour moi d'être juste envers toi.
Il détacha une de ses mains et la leva jusqu'à la nuque de Jack, la glissant vers le derrière de sa tête. Ennis soupira.
- Je t'aime, dit-il, insistant sur les mots.
La respiration de Jack était coincée dans son thorax. Ennis ne lui avait jamais dit ça avant. Ca avait été sous-entendu et démontré, mais jamais dit tout haut.
- Je n'ai jamais aimé personne d'autre que toi. Et je veux que ce soit comme ça pour toujours, tu entends ?
Jack hocha la tête, sans voix. Il sentit quelque chose se dérouler dans sa poitrine, quelque chose qui avait été serré fort des années durant… depuis 1963 en fait.
- Ok, réussit-il à dire d'une voix rauque.
Ennis leva un sourcil, un petit sourire au coin des lèvres.
- Ok? dit-il. C'est tout ce que tu as à dire? Je t'ai ouvert mon putain de cœur là, rodéo. Tu peux voir que je me sens vachement vulnérable, et tout ce que j'ai de mon homme, c'est 'ok'?
Jack rigola, la tension relâchée.
- Qu'est-ce qu'il y a dire que tu ne saches déjà pas, Ennis?
Ennis haussa les épaules, l'air un peu anxieux.
- Tu pourrais apaiser mon esprit en disant que tu es avec moi dans tout ça. Pour le long voyage.
Jack sourit, et se leva. Il s'approcha du tiroir fermé, l'ouvrit, et sortit un dossier.
- Ca arrive juste quand j'ai quelque chose pour toi aussi, dit-il, retournant sur sa chaise.
Ennis fronça les sourcils.
- Qu'est ce que c'est? demanda-t-il, prenant les papiers officiels que Jack lui tendait.
- C'est l'accord de procuration. Ca dit que ce qui est à toi est à moi, et ce qui est à moi est à toi, et que nous sommes quasiment la famille l'un de l'autre. Ca dit que tu prends mes décisions si je peux pas, et vice versa.
Ennis leva les yeux vers lui, les yeux brillants.
- C'est un moyen légal de dire que nous sommes la personne la plus importante l'un de l'autre, acheva Jack. Alors, tu me dis si je suis avec toi pour le long voyage.
Ennis hocha la tête.
-Mince… c'est presque comme être marié, non?
- Quasiment, sauf pour les 'je le jure'.
Ennis prit un stylo et tourna les pages jusqu'à la dernière. Sa main hésita au dessus de la ligne de signature.
- Et bien, je pense… Je le veux, dit-il, et il signa de son nom.
Il lui passa le stylo.
- Moi aussi, dit Jack, et il signa de son nom sur l'autre ligne.
Il referma le document.
- Je pense qu'il reste une dernière chose à faire.
- Quoi?
Jack prit l'anneau.
- Tu vas me le passer, ou bien?
Ennis rigola.
- Tu veux? Tu vas pas, euh… te sentir un peu trop comme la mariée là?
Jack fit un mouvement de la main.
- Tant que je garde ma queue, c'est pas grave.
Ennis prit l'anneau.
- Et ben, j'espère vraiment que ça va être le cas.
Il prit une profonde respiration et passa rapidement l'anneau à l'annulaire gauche de Jack, se rassit comme s'il était heureux d'en avoir fini avec ça.
- Waouh! C'était… assez bizarre, je l'avoue.
- Ouais, plutôt.
Jack sourit.
- Mais bien sûr, maintenant, tu dois embrasser la…euh, le…euh….
Il roula les yeux.
- Oh, merde.
Il attrapa la main d'Ennis et le souleva de sa chaise, le traînant hors du bureau et traversant le salon.
- Laisses tomber le baiser. Passons directement à la nuit de noce.
Liz rigola quand Jack eut fini l'histoire. Elle avait demandé à en savoir plus sur ce dont il avait fait allusion le jour précédent, à savoir qu'Ennis avait mis deux ans pour dire à Jack qu'il l'aimait, sans se douter qu'elle entendrait les détails à propos du jour où les deux hommes s'étaient engagés l'un envers l'autre.
- C'est…
Elle allait dire 'super', mais le mot n'était pas assez fort.
- C'est magnifique, dit-elle finalement.
Jack hocha la tête.
- J'ai eu des supers jours dans ma vie, mais je dois avouer que celui-ci est l'un des plus beaux jusqu'à présent, ajouta-t-il.
- Je peux voir l'anneau?
Jack tendit la main.
- C'est mignon.
Ca avait l'air fait pour son doigt, comme si ça avait toujours été sa place.
- Mais Ennis n'en porte pas.
- Nan, il peut pas supporter d'avoir quelque chose sur les mains. En puis, pour nous, porter des genre d'anneaux assortis…Je sais pas. C'est comme prétendre à quelque chose qu'on ne pourra jamais avoir. Mais ça n'a pas d'importance pour moi. Ce ne sont pas les bijoux qui sont important, n'est-ce pas?
- Vous avez répondu à une question que j'allais poser d'ailleurs.
- Laquelle?
- Si vous aviez une procuration.
- Oh, ouais. On a acheté cet endroit ensemble, on a des assurances vie l'un pour l'autre… mince, on va être aussi impliqués l'un pour l'autre que c'est possible pour deux personnes qui ne peuvent pas se marier.
Liz pinça les lèvres.
- Je ne savais pas qu'un état autorisait des partenaires domestiques à prendre des assurances vie l'un pour l'autre.
- Ce n'est pas le cas, mais la loi le demande pour des partenaires en affaires.
Jack fit une grimace.
- Qu'est-ce que c'est que ça, 'partenaires domestiques' ? On dirait que c'est fait pour des femmes de ménages qui s'associent pour faire un gros boulot.
Liz rigola.
- Ouais, ça ne sonne pas vraiment romantique, hein? C'est le terme que certaines entreprises utilisent pour les gens qui vivent ensembles mais qui ne sont pas mariés. C'est généralement utilisé pour les couples homosexuels, mais ça peut être appliqué à des couples hétéros qui cohabitent, aussi.
- Pourquoi les entreprises ont-elles besoin d'un terme pour ça?
- Pour l'assurance maladie. Il y a peu… vraiment peu… d'entreprises qui pensent à l'avenir et qui étendent l'assurance maladie de leurs employés à leur partenaire domestique. La plupart d'entre eux se font critiquer pour ça.
- Zut, s'exclama Jack, impressionné. Ca serait vraiment un grand pas en avant, hein?
Il secoua la tête.
- L'assurance maladie, c'est de la merde. On paye la peau du cul pour ça, par seulement pour nous, mais pour tous les employés. Vous ne pouvez savoir combien ça coûte, étant donnés les risques du métier.
Ils étaient assis sous le porche de derrière, appréciant le coucher du soleil et quelques bières fraiches. Ennis étaient toujours dans les paddocks. Liz examinait le profil de Jack. Il était puissant, avec une mâchoire carrée et des yeux profonds. Il était charmant, ils l'étaient tous les deux, mais Jack avait un genre de sensibilité qu'Ennis n'avait pas. Elle s'approcha un peu.
- Oh Jack… vous avez un petit quelque chose…
Elle tendit le bras et le passa sur son cou.
- Attendez, ce n'est pas…
Elle releva la tête.
-Jack Twist, est-ce que c'est un suçon?
Jack rougit et toucha son cou.
- Oh, je euh… Je suppose que c'est…
Il soupira et roula les yeux.
- Bon Dieu, un homme ne peut pas être un peu joueur sans que ça devienne un sujet de conversation dans tout le voisinage?
Liz ne put s'empêcher de rire. Jack lui tira la langue.
- C'est ça, rigolez! Comme si vous n'aviez jamais eu un suçon avant. Et n'allez pas mettre ça dans votre article, miss!
A son tour, il se mit à rire. Ennis monta les marches du porche, ses pas lourds et fatigués. Il enleva son chapeau et passa un bras sur son front en sueur, fronçant les sourcils lorsqu'il les vit glousser dans leurs chaises respectives.
- Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il, l'air irrité.
- Oh, rien, répondit Jack, haletant.
Ennis entra dans la maison.
- C'est juste toi me marquant comme si j'étais ta propriété personnelle. Nan, tu rentres, jamais tu… Dieu, Ennis, tu as fumé! Ne me fais ce regard innocent, je peux le sentir!
Il se leva et suivi Ennis dans la maison, le son de leur chamaillerie s'éloignant, laissant Liz rire seule sous le porche, une bière fraîche dans la main, le soleil colorant l'horizon de pourpre et d'orange.
Est-ce que je peux vivre ici? pensa-t-elle, et pas pour la première fois.
Ils s'immobilisèrent devant le garde-manger, fixant les options pour le dîner.
- S'il vous plait, Dieu, plus de chili, dit Jack.
- Alors, tu cuisines, si tu es tellement fort et puissant! répondit sèchement Ennis.
- Vous ne pouvez pas cuisiner? demanda Jack à Liz, avec un ton plaintif.
- Quoi, juste parce que je suis une femme, ça veut dire que je sais cuisiner?
- Et ben…ouais!
- Je mange à l'extérieur. Souvent.
Ennis soupira.
- Merde. J'appelle Fred et Arlène. Elle a dit qu'on pouvait venir quand on voulait cette semaine… Fred a attrapé un tas de brochets au lac le week-end dernier.
Dix minutes plus tard, Liz était serrée entre eux deux sur la banquette avant du pick-up d'Ennis.
- Euh, pourquoi n'a-t-on pas pris la voiture avec la banquette arrière? demanda-t-elle.
Ennis grogna.
- Bon sang, Liz, ça c'est une bonne question. Pourquoi tu lui dis pas, Jack, pourquoi on prend pas la voiture avec la banquette arrière? Explique à la dame pourquoi elle est assise ici avec tes hanches osseuses lui rentrant dans le flanc.
Jack ne donna aucune indication qu'il allait répondre, il s'assit juste avec les bras croisés et lança un regard furieux à Ennis par dessus la tête de Liz. Ca ne semblait pas importer, puisqu'Ennis continua à lui raconter.
- Vous voyez, Jack se voit comme un gros rancher, donc maintenant, il pense qu'il doit avoir une plus belle voiture, parce que les pick-up sont pas assez guindés pour des flambeurs de son genre, n'est-ce pas? Alors il achète cette voiture… qu'est-ce que c'est, rodéo?
- C'est une putain de Mercedes, et ta gueule.
- Tu rigoles! La dame a posé une question. Vous voyez comment il me parle, chuchota-t-il dans l'oreille de Liz.
Elle gloussa. Elle n'aurait jamais cru Ennis capable d'avoir un tel humour, bien que Jack ne semblait pas terriblement amusé.
- Quoi qu'il en soit, il achète cette Mercedes, mais quelle couleur il choisi? Noir. Avec du gris à l'intérieur. Vous avez vu où on habite? Dans un ranch, avec une putain d'allée en gravier. A chaque fois qu'il conduit la voiture, on dirait qu'il la conduit dans une tempête de sable. Et il a tellement peur de salir l'intérieur avec ses bottes boueuses qu'il ne va jamais derrière le volant. Alors elle reste là, prenant de la place et perdant de la valeur chaque jour.
Jack bougonna.
- J'entretiens sa valeur de revente.
Ennis rigola.
- Ah, ces riches. C'est vraiment des conneries qu'on entend là, Lizzie.
Jack jeta un regard à Ennis.
- Quand l'allée sera pavée, tu verras.
-Mon Dieu, Jack, cette satanée voiture est déjà sale. Tu la laveras plus tard, si la poussière te trouble autant. Tu l'as méritée, tu dois la sortir.
Jack soupira, mais ne répondit rien. Ennis s'approcha une nouvelle fois, parlant sur le ton de la confidence.
- En fait, ce n'est pas la raison pour laquelle elle ne la conduit pas. La vérité, c'est qu'il ne l'aime pas… mais vous ne lui ferez jamais admettre.
- J'ai l'air d'un trou du cul de ce très cher Rotary Club dans cette satanée chose! s'exclama soudain Jack. A chaque fois que je la conduis, je me sens comme ce putain de L.D. Newsome!
Il s'affaissa, laissant sa tête retomber sur le repose-tête.
- Merde, Ennis. Pourquoi je t'ai pas écouté?
- Parce que t'es un idiot.
- Oh, ouais. Ca avait dû me sortir de l'esprit.
Il tourna la tête et sourit d'un air affecté vers Ennis. Liz se tourna à temps pour voir Ennis sourire en retour en faire un clin d'œil.
Jack avait dit à Liz avant qu'ils partent que Fred et Arlène, leurs amis et hôtes pour le dîner, possédaient un terrain de récupération à la sortie de la ville. Lorsqu'elle avait entendu 'terrain de récupération', Liz avait craint le pire… mais la maison des Trimble était une charmante maison coloniale à deux étages avec un jardin gigantesque. Le terrain de récupération était à une centaine de mètres de là, bien caché derrière des barrières d'aluminium. Fred faisait griller le poisson dans leur patio en ardoise, qui comportait une cuisine de jardin abritée sous le porche, et ils mangèrent sur une table en teck. Entre le succès de leur propre affaire, leur amitié avec le maire et l'influence apparente de leurs amis, Liz avait l'impression qu'Ennis et Jack faisaient parti des plus importants citoyens de la ville de Farmingdale. Leur cercle d'amis avait l'air d'être composé de l'élite de la ville. Elle se demanda comment ils prenaient ça; elle savait qu'ils avaient tous les deux grandis dans la pauvreté, bien que Jack ait pris goût à une vie plus confortable lorsqu'il avait été marié avec Lureen.
Fred et Arlène étaient plaisants et amicaux. Ils l'accueillirent avec amabilité et lui posèrent les questions appropriées, mais s'arrêtèrent vite, ne cherchant pas à découvrir son travail d'écriture.
- Où est Jimmy, demanda Jack peu après leur arrivée.
- Oh, il est chez sa grand-mère ce soir. Elle le ramènera sûrement à la maison après le dîner, répondit Arlène.
Liz se tourna vers Ennis pour le reste de l'histoire.
- C'est leur petit garçon. Il a 5 ans, expliqua Ennis à voix basse. Le plus mignon que j'aie jamais vu. Il pense que Jack est le truc le plus super après Superman.
Il rigola.
- Jack est vraiment bien avec les enfants. Parfois, j'aimerais qu'il ne le soit pas, dit-il, regardant Liz d'un air lourd de sens.
- Pourquoi?
Ennis soupira.
- Les gens pensent que coucher avec les hommes veut dire coucher avec les petits garçons, répondit-il, son dégoût pour cette idée se voyant sur son visage. Je suis inquiet que quelqu'un l'accuse de quelque chose.
Liz eut la chair de poule à cette idée.
- Seigneur, je n'avais jamais pensé à ça.
- C'est vraiment dommage qu'il y ait des gens pour penser de telles choses.
Il vit son expression d'inquiétude et lui tapota le dos.
- Ne vous inquiétez pas. Jack est un type intelligent, sauf quand il s'agit d'acheter des voitures. Il ne se mettra pas dans une telle position.
Le dîner fut un moment jovial. Fred n'arrêtait pas d'ouvrir du vin, et après peu de temps, Liz sentit sa tête tourner.
- Alors, lui demanda Fred, après que le repas fut servi. Que pensez-vous de notre petite communauté?
- C'est le paradis, soupira Liz.
- Ouais, mais vous n'avez pas encore senti l'odeur du ranch au mois d'Août, dit Jack avec un large sourire.
- Le ranch a bien évolué, hein? dit Arlène. C'est dingue ce que mecs ont fait avec lui. Avant qu'ils ne l'achètent, il n'avait jamais fait de profit ou du bien pour la ville. Vous savez combien d'affaires se sont montées avec le ranch?
Liz s'approcha, vraiment intéressée, bien que Jack et Ennis avaient l'air embarrassés devant tant de louanges.
- Non, combien?
- Beaucoup. Il n'y a pas beaucoup d'entreprises de bétail dans le coin. Pas assez d'espace, pas comme dans l'Ouest. Les fermes laitières doivent prendre leurs têtes de bétails quelque part, et ça coûte vraiment moins cher de les prendre de Brokeback que des les amener du Texas. Ce ranch a mis cette ville sur de nombreuses cartes. On a eu une demi-douzaine de nouvelles affaires qui se sont établies, juste parce qu'ils ont vu la ville alors qu'ils faisaient du commerce avec ces mecs, et ils ont vu qu'ils pouvaient avoir de la place pour des taxes locales faibles.
Liz hocha la tête. Ce n'était pas étonnant que la ville tolère le style de vie de Jack et Ennis s'ils apportaient autant d'argent. C'était une explication cynique et moins satisfaisante qu'une simple ouverture d'esprit, mais qui ne pouvait pas être ignorée.
- Elle exagère, dit Jack, lançant un regard à Arlène.
- Je suis désolée, mais non! s'exclama-t-elle, tapant sur le bras de Jack. Vous êtes bien trop modestes les gars, je l'ai toujours dit.
La porte de la maison s'ouvrit, et un petit garçon sortit en courant. Ennis avait raison, il était adorable. Des cheveux bouclés noirs et des yeux foncés, comme sa mère.
- Jacky, cria-t-il avec joie, courant vers Jack, se levant et le saisissant.
- Jimbo! Mon Dieu, qu'as-tu mangé, mon garçon? Tu es énorme!
Il attrapa le garçon et essaya de le soulever par dessus sa tête.
- Regardes, je peux même pas te soulever! Oh non… tu es juste trop grand!
Le petit Jimmy explosa de rire tandis que Jack le retourna et le balança par les pieds. Liz se demanda si cette ville n'était pas trop belle pour être vraie. Elle était là, assise, rigolant avec un groupe d'amis dans le jardin d'une charmante propriété, venant juste de manger un poisson frais sous le ciel étoilé, rempli avec plus d'étoiles qu'il était possible d'imaginer.
Elle vit la porte s'ouvrir une nouvelle fois, et une femme plus âgée sortit. Ca doit être la grand-mère de Jimmy, pensa-t-elle. La femme s'avança, puis s'arrêta. Sa bouche s'ouvrit avec une expression d'horreur.
-Jimmy! s'exclama-t-elle, comme si elle venait de le prendre en train de jouer avec des allumettes.
Tout le monde devint silencieux… sauf Jimmy, qui continuait de rigoler, évidemment. Lie sentit Ennis se crisper à côté d'elle. Jack posa Jimmy juste à temps pour que sa grand-mère se précipite et l'attrape, regard Jack.
- Maman, qu'est-ce qu'il y a? demanda Arlène, fronçant les sourcils. Il ne l'aurait pas lâché…
Liz se mordit la lèvre, ses sentiments d'il y a seulement cinq secondes disparus comme s'ils n'avaient jamais existé. La grand-mère retourna sous le porche avec Jimmy, puis le posa.
- Jimmy, monte dans ta chambre.
- Mais… je veux jouer avec Jacky…
- Monte, maintenant, dit-elle, et Jimmy obtempéra.
Elle se retourna, se forçant à sourire.
- Désolé de vous interrompre, dit-elle. Je vais Jimmy au lit. Amusez-vous bien, maintenant.
Elle commença à entrer dans la maison.
- Maman, qu'est-ce qu'il y a? demanda Arlène.
La grand-mère soupira, comme si elle regrettait de devoir dire ces mots.
- Je ne pense pas que ce soit une bonne chose que Jimmy joue avec cet homme, répondit-elle.
Jack s'assit lourdement, son visage devenant sans expression. Liz vit les muscles de la mâchoire d'Ennis se contracter, ses yeux se rapprochant comme des petits points mortels.
- Maman, dit Arlène, la voix tendue. Jack est notre ami. Jimmy l'adore.
- C'est le cas, maintenant, rétorqua la grand-mère, essayant de transformer cette innocente déclaration en quelque chose de pervers. Je suis sûr que vos amis sont très gentils, mais je ne peux pas m'en empêcher. Je ne pense pas que Jimmy doive s'associer avec ce genre de personne.
Ennis se leva.
- De quel genre parlez-vous, m'dame? demanda-t-il.
Sa voix était très basse et calme, mais les veines sur ses tempes battaient à tout rompre. Jack attrapa son bras.
- Ennis, c'est bon.
-Non, Jack. Je veux entendre quel 'genre de personne' tu es.
La grand-mère se redressa.
- Vous savez parfaitement de quel genre de personne je veux parler, M. Del Mar. Peut être que je suis vieux-jeu, j'imagine, je peux pas m'en empêcher, mais dans mon temps, les gens savaient garder leurs enfants loin des pervers.
Elle avait dit ça comme si c'était de notoriété publique, ce dont Liz supposa que c'était le cas avant… ou bien que ça l'était toujours. Liz vit Ennis tressaillir et ses poings se serrer; la main de Jack serra plus fort le bras d'Ennis, si bien que ces phalanges étaient blanches. Fred se leva, mettant une main devant Ennis comme pour le retenir. Il se tourna vers sa belle-mère.
- Agnès, je ne tolère pas que vous veniez dans ma maison et que vous insultiez nos amis.
- Bien, répondit-elle. Si mon opinion ne vaut rien, il ne fallait pas la demander.
Elle se tourna pour partir. Jack se leva.
- M'dame, attendez, dit-il.
Agnès s'arrêta et se retourna.
- Vous devez savoir que je ne ferais jamais de mal à Jimmy, et que je n'hésiterais pas à donner une bonne correction à celui qui ferait ça.
Elle hocha la tête.
- Bien sûr que vous dites ça, M. Twist. Mais regardez comment vous vivez, dit-elle, regardant Ennis. C'est facile de voir qu'il vous importe peu d'avoir une vie décente.
Elle se retourna et entra dans la maison. Liz se sentit mal. C'était comme si tout l'oxygène avait été aspiré hors du jardin. Ennis avait l'air suffisamment fou pour se ronger les ongles, et Jack avait l'air désespéré. La bouche d'Arlène s'ouvrait et se fermait.
- Ennis… Jack…, bredouilla-t-elle. Vous savez qu'elle ne parle pas pour nous.
- Elle parle suffisamment pour elle-même, dit Ennis.
- Je suis vraiment désolé, dit Fred, se rasseyant. Je ne savais pas qu'elle pensait ça. Elle n'avait jamais rien dit contre vous, pas un mot.
- Pas avant qu'elle m'ai vu avec Jimmy, répondit Jack, la voix enrouée.
- Je te fais aussi confiance à toi avec Jimmy qu'avec tout le monde, même elle! s'exclama Arlène. Tu ne lui as jamais fait de mal!
- Bien sûr que non! cria Jack, dévasté.
Ennis prit son chapeau.
- Fred, Arlène… merci pour le repas, mais je pense qu'on ferait mieux de partir.
- Oh non, restez. Jouons au poker, ça ne serait pas pareil si vous partiez maintenant, dit Arlène.
Ennis soupira.
- Je dirais qu'on a déjà perdu toute chance d'être pareil, dit-il.
Liz remercia leurs hôtes rapidement et suivi Ennis et Jack, se sentant atrocement peu discrète et importune. Jack avait les mains dans les poches; Ennis marchait avec une main sur la nuque de Jack. Ils montèrent dans le pick-up, Liz s'installa une nouvelle fois au milieu, et Ennis retourna jusqu'à la route. Il conduisit en silence durant quelques kilomètres, puis frappa soudainement son poing sur le volant. Liz et Jack sursautèrent.
- Putain! grogna-t-il.
Jack soupira et regarda par la fenêtre.
- Laisse tomber, Ennis, dit-il.
- Ce n'est pas juste, dit Ennis. Je suis sincèrement désolé, chéri.
Liz mit une petite seconde pour réaliser qu'Ennis venait juste d'appeler Jack 'chéri' devant elle. Jack secoua la tête.
- Ca arrive.
Elle leva les yeux vers Ennis.
- Est-ce que ce genre de choses arrive… souvent?
La mâchoire se contracta une nouvelle fois.
- De temps en temps. Peut être deux fois par an. C'est toujours une surprise, et vous ne vous y habituez jamais.
Il grogna avec colère une nouvelle fois.
- Putain, comme si t'étais un genre de pervers qui toucherait cet enfant! J'ai presque envie de…
Il s'arrêta.
- Ce n'est pas juste, répéta-t-il.
- Non, ça ne l'est pas, dit Jack. Mais c'est notre sort, et on doit le supporter.
- Pas si on peux y faire quelque chose, dit Ennis. Peut être que Lizzie peut nous aider à faire ça, avec l'histoire qu'elle va écrire. N'est-ce pas, Lizzie?
Liz croisa les bras, sentant la résolution courir dans son colonne vertébrale.
- Putain d'hétéros, dit-elle.
