Chapitre 4
« Stiles ! Va ouvrir la porte s'il-te-plaît ! »
Le jeune homme se traîna jusqu'à la porte d'entrée, maudissant ses parents de le prendre trop souvent pour un « Alfred » plutôt que pour leur propre fils. Il ouvrit la porte en soupirant, puis fronça les sourcils quand il aperçut la personne présente devant lui. Il était plus petit en taille que lui, mais ses cheveux poivre-sel trahissait un âge plutôt avancé. Il portait des habits clairs en lin et avait des lunettes orangées qui agrandissaient affreusement ses yeux.
« Deucalion Collins, enchanté. Tu dois être Stiles, je suppose », se présenta-t-il en lui tendant la main.
Celui-ci la lui serra brièvement avant d'appeler sa mère, qui accourra vers eux en lissant d'une manière frénétique sa jupe et en affichant un sourire factice.
« Je ne vous attendais pas si tôt, Mr Collins ! Je m'excuse d'avance pour tout le désordre que vous pourrez trouver dans notre modeste maison. Je vois que vous avez déjà rencontré Stiles, il va se faire une joie de nettoyer un peu la maison avec ses sœurs pour qu'on puisse vous accueillir comme il se doit, n'est-ce pas ? »
Le jeune homme commença à rouspéter en faisant de grands gestes avec ses bras, mais sa mère lui fit les yeux ronds et il se résigna. Il monta à l'étage et alla chercher ses sœurs pour leur annoncer leur merveilleux programme de l'après-midi.
Quand ils eurent terminé leur tâche, Stiles utilisa son talent d'enquêteur pour découvrir qui était Mr Collins et, à la fin de la journée, quand tous les Bennet se retrouvèrent en compagnie de Deucalion pour dîner, Stiles connaissait tout de lui.
Il s'agissait du cousin éloigné de son père, et l'héritier principal de leur grand-père commun. Plus clairement s'il arrivait malheur à John avant Deucalion, ce dernier possèderait en héritage la fortune ainsi que la maison des Bennet. D'après les dire de Melissa, Mr Collins n'était pas encore marié, et il était venu les visiter pour choisir un des enfants Bennet et l'épouser. Ce mariage rétablirait ainsi l'héritage et les Bennet pourraient récupérer leur bien à la mort de John.
Toutes ces histoires d'héritages étaient un peu compliquées, mais Stiles avait en tout cas compris l'enjeu de sa venue. Il était néanmoins dégoûté de se dire que ses sœurs ou lui devraient sûrement se marier avec un homme aussi… désagréable. Physiquement en tout cas. Il espérait tout de même que dîner en sa compagnie lui fera ressortir une quelconque qualité.
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Les espoirs de Stiles tombèrent à l'eau. Complètement. Deucalion était encore pire que ce qu'il avait deviné, ou même imaginé. Il n'avait aucune conversation intéressante, se vantait sans cesse, était incroyablement tourné vers la religion, et n'était même pas intelligent -même s'il s'en donnait l'air en parlant avec un accent bourgeois du siècle dernier.
« Le repas fut délicieux, Mrs Bennet, vous avez vraiment des dons de cuisinières. Ce fut presque aussi parfait que chez Sir Peter de Bourgh, le responsable du comté mais aussi le loup-garou le plus aimable que nous poussions imaginer. C'est lui qui m'a nommé comme pasteur dans l'église où je travaille. Je ne le remercierai jamais assez pour toute la confiance qu'il m'a accordée. »
Stiles fit semblant de jouer du violon et Allison, assise en face de lit, lui donna un coup de pied sous la table. Stiles s'arrêta, lui tira la langue et laissa échapper un petit rire. Allison lui sourit, amusée.
« Et vous Miss Bennet, appréciez-vous les balades dans la forêt au crépuscule ? » lui demanda Mr Collins.
Stiles roula des yeux et Lydia éclata de rire, faisant semblant de tousser pour faire comme si de rien n'était.
« J'ai emmené mon appareil photo pour vous montrer ma maison ainsi que celle de Sir Peter de Bourgh. Enfin, que dis-je, il s'agit plutôt d'un château ! Il y a même une dépendance complète pour ses serviteurs. Cet homme est si généreux ! »
La soirée se finit dans le salon, près de la cheminée. Deucalion montra ses photos à Melissa, qui les regardait avec un enthousiasme semi sincère. John et Allison lisaient dans un coin alors que Stiles jouait sur son téléphone. Lydia dormait sur un fauteuil la bouche ouverte, mais personne n'osa la réveiller pour lui demander de mieux se tenir.
Quand le stock de photo fut enfin écoulé, Lydia, Allison et John étaient déjà montés se coucher depuis une bonne heure. Stiles était encore dans la pièce, somnolant les yeux fermés, mais l'oreille aux aguets à l'affut d'une quelconque information intéressante. Il ne fut pas déçu quand Mr Collins, avant de souhaiter la bonne nuit à sa mère, lui avoua quelques précieux renseignements.
« Ma chère cousine, je crois bien que ma visite ne sera pas vaine. Je pense que vous avez conscience que je possède une très jolie maison et que ma proximité avec Sir Peter de Bourgh n'est pas négligeable pour l'épanouissement de l'un de vos enfants. J'ai désormais tout dans ma vie, à l'exception d'une femme qui pourrait ainsi combler totalement mon bonheur. Vos enfants ont bien grandi et sont devenus des jeunes gens pleins de beauté. Votre ainée, Miss Allison Bennet a tout particulièrement captée mon attention. C'est pourquoi j'aimerais…
-Oh Mr Collins, vos compliments me vont vraiment droit au cœur mais je dois vous arrêter. Allison a rencontré quelqu'un il n'y a pas très longtemps et je pense qu'elle va nous annoncer ses fiançailles d'ici peu. Son cœur est donc déjà pris, j'en suis vraiment navré. Mais mon fils, Stiles… »
Ce dernier tendit l'oreille à l'entente de son prénom, et toute trace de sommeil sembla comme par magie envolée. Il garda néanmoins les yeux fermés, et écouta en silence.
« …est un garçon plein de vie qui saura, j'en suis sûr, vous distraire à merveille. Il succède très bien à Allison par la beauté et l'intelligence, qu'en pensez-vous ? »
Il y eut quelques instants de silence et Stiles crut bien que sa mère ainsi que Mr Collins avaient quitté la pièce. Il espérait de tout son cœur que Mr Collins allait poliment décliner, en prétextant qu'il n'était pas son type. Il était de toute façon si rare de trouver des hommes partageant le même bord que Stiles à Beaconshire, que ça n'aurait pas été pas une grande surprise.
« Certes, Mrs Benett… Mais… Non, vous avez raison. Stiles est en effet une agréable alternative. »
Ils quittèrent -cette fois-ci pour de bon- la pièce et le jeune homme attendit quelques minutes avant de se relever d'un bond, les yeux écarquillés. Il murmura avec une voix mêlée de surprise et d'effroi :
« Oh non, pitié ! »
Mr Collins était rentré chez lui le lendemain matin et avait promis aux Bennet de revenir les voir le plus tôt possible, dès que Sir Peter de Bourgh le lui autoriserait. Les Bennet avaient laissé une très forte et belle impression à Mr Collins, et au moment des adieux, il serra la main de Stiles particulièrement longtemps, en le regardant fixement. Le jeune homme fut très embarrassé et balbutia des âneries à une vitesse impressionnante pour récupérer sa main et expulser Mr Collins hors de chez eux le plus rapidement possible.
Stiles ne sut pas vraiment quoi faire du reste de sa journée et décida de quitter sa maison et de se rendre au centre-ville pour le reste de l'après-midi. Il s'installa dans le seul bar/restaurant de la ville et, assis au comptoir, il commanda un soda.
« Pas d'alcool pour toi beau gosse ? Tu as pourtant un visage déprimé et l'âge de boire, non ? lui demanda la serveuse.
-Beau gosse, sérieusement ? Je pensais que plus personne n'utilisait encore cette expression… Mais… Non, pas d'alcool. Il est quatre heures de l'après-midi, il est un peu trop tôt pour prendre une cuite.
-J'espère que tu resteras assez tard pour en commander alors, je fais un cocktail parfait pour les gens dans ton état.
-Les gens dans mon état ? répéta-t-il en levant un sourcil.
-J'en ai marre de ma vie, je suis vraiment le plus malchanceux du monde ? »
Stiles ne répondit pas et baissa les yeux en rougissant.
« C'est bien ce que je pensais ! ria la serveuse. Ne t'en fais pas, tu verras, ça va s'arranger. Allez, je t'offre ton prochain soda et j'arrête de t'embêter, enfin pour la prochaine minute. »
Elle lui fit un clin d'œil et Stiles lui sourit.
« Stiles Bennet au fait, enchanté.
-Kate Wickham, ravie de faire ta connaissance, répondit-elle en lui faisant un sourire éclatant. »
Stiles resta jusqu'à la fermeture du bar/restaurant, sirotant les cocktails de Kate les uns après les autres. La jeune femme aux cheveux blonds était sûrement plus âgée que Stiles, mais il n'en avait rien à faire. Elle était attentionnée, marrante, jolie, elle le draguait ouvertement et punaise, c'était bien la première personne qui s'intéressait à lui de cette manière. Une fois les portes fermées derrière eux, ils quittèrent le bâtiment ensemble, bras dessus bras dessous.
« Je vogue de ville en ville depuis une demi-douzaine d'années, je vis de petits boulots, la plupart du temps comme serveuse. J'ai déjà fait la plupart des états du sud des États-Unis, mais c'est quand même la Californie que je préfère. J'y fais de belles rencontres, comme toi, dit-elle en lui pinçant légèrement la joue en riant, et il fait tout le temps beau, c'est le paradis ! »
Stiles ne savait plus où se mettre et se contenta de sourire. Les multiples cocktails qu'il avait bu, bien qu'ils n'étaient chacun pas beaucoup alcoolisés, l'empêchaient de penser clairement. Il ressentait une sensation de bien-être continu qui l'avait fait totalement oublier son dégoût pour Mr Collins et le souvenir d'un Mr Darcy invivable.
« Et tu vis où, Kate aux yeux de chouettes ? »
Aux yeux de chouettes, sérieusement ? Il devait y avoir plus d'alcool dans les cocktails qu'il ne l'avait imaginé, en fin de compte.
La jeune femme éclata néanmoins de rire et dut s'agripper fortement au bras de Stiles pour reprendre contenance. Tout comme le jeune homme, elle ne marchait plus tout à fait droit.
« Je vis dans une petite caravane près de… commença-t-elle avant de s'arrêter brusquement en chemin. »
Figée en plein milieu de la rue, Stiles se tourna vers elle les sourcils froncés.
« Est-ce que tout va bien ? demanda-t-il, soudainement inquiet. »
Elle ne répondit pas et tout d'un coup, comme dans les films d'horreur que Stiles adorait, quelqu'un apparu devant eux. Il faisait noir dans la rue et seuls quelques lampadaires éclairaient le sol, rendant la scène encore plus effrayante.
« Bonsoir. »
Stiles sursauta et posa sa main libre sur son cœur une fois qu'il reconnut la personne postée devant eux.
« Darcy, punaise, tu m'as fait peur ! Y a truc qui cloche chez toi ou quoi ? On n'apparaît pas devant les gens comme ça, pas à cette heure ni avec cet éclairage à deux balles autour de nous ! J'ai vraiment cru que t'étais un serial-killer et que t'allais tous nous tuer ! s'écria-t-il en le pointant du doigt. »
Derek roula des yeux devant toute cette dramatisation et enfonça ses mains dans les poches de sa veste en cuir.
« Je vois que t'es pas tout seul, passe une bonne soirée, articula-t-il. »
Il toisa Kate un bref instant en contractant sa mâchoire puis salua Stiles de la tête. Il enfonça ses mains plus profondément dans ses poches et disparut comme il était venu. Stiles n'eut même pas le temps de dire quelque chose qu'il n'était déjà plus dans la rue, comme envolé.
Stiles avait attendu le mercredi suivant avec impatience. Il s'agissait du jour de congé de Kate, et ils s'étaient donné rendez-vous dans un des parcs de Beaconshire pour passer l'après-midi ensemble.
Ils étaient tous les deux assis dans l'herbe sur une nappe que Kate avait emportée, et grignotaient des biscuits tout en discutant.
« Depuis combien de temps Mr Darcy vit ici ? » demanda Kate.
Stiles ne s'attendait pas à ce qu'ils abordent ce sujet aujourd'hui. Pourquoi gâcher une si jolie après-midi ?
« Un mois je crois, répondit-il tout de même. Il est arrivé en même temps que Mr Bingley mais… Ouais. Je ne savais pas que vous vous connaissiez.
-Hum, oui. On a comme qui dirait eu une histoire.
-Une histoire ? répéta-t-il en haussant les sourcils, pas sûr de comprendre où elle voulait en venir.
-On était en couple il y a une demi-douzaine d'années. »
Stiles ouvrit grand la bouche, choqué. Darcy et Kate ? Kate et Darcy ? Impossible ! Il n'imaginait déjà pas Darcy avec des amis alors avec une copine, c'était tout à fait improbable !
Devant son air ahuri, Kate tenta de s'expliquer.
« Il était au lycée et moi à la fac, on s'est rencontré par hasard et on est resté trois ans ensemble puis… ça s'est mal terminé. Il est aussi rentré à la fac, pas dans la même que moi, et on a commencé à moins se voir. Il y a eu des tentations de mon côté, et du sien aussi. Je n'ai jamais craqué, mais lui si, dit-elle en baissant la voix comme si rien que le fait d'y penser lui faisait encore du mal. Quand je l'ai découvert j'ai rompu, et il l'a mal pris. Très mal pris, apparemment. C'est vrai qu'il était déjà l'un des loups-garous les plus riches du pays et il ne pensait peut-être pas qu'il pouvait être largé de cette façon, il se croyait au-dessus de tout le monde »
Stiles se rapprocha de Kate et passa son bras gauche autour de ses épaules, lui souriant pour l'encourager.
« Justement son statut et son argent lui ont permis de se venger. Tu te rappelles quand je t'ai dit hier que je voyageais de ville en ville ? »
Le jeune homme acquiesça en silence.
« C'est à cause de lui. Il a usé de son influence pour que je ne retrouve plus aucun travail stable et que je vive de petits boulots sans jamais pouvoir me poser. Mes patrons finissent toujours par apprendre quelque chose, de faux évidemment, et me virent juste après. J'en peux plus de cette situation Stiles, je veux arrêter de fuir de villes en villes. Je veux juste une vie rangée et stable, tu comprends ? Une vie où je pourrais construire quelque chose et ne pas avoir peur d'être virée à tout moment juste parce que j'ai blessé l'égo d'un garçon prétentieux, finit-elle dans un souffle avant d'éclater en sanglots. »
Stiles ne réfléchit pas et la serra fort dans ses bras avant de tracer des symboles mystérieux dans son dos jusqu'à ce qu'elle se calme.
« Toi t'es pas comme lui Stiles, toi t'es un mec bien. » lui chuchota-t-elle à l'oreille.
Comment pouvait-on faire une chose pareille ? Kate était si adorable, c'était une femme qui avait tout pour elle. Comment Darcy avait-il pu la traiter ainsi ? Avait-il autant d'orgueil que son cœur pouvait se transformer en glace à ce point ? Les premières impressions de Stiles et tout ce qui se disait sur le loup-garou étaient donc vrai. Il avait beau être riche, la gentillesse, la bonté ou l'amour ne pouvaient pas s'acheter. Darcy le dégoûtait de plus en plus et il ne comprenait pas comment Scott pouvait l'apprécier. Lui qui était si gentil et drôle, était le meilleur ami -ou plutôt le seul ami- de Darcy. Ils étaient tellement différents l'un de l'autre, quelque chose clochait forcément. Et Allison qui allait sûrement se marier avec Scott, devra-t-elle supporter Darcy toute sa vie ? Sera-t-il aussi méprisable avec elle qu'il l'avait été avec Kate ou même avec Stiles ? S'il faisait du mal à sa sœur, il se jura qu'il irait voir Darcy et qu'il lui ferait autant de mal, si ne n'est même plus. Force surnaturelle ou pas, Stiles ne réfléchirait pas.
Plus il cogitait, plus il s'énervait contre le loup-garou et moins il avait envie de le voir. Pourtant il n'aura bientôt plus le choix et sera obligé de se retrouver dans le même endroit que Darcy, lors du bal organisé à Halbourne. Il avait déjà confirmé sa venue à Scott et de toute façon, il n'avait aucune excuse pour se désister. Excuse-moi, finalement je ne viens pas. Quelqu'un m'a révélé le vrai visage de Darcy et si je le vois je vais devoir me retenir de lui mettre une claque. Non, il ne pourrait jamais dire ça à Scott. Il allait devoir assumer et accepter sa présence dans la même maison. Oui, juste dans la même maison. Il allait faire en sorte de ne plus jamais rencontrer Darcy de toute sa vie.
