Salut à tous, voilà le chapitre hebdomadaire!
Je tenais à vous adresser un petit mot, notamment pour m'excuser de vous balancer les chapitres sans rien dire (et d'être en retard dans les réponses aux reviews, ça j'ai vraiment honte), alors que j'ai l'habitude des notes bien épaisses. En fait, c'est assez triste mais la réponse est simple : Yuri on Ice est à des kilomètres de mes préoccupations actuelles. Je suis, actuellement, plongée dans l'écriture d'une autre fic, qui accapare toute mon attention, et si j'arrive à la mettre de côté une fois par semaine pour une relecture finale et la publi de Make them see, mon implication dans celle-ci est quasiment absente. J'en suis vraiment désolée. C'est pour ça, généralement, que je préfère attendre d'en finir avec une fic (soit écriture + bêta + publi), pour en commencer une autre, mais j'ai bien expliqué au premier chapitre que c'était un cas particulier.
Bref. J'espère que ce chapitre saura me faire pardonner. Bonne lecture!
4. Cause there's something between us anyway
« Est-ce que je peux vous poser une question horriblement déplacée? »
Les programmes courts des Quatre Continents venaient de s'achever, et l'ancien patineur retirait son casque quand il entendit cette question venir de sa droite. Vadim l'observait, le front un peu plissé, et attendait sa réponse avec ce qui ressemblait à de l'appréhension. Pris de court, Victor sortit malgré tout son habituel sourire publicitaire et haussa les épaules :
« Je sais que vous êtes tout juste fiancé et heureux en ménage alors je peux au moins imaginer que vous n'allez pas me faire de déclaration.
– En effet, acquiesça son collègue avec un bref sourire. Cependant, je comptais bel et bien vous demander si vous aviez quelqu'un. »
Ses sourcils montèrent haut en entendant la question, et son sourire de star s'étiola sous la surprise. Néanmoins, un esclaffement lui échappa.
« Pourquoi cette question? »
Le plus âgé ferma une seconde les paupières, et osa enfin aller droit au but :
« Parce que si vous êtes en couple avec Yuuri Katsuki, il faudrait vraiment que vous soyez plus discret. »
Les yeux de Victor s'agrandirent, et ses joues s'assombrirent, tandis que, comme à chaque fois qu'il entendait le nom ou voyait le visage de l'athlète, son estomac se tordait agréablement.
« Hein? Heu, non, non. » Un nouveau rire nerveux sortit de sa poitrine. « D'où vous vient cette idée? »
L'autre soupira en secouant la tête.
« Victor, vous n'avez cessé de répéter qu'il était magnifique lors de son passage. Quand il a loupé son triple axel, vous avez violemment tapé sur la table, renversé mon café, sans même vous en rendre compte. Et quand il a fini, vous étiez tellement dans les nuages que le programme de Guang Hong Ji a commencé sans vous. Alors si vous n'êtes pas simplement torturé d'amour, je vais commencer à me faire du souci. »
Au fur et à mesure que les mots l'atteignaient, il se cachait le visage derrière ses mains, les oreilles définitivement rouges, et la honte brûlante dans sa poitrine. Il grimaça, et baissa lentement ses doigts.
« Je suis vraiment, vraiment, vraiment désolé, Vadim.
– Ne vous en faites pas, ce n'est rien; juste que si vous faites cela pour les Mondiaux, quand il y aura nos patineurs russes, le public n'appréciera pas.
– Je ne comptais vraiment pas agir de manière si peu professionnelle. » assura-t-il
L'autre homme hocha la tête, acceptant ses excuses. Cependant, sans surprise, il insista :
« Est-ce que je dois me faire du souci? »
La grimace de Victor parla pour lui.
« Je ferai attention à ne pas recommencer. Il n'y a rien qui vaut votre inquiétude. »
Ainsi, le message sembla être passé. Vadim sourit brièvement, puis se leva, et lui tapota l'épaule en se dirigeant vers la sortie du stade. Une fois seul, il s'effondra sur le bureau en gémissant longuement.
Ses sentiments devenaient incontrôlables, et le pire était sûrement qu'il n'avait personne à qui en parler à part Makkachin. Chris était concentré sur sa saison, Yuri lui briserait le fémur avant qu'il ne prononce un mot, et en parler à Yakov ne ferait que compliquer ses plans. Il fallait que Yuuri soit bien placé pour les Mondiaux, et que son ancien coach lui fasse une proposition; mais celui-ci ne verrait pas d'un bon œil son affection pour son nouveau poulain.
Cependant, la hâte prenait le pas sur lui, et il n'était pas connu pour sa patience, ni sa subtilité. Pas quand Katsuki Yuuri lui adressait des messages devant le monde entier. Il voulait pouvoir répondre, qu'ils puissent entamer un dialogue tant attendu, par les mots ou sur la glace. Enfin s'atteler à cette nouvelle expérience que serait celle de coach. Il en rêvait même la nuit.
Ses sentiments n'étaient même pas aussi douloureux que son envie de savoir. Entendre, directement, les réponses aux questions qui le taraudaient. Ne pas simplement chercher des indices dans une chorégraphie, dans un mouvement, mais faire rencontrer leurs arts et laisser la conversation éclore.
Car oui, Victor était un grand romantique. Et si son envie d'aborder Yuuri était pesante, celle de le faire au bon moment et dans les règles l'était aussi. Auparavant, aller l'approcher dans un hall d'hôtel lui suffisait, mais maintenant, les choses avaient trop évolué pour que cela lui convienne. Il se devait de faire honneur au message de Yuuri. Lui répondre correctement.
Et il ne pourrait le faire que si l'autre venait en Russie. Il avait au moins Celestino de son côté, qui poussait aussi son élève à se défaire de lui; et il imaginait mal un patineur digne de ce nom refuser d'être entraîné par Yakov Feltsman (même si ce ne serait que pour un temps). Si l'argent était un problème pour le Japonais, ce n'en était pas un pour Victor qui jouerait volontiers le mécène anonyme.
Malgré tout, son impatience était décuplée lorsque Yuuri était si proche de lui. À Taipei, dans sa chambre d'hôtel, son imagination tournait à deux-cents à l'heure, les « et si » s'enchaînaient et l'empêchaient de dormir. Et s'il le croisait par hasard dans un couloir? Et si Yuuri venait de lui-même toquer à sa porte? Et s'il tombait sur lui au bras d'une femme? Il avait beau imaginer ces scénarios, il n'avait aucune idée concrète sur la manière dont il réagirait. Sûrement en fondant en larmes, pour le dernier cas, mais il ne préférait pas y penser.
C'est ainsi qu'il se retrouva épuisé à son retour en Russie, sans repères. Et comme toujours lorsqu'il se sentait perdu, c'était sur la glace qu'il allait chercher ses réponses. Elle qui l'avait toujours accompagné, elle qui était toujours là quand il cherchait du réconfort, elle qui serait toujours sa plus grande confidente. Il ne savait s'il l'aimait plus lorsqu'il pouvait la traverser sans être retenu par ses routines; ou quand elle l'amenait au plus haut. Depuis plusieurs années, c'était généralement la première option.
Il en avait eu tellement assez de montrer un mensonge au public. Devoir sans cesse fendre les mêmes foules, écouter les mêmes compliments, avec la peur au creux de son ventre de cesser un jour de surprendre. Il regrettait ce qu'il était devenu, le patineur admiré mais qui n'arrivait plus à s'intéresser à ses pairs, coupé du monde pour garder sa place au sommet, et obligé de repousser ceux qui cherchaient à se faufiler à ses côtés.
Après plus de trois ans à se remettre en question, Victor avait l'impression d'avoir enfin trouvé un bout de réponse. Sa retraite n'avait été qu'une fuite de l'inévitable, un cri dans le vide. Et Katsuki Yuuri était apparu, avait croisé son regard, avait fait vibrer son siège. Sans même s'en rendre compte, il avait tout changé. Il retrouvait en Yuuri ce qui l'avait fait tomber amoureux de la glace, le premier jour.
Mais il voyait aussi plus. Des choses inattendues. Un mot soufflé en russe, une arabesque lui rappelant son premier record du monde lors de ses années juniors, une nuque dégagée et brillante de sueur dans la lumière chaude d'un bar japonais.
Il le surprenait, il le tentait, l'appelait puis le fuyait. Et Victor, si faible, ne pouvait que succomber, lentement.
Les yeux perdus au loin, le Russe entendit un air passer l'une des fenêtres entrouvertes de la petite patinoire d'une connaissance, où il avait trouvé refuge, de retour à Saint-Pétersbourg en attendant que les Mondiaux débutent. Sans réfléchir, il suivit la mélodie. Il ne pensa pas à ses mouvements, bien qu'au fond de lui, il sente la chorégraphie se créer d'elle-même.
Il ferma les yeux, ne vit que Yuuri sur la glace, à l'attendre, à l'inviter, grâce à sa routine. Il sut que le seul moyen de lui répondre était de l'imiter. Ils étaient des patineurs, au cœur de verre. La glace était plus qu'un sol. Elle était leur parchemin, leur toile blanche. Il devait se mettre à écrire.
/
À Milan, alors que le soleil de mars commençait à réchauffer l'air, Katsuki Yuuri gagna son premier titre mondial. La médaille d'argent encore une fois autour du cou, il trébucha sur ses mots lorsque les journalistes l'entourèrent et lui demandèrent ses projets pour la saison prochaine.
Il confirma qu'il reviendrait l'année suivante, assurément, et Victor secoua un poing victorieux dès qu'il fut seul, un souci en moins sur ses épaules. Il ne perdit pas de temps pour relancer Yakov, qui l'ignora, et il comprit rapidement pourquoi lorsque la nouvelle tomba quelques heures avant l'exhibition des gagnants.
La photo de Yakov Feltsman et du meilleur patineur Japonais se serrant la main , côte à côte lors d'une conférence de presse, fut suffisante. Euphorique, Victor ne put s'empêcher d'aller tambouriner à la porte de son ancien coach une fois que ses obligations professionnelles eurent cessé de l'occuper. Celui-ci semblait cependant s'attendre à ce qu'il vienne, et le fit entrer dans sa chambre d'hôtel, lui proposant un verre de scotch.
« C'est une période d'essai, Vitya. Il a dit oui car Celestino lui a recommandé d'explorer de nouveaux horizons. Je lui ai proposé parce qu'il a du potentiel, et que sa présence motivera Yuratchka. En tout cas, il a l'air motivé, et même s'il a pris du temps pour réfléchir, je me doutais qu'il accepterait.
– Quand est-ce que tu lui as demandé? demanda-t-il en s'asseyant sur un des deux fauteuils trônant dans la pièce.
– Après les Quatre Continents. Il m'a dit tout à l'heure que sa deuxième médaille d'argent l'avait décidé, ricana le plus âgé. Il ne veut plus être numéro deux. Et heureusement, ce serait du gâchis que de s'en contenter. »
Victor se mordait les lèvres pour s'empêcher de sourire, le soulagement le recouvrant, et l'impression d'être dans un rêve impossible à dissiper.
« Mais si tu crois que je n'ai pas repéré ton petit jeu, tu me connais vraiment mal. » le coupa soudain dans ses pensées Yakov, brisant sa bulle en se redressant de son siège pour le pointer du doigt, les sourcils froncés.
Il cilla et, lentement, se désigna, comme pour s'assurer qu'il s'adressait à lui. L'autre grommela, décidément contrarié :
« Je ne suis pas dupe, et je te connais depuis que tu es gosse. Aussi, j'ai bien vu cette sorte d'hommage que te faisait Katsuki cette saison. Je ne saurais pas dire pourquoi, ni ce qu'il cherchait à faire, et ça ne m'intéresse pas. Mais je sais ce que tu prépares. »
Son doigt vint frapper le front du commentateur, qui poussa un léger cri outré, la lippe pendue alors que Yakov semblait l'avoir cerné.
« Je ne prépare rien du tout, minauda-t-il. Je sais juste reconnaître le talent.
– Ah ça tu l'as reconnu, tu es en boucle sur son joli minois à chaque fois qu'on te met devant un micro. » il se rassit avec un soupir bref, les yeux roulants. « Je me fiche que tu sois amoureux ou juste intéressé par ses fesses, Vitya, mais sache qu'il viendra en Russie pour travailler. Pas batifoler avec toi. Je suis bien clair?
– Aw, déjà le ton protecteur? Tu dois avoir vraiment envie de le coacher. » se contenta-t-il de répondre après avoir pris une gorgée d'alcool; absolument pas inquiet. Si Yakov était au courant, mais avait quand même décidé de s'occuper de Yuuri, plus rien ne pouvait potentiellement poser problème.
« Ha, c'est sûr que j'ai bien envie d'enfin avoir un élève qui m'écoute quand je lui parle, répliqua-t-il, acide, les yeux plissés.
– Je sais qu'au fond tu aimais me voir prendre mon envol par moi-même.
– Je préfère dormir tranquille la nuit en sachant que mes athlètes ne manquent pas se disloquer l'épaule à tenter des sauts hors de leur portée.
– J'ai toujours aimé l'adrénaline.
– Et me voir perdre mes cheveux. »
Un sourire affectueux menaçait enfin d'étirer les lèvres du vieux Russe, et Victor laissa sa joie à nouveau prendre possession de lui. Yuuri venait à Saint-Pétersbourg. Près de lui. Tout ne pouvait qu'aller pour le mieux.
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Ce que Victor avait oublié, c'était qu'il avait beau détenir plusieurs records du monde, trop de trophées pour les tenir sur une seule étagère; il demeurait un homme profondément possessif, et facilement jaloux. Pas violemment, heureusement, mais plutôt dans le sens puéril du terme, conscient de son ridicule, mais incapable de s'empêcher d'imaginer le pire, surtout quand il n'avait encore aucune relation concrète avec l'objet de son affection.
Et il aurait dû s'en douter : Katsuki Yuuri était populaire. Forcément. Beau, gentil, calme, poli; c'était presque impossible d'en trouver d'autres comme lui parmi les protégés de Yakov Feltsman. C'était évident que des rumeurs allaient commencer à se répandre, d'autant plus maintenant que son nom commençait à devenir plus connu dans le milieu.
C'est ainsi que Victor, rongeant son frein alors que le Japonais était à peine installé qu'il partait déjà pour un stage intensif en Ukraine; descendait son fil twitter et voyait les infos récentes, sérieuses tout comme potins. Et bon sang ce que les fans de patinage Russes étaient bavards sur le sujet. Entre ceux qui prétendaient que Yuuri était venu se rapprocher de sa « fiancée cachée », qu'il les avait dragué dans un bar, ou encore qu'il sortait avec Mila, qui était la plus lesbienne des lesbiennes qu'il connaissait; Victor enrageait silencieusement. Car il n'avait aucun moyen de vérifier tout cela, et car il n'avait toujours aucune vraie raison d'être jaloux.
Il n'avait même pas pu le voir de loin. Celui-ci était arrivé sans prévenir (logique, vu qu'il demeurait aux abonnés absents sur les réseaux sociaux), avait commencé l'entraînement sans commentaire, Yakov bloquant consciencieusement la presse, mais aussi chaque tentative de Victor d'entrer dans la patinoire. Il avait eu beau s'énerver, et rappeler qu'il avait toujours pu faire comme il le voulait auparavant; Yakov avait juste haussé un sourcil avant de lui claquer la porte au nez.
Le jour où il avait tenté d'attendre le plus jeune après l'entraînement, il avait dû faire face aux faits étant : 1) que Yuuri avait l'habitude de rester s'entraîner plus longtemps tout seul; et 2) que Yurio comptait bien lui botter les fesses jusqu'à ce qu'il s'en aille. Il se creusait la tête, tout pour trouver une occasion de croiser Yuuri dès que celui-ci reviendrait de son camp d'entraînement. Yakov ne pourrait le protéger éternellement.
L'équipe revint d'Ukraine. Rien ne changea. Yurio continuait de se payer sa tête par messages, lui envoyant quelques photos de son nouveau collègue, sûrement sans se rendre compte que l'angle lui donnait toujours une magnifique vue sur le postérieur du patineur, ou bien sur ses abdominaux bien dessinés dévoilés par son t-shirt volant pendant les rotations, ou encore la sueur perlant contre sa tempe, ses cheveux bruns collés à son front, ses joues roses et regard hagard. Au moins une partie de sa frustration avait une solution, se persuadait-il en enregistrant précieusement chaque nouveau cliché.
Il parvint enfin à pénétrer dans la patinoire, usant de son charme légendaire pour passer avec la professeure de patineurs débutants, et en lui promettant de venir voir ses élèves plus tard. Ses patins déjà dans son sac, il fila, se cachant de la vieille dame de la réception qui avait eu vent de son bannissement de l'arena. Mais en entrant dans les vestiaires de l'équipe russe avec hâte, prêt à foncer sur la glace, il se figea sur le pas de la porte.
Car Yuuri était assis sur le blanc, bandant ses pieds rouges et enflés. Soudain, ni la courbe du bas de son dos, ni la vue de son torse nu, ni la sueur recouvrant ses épaules ne l'excitèrent. Il eut juste mal, puisqu'il connaissait la douleur que devait actuellement traverser le brun, et ne la souhaitait à personne, tout comme il savait que l'on aimait rarement être aperçu dans cette position. La fatigue couvrait le Japonais, ses épaules, ses yeux; tout criait son besoin de prendre une pause. Il venait après tout d'arriver dans un nouveau pays, et n'avait pas eu le temps de s'adapter. Pas le temps de prendre son temps, pas le temps de découvrir la ville, pas le temps de souffler et de simplement profiter de l'intersaison.
Victor voulait le tirer de là. Le faire venir avec lui dehors, lui montrer ce qu'il ratait en s'enfermant dans le stade, chaque jour. Mais il n'en avait pas le droit. Yuuri ne le connaissait pas. Yuuri était venu avec un objectif, celui de gagner de l'or. Qui était-il pour lui retirer ce souhait?
Il referma doucement la porte, envoya un message à Yakov pour lui demander de laisser à Yuuri quelques jours de pause. Étonnamment, celui-ci accepta.
Il se convainquit qu'il valait mieux être jaloux et frustré qu'inquiet.
/
Deux jours plus tard, quand Victor tenta à nouveau d'entrer dans l'arena, on le laissa faire. Yakov avait décidé que son bannissement avait assez duré, et qu'il avait bien pris conscience de ce qui l'attendait s'il dérangeait son nouvel élève. Cependant, sans surprise, Yuuri n'était pas présent tôt le matin, préférait le soir pour allonger ses entraînements. Il s'y était préparé, de toute façon.
Il avait beau être conscient de son irrationalité, il avait trop facilement oublié que Yuuri n'était pas une médaille. Qu'il n'était pas un prix, qu'il n'avait pas gagné quoique ce soit en le faisant venir à Saint-Pétersbourg. Yuuri était un homme, un sportif, occupé, ayant besoin d'espace, surtout tandis qu'il voyait soudain son monde basculer; qui n'avait aucune raison de changer déjà de coach.
Alors cela avait beau être dur, il se répétait qu'il reverrait rapidement le Japonais, que ce qu'il avait surtout gagné, c'était du temps. On était seulement fin avril, il avait encore quatre longs mois devant lui.
Il profita de son temps enfin retrouvé à la patinoire. Il avait récupéré la mélodie qui l'avait inspiré pour la routine sur laquelle il travaillait, et il continuait de danser dessus, de chercher à s'exprimer au mieux à travers ses pas, retrouver ses réflexes perdus avec son année de pause.
Ainsi, Victor se remit à se lever aux aurores. Il avait toujours été matinal, et appréciait de traverser la ville s'éveillant doucement, alors cela n'avait jamais été une corvée, mais un plaisir. Un plaisir qu'il redécouvrit, qui changea de saveur alors qu'il ne se levait plus seulement car il le devait, mais car il le voulait.
Dans la journée, il travaillait. Il lisait des analyses de spécialistes sur la saison passée, il révisait son français (il ne tarda pas à aussi se mettre en quête d'applications pour apprendre le japonais), il travaillait sur des chorégraphies, allait à la salle de sport. L'intersaison était souvent calme pour leur discipline, et il en profitait autant qu'il pouvait. Même s'il était bien plus présent pour Makkachin qu'auparavant, il voyageait toujours autant, et il ne se lassait pas de la compagnie de son plus vieil ami. Ils partaient, tous les deux, à travers les rues, revisitaient Saint-Pétersbourg, s'en allaient parfois un après-midi dans la campagne, pour chasser les papillons.
Au fond de sa tête, Victor notait les endroits qu'il souhaitait montrer à Yuuri. Les ruelles cachées, les chefs-d'œuvre d'art urbain dissimulés, les plus beaux arbres, le meilleur thé de la ville, la meilleure heure pour flâner sur le pont, le meilleur moment pour sortir boire un verre. Il ne cessait de penser à ce que serait la suite. Il ne fuyait pas l'image qu'il en avait et qui faisait battre son cœur, celle de mains liées, de doux sourires en coin, de cheveux bruns devenant châtain-roux sous le soleil, de l'éclat brillant de pupilles dans la lumière du crépuscule.
Et il s'en inspirait. Tout comme il n'avait jamais patiné sur autre chose que ce qu'il voulait exprimer, en y arrivant toujours plus ou moins bien; il utilisait ses sentiments pour le guider dans sa nouvelle danse. Dans les mots qu'il gravait sur le sol glacé de la patinoire, dans le cœur qui faisait mouvoir ses bras à chaque battement de batterie; il se déclarait, il avouait des vérités insoutenables, et se libérait.
C'est l'importance d'un tel message qui l'avait fait accepter de reculer, au moins un peu, d'attendre que le temps fasse son effet et amène tout seul le Japonais vers lui. Et qui convainquit visiblement Yakov que ses intentions n'étaient pas mauvaises, mais qui lui offrit surtout une phrase qui fut marquée au fer rouge dans sa mémoire :
« Katsuki m'a demandé si tu avais définitivement arrêté de patiner. »
Ce jour-là, sa décision vola en morceaux. Il était prêt à attendre, autant qu'il le fallait. Il avait voulu être certain de trouver le bon moment, les bons mots. Mais cette phrase avait tout changé. Yuuri pensait à lui, sur la glace, et en dehors. Il était à Saint-Pétersbourg pour s'entraîner, ne devait pas être dérangé, mais trouvait malgré tout du temps pour s'inquiéter pour lui.
Pour cette raison, il ne put plus se retenir. Même en ayant vu un autre sac de sport que le sien dans les vestiaires, il laissa ses souhaits le guider jusqu'au couloir menant à la patinoire. L'aube recouvrait la glace de tons dorés, d'un blanc presque chaud, et peignait la silhouette face à lui, ce qui lui rappela quelque chose dont il ne pourrait jamais se défaire : Katsuki Yuuri était splendide.
Ses lunettes posées sur le rebord, la poitrine s'élevant doucement, figé dans une posture de révérence. C'était la pose de départ de son programme libre, celui qui avait appelé Victor, qui lui avait donné envie de répondre. Il commença à se mouvoir, les yeux fermés, et pourtant tellement ouvert, son corps parlant bien plus que n'importe quels mots. Victor sut qu'il ne voulait, et ne pouvait plus reculer. Il posa son premier patin sur le givre. Après cela, il choisit de ne plus réfléchir.
Il avança, sans quitter l'autre du regard, attendit qu'il le remarque. Cela prit de longues secondes à Yuuri, qui rouvrit les paupières, tourna la tête, puis la braqua dans sa direction, comme s'il pensait avoir rêvé. Une dizaine de mètres entre eux, qui patinaient en cercle autour de la piste; il le vit plisser des yeux, puis laissa un bref rire secouer sa poitrine en se rappelant que le Japonais était myope, et ne portait jamais de lentilles.
Victor se rapprocha un peu, continuant malgré tout son propre échauffement, suivant les bords en un large ovale, les pupilles bleues ne lâchant jamais le brun. Yuuri semblait plus jeune, sans ses cheveux en arrière, sans ses costumes scintillants. Son visage plissé en une expression de stupéfaction, ses yeux brillaient. Les lèvres entrouvertes, les joues roses, Victor pouvait y lire une excitation qu'il avait rarement aperçue chez l'autre. Se rendre compte de cela le poussa à encore s'avancer, un petit peu, tournant de plus en plus près du centre de la patinoire. Ses yeux ambrés n'hésitèrent plus. Le Japonais, à son tour, se rapprocha.
Peut-être pour cacher son sourire, peut-être car il était un homme puéril, Victor partit en un triple salchow, qu'il réceptionna parfaitement, et continua sa route sans plus observer l'autre si directement. Seulement du coin de l'œil, comme par défi. Il aperçut le sourire réciproque, entre incrédulité et émerveillement. Le son de l'air giflé par le saut et les rotations atteignît les oreilles entraînées de Victor, qui compta jusqu'à quatre, et sut sans le voir que la réception avait été stable.
Chacun se laissa repartir dans sa propre routine, dans sa propre mélodie. Victor ne cessait d'admirer la capacité qu'avait l'autre de la faire émaner de ses mouvements, sans même s'en rendre compte. Et tandis qu'il traversait la glace en Biellman, il baissa sa jambe, puis accéléra. Il s'arrêta à quelques centimètres de Katsuki Yuuri, qui s'immobilisa lui aussi, les yeux grands ouverts, levant la tête pour lui faire face.
Son visage l'interrogeait. Lui demandait ce qu'il faisait, ce qu'il cherchait. Mais dans le même temps, il l'implorait. Lui demandait de ne pas partir.
Le sourire de Victor s'agrandit, son cœur lourd dans son thorax, et il leva une main. Yuuri hésita, baissa les yeux, les releva pour croiser les siens. Puis il l'attrapa.
Cela dura peut-être seulement quelques secondes, peut-être une heure entière; mais les souvenirs de leur soirée passée à danser ensemble revenant par flashs, Victor mena la danse qui s'engagea. Ils s'attrapaient puis s'effleuraient, se fuyaient puis se réunissaient. Pas un instant ne cherchèrent-ils à briser le contact visuel entre eux.
Sans réfléchir, il plaçait une main sur une hanche, et l'autre se laissait être dirigé. Puis Yuuri lui passait dans le dos, et l'emmenait avec lui, une main sur son épaule, légère, mais aussi puissante qu'un aimant. Ils dansaient ensemble, proches, et les paupières du Russe s'abaissèrent quand il sentit le souffle frôlant son oreille.
Dans un élan dont il ne savait réellement les tenants, Victor attrapa la main de son compagnon, le rapprocha de lui, et tenta de le faire basculer comme lors d'un tango, persuadé que son autre bras suffirait pour les stabiliser. Malheureusement, la gravité et l'absence d'entraînement n'étaient pas de son avis, et avec un léger cri, Yuuri tomba en arrière. Victor eut juste le temps de glisser une main à l'arrière de la tête brune pour la protéger de l'impact, et laissa le torse sous lui amortir sa chute.
Collé contre l'autre patineur, le genou gauche glacé, il ne bougea pas. Se mordit la lèvre. Puis ne put plus résister lorsqu'il releva la tête et aperçut le regard confus qu'on lui envoyât. Il se mit à rire, longuement, à gorge déployée, partagé entre son euphorie et la réalisation qu'ils étaient deux des plus grands patineurs du monde et s'étaient pourtant étalés comme des flans en essayant un seul mouvement de danse.
« Désolé Yuuri, laissa-t-il échapper de sa poitrine, sa voix hachée par le rire. Je suis officiellement un danger public lorsque je ne suis plus tout seul sur la glace... »
Il se redressa sur ses genoux, essuyant un œil humide de larmes de rire, et expira longuement, les joues douloureuses à force de sourire. Le brun, lui, cillait lentement, les joues roses, la bouche entrouverte comme pour chercher quoi dire, et qui se trouva finalement être :
« Vraiment? Victor Nikiforov? Je n'hallucine pas? »
Il fronça les sourcils et un ricanement sûrement peu délicat lui échappa.
« Je crois? Quoi, j'ai grossi? J'ai perdu des cheveux? »
Il se remit sur pieds sans attendre de réponse et tendit une main au plus jeune qui finit par l'attraper, après encore quelques secondes à balbutier dans le vide. Enfin sur pieds, ou du moins sur leurs patins, Yuuri lui lâcha rapidement la main, et, venant la mettre sur sa nuque en excuse, s'empressa de dire :
« Je suis désolé si vous vouliez la patinoire pour vous, j'ai dû interrompre-
– C'est moi qui suis navré, je t'ai coupé en plein entraînement. Tu es l'athlète, et moi le vieux retraité.
– Malgré tout, je ne voudrais pas vous déranger... »
Il se mit à sourire doucement, et, incapable de retenir le ton mielleux qui lui échappa, murmura :
« Je suis entré pour une seule raison, et c'était patiner avec toi, Yuuri. »
Il dit cela sans hésitation, conscient de la manière dont sa langue allongeait la première syllabe du prénom. Il aimait le prononcer, et visiblement, le Japonais fut réceptif. Même s'il cherchait à fuir les conversations, cela ne marcherait plus. Victor n'avait jamais été aussi sûr de lui. Ils venaient de converser, sur la glace, sans avoir besoin de mots. Il savait ce qu'il avait lu.
Il était certain que Yuuri le sentait aussi, même s'il restait beaucoup moins sûr de lui que Victor, ce que le rouge qui se diffusa sur ses joues ne fit que confirmer. Il avait beau avoir remis un peu de distance entre eux, cela ne demeurait que quelques centimètres. Le contact dont il avait rêvé avait enfin été fait.
« Pourquoi est-ce que tu me fuis constamment? » demanda-t-il de sa voix la plus douce, pour que l'autre sache qu'il n'était pas en colère, simplement perplexe.
Le brun ne s'attendait visiblement pas à cette question, et secoua immédiatement la tête, ses yeux chocolat déjà détournés.
« C'est idiot, vous n'avez pas à vous en soucier-
– Je veux vraiment savoir. Ce n'est pas la première fois que je tente de te parler, tu sais? »
Un soupir s'échappa du Japonais, qui passa une main dans ses cheveux, le visage décidément vissé en direction du sol. Mais il ne s'en offusquait pas. Il le laissa choisir ses mots, et finalement dire d'une voix tremblotante :
« Je... je me suis toujours dit qu'un jour, peut-être, si je vous rencontrais, ce serait quand j'arriverais à être votre égal. Je, je n'ai encore jamais eu une seule médaille d'or. »
Il cilla. Un instant, il se demanda si c'était une blague. Mais quand il sut que, clairement, non; il ne put que répondre, incrédule :
« Tu as eu celle de la coupe NHK.
– Ça ne compte pas! gémit-il, sursautant en se rendant compte d'à quel point sa voix s'était emportée. Ce, ce n'est pas un titre mondial.
– Mais, fit-il, en perte de mots. C'est complètement stupide. »
Les mots sortirent tous seuls, et eurent le mérite de faire se relever le visage de Yuuri, ébahi de l'entendre dire cela, tout à coup. Mais Victor n'avait pu s'en empêcher. C'était donc cela, la raison? Il se sentait si bête, tout à coup. Il s'était réellement inquiété pour rien. Et il ne put retenir l'amertume de venir teinter sa voix :
« Je suis un être humain, tu en es conscient?
– O, oui, évidemment, je voulais juste dire que... je ne serais pas à ma place-
– Quelle place? perdit-il patience, laissant le mouvement de ses mains le faire glisser en avant, se rapprocher du Japonais. J'ai dû me battre contre des podiums toute ma vie, Yuuri; alors compte sur moi pour ne pas en vouloir dans ma vie privée. Je ne vois pas les gens comme ça, je ne cherche pas de grandeur. Tout ce qui m'intéresse c'est qu'on parle le même langage que moi. »
D'une respiration, il attrapa la main de Yuuri, qui glapit, encore rouge tomate, quand Victor l'amena pour qu'elle repose sur sa poitrine, près de son cœur.
« Tu fais partie de ces personnes, Yuuri. Je le sais. Et si je ne t'en veux pas, cela me blesse que tu penses ne pas mériter ma compagnie. Surtout quand tu es bien plus spectaculaire que tu as l'air de le croire. »
Les yeux écarquillés, il déglutit bruyamment, mais ne défit pas l'emprise sur son poignet. Cependant, sa voix résonna :
« Mais pourquoi vouliez-vous me parler? Je... » il détourna les yeux. « Je ne suis qu'un patineur de seconde zone, je n'ai rien d'intéressant. »
Il ne savait rien. Il ne savait pas. Ce qu'il provoquait autour de lui, ce qu'il apportait au monde, et la manière dont il faisait battre le cœur de la légende vivante face à lui. Katsuki Yuuri se voyait comme un homme sans cesse obligé de se battre, en solitaire, et incapable d'un jour être aussi récompensé pour son talent que lui.
Et Victor ne l'acceptait pas. Il ne le comprenait pas, et ne le ferait pas. Il combattrait cette manière de penser. Il s'était décidé des mois auparavant et n'allait pas fléchir maintenant. Il montrerait à Yuuri l'importance qu'il avait.
Alors il se contenta de sourire en coin, hausser les épaules, et minauda :
« J'ai mes raisons. »
Puis, délicatement, il fit monter la main du Japonais, et susurra :
« Tu as fini de t'entraîner, pour ce matin?
– N, Non...
– D'accord. Moi je vais y aller. » il ferma les yeux, et déposa ses lèvres contre les phalanges, avant de replonger son regard dans celui ahuri de son homologue. « À très bientôt, Yuuri. »
Et d'un mouvement, il le lâcha, puis fila vers la sortie de la patinoire, bien conscient des yeux accrochés à son dos, et du sourire fier qui ne quittait pas ses lèvres. Il mit ses protège-lames, puis, sur la terre ferme, appela à nouveau le Japonais, qui n'avait pas bougé d'un iota. Heureux comme un enfant, il lança :
« La prochaine fois, ne t'enfuis pas. D'accord? »
Puis, un clin d'œil et il filait, sans apercevoir la réaction de l'autre homme.
Le pas et le cœur léger, il vit à travers les grandes vitres que Yuuri s'était remis à patiner. Et qu'un doux sourire illuminait son visage.
À suivre...
Partie finale écrite avec Runnin' de Beyoncé en boucle dans les oreilles.
En tout cas, c'est bon, Victor a ENFIN réussi à adresser la parole à Yuuri, ouep, ça a pris 4 chaps. Est-ce que ça veut dire que maintenant les choses vont aller facilement? haha, naïfs.
A la semaine prochaine!
