« Tu vas voir, en réalité, c'est Alexander qui s'occupe de nous » lui dit Beyond d'une voix un peu trop aiguë, « Rod est bien trop haut placé pour ça. Parfois, il le fait lui-même, mais c'est seulement lorsqu'il veut quelque chose, ou contempler ses trophées de chasse. Je crois aussi qu'il veut faire croire à Mello, le blond incroyablement prolixe qui t'a invité en vacances ici, qu'il boit ses paroles comme la vinasse qu'ils entreposent en bas. Mais ce n'est pas très intelligent, et cela m'étonnerait que Matt et lui soient crédules. Mais eux ont suffisamment de cerveau pour laisser Rod croire qu'ils le sont. En attendant, c'est Alexander qui a écopé du sale boulot. »

Matt ? Par déduction, certainement le roux au pull rayé. Sayu est pelotonnée sur sa couchette. Lorsqu'elle se place ainsi, un peu de la lumière du matin tombe en flaque sur sa tête et réchauffe doucement sa peau.
On ne leur a toujours pas servi le petit déjeuner promis, il doit être tôt. Elle aurait peut être pu se rendormir un peu, mais le début de babillage de Beyond vient contrarier ses projets. Pourquoi lui parle-t-il de ça ? Sayu lui jette un regard. Juste une seconde. Elle ne peut réprimer une légère nausée. Le visage déchiré de Beyond continue toujours de saigner de ses yeux hémoglobines.

« Il a une sœur », poursuit-il sans s'offusquer de son silence, « On l'entend souvent en parler, il a l'air de s'en vouloir de ne pas être assez présent pour elle. Ton âge à peu près. Certainement les mêmes yeux de biches ourlés d'innocence. »

Elle l'ignore résolument, lui tournant le dos, les yeux fixés sur le mur. Et cette odeur suave et presque écoeurante qui emplit ses narines… On dirait qu'elle est partout, qu'elle se prononce lorsqu'il ouvre la bouche, s'attache sur ses mots qu'il chuchote d'une voix douce aux intonations en sinusoïde. Ne pas l'écouter.

On entend du bruit dans le couloir. Beyond se tait instantanément et elle devine au bruissement feutré du tissu qu'il s'est écarté des barreaux. Un claquement sec. Elle tourne la tête vers lui. Un panneau de la porte de la cellule a coulissé pour pratiquer une petite ouverture. On y glisse sans ménagement un plateau où trônent un peu de pain beurré, qu'elle devine pas très frais, et un pot de confiture de fraise. Étonnant, un tel luxe. Mais c'est certainement de là que vient l'odeur. Avant que le panneau ne se referme, elle aperçoit dans le fond un éclair de cheveux bleus. On dirait qu'il y a une part de vérité dans les déblatérassions de son voisin.

Presque immédiatement après, sa propre porte s'ouvre et son geôlier entre. La respiration de Sayu se fait erratique alors que son regard remonte de plus en plus haut le long de l'immense silhouette qui la surplombe sans réussir à atteindre la tête. Enfin, elle trouve à une altitude alarmante le visage barré de mèches bleues. Diable, mais qu'elle taille fait-il au juste ? Deux mètres ? Plus ? Un coup d'œil à ses jambes lui offre un autre constat navrant. Elles sont immenses. Impossible ne serait-ce que d'espérer pouvoir le battre au sprint. Quant à l'assommer, il lui faudrait trouver d'abord un escabeau. Elle grimace. Cela complique pas mal les choses.

Mais tout n'est peut être pas perdu. Il a l'air jeune. Il est certainement moins expérimenté, peut-être manipulable. Il lui faudra toute fois vérifier la chose avant de tenter quoi que soit. Elle sait très bien qu'elle n'aura qu'une seule chance d'évasion, et la voir s'envoler parce qu'elle a sous-estimé son adversaire serait décidément trop stupide.

Il s'avance pour lui donner son propre plateau en regardant résolument ses pieds. Voilà qui est vraiment intéressant. On dirait qu'il se refuse de la regarder. D'ailleurs, d'après ce que Beyond lui a d… Chut !

De plus près, le pain n'a plus l'air « pas très frais ». On devine rien qu'à l'œil qu'il est rassis.
Sayu jette de biais un regard mauvais à Beyond. Pourquoi n'a-t-elle pas de confiture, elle ? Lui la regarde, ses pupilles brillantes d'excitation, et lui indique d'un mouvement de menton impatient le géant qui se tient devant elle.

Alexander évite toujours soigneusement de croiser ses yeux. On dirait que ses mains tremblent. Le voilà qui bat déjà en retraite vers la porte comme si la déesse de la justice et sa balance se trouvaient devant lui prêtes à le juger. Ou peut être n'est-ce qu'une idée, une idée parasite, et qu'en vérité le poste de baby-sitter l'insupporte déjà.
Mais il lui jette un regard fuyant si coupable. Cela semble si facile.
Et soudain elle ne peut pas s'en empêcher.

« Attendez ! »

Il s'arrête.
Bien. Maintenant Sayu, soit l'autre malin s'est grandiosement moqué de toi et tu vas te prendre un sacré coup sur le coin de la tête, soit c'est le moment de saisir ta chance.

« Je… » admirable, elle n'a même pas besoin de forcer sa voix pour la faire trembler, et seigneur, qu'est-ce qu'il est grand, « Est-ce que vous avez des nouvelles de mon frère

Il se tend comme un arc et Sayu peut voir tous ses muscles saillir alors qu'il crispe les poings. Elle se tasse et rentre la tête dans les épaules en le voyant revenir vers elle. Vu la taille de cette armoire, une gifle va probablement lui briser le cou. Elle ferme les yeux, serre les dents en une vaine tentative de prévenir le coup. Elle l'entend siffler de rage.

« P'tain ! Mais tu crois quoi ? Que je bats les jeunes filles sans défense ? »

Il a l'air presque en colère à présent. Il a un mouvement haineux et quelque chose de fin lui percute la tête avant de retomber sur ses genoux.

« Tiens. Prends ça, ça va te faire du bien. »

Sayu contemple la plaquette de chocolat avec des yeux exorbités. Alexander la dévisage avec un air soucieux puis s'accroupit pour se mettre à sa hauteur. Elle ne peut que le regarder faire avec une hébétude grandissante.

« Ça va ? Tu veux une couverture de plus ? Tu as eu froid la nuit dernière ?

- Non, arrive-t-elle à balbutier »

Il jette un regard haineux sur le côté et pointe Beyond qui leur tourne désormais le dos du doigt.

« Ce salaud t'ennuie ? »

Elle secoue la tête de droite à gauche, à deux doigts de laisser sa bouche béer d'étonnement. Il se relève et passe une main nerveuse dans ses cheveux indigo, se mord la lèvre inférieure.

« T'inquiète pas. Tout va bien se passer. »

Il commence à s'éloigner, non sans jeter un coup d'œil menaçant à l'autre prisonnier et la porte claque. Beyond pose sur elle ses iris écarlates reluisantes de satisfaction, ses lèvres détruites étirées d'un sourire entendu. Elle se sent légèrement mal. Elle a fait ce qu'il a dit, ce que ce fou dangereux lui a dit. Mais elle a une tablette de chocolat entre les mains. Il l'a aidée.

Elle déchire le fin papier entre ses doigts, écarte la feuille d'alu qui crisse à ses oreilles. Et d'un. Elle casse un carré et l'enfourne dans la cavité béante de sa bouche.

Ce n'était pas très difficile. Même d'une ridicule simplicité. Pour celui-là, la veine est trouvée, ne reste plus qu'à creuser. Et qui sait quel diamant trouvera-t-elle ? Après tout, Alexander a les clés, il s'occupe apparemment seul d'eux. Il est grand et imposant, mais en jouant correctement… Et puis elle ne va pas rejeter une telle occasion juste parce que c'est un psychopathe qui la lui a donnée.
Maintenant il lui faut faire taire cette voix persiflante de culpabilité qui résonne dans sa tête et qui lui crie, avec une rage indignée : Comment oses-tu ? Comment peux-tu ? Lui qui a pitié de toi, à ainsi exploiter sans vergogne l'affection qu'il porte à sa sœur ? Ah, ça, on voit bien que la chose t'a été soufflée par l'horrible malade qui te sert de voi… Ca suffit.

Elle relève les yeux, mais ne le voit pas. Il a du se traîner dans un coin. Mais elle sait qu'il est là, non loin, qu'elle n'est pas seule. Et étrangement, cette idée la rassure.

Je ne suis pas seule.

Le chocolat fond délicieusement sur sa langue. Elle joue de celle-ci pour passer le carré sur son palais, le pousser contre ses lèvres pour amplifier la saveur. Mais ses yeux reviennent sans cesse aux barreaux qui la séparent de la pièce d'à-côté. Il l'a aidé, et il n'a jamais été agressif. Beyond vient de lui offrir sur un plateau un sacré avantage. Il en sait peut être plus. Il suffirait de lui parler pour savoir. Juste une fois.

Et puis quel mal y a-t-il ?

Il a passé plusieurs années dans un asile. Ils ont peut-être réussi à l'aider, de toute façon ils sont séparés par des barreaux. Et, au fond, il s'agit juste de parler ! Enfin, que pourrait-il bien arriver de si terrible avec de simples mots ?

Quel mal y a-t-il ?

Il faut qu'elle trouve le moyen de sortir d'ici. Absolument. Car que fera-t-elle si son frère ne…

Aucun n'est-ce pas ?