Dona Fax se retourna pour surprendre son collègue en train d'éplucher les petites annonces placardées sur le mur gris.
-- Bon sang, j'ai trouvé ! s'exclama Dull.
-- Quoi ? Votre petite soeur que vous pensiez enlevée par les extraterrestres ?
-- Mais non, le tatouage...
-- Si je saisis bien le sujet des affiches que vous contemplez, c'était sur la fesse gauche d'une entraîneuse.
Dull ne prit même pas la peine de relever l'allusion ironique.
--Il y a cinq ans, j'ai travaillé avec le DEA sur une affaire de prostitution liée à la drogue. Les patrons du réseau se servaient des filles comme revendeuses et blanchissaient l'argent en jouant en bourse des sommes astronomiques.
-- Et le rapport avec notre affaire ?
-- Le bras droit du boss était un chinois de Hongkong qui avait ramené pas mal de traditions dans ses bagages. Il s'occupait de « réceptionner » les filles. Comme elles représentaient une marchandise précieuse qu'il ne pouvait laisser s'échapper dans la nature, il les faisait tatouer.
-- Je vois ; comme les prostituées asiatiques. Mais, laissez-moi deviner...Ca ne ressemblait pas au tatouage de Ripper, tout de même !
Mescuryl lui lança un regard amusé.
-- Et en plus vous avez des dons de voyance !
-- Oui, je suis en communication permanente avec l'esprit du Capitaine Achab.
-- La fille à laquelle je pense nous avait aidés dans un gros coup. Elle s'est fait descendre la veille du procès.
-- Sous votre garde ? Rappelez-moi de ne jamais vous confier ma sécurité...
Mais ça nous mène à quoi tous vos souvenirs? une ancienne association de maquereaux qui ont filé sans demander leur reste, génial comme piste ! On ferait mieux d'aller voir notre pécheur.
-- Si je ne me trompe pas, cette fille avait travaillé dans un bar assez glauque, le From Dusk Till Dawn. Libre à vous de perdre du temps à courir après les retraités, mais ça, c'est une piste.
La nuit venait de tomber lorsque Dona et Dull arrivèrent devant le bar. La façade, noire de pollution, était éclairée par intermittence de néons roses et verts. Au-dessus de la porte cochère de cet édifice hors d'âge trônait une gargouille directement venue de l'imagination des sculpteurs médiévaux de Notre-Dame de Paris. Dull se souvenait d'en avoir esquissé quelques-unes sur un carnet de croquis, lors de ses études en Europe. Ca lui rappelait également un décor de Batman
Dona Fax n'était pas moins impressionnée : quel étrange décor pour un bar ! Une fois déjà, elle avait pénétré dans un café sorti de l'imagination d'un écrivain raté. C'était La Fille De Dracula, à Los Angeles. L'idée que les clients du Dusk puissent ressembler à ce qu'elle y avait vu - des paumés au teint pâle se baladant avec de faux crocs de vampire - la fit sourire.
La musique assourdie qui s'échappait du bâtiment semblait rythmée par le grésillement électrique des lumières.
-- Si vous croyez que les habitués de ce genre d'établissement vont nous sortir autre chose que des délires paranoïaques, vous vous mettez le doigt dans l'oeil jusqu'au...
-- Je sais. C'est pour ça que vous allez gentiment m'attendre ici. Voilà les clefs de la voiture, lui dit-il en lui lançant le trousseau. Il y a une soirée spéciale sur le championnat de football à la radio. Je sens que ça va vous plaire !
Le trousseau à la main, enthousiasmée par cette perspective, Dona Fax laissa Dull se diriger seul vers l'entrée.
La salle dans laquelle l'agent fédéral pénétra se noyait dans une fumée dense et opaque. La faible lumière ambiante permettait à peine de distinguer des visages d'une blancheur exceptionnelle. Dull reconnu « Heroin », de Lou Reed ; La musique du Velvet Underground était assez dans le ton du lieu.
Se dirigeant vers le bar, il repéra une blonde qui ne semblait pas là pour passer le temps. Elle lui adressa un sourire suggestif lorsqu'il s'assit sur le tabouret à côté d'elle :
-- T'as pas la touche d'un habitué. T'as de la chance, j'ai mon diplôme de guide touristique.
-- Désolé, mais je cherche quelqu'un que je n'ai pas vu depuis longtemps.
-- Je peux p't'être t'aider, si t'es gentil.
Dull comprit le message et lui offrit un verre.
-- C'était une belle blonde, un peu dans ton genre, qui portait ce tatouage. On m'a dit que je pouvais la trouver ici.
-- T'as rien d'autre ? Un peu juste comme description...
Mescuryl observait la salle, remarquant que les clients étaient tous regroupés dans les coins sombres. On apercevait de temps à autre l'éclat de l'ivoire de leurs dents étonnamment longues. Tout au fond de la salle, un type habillé en cuir noir se pencha sur la gorge d'une brune pulpeuse, et embrassa goulûment son cou délicat.
Il reporta son intention sur sa potentielle source de renseignements, et glissa le cliché vers elle.
La fille prit la photo et haussa les épaules, heureuse, malgré tout, d'intéresser quelqu'un.
-- Il faudrait remettre tes infos à jour. On n'a pas vu Célia depuis près de deux mois.
-- Comment ça ? elle a arrêté ?
-- Elle a disparu, quoi. Envolée...Elle rêvait tellement de rencontrer le type idéal, que si elle est tombée dessus, elle est partie sans laisser d'adresse. Trop peur que le patron cherche à la retrouver !
-- Elle ne s'entendait plus avec le boss ?
-- Non, ça allait plutôt bien. Mais de perdre une fille, ça le met dans des colères pas possibles.
-- C'était déjà arrivé ?
-- C'est pas courant, vu que le patron est plutôt réglo. Mais l'année dernière, c'est Gin qui s'est fait la malle.
-- Elle est partie où ?
-- Pas elle : il. C'était un travelo. En fait c'était Gino, mais il se faisait appeler Gin quand il bossait ici.
Il comptait s'en aller en Amérique du Sud, à Rio ou un trip du même genre.
La fille, le regard perdu dans la mer ambrée de son whisky, soupira tristement.
-- Il avait promis d'écrire.
Elle finit son verre d'un trait et fit comprendre à Mescuryl qu'il pouvait bien lui en offrir un autre.
Dans l'esprit de Dull, les connexions se faisaient à une vitesse incroyable. Sans ce tatouage, il n'aurait rien su. Tout ça grâce à la technologie, et à l'ordinateur. L'agent fédéral s'en voulait presque d'avoir malmené Ripper pendant la réunion de la veille. Mais il devait également admettre qu'un autre paramètre jouait en sa faveur : la chance.
A ce moment, un homme en noir se planta devant Dull. Il était taillé comme un videur de boîte.
-- Je suis le videur de la boîte.
Quelque chose dans son attitude paraissait anormal ; peut-être l'absence d'émotion sur son visage, ou le fait qu'il soit apparu sans qu'on l'ait vu venir...
-- Le patron veut vous parler.
-- Je suis occupé, ça se voit, non ?
Ecartant un pan de sa veste pour montrer à Dull Mescuryl qu'il avait des arguments auxquels on ne pouvait résister, l'homme renouvela son invitation.
Dull eut un temps d'hésitation, puis se décida à le suivre jusqu'à un petit bureau miteux où un italien de la seconde génération trônait dans un fauteuil en skaï. L'agent remarqua immédiatement la cravate rose merveilleusement assortie au costume beige à rayures marron. Les dents cariées du petit homme bien en chair étaient jaunes et tâchées de tabac. Ses mains luisaient de brillantine.
-- Agent Mescuryl ! Quel honneur de vous recevoir dans mon établissement. Il est à votre goût ?
-- Certains de vos consommateurs paraissent trouver vitale la fréquentation de sa clientèle. Je me réserve de ne pas avoir les mêmes besoins. L'avantage, c'est que vous devez avoir moins de verres à laver. Vous mangez beaucoup d'ail, non ?
-- Il n'y a pas de petites économies. Mais ne gâchons pas nos retrouvailles...
-- C'est vrai que j'apprécie de vous revoir. J'ai toujours adoré fréquenter les tarentules...
A l'extérieur du Dusk, Dona patientait dans la voiture, essayant tant bien que mal de finir un vieux bouquin. La radio diffusait la mélodie angoissante de la Red Right Hand de Nick Cave. Sans bien savoir pourquoi, elle était fascinée par cette musique qui sonnait comme le vague souvenir d'un cauchemar ; une longue route montant vers les étoiles...
L'agent Fax arrivait à l'avant dernier chapitre de son livre lorsque, levant les yeux, elle remarqua un groupe d'individus qui l'observaient depuis l'autre côté de la rue.
Après ce qui lui semblât une longue délibération, la bande se rapprocha lentement du véhicule.
Bientôt, ils l'entourèrent, et Dona n'eut que le temps de refermer sa vitre au nez de l'un des plus laids.
Dans l'arrière-salle du pub, l'ambiance n'était, au fond, pas franchement différente. Dull s'interrogeait sur les intentions, sûrement peu amicales, de ce petit truand qui lui devait une condamnation à dix ans fermes dans l'un de ces merveilleux établissements pénitentiaires d'état. Logé, chauffé, nourri et blanchi...Vraiment, il n'avait pas la reconnaissance aisée.
Sur un signe de l'Italien, le géant baraqué sortit de la pièce en fermant la porte derrière lui.
Enfin on se retrouvait entre vieux amis !
Lorsque Dull Mescuryl sortit enfin du From Dusk Till Dawn, la première chose qu'il vit fut un attroupement de truands à la petite semaine, à l'emplacement où il pensait avoir laissé Dona et la voiture.
Il se rendit compte avec effarement que derrière le mur vivant des junkies était toujours stationné le véhicule.
Comprenant le danger que courait sa coéquipière, Dull Mescuryl dégaina son arme sans l'ombre d'une hésitation. Ce n'était pas le moment de réfléchir ou de négocier.
Brandissant sa plaque d'identification, il cria :
-- Agent spécial du FBI ! Tout le monde met les mains en l'air. On reste calme et on s'écarte doucement de ce véhicule.
Les blousons de cuirs refluèrent lentement, à mesure que Mescuryl s'approchait, angoissé du sort réservé à Dona.
Dona, justement, qui était assise sur le capot de la Chrysler, son livre à la main :
-- Désolée, mais tu arrives trop tard : je refuse de recommencer au début.
Elle descendit de son siège improvisé, et tendit l'ouvrage à la seule fille du groupe, qui n'avait d'ailleurs de féminin que le maquillage.
-- Vous finirez seuls...
A l'imitation de Dull, Dona monta en voiture; ils n'échangèrent aucune parole avant que le Dusk n'ait disparu dans les lumières orangées de l'horizon.
Enfin, Dona Fax sembla se détendre :
-- C'est le principe de la Cavalerie en somme.
-- Quoi ?
-- La ponctualité : toujours arriver au dernier moment. Il ne me restait plus qu'une page.
Dull, sachant que des excuses ne changeraient rien, préféra changer de sujet :
--C'était au moins aussi passionnant de mon côté. J'ai laissé un petit souvenir au patron. Disons qu'il aura du mal à donner des ordres pendant quelques semaines.
Dona Fax sentait l'angoisse se dissoudre dans la chaleur et le confort de la voiture.
--En tout cas, je ne risque pas de conseiller ce bouge à mes amis.
-- C'est pourtant charmant : une vieille chapelle gothique érigée sur un ancien cimetière d'indiens Anasazi.
Il y eut un long silence pendant que Dona inspirait profondément. Elle devait bien admettre qu'elle était soulagée de son intervention. Finalement, ils allaient peut-être arriver à s'entendre.
Plus calme, elle lui demanda timidement :
-- Tu me déposes ?
