Le village était perché sur les hauteurs d'une colline, qui donnait une vue panoramique exceptionnelle sur la nature et ce dont elle pouvait offrir. L'air était donc complètement différent de sa ville aux États-Unis, il eut d'ailleurs le tournis pendant un petit temps. Oui, ce cadre méritait une belle effluve de touristes, mais lorsque l'on s'attardait à regarder le contenu du village, ça ne collait plus du tout. Des femmes accroupies par terre juraient en pleurant à chaudes larmes. D'autres essayaient d'implorer leurs voisins pour qu'ils leur donne un peu d'argent. Les maisons n'étaient pas entretenues, des fissures se formaient à peu près sur toutes les habitations du village. Les gens n'avaient pas l'air heureux, malgré leur cadre de vie plutôt paradisiaque. Certains même se criaient dessus pour une quelconque raison.
- Je suis tombé ou la? Le village le plus reculé au monde? Je crois que je vais vite partir d'ici...
Il décida tout de même d'aller voir ce fameux groupe de gens qui discutaient tranquillement mais un homme le percuta violemment alors qu'il venait de sortir en trombe d'une habitation.
- Ah, excusez-moi!
- C'est rien, mais...
- Je ne vous ai jamais aperçu avant, qui êtes-vous? On se connaît tous ici, on est comme des frères et sœurs...Vous venez de quel village, du Nord peut être? Ahaha impossible...
- Je suis... Un touriste.
- Quoi?
Ajay ne comprenait rien. Il ne comprenait pas cette réaction. Ou plutôt les réactions des gens en général. En fait, il redoutait une chose terrible... Les yeux verts olive de cet homme le dévisageais, il eut du mal à accepter ce qu'il venait d'entendre, apparemment.
- Ok. Ça c'est pas anodin, vous le savez? Si j'étais vous, je repartirais tout de suite, il est encore temps. Vous n'avez pas à vous infiltrer dans un pays comme celui-ci, c'est trop dangereux.
Alors il avait vu juste. Le Kyrat était en guerre. Il se sentait à ce moment la si bête et inutile. Qu'allait-il faire du coup? Rentrer chez lui et affronter de nouveau l'ennui qu'il redoute tant, avec ses erreurs monumentales qui hantent ses pensées? Ou accepter la situation dangereuse de son pays natal et vivre avec? Le choix devait être vite fait...
- C'est... J'ai des origines Kyrati, ma mère et mon père vivaient ici avant que je naisse.
Le sourcil de l'homme s'éleva.
- Et vous avez décidé de revenir au Kyrat sans rien savoir de ce qu'il se passe ici... Sans être mis au courant qu'un démon a pris possession de notre cher pays?
Il esquissa un rictus tout en frottant lentement sa barbe naissante. Ajay ne savait pas quoi répondre à ça, il devinait qu'il était en train de le prendre pour un sombre inconscient. Ou alors il ne le croyait tout simplement pas.
- Vos parents avaient réussi à s'enfuir du pays, eh bien, c'est plutôt balaise... Mais, en y repensant...
Son regard s'éclaircit d'un coup, comme si il venait de résoudre une enquête policière. Un sourire d'espoir illumina son visage mais aucun son ne sortit de sa bouche, comme si il voulait garder cet espoir en lui le plus longtemps possible.
- Ajay Ghale! Mohan était votre père? À ce qu'on m'a raconté, votre mère Ishwari s'est échappée du Kyrat avec son jeune fils... Est-ce vous?
- C'est ça...
Les mains de l'homme se hâtèrent d'agripper ses avant-bras, qu'il serra peut être un peu trop fort vu la grimace qu'Ajay afficha.
- Vraiment? Alors vous n'êtes pas qu'un simple touriste! Vous êtes ici pour combattre avec nous, comme ce que votre père avait pu faire auparavant ! Vous avez ça en vous, j'en suis sûr!
Son intonation de voix avait radicalement changée. L'indifférence qu'il dégageait envers Ajay il y a encore peu s'était transformée en véritable compassion. Ce qui le dégoûta pas mal en vrai. Il croyait en sa personne uniquement parce-que son père était un guerrier légendaire.
- Je...
Une femme sortit à son tour à toute vitesse de la maison et vint se placer à la hauteur de l'homme qui voulait faire d'Ajay un véritable combattant.
- Quand on s'engueule Sabal, tu pourrais au moins avoir l'audace de rester et assumer tes dires! Tu crois qu'on va avancer dans nos plans si on réagit comme des gamins?
Son regard rempli de détermination restait accroché sur Sabal, et ce dernier n'eut pas le temps de répliquer qu'elle était déjà repartie s'enfermer dans la maison ou avait eu lieu peu avant leur engueulade.
- C'est rien... Ça arrive souvent en ce moment. On a des idéaux trop différents sur l'avenir du Kyrat, et j'ai peur de ce qu'il pourrait arriver à cause de ça... On a essayé depuis bien trop longtemps de trouver un terrain d'entente... Mais que veux-tu, on ne change pas une personne.
Ajay se mit à reculer doucement avec un sourire forcé sur ses lèvres.
- Écoutez... Je comprends votre situation, mais je ne sais pas en quoi je pourrais vous être utile... Je devrais repartir, ça serait plus sûr. Pour vous comme pour moi.
Il ressentait que Sabal n'appréciait pas du tout ses dires. Après tout, il ne devait pas se sentir obligé de faire la guerre alors qu'il ne savait même pas pourquoi il la faisait, c'était insensé!
- Très bien. Ne compte pas sur moi pour t'escorter jusqu'à la frontière, qui doit être maintenant blindée d'hommes armés, prêt à te descendre Ghale.
Sabal se rapprocha du jeune homme sidéré par ce qu'il venait d'entendre. Il posa une main sur son épaule avant d'entamer une marche avec lui.
- Tu ne peux plus reculer Ajay! Je suis sûr que ta visite est un signe de notre Dieu Banashur. Ton père a fait honneur au Kyrat, il a créé le Sentier d'Or, un regroupement de résistants prêt à tuer Pagan Min, le Roi de ce pays qui fait office d'ennemi sur tout le peuple Kyrati.
Ses pas s'arrêtèrent, pour regarder Ajay d'un air grave.
- Tu as passé la frontière, donc ton nom est entre les lèvres des mercenaires de Pagan. Il ne te reste que peu de temps pour te cacher, il va envoyer ses hommes pour te retrouver, j'en suis sûr.
- Mais qu'est-ce qu'il me veut, ce Pagan? Je suis peut être le fils d'un chef résistant mais je n'ai rien à voir dans cette histoire!
Sabal soupira longuement puis le força à monter à l'intérieur d'un 4x4, ce qui énerva un peu plus Ajay. De quel droit cet homme avait le contrôle entier de ses actes et décisions? Il le menait droit vers une galère cauchemardesque. Non, il ne le sentait pas, ce Sabal.
La voiture démarra en trombe pour s'éclipser au cœur de la forêt montagneuse.
- Voilà, ici tu seras en sécurité.
Le lieu de sécurité était une vieille bâtisse construite au beau milieu de la nature, plus difficile à trouver donc.
- Vous êtes sérieux? Je vais devoir rester ici pour combien de temps? Parce que je me vois pas cloîtré là-dedans.
Sabal ne répondit pas tout de suite à la question, il semblait plus préoccupé par l'environnement qui les entourait.
- Je suis désolé... Dès que la situation se sera calmée, tu rejoindras le Sentier d'Or. Je crois en toi Ajay, prends ça comme un compliment. Ton père serait fier d'apprendre que son fils se bats pour une cause dont il s'était acharné jusqu'au périple de sa vie.
Ce dernier ne réagit même pas, seul son agacement s'agrandissait à mesure ou Sabal parlait.
Tandis qu'Ajay s'infiltrait dans la maison, celui-ci fit volte-face et se retrouva en face de Sabal. Il avait une folle envie de lui dire ses quatre vérités.
- Et si je n'ai pas envie de rejoindre le Sentier d'or?
Il engagea un pas qui obligea Sabal de reculer, surpris. Cet homme était juste en train de lui faire monter à la tête des choses sordides, et malheureusement pour Sabal, il n'était pas facile à convaincre.
- Vous allez me tuer? Qu'est-ce que vous allez faire de moi?
L'autre se mit à rire.
- Non voyons. Je ne suis pas dans le même rang que Pagan Min. Cela peut te paraître abrupt, mais quand tu le connaîtras mieux tu feras vite ton choix.
Sur ces mots, Sabal l'enferma dans la bâtisse sans qu'il ait eu quelque chose à redire. Il se retrouva alors seul, coincé à l'intérieur d'une baraque miteuse abandonnée ou les meubles et objets étaient recouverts d'une couche de poussière déjà bien visible.
- Il se fout de moi, c'est ça!
Ajay fulminait de rage, les bras chargés d'un sac de provisions sagement donné par Sabal. Il se laissait manipuler par un type qu'il ne connaissait à peine, et il faudrait en plus qu'il lui fasse confiance! Impuissant face à la situation, il regardait la voiture s'éloigner en laissant des nuages de poussières derrière elle.
Il grognait intérieurement, zieutant son nouvel abri de fond en comble. En y faisant plus attention, on pouvait remarquer que les habitants qui vivaient ici il y'a fort longtemps fabriquaient des couteaux en tout genre. Quelques-unes de leurs créations étaient encore posées à même le sol, à rouiller face au temps qui s'écoulait. Ajay n'hésita pas à prendre un de ces couteaux, celle qu'il prit avait toujours sa longue et fine lame bien aiguisée. Il frappa alors sauvagement une vitre de fenêtre à l'aide du manche de sa dague. Quelques éclats de verre volèrent un peu partout, griffant son visage malgré que celui-ci le protégeait avec son autre main.
Une fois la vitre complètement brisée, il réussit à se faufiler à l'extérieur du taudis. Des injures s'échappaient de sa bouche lorsqu'il essuya ses lèvres du sang qui s'écoulait furtivement.
Satisfait de son échappatoire, il riait intérieurement de la tête que ferait son ravisseur quand il se rendra compte que son élu s'était enfui. Enfin, il pouvait faire ce qu'il voulait. Plus de Sabal qui tente de faire de la propagande sur son armée. Il était libre. Mais qu'allait-il faire maintenant? Rebrousser chemin pour quitter son pays natal, alors qu'il s'y était déjà mystérieusement attaché? Quoique trouver la mort lors d'une simple balade de découverte serait plus qu'idiot.
Une rivière croisée sur son chemin interrompit ses réflexions et décida de goûter l'eau qu'elle pouvait écouler.
Sachant qu'il ne savait pas ce qui le réservait par la suite, il but à grande gorgée, oubliant presque que la nature autour de lui continuait de s'agiter. Celle-ci pouvait s'avérer parfois dangereuse. Un ours se rapprochait furtivement, de l'autre côté de la rive. L'animal avait flairé qu'un corps sans vie reposait au fond de la rivière. Ajay releva la tête lorsqu'un grognement sourd surgit. Il se trouvait en face de lui et tentait maladroitement de traverser la rivière, malgré le courant bien trop vif. Ajay en profita pour s'éclipser, le cœur encore sous le choc. Une fois éloigné du danger, il se retourna pour découvrir une scène macabre. Le corps encore bien préservé d'une jeune fille sans vie venait de se retrouver dans la gueule de l'ours, satisfait de sa trouvaille pour son futur diner. A en juger ses vêtements, elle n'était qu'une simple paysanne qui avait dû mener une vie bien rude. Cette vision lui provoqua un haut-le-cœur qui le fit courir jusqu'à atterrir devant un hameau. Ses jambes tremblaient encore et il ne savait pas si c'était dû à l'effort ardu qu'il venait de fournir ou bien le fait d'avoir vu une personne se faire happer par des crocs affamés d'un ours.
- Euh, y'a quelqu'un?
A part les gazouillis d'oiseaux, seul ses pas émettaient un bruit de feuillages craquant sous ses pieds.
- On dirait bien que non...
Il tendit un regard vers le ciel, des nuances orangées commençaient à teindre d'un joli dégradé la voute céleste. La lumière du jour allait disparaitre dans moins d'une heure pour laisser place à une nuit de ténèbres. Ce village se traduisait alors pour lui comme un oasis en plein désert. Ne voyant qu'aucune vie humaine rodait dans le coin, il s'installa dans une des maisons. Elle abritait une cheminée qu'Ajay ne tarda pas à allumer. Rester ici pour la nuit était plus sage, il repartirait et quitterait le Kyrat dès que l'aube aura pointé son nez.
Une lettre abandonnée sur une table l'interpella, les mots transcrits sur la feuille à moité arrachée se faisaient presque illisibles. La main de l'auteur devait trembler lorsqu'il l'eut écrit.
"C'en est trop. C'est la troisième fois que nous déménageons à cause de ces coups de feu incessants. Nous nous dirigeons au Sud, bientôt nous serons à la hauteur de la région de Banapur. J'espère que là-bas la vie sera plus prospère. A celui ou celle qui lira cette lettre, ne restez pas ici, ce n'est qu'une triste région dominée par l'armée Royale. Pour ma part je ne crois pas en l'avenir du Kyrat quand je pense au Sentier d'Or. Peut-être que votre point de vue est plus positif envers eux. Même si je prie les Dieux du Kyrat, je ne vois qu'une ombre qui s'étale lentement sur ce pays. Je souhaite de tout cœur qu'une lumière vienne éclairer nos espoirs perdus, mais vous me direz, la réalité de ce Monde ne donne pas d'offrandes aussi facilement. Restez à l'affut, observez bien, mais ne faites pas confiance au Sentier d'Or. Que Banashur vous protège."
Le dernier mot bâclé semblaient être écrit sous une pression maximale, peut être que l'armée Royale et le Sentier d'Or étaient entrés en scène à ce moment-là.
Cette lettre offrait les preuves qu'il avait besoin de savoir. Ses pensées s'égaraient vers l'espoir que cette personne soit toujours vivante, quand soudain on toqua à la porte.
Le regard d'Ajay s'accrocha à celle-ci, hésitant, avec une peur de se retrouver en face de sa propre mort.
