Ce fut à partir du troisième patient de la journée que je commençai à m'inquiéter. Depuis que j'avais ouvert le dispensaire en début de matinée, j'avais déjà recousu trois plaies, pansé une ou deux blessures, plâtré deux bras et distribué la moitié de mes réserves d'onguent et de kax.

C'était beaucoup trop. Je n'avais pas vu un tel afflux depuis au moins deux mois, depuis, en fait, l'arrivée de Malo et d'Aegrid au repaire. En y réfléchissant, j'avais bien eu, les jours précédents, quelques patients en plus des habituelles maladies et infections. Ils avaient surtout été victimes de tirs de flèches et je ne m'étais pas inquiétée outre mesure, l'onguent dont j'avais trouvé la recette dans le traité des potions d'Arcandor faisant des miracles. Mais à présent, je réalisai que tous ces blessés constituaient un motif pour le moins inquiétant, révélateur d'une situation qui était en train de tourner.

L'air de rien, j'interrogeai la femme dont j'étais en train de panser la plaie à l'abdomen.

« Il y a eu du grabuge, on dirait.

-Tu peux le dire. Ces enfoirés de spaniviens nous ont tendu une embuscade.

Et de rage, elle cracha par terre.

-Si vous pouviez éviter de répandre vos fluides corporels dans mon dispensaire, ce n'est pas très hygiénique, fis-je remarquer un peu agacée. »

Mais mes pensées étaient déjà ailleurs. Ainsi donc, la marine spanivienne avait repris sa lutte contre les pirates.

L'enlèvement de Malo, les premiers temps, avait pourtant bien produit l'effet escompté. Dument informé du sort qui attendait son fils s'il se risquait à poursuivre ses opérations, Kandrar Castrill avait soudainement trouvé d'autres priorités pour occuper ses hommes et étrangement, les attaques de la marine spanivienne contre les pirates avaient perdu de leur efficacité, laissant le champ libre à Black James qui en avait profité pour opérer quelques pillages hautement profitables.

Que fallait-il déduire du brusque réveil des spaniviens ? La question, au final, m'importait peu, et je m'inquiétais surtout de la réaction de Black James.

Qu'allait-il advenir de Malo ?

Ce fut avec une mauvais pressentiment que je finis ma journée de travail, et je pressai le geôlier venu me chercher de retourner à la prison.

Je fus accueillie par les sanglots terrifiés d'un petit garçon replié sur lui-même au fond de sa cellule.
« Pleure pas, bonhomme, montre-leur que tu es plus fort qu'eux, l'exhorta Aegrid avec force.

Mais le petit garçon sanglotait sans pouvoir s'arrêter.

-Malo, qu'est-ce qu'il se passe ? m'affolai-je en me collant aux barreaux de ma cellule pour mieux voir l'enfant.

Celui-ci se précipita dans mes bras en reniflant.

-Là, ça va aller, murmurai-je en essayant de l'entourer de mes bras malgré les barreaux qui nous séparaient. Qu'est-ce qu'il se passe, mon grand ?

-Ils… ils veulent..me.. me … me couper la main, balbutia le petit garçon.

Je le serrai plus fort dans mes bras.

-Mais non, Malo, ils le feront pas, prom

is-je pour le rassurer.

-Bien sûr que non, nous ne le ferons pas, confirma Black James en pénétrant dans la prison. Il suffit que son père renonce à ces détestables attaques qu'il mène en ce moment même contre mon équipage.

-Capitaine James, vous n'y songez pas sérieusement ? demandai-je.

-Bien sûr que si. D'ailleurs ce n'est qu'un simple avertissement, et si ce cher Kandar refuse de céder, alors je me fais fort de lui signifier mon mécontement de façon plus… radicale.

Puis estimant que le débat était clos, il ordonna au geôlier :

-Bahru, amenez moi ce garçon, nous avons un message vidéo à envoyer à un certain commandant de la marine spanivienne.

J'eus beau protester et Aegrid vomir des flots d'insultes dans toutes les langues connues d'Autremonde, le pirate vint m'arracher Malo, et le trainant à sa suite, suivit Black James hors de la prison.

Je dus attendre que le nain cesse de brailler pour lui poser la question qui me tracassait :

-Dites-moi que Kandar Castrill ne les laissera pas faire du mal à son fils.

-Kandar fera ce que son devoir lui impose, qu'importe le prix à payer, me répondit le nain d'une voix dure. C'est un homme d'honneur.

-Au diable l'honneur ! On parle de la vie d'un enfant.

Mais le nain ne m'écoutait plus. Bandant ses muscles, il tirait de toutes ses forces sur les fers qui le retenaient prisonnier. Il y mettait tant de rage et de volonté que l'espace d'un instant, je crus qu'il allait parvenir à se libérer, et changer le cours des choses.

Espoir vain. A bout de souffle, cramoisi sous l'effort, il murmura pour lui-même, presque surpris :

-Je n'y arrive pas…

Puis à moi, d'un ton ferme :

-Vous devez agir, vous êtes la dernière à pouvoir le faire.

-Moi ? Mais vous êtes fou.

-Vous êtes avec les pirates ou avec nous ? m'accusa le nain. Si vous êtes avec nous, alors vous devez nous libérer.

-Et qu'est-ce que vous voulez que je fasse au juste ? m'exclamai-je, furieuse. Que je saute sur ces pirates quand ils voudront m'emmener au dispensaire ? Que j'arrête de soigner leurs maux de ventre et je mette fin à ma culture d'algues ? Voilà qui devrait les faire revenir sur leur décision, c'est sûr »

Je ne dormis pas cette nuit-là.

Après mon altercation avec le nain, je m'étais renfoncée dans un coin de ma cellule, fâchée et tourmentée par les paroles d'Aegrid. On avait ramené Malo peu de temps après, terrifié. Epuisé par le chagrin et la peur, il s'était jeté sur son matelas et s'était endormi en sanglotant, sans vouloir me dire ce qu'il s'était passé.

Je m'agitais sur ma couchette, me tournant et me retournant sans pouvoir trouver le sommeil. Les accusations du guerrier se répandaient en moi tel un poison, et m'emplissait d'un sentiment pesant de culpabilité.

Qu'auraient fait les Dal Salan à ma place ?

Caliban aurait volé un trousseau de clé et se serait évadé. Elle n'était pas encore construite, la prison qui arrêterait mon intenable petit frère.

Mon père aurait trouvé un mécanisme antique qui ouvrait un passage secret vers la mer, lui pour qui les civilisations antiques n'avaient plus de secrets.

Benjy et Soren, mes deux grands frères, auraient réglé la question en quelques coups de poignards bien placés.

Xici, ma sœur aînée, se serait débarrassée des pirates comme de tous les problèmes qu'elle rencontrait, avec une force de volonté et une énergie implacables.

Quant à Maman… Maman ne se serait jamais retrouvée dans cette situation. Même dans leurs rêves les plus fous, les pirates n'auraient pu espérer mettre la main sur ma voleuse de mère.

Seulement je n'étais pas une guerrière, ni une aventurière et encore moins une voleuse.

J'avais beau examiner le problème sous tous ses angles, mes réflexions me renvoyaient toujours à ma propre impuissance. J'avais été incapable de me protéger moi-même, comment aurais-je pu aider Malo ?

Si au moins le stratagème de la louve qui m'avait mordue sur le Chronos avait fonctionné. J'avais attendu pendant des jours la transformation, guettant les symptômes qui accompagnaient habituellement l'action du poison sur l'organisme. Mais il n'y avait rien eu, pas une poussée de fièvre, aucune nausée et encore moins difficultés à dormir les nuits de pleine lune. J'avais fini par accepter que la métamorphose n'aurait jamais lieu : le poison, en quantité insuffisante, n'avait pu contaminer mon organisme.

Vaincue par le découragement, j'essayais alors d'imaginer ce que serait ma vie après ça. Mais il n'y avait rien après Malo, qu'un monde de brumes et de cendres.

Alors je réfléchis encore et encore, à la recherche d'un moyen de nous sortir de ce nid de blurps.

L'aube me trouva ainsi, la mine pâle, les traits tirés par le manque de sommeil et toujours aucune solution pour soustraire Malo au sort qui lui était promis.

Comme pour me confirmer que j'avais une tête terrifiante, le vieil éclopé qui gardait les prisons ce matin me demanda :

« Ca va mamzelle ? Vous z'avez pas l'air dans votre assiette. Vous voulez un coup de gnôle ?

-Ca va aller, je vous remercie. Vous pouvez m'emmener au dispensaire maintenant ? Je dois préparer une marmite d'onguent d'Arcandor avant mes consultations. »

Je n'en étais pas fière, mais j'avais besoin de fuir cette prison sinistre. Je n'avais pas le courage d'affronter les regards réprobateurs d'Aegrid, et encore moins les grands yeux terrifiés de Malo.

Dans la journée, je m'adonnai sans grande conviction à mon travail de médecin. J'avais beau faire de mon mieux pour me concentrer sur mon ouvrage, la menace qui pesait sur Malo planait autour de moi comme une ombre, aussi lourde qu'une chappe de plomb sur mes épaules.

« Je vais vous donner de l'élixir de ballorchidées pour vos yeux, expliquai-je à l'homme que je consultais, l'esprit ailleurs. Il faudra en déposer une goutte dans chaque œil matin et soir. »

Je me dirigeai vers une étagère, choisis un petit flacon dans lequel je versai une dose de poudre de ballorchidée, ajoutai deux gouttes d'huile de camelin et achevai de remplir le flacon à l'eau claire. J'agitai vigoureusement le mélange quand mon regard s'arrêta sur un petit sachet posé sur l'étagère en face de moi. Troublée, je tendis son élixir au pirate et le raccompagnai à la porte avant de revenir au petit sachet de toile qui avait attiré mon regard.

Le cœur battant, je déchiffrai l'étiquette qui portait en belles lettres appliquées les mots suivants :

Poudre de sopor.

Il me fallut moins d'une fraction de seconde pour prendre une décision.

Je n'étais pas une guerrière ni une aventurière et encore moi une voleuse. J'étais médecin. Et j'allais me battre avec mes propres armes.

Alors que le pirate suivant entrait dans mon dispensaire, je l'arrêtai vivement.

-Je suis désolée, je suis souffrante, je ne vais pas pouvoir vous recevoir. Auriez-vous l'amabilité d'aller chercher quelqu'un de la prison pour ramener chez moi ?

Quelques minutes plus tard, le vieux pirate, clopin-clopant, me ramenait à ma cellule en commentant :

-Je savais bien que ça n'allait pas bien ce matin, mamzelle.

-Oui, un petit coup de froid sans doute, mais il vaut mieux être prudents. Je n'ai pas envie de transmettre mon rhume à tous mes patients.

Après une courte hésitation, je demandai :

-Vous avez eu un retour de Kandar Castril ? Va-t-il renoncer à ses attaques ?

Le pirate secoua négativement la tête, avec un léger regret dans le regard.

Alors qu'il me faisait entrer dans ma cellule, il le demanda :

-Ca va aller ? Est-ce que je peux faire autre chose pour vous ?

-Vous êtes bien aimable, mais je pense que j'ai surtout besoin de repos.

Je fis mine de réfléchir un instant.

-Ce matin, vous m'avez proposé un remède, vous pensez que cela pourrait..?

-La gnôle ? Mais c'est souverain contre les coups de froid, mamzelle ! s'exclama le pirate avec enthousiasme, en cherchant sa flasque dans une de ses poches.

Mais quand il releva la tête pour me tendre sa bouteille, il fut bien incapable de me retrouver. Son regard se perdit dans un l'épais nuage jaune de la poudre de Sopor que je venais de répandre sur lui. Avant d'avoir eu le temps de comprendre ce qu'il lui arrivait il s'affaissa, emporté par un profond sommeil.

Le visage couvert par la manche de ma tunique pour me protéger de l'effet soporifique, je trouvai à tâtons le trousseau de clés du geôlier et me précipitai vers la cellule du nain.

Je m'approchai de lui, et demandai avec un soupçon de méfiance:

-Vous n'allez pas essayer de m'écraser la tête cette fois-ci, n'est-ce pas?
-J'ai une bonne centaine de pirates à occire avant de revenir à votre cas, répondit-il d'un ton sec.

Comprenant que c'était ce que je pouvais obtenir de mieux venant de l'intraitable guerrier, j'entrepris de le délivrer. Alors que je détachai les lourds fers qui retenaient ses poignets et ses chevilles, je sentis un curieux sentiment d'euphorie m'envahir: enfin, je reprenais le contrôle de mon destin. Et selon toute vraisemblance, il allait y avoir du changement !

Libéré de ses chaines, Aegrid se redressa et je pris alors pleinement conscience de l'incroyable erreur que les pirates avaient commise en lui laissant la vie sauve.

Il était de loin le nain le plus grand et le plus large que je n'avais jamais rencontré. Il me dépassait d'une bonne tête et était presque aussi large d'épaules.

Il étira sa musculature puissante avec un soupir et je me demandai dans quel acier avaient été forgées les chaînes qui avaient pu résister à sa force titanesque. Comme pour me donner raison, il se dirigea vers la cellule de Malo et bandant ses muscles, il tordit les barreaux métalliques jusqu'à ménager une ouverture suffisamment large pour y passer sa carrure massive.

Bouche bée, je le regardai prendre le petit garçon dans ses bras avec une surprenante délicatesse et lui souffler d'une voix presque douce.
-Allez viens mon garçon, c'est fini. Je te ramène chez toi.

Je repris mes esprits.
-J'ai aperçu des Transmitus de secours dans un canot, pas très loin du champ d'aquabulbines. Si on arrive à désactiver le champ qui bloque la magie, on pourra facilement s'enfuir.

-Quand j'en aurais fini avec eux, ce fils de chatrix de Black James me suppliera de partir, grogna le nain avec une lueur terrible dans le regard.

-Avec tout le respect que je vous dois, vous ne pourrez pas affronter deux cents pirates rompus au combat et assurer la défense de Malo en même temps. Et Black James est autrement plus redoutable que tout son équipage réuni, vous auriez tort de l'oublier.

Le nain dut bien reconnaître que j'avais raison.
-Et comment fait-on pour faire revenir la magie, demanda-t-il d'une voix bourrue.

Je lui répondis par une grimace. Je n'en avais pas la moindre idée.

-Il faut détruire le bateau je crois, murmura timidement Malo.

Il avait raison. Le Tourment était la clé de la puissance du pirate.

Lors d'un de nos repas, Black James m'avait expliqué que son navire possédait la capacité d'annihiler la magie dans un rayon d'une centaine de mètres autour de lui. Le phénomène était dû au bois noir dans lequel le navire avait été sculpté. La matière ténébreuse, issue de quelque arbre maléfique semblait absorber la magie, neutraliser les ondes électromagnétiques et dévorer la lumière.

Les navires attaqués n'avaient aucune chance d'en réchapper: le Tourment, indétectable pour les hommes comme les radars, se glissait tel un serpent invisible jusqu'à sa proie, jusqu'à ce qu'un indéfinissable sentiment de peur étreigne le cœur des marins attaqués. Alors seulement, le voile d'invisibilité laissait place à la terrifiante vision du sombre navire. Les abordages étaient rapides et foudroyants. La magie annihilée, les équipages attaqués ne pouvaient plus fuir. Les marins n'avaient plus que leurs armes pour se défendre, et celles-ci pouvaient difficilement se mesurer aux armes à feu des pirates. L'issue des attaques était toujours la même, sanglante et cruelle et le pirate devait son surnom de Démon des mers autant à sa cruauté qu'au navire maléfique qu'il dirigeait

-Ca me paraît être une bonne idée, concéda le nain. Est-ce que les Transmitus sont à proximité de ce fichu navire?

-Pas exactement. Les champs d'aquabulbines sont sur la gauche en sortant de la prison, en bordure de plage. Le Tourment, lui, est amarré au ponton flottant qui te trouve après les gros navires marchands du centre-ville. C'est à peu près tout droit mais il faut traverser le repaire. Ceci dit en prenant les petites passerelles, on devrait pouvoir accéder au bateau sans se faire remarquer, expliquai-je en traçant du doigt la carte de la ville dans les airs.

En nain habitué à diriger une troupe de guerriers, Aegrid prit le contrôle des opérations.

-Nous allons-nous séparer. Loïse, vous allez chercher les gilets et vous nous rejoignez le plus rapidement possible. Je m'occupe du navire et j'emmène Malo avec moi.

-Vous voulez que j'y aille toute seule, demandai-je, effarée.

- Vous avez soigné des pirates sanguinaires sans magie pendant des mois et trouvé le moyen de nous délivrer quand tout semblait perdu. Vous avez plus de ressources que ce que vous ne croyez, jeune fille, me répondit-il. Il faut y aller maintenant. Chaque minute compte.

La confiance du guerrier était communicative. J'acquiesçai silencieusement pour marquer mon accord. Je ferai ce qu'il fallait.

- Comment comptez-vous détruire le bateau? Demandai-je tout de même.
-Je me fais fort de le couler de mes propres mains, à la hache ou à mains nues s'il le faut.
-En allant vers le ponton, à gauche du plus grand navire marchand, il y a un gros cargo rouge et blanc, juste derrière la péniche des bains. Il est gardé en permanence, je crois que c'est là qu'ils entreposent les armes, la poudre et les canons. Vous devriez pouvoir y trouver ce qu'il vous faut.

Le nain me remercia d'un signe de tête et prenant Malo par la main, disparut dans les rues de la ville pirate. Quelques minutes plus tard, je me glissai à mon tour hors des murs de la prison.

Portée par les paroles d'Aegrid, je parcourus rapidement les passerelles désertes qui me séparaient du champ d'aquabulbines. Il me fallut quelques minutes pour retrouver le petit chalutier que j'avais repéré quelques mois plus tôt. Il n'avait pas bougé, et baignait tranquillement dans l'eau trouble de la caverne. Au premier coup d'œil, je perçus l'éclat vif des Transmitus de secours qui avait attiré mon attention alors. De toute évidence, personne n'avait songé à se débarrasser de ceux-ci quand le bateau avait été adjoint au repaire flottant et depuis, ils prenaient la poussière dans l'indifférence générale.

Personne en vue. Je me faufilai discrètement sur le pont du chalutier, et décrochait trois gilets aux teintes orange fluo. Les jugeant trop voyants, je dénichai un sac de toile qui traînait dans le coin, les dissimulai à l'intérieur et mon chargement sur le dos, je m'enfonçai dans les ruelles à la recherche de mes compagnons.

Je traversai les bateaux centraux et arrivai bientôt en vue du Tourment, sans avoir été repérée. Sans qu'aucune alerte n'ait secoué la fin d'après-midi tranquille qui baignait le repaire des pirates. Je fronçai les sourcils, interloquée : trouver les Transmitus avait pris plus de temps que prévu, Aegrid et Malo auraient déjà dû s'occuper du sombre navire. Un peu inquiète, je parcourus rapidement les derniers mètres qui me séparaient du ponton où étaient amarré le bateau, et cherchait dans l'activité du port la trace de mes deux compagnons.

-Pssst ! Ici !

Je me retournai brusquement, pour percevoir le regard noir d'Aegrid, dissimulé derrière une pile de tonneaux. Le cœur battant, je le rejoignis dans sa cachette et découvris Malo, les yeux dans le vague, qui murmurait.

-Sedentos bino sendentos oona sendenta seccero nino…

M'apercevant, il m'adressa un sourire timide avant de reprendre son étrange litanie.

-Seccero hedera seccero tetro…

-Mais qu'est-ce qu'il se passe ? Vous deviez couler le …

Le nain me fit signe de me taire et je perçus alors un lointain bouillonnement. L'activité sur le port se ralentit, alors que la rumeur enflait. Puis la sonnerie d'une alarme déchira le calme relatif de la caverne, et la rumeur explosa.

-Alerte ! Les prisonniers se sont échappés.

La seconde d'après, nous étions repérés. Un thug au visage couturé de cicatrices, averti par l'alarme puissante, s'était intéressé d'un peu trop près à notre cachette. Il beugla:

-ICI ! ILS SONT ICI !

Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Aegrid s'était relevé d'un bond et le saisissant à la gorge, il l'envoya voler dans la mer.

-Malo, surtout ne t'arrête pas, hurla-t-il en assommant un autre pirate d'un coup de poing terrible.
Et sur cette mystérieuse recommandation, il dégaina deux sabres qu'il avait sans doute trouvé à l'armurerie et d'une passe foudroyante, embrocha deux pirates qui s'approchaient d'un peu trop près.

Déflagration.

La balle manqua de peu le crâne d'Aegrid et alla se ficher dans un des tonneaux au-dessus de nos têtes.

Black James arma de nouveau son mousquet, ajusta à nouveau son tir en direction du nain. Avec un cri de rage, celui-ci se débarrassa des pirates qui l'entouraient d'un audacieux revers de sabre et se jeta avec fureur sur le capitaine pour lui porter un coup de taille qui manqua de trancher le pirate en deux. Celui-ci n'eut que le temps de lâcher son arme avec précipitation pour dégainer son sabre et parer de justesse la lame qui s'abattait sur lui.

-Bino oona bina tento nino tento octa, débita Malo d'une voix blanche.

Les pirates encerclaient les deux combattants, cherchant une faille dans la garde du nain pour l'attaquer. Mais celui-ci maniait ses deux sabres avec adresse, et maintenait la foule à bonne distance à grands moulinets d'un sabre tandis que l'autre ferraillait avec Black James. Le pirate, s'il était habile sabreur, peinait à contenir les assauts rageurs du guerrier furieux qui avait passé deux mois à ruminer sa vengeance.

Mouvement de foule sur la gauche. Les pirates s'écartèrent pour laisser passer la silhouette arrogante du lieutenant. Avisant les deux combattants, il dégaina son sabre et se précipita vers les deux combatttants. Il s'apprêtait à pour se porter au secours à son capitaine quand son regard se posa sur Malo et moi. Instinctivement, je me plaçai devant Malo pour le protéger.

-Tenta nina octa sepenes…, lança Malo d'une voix plus forte en direction d'Aegrid.

Dix, neuf, huit, sept…

Je reconnus enfin l'étrange litanie. C'était un compte à rebours que Malo martelait depuis tout à l'heure.

Le sabre au clair, Meven se précipita vers nous et m'éjecta violemment de sa route pour attraper Malo.

-SECCA, HEDERA, TETRA, hurla Malo de toutes ses forces en se dégageant brusquement

Six, cinq, quatre…

Meven blêmit, comprenant brusquement ce que je ne parvenais pas à saisir. Il se détourna de nous, et nos regards convergèrent vers les deux combattants à l'autre bout du pont.

Alerté par les cris de Malo, Aegrid porta un violent coup de sabre qui obligea Black James à reculer d'un bon mètre en direction du quai. Alors le nain rompit brutalement le combat. Surprenant tout le monde, il écarta les pirates qui lui bloquaient le passage d'un large coup de sabre circulaire et se jeta sur nous.

J'eus à peine le temps de voir le lieutenant se précipiter vers son capitaine.

-Père, attention !

Un cri rauque, presque animal.

Vibrant de désespoir.

Le nain s'écrasa de tout son poids sur Malo et moi.

Et l'enfer se déchaina autour de nous.

Une explosion assourdissante d'abord, plus violente que mille orages. Puis une puissante onde de choc, suivie presqu'aussitôt par la mitraille de milliers d'échardes qui vinrent se planter tout autour de nous. Une vague de chaleur brûlante me lécha le visage tandis que le haut plafond de la caverne résonnait longuement de l'écho terrible de la déflagration.

Sous le choc, à moitié écrasée par la masse du nain, je louchai sur la longue écharde noire plantée à un cheveu de ma tête.

Une écharde noire.

Le Tourment.

Ils avaient fait exploser le Tourment.

Aegrid se releva prestement, s'assura qu'il ne nous avait pas réduit en compote et contempla avec satisfaction son ouvrage.

De toute évidence, il avait trouvé dans la poudre à canon un substitut tout à fait acceptable à la hache pour couler le navire.

Les pirates les plus proches avaient été balayés par le souffle de l'explosion. Projetés à terre, les corps criblés d'échardes, ils n'étaient plus en état de combattre.

Nous-même n'avions échappé à ce sort funeste que grâce à Aegrid qui, en se jetant sur nous pour nous protéger, nous avait abrité derrière une série de tonneaux.

Dans un silence impressionné, nous contemplâmes la silhouette du Tourment s'enfoncer lentement dans les eaux, la coque démolie par l'explosion.

Reprenant mes esprits, je sortis rapidement les Transmitus du sac et les distribuai à mes amis. Aegrid jubilait, et je dus le presser pour qu'il engonce sa massive stature dans le gilet. J'ajustai mes sangles avant de vérifier que Malo avait bien attaché les siennes. Quand enfin, tout le monde fut prêt, nous nous saisîmes des poignées.
-Ensemble, proposai-je doucement.
-Non, Malo et vous en premier. Je veux être sûr que vos gilets fonctionnent.
Alors je pris la main de Malo et dans un même geste, nous activâmes nos Transmitus avec, pour moi, une évidente sensation de déjà-vu.
Sensation qui s'accentua quand nous restâmes désespérément cloués au sol.
-Ça ne marche pas, fit Malo d'une toute petite voix.
-La magie est toujours bloquée, constatai-je après avoir tenté de lancer un sort sans succès.

-Fiente de sleurk, tonna le nain en se débarrassant de son gilet avec rage.
-Ça doit être le bois qui annihile la magie, réfléchis-je à haute voix. Même coulé, il continue d'exercer un champ magnétique.

-On passe au plan B, décida le nain. On trouve un bateau et on file.

Et joignant le geste à la parole, il nous prit par la main pour nous entraîner vers un canot à moteur pneumatique amarré au ponton.

Déflagration.
La balle rasa la tête de Malo pour aller se ficher dans le boudin en caoutchouc de l'embarcation.

Blême de rage, Black James se dégagea du corps du lieutenant qui l'avait protégé de la pluie d'échardes et se redressa totalement. Il arma de nouveau son mousquet et ajusta son tir en direction de Malo.

C'était sans compter Aegrid. S'emparant du tonneau le plus proche, il le balança vers le pirate qui l'esquiva sans peine.

Déflagration.

Nous dûmes nous jeter à terre pour esquiver le tir mortel, et la balle vint se loger dans le gilet de Malo qui se dégonfla dans un sifflement sinistre.

- Allez-vous-en! Nous ordonna le nain en se portant à la rencontre de Black James.

L'effet de surprise passé, des pirates alertés par l'explosion arrivaient en nombre sur le quai et faisaient mine de nous encercler. Aegrid le repoussa d'un revers de sabre millimétré, nous dégageant par la même occasion un passage vers le quai.

Brusquement réveillée par l'ordre sans appel, je me dégageai de mon Transmitus et fis signe à Malo de faire de même.

- Tu sais nager bonhomme ?

Il fallait s'éloigner de ce fichu navire à moitié sombré coûte que coûte. Et puisque nous ne pouvions pas y aller en bateau, et bien nous allions nager. C'était l'affaire de cinq cents mètres tout au plus.

Malo tiendrait-il aussi longtemps? Je n'avais, à vrai dire, pas le temps de m'attarder sur la question.

Main dans la main, nous plongeâmes dans les eaux troubles de la caverne.

Dès les premiers mètres, je compris que je m'étais inquiétée pour rien. Malo, fils de marin, nageait comme un poisson. Sans se laisser désarçonner par les courants qui cherchaient à le ramener contre le ponton, il entama un crawl dynamique et je dus batailler pour suivre son allure. L'eau était tiède et sale, et je fis de mon mieux pour éviter de boire la tasse. Il me sembla entendre la voix puissante d'Aegrid qui avait entamé un chant guerrier et je devinai qu'il donnait du fil à retordre aux pirates. J'ignorais combien de temps il pourrait protéger notre fuite, combien de temps avant qu'un tir bien ajusté n'atteigne les cibles faciles que nous étions, occupés à lutter contre un courant qui cherchait constamment à nous ramener dans la grotte géante. Serrant le gilet magique contre moi, je me mis à nager avec plus d'ardeur encore, jusqu'à rejoindre Malo qui avait pris une certaine avance.
-Ça va, bonhomme, demandai-je essoufflée.
Il se contenta d'hocher la tête et côte à côte, nous reprîmes notre nage. Nous arrivâmes finalement à l'entrée de la grotte, où un étranglement des courants marins provoquait d'inquiétantes turbulences sous-marines. Malo se jeta vaillamment dans les remous, batailla pendant quelques secondes contre les courants avant d'être rejeté contre moi, à bout de souffle.

-Je n'y arrive pas, constata-t-il paniqué.

-On va y aller ensemble, le rassurai-je, donne-moi ta main.

Et nous nous lançâmes à l'assaut des courants.

Les flots, une fois de plus, nous balayèrent.

Nous ne pouvions pas échouer si près du but.

C'est alors que je la sentis.

Une force nouvelle, brûlante d'énergie, dans laquelle mes muscles ne demandaient qu'à puiser.

La force des changelins, enfin.

Prenant Malo par le bras, nous repartîmes à l'assaut des courants, progressant centimètre par centimètre, bataille après bataille contre les courants puissants.

Puis les remous semblèrent perdre en force, comme découragés face à l'énergie inépuisable qui pulsait en moi. Un dernier battement de jambes et nous sortîmes des flots agités pour atteindre un espace d'eau calme où nous pûmes reprendre notre souffle.

J'activai ma magie. Dans mes mains, une étincelle blanche crépita joyeusement en réponse à mon interrogation silencieuse.

-Très bien, on va pouvoir utiliser le Transmitus.

-Mais le mien a été détruit par la balle, fit remarquer Malo étonné.

-Tu vas prendre celui qui reste. Enfile-le, on va s'arranger, répondis-je en guise d'explication.

Je l'aidai à passer l'unique gilet, la gorge nouée.

-On est au large de Spanivia, expliquai-je. Avec un peu de chance, tu tomberas sur un navire de ton pays et ils te ramèneront directement chez toi.

-Mais tu ne viens pas avec moi?

Je n'eus pas la force de lui mentir.

-C'est un Transmitus à une place, Malo. Il ne peut être utilisé que par une seule personne.

-Mais tu peux utiliser ta magie pour te transférer avec moi!

-Non, j'en suis incapable. Écoute-moi bien, il y a une balise sur ce Transmitus, qui te permettra de connaitre les coordonnées exactes de l'endroit où nous sommes. Dès que tu arriveras dans un endroit sûr, il faudra que tu envoies des secours ici pour qu'ils s'occupent des pirates et viennent nous chercher, Aegrid et moi.

Le petit garçon acquiesça avec des yeux plein de larmes et se cramponna à moi avec force.

J'acceptai son étreinte, le pris contre moi et doucement, me saisis de la poignée de son gilet.

-A bientôt, Malo, murmurai-je en activant le Transmitus.

Mais déjà, j'étais seule au milieu de l'Océan bleu

Prenant mon mal en patience, je surnageais calmement pour économiser mes forces. Combien de temps avant que Malo ne parvienne à m'envoyer du secours? Le temps de faire comprendre la situation, de mobiliser un escadron,...
Il faudrait une vingtaine de minutes, peut-être plus.
Je n'étais pas inquiète pour moi. La force vive des changelins coulait à présent en moi comme une certitude, à grands flots puissants. J'aurais pu tenir des heures en nageant ainsi, dans l'eau tiède de l'Océan Bleu, et sans faiblir. Mais les secours arriveraient-ils à temps pour venir en aide à Aegrid? Combien de temps le valeureux nain pourrait-il combattre les pirates. N'avait-il pas déjà succombé à leurs assauts furieux?

Soudain, l'air se troubla au-dessus de ma tête, et je reconnus cette légère distorsion de l'espace-temps caractéristique d'un transfert. Une petite scoop volante apparut, tourna sur elle-même en bourdonnant, visiblement désorientée, avant de me repérer et de se concentrer sur moi. D'abord surprise par l'apparition, je me repris rapidement quand je compris que la petite caméra avait été envoyée en repérage. Je me forçai à adopter un ton clair pour lancer un appel au secours.
-Au secours ! Je m'appelle Loise Dal Salan. J'ai été capturée par des pirates il y a huit mois. Nous avons réussir à nous enfuir du repaire de Black James avec Malo Castrill mais le nain Aegrid est toujours là-bas. Il faut nous envoyer de l'aide de toute urgence…

Déflagration.
La scoop vacilla, une aile brisée par une balle de mousquet. Je me retournai vivement, devinant avec horreur ce qui m'attendait.

Black James et son lieutenant, embarqués sur un canot à moteur, m'avaient rattrapée.

Tout à mon appel à l'aide, je ne les avais pas entendus approcher. Maudissant mon imprudence, j'envisageai une fraction de seconde de m'enfuir à la nage et y renonçait aussitôt. Je n'avais aucune chance de prendre de vitesse une embarcation motorisée, et encore moins une balle de mousquet. La gorge nouée, j'entendis la voix détestable de Black James me demander:

-Et bien ma chère, vous nous faussez compagnie?

-Vous arrivez trop tard. Malo a pu s'enfuir, et les secours seront là d'une minute à l'autre.

-Des secours, vraiment?

L'homme se redressa pour planter son regard dans l'objectif de la petite scoop, qui voletait avec difficultés en agitant son aile blessée.
-A l'intention des secours, j'aimerais adresser le message suivant, commença le pirate de façon théâtrale. Je ne saurai que trop vous conseiller de reporter votre intervention d'une vingtaine de minutes. Dans le cas contraire, je me verrais dans l'obligation de tirer une balle dans la tête de cette charmante demoiselle ici-présente.

Déflagration.
La douleur creva mon épaule, et l'onde de choc me propulsa sous l'eau. Un cri de douleur naquit sur mes lèvres et mourut noyé par le flot d'eau salée qui vint emplir ma bouche. Dans un chaos de bulles et de liquide, je perçus un nuage rouge sanglant s'échapper de mon corps et se dissiper dans un tourbillon confus.

Les bras puissants du lieutenant m'attrapèrent, me tirèrent de l'eau et me hissèrent sans douceur sur le canot.

Déflagration.

La petite scoop se disloqua en mille morceaux sous l'impact de la balle, et disparut dans les eaux.

-Direction l'archipel de Tirawa, ordonna Black James à son lieutenant, qui mit aussitôt cap vers le large, le moteur à plein régime.

La main crispée sur mon épaule blessée, je regardai la caverne s'éloigner à toute allure, puis disparaître totalement de mon champ de vision avec un pincement au cœur. Avec elle disparaissait toutes mes chances d'être secourue par la marine.

Dans un geste dérisoire pour mettre le plus de distance possible entre les deux pirates et moi, je me renfonçai contre un des flancs du bateau, redoutant la réaction à venir.
Mais rien ne vint.
Pensif, le capitaine s'était muré dans un silence de mauvais augure et je devinai qu'il réfléchissait déjà à la suite des opérations.
Meven, guère plus bavard, dirigeait le canot pneumatique avec adresse, tout en guettant un éventuel danger. Réflexe professionnel, je repérai tout de suite, à sa position légèrement courbée la plaie béante sur son abdomen, et je devinai qu'il avait pris de plein fouet une des grosses échardes que l'explosion du Tourment avait projeté aux alentours.

Il s'était jeté sur son capitaine pour le protéger de l'explosion.

Je me rappelai alors ce qu'il avait crié à ce moment-là.

Ainsi donc, il était le fils de Black James.

Je détaillai son visage une nouvelle fois, cherchant la trace de la filiation qui m'avait échappée pendant de longs mois. A bien y regarder, il y avait effectivement quelque chose, peut-être leur regard noir et froid, leur nez droit et surtout, cette mâchoire anguleuse et arrogante, qui révélait à un observateur attentif la parenté qui unissait les deux hommes. Mais je n'avais jamais fait le lien.

Peut-être parce que Meven était aussi grand et solide que son père était petit et fin.

Je me remémorai les propos cinglants que Black James avait adressés à son fils et compris que cela, plus que tout le reste, m'avait tenue éloignée de la vérité.

La relation froide entre eux était tout simplement trop éloignée de ce que je connaissais, à milles lieues des liens puissants et affectifs que j'entretenais avec ma propre famille, pour que j'aie pu même imaginer que les deux pirates soient père et fils.

Mon regard se porta à nouveau sur la blessure de Meven. Intriguée, je remarquai qu'on avait essayé de lui administrer un Reparus mais le sort devait avoir été lancé sans grand soin car la blessure était à peine refermée. Sans doute Black James avait-il essayé de soigner son fils en catastrophe, quand ils s'étaient soustraits à l'influence maléfique du Tourment mais le résultat n'était guère concluant.

Bling.
Le bruit d'un objet métallique s'écrasant sur le plancher du canot, juste à mes pieds, brisa soudainement le silence.

Avant que je n'ai eu le temps de comprendre ce qu'il m'arrivait, la lame du sabre de Meven se glissa sous ma gorge. Retenant ma respiration, je croisais son regard méfiant.

-Je n'ai rien fait, me défendis-je terrifiée par le fil tranchant de la lame.

Tiré de ses pensées, Black James s'approcha de moi et ramassa à mes pieds un petit objet qu'il examina avec intérêt. C'était une balle de mousquet argenté à la coque striée et maculée de sang séché.

La balle qui s'était fichée dans mon épaule quelques instants plus tôt.

Nos regards se portèrent en même temps sur mon épaule intacte, bien visible à travers ma tunique déchirée. Le pouvoir de guérison des changelins n'avait pas laissé une cicatrice, et il ne restait en souvenir de la blessure qu'une mince couche de sang séché sur ma peau blanche.

-Une louve-garou... Vous m'aviez caché cette petite particularité, ma chère, me reprocha Black James en empochant la petite me disais aussi, que vous étiez d'une résistance surprenante pour une jeune fille de votre âge. Pas une maladie ni une faiblesse en huit mois, malgré vos longues journées de travail et vos conditions de détention, c'était plutôt suspect.

Ma gorge se noua à ces mots. Le pirate avait découvert mon dernier atout et je sentais bien que la partie était finie cette fois-ci.

L'homme sortit tranquillement son mousquet, et le pointa calmement vers moi.

-Je vous conseille néanmoins de vous tenir tranquille. Je doute que le pouvoir des changelins s'accommode bien d'une balle entre vos deux yeux.

Voyant que son père avait les choses en main, le lieutenant reprit la barre et il entreprit de guider le canot à travers les massifs îlots rocheux qui parsemaient l'Océan Bleu autour de nous.

Il nous avait fallu quelques heures pour atteindre l'archipel de Tirawa et je découvrais fascinée les îles bordées de sable nacré dont les silhouettes massives évoquaient les silhouettes assoupies de monstres antiques. Sur leur dos de pierre, comme une épaisse toison verte, s'étendait une jungle touffue bruissant des chants de la vie sauvage.

Alors que nous dépassions une île plus grande que les autres, Black James ordonna que l'on accoste. Réduisant l'allure, son lieutenant conduisit habilement la petite embarcation à travers les crocs déchirés des récifs jusqu'à une petite crique où nous débarquâmes. Son arme toujours pointée sur moi, Black James attendit que son fils ait tiré la barque sur la plage pour annoncer :

-Je vais me transporter en lieu sûr sans plus attendre, avant que la marine spanivienne n'ait l'idée de venir nous chercher ici.

-Père, je ne pourrai pas à vous suivre, protesta Meven avec un geste pour sa blessure.

Black James activa sa magie avec un geste d'impatience.

-En ce cas, je viendrai vous chercher plus tard, quand les choses se seront tassées.

Et sans plus lui accorder un regard, il invoqua un Transmitus avec un empressement surprenant.

-Attendez ! Pour la fille, qu'est-ce qu'on fait ?

Le pirate avait presque disparu, et seul restait un fin sourire un peu sinistre quand il répondit :

-Je vous laisse le soin de régler ce détail, lieutenant. »