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CHAPITRE IV

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— Tu en penses quoi ? demanda Alcor à Phénicia.

Après un long silence :

— 'On ne l'a pas fait seul' .. admettons ! lacha-t-elle d'un air dédaigneux.

Alcor hocha la tête.

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Après avoir annoncé la convocation des officiers par Albator, Maetel et Eméraldas prirent à part Octant - l'opérateur du Centre - pour un rapide conciliabule, puis elles l'entraînèrent avec elles.

'' Il est convoqué lui aussi ?' s'étonna Alcor. '' Alors qu'il ne commande pas de détachement ?... Bizarre ! ''

C'est à ce moment que de la bouche d'escalier du quai, surgit Vénusia portant l'ancien uniforme d'Albator plié sous le bras. Derrière, suivaient Rubia et le robot médical (1) du Queen Eméraldas , eux-mêmes suivis de Nausicäa, accompagné d'une dizaine d'hommes et de femmes.

— Papa !? dit la jeune Aigle en découvrant sons père parmi les passagers. Revenu de sa surprise, elle dissimula dans son dos les vêtements d'emprunt de son Prince, alors que Rigel s'avançait l'air soupçonneux devant l'aspect fripé de la veste et de la robe de sa fille.

'' Oh non ! '' se dit-elle en cherchant désespérément une échappatoire... Contre toute attente, le hasard lui vient en aide sous la forme d'un hurlement :

— C'TE SALE BETE...ENCORE !... j'aurai dû m'en douter !

Furibard, son auteur, le chef mécanicien de l'Arcadia, retira l'une de ses chaussures et la lança vers un poutrelle où se tenait un chat noir et blanc. Le projectile ricocha à moins d'un mètre de l'animal qui s'enfuit.

. . . C'est ça, fout l'camp, infâme !... éructa-t-il, sous le regard stupéfait d'une partie de l'assemblée.

Profitant de cette diversion inespérée, Phénicia – qui avait compris l'embarras de Vénusia - se précipita vers elle, lui prit des mains l'uniforme, avant de revenir, l'air innocent, vers Alcor jouant le jeux, ce dernier interpella à voix haute l'un des pirates :

— Mais qu'est-ce qu'il lui prend ?.. Ce n'est qu'un chat !

L'autre paru comme choqué par sa remarque et les regarda avec des yeux où se lisait l'incompréhension :

— Ah, c'est vrai que vous êtes nouveaux... vous ne connaissez pas ' Unsinkable-Sam' (Sam l'insubmersible) comme nous on le connaît... enfin, on devrait plutôt dire : ' The Wrecker ' (Le naufrageur).

Phénicia pouffa de rire :

— Et avec quel ton sinistre vous le dites !... on croirait que vous parlez d'un golgoth et non d'un petit minet.
— Votre 'petit minet' à envoyé par le fond un cuirassé, un destroyer et un porte-avion.. ça vous suffit comme justification ? répliqua l'homme.

L'Euphorienne partit dans un fou-rire irrésistible, bien vite imitée par Vénusia, Rigel et Alcor.

— Encore mieux que Moby-Dick... hoqueta ce dernier – ...il n'a pourtant pas la gueule d'un cachalot.
— C'est ça, riez, riez !... grogna le chef mécanicien, arrivé entre-temps. - il n'en reste pas moins que ce sale chat était à bord du Bismarck, du Cossack et de l'Ark Royal (2) quand ils ont bu le bouillon !
— De mieux en mieux : ces navires ont coulé il y a plus de quarante-ans ... jamais aucun chat n'a vécu aussi vieux.

— J'ai jamais dit qu'ont l'avaient récupéré à votre époque. C'est en Irlande, à la fin des années 1940 qu'on se l'ait choppé (3) - au cour d'un autre voyage dans le temps - quand ce maudit greffier a 'dragué' cette poire d'Alizée, qui l'a aussitôt adopté.

Actarus intervint à son tour, sur un ton amusé :

— Mais qu'est-ce qui vous fait dire que c'est lui ?... Que c'est bien le même Sam ?
— On le sait, c'est tout ! répliqua l'autre, de plus en agacé, soutenu par le grognement d'approbation des autres pirates.
— Bon, admettons ... Mais cela ne m'explique pas pourquoi vous lui attribuez aussi l'accident du train, alors qu'il ne pouvait pas être à bord, puisque, hier encore, je l'ai vu sur un banc du jardin dans les bras de sa maîtresse.

— Cela ne veut rien dire, cette sale bête est capable d'agir à retardement : Le Lightning a bien coulé deux ans après l'avoir eu à son bord...
— … Et trois ans après, l'Arcadia ne s'est toujours pas fait aspirer par un trou-noir ! persifla Nausicäa, qui s'était approchée sans bruit, les mains dans le dos.

L'homme la foudroya du regard, avant de retourner vers le train en compagnie de ses 'partisans', tout en grommelant contre ces filles de 'journaleux' qui croient tout savoir.(4)

— Ah-lala !... ça a des diplômes et ça croit à ces fadaises... soupira Nausicäa.
— L'un n'empêche toujours pas l'autre, plaisanta Vénusia : les pilotes des années 1939-45 croyaient bien aux petits lutins.
— M'ouais ! fit Rigel, l'air soudain sombre : - ces zozos seraient capables de le clouer sur une porte de grange.

— N'ayez crainte : il ne sont pas aussi méchants qu'il en ont l'air... les rassura Nausicäa, devant les mines horrifiées de Vénusia et Phénicia. - … et, de toute façon, ils auraient bien trop peur de la réaction du Capitaine.

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L'incident clos, Rubia prit la situation en main, les 'Aigles' quittèrent la gare à la suite de Nausicäa pour se rendre à la convocation d'Albator. Une fois dehors, Vénusia attira Phénicia en queue du groupe et lui glissa à l'oreille :

— Merci pour ton aide.
— De rien, p'tite sœur ! Mais tu sais... je crois que c'est surtout Sam qu'il faudrait remercier...

Elles rirent. . . . C'est à ce moment qu'un gros rat passa en trombe entre leurs jambes. Phénicia poussa un cri d'effroi. Alcor, Actarus et Nausicäa se retournèrent. Devant leur regards moqueurs, la Princesse se sentit vexée... plus encore quand Alcor lui suggéra malicieusement d'appeler Sam à la rescousse.

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Devant la porte de l'ascenseur ils retrouvèrent Maetel et Eméraldas. Alcor remarqua qu'Octant n'était plus avec elles. Une fois à l'intérieur, et, alors que la cabine montait vers les étages supérieurs, Nausicäa sortit son syPhone :

— Au fait, Alcor, j'ai des détails sur celle qui t'a descendu.
'' 'Celle' ?''

Sur l'écran de l'appareil, une série de photos de la soucoupe rouge et verte à tête de dragon défila. A leur vue, un frisson traversa le corps d'Actarus : il avait instantanément reconnu un antérak 132, identique à celui que pilotait jadis la Végienne qui s'était faite passer pour sa mère (5) ; les longues et fines cornes légèrement coudées, les courtes pattes tronquées et la queue filiforme, propre à ce modèle, ne lui laissaient aucun doute.

Une douleur atroce lui vrillait le bras. « Tu vas souffrir comme tu n'as jamais souffert, je te le garantis ! » jubilait la fausse Astrida dans les écouteurs.

Instinctivement il mit la main à sa blessure, s'attirant un regard inquiet de la part de Vénusia.

Inconscients du trouble de leur chef, Alcor et Phénicia s'étaient penchés sur l'appareil, et, imités par Eméraldas et Maetel, regardaient avec intérêt les images.

— Ah, voilà, c'est celle-là ! dit la jeune capitaine, en stoppant le défilement des images sur une vue en gros plan du cockpit du robot.

Actarus eut de nouveau un malaise en y distinguant une silhouette féminine, avant de se rendre compte que sa combinaison était noire et non grise comme celle de la pseudo-Astrida. '' je suis ridicule : elle n'a pas pu survivre à l'explosion ''. Il sentit la main de Vénusia se poser sur son autre épaule. Il se tourna vers elle et s'efforça de la rassurer d'un sourire.

— Qui est-ce ? demanda Alcor, alors que le visage de la pilote s'affichait en gros plan sur l'écran.
— L''as des as' de la chasse Sylvidre : la lieutenant-commander Jojibell (6), alias La 'Baronne', la plus redoutable pilote, de tous les adversaires que nous ayons affrontés...
— Je confirme !.. dit Alcor d'un sourire un peu forcé.- Pas un Végien ne lui arrive à la cheville...

— Elle est aussi l'une des plus brave, ajouta Eméraldas : elle aime la vie.. les animaux.. et pourtant, à chaque fois, elle repartira au combat avec autant de détermination que celles qui n'ont aucun plaisir dans l'existence.

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Après avoir nagé plus d'une heure sous l'eau, Jojibell regagna la plage et s'allongea sur le sable, dans le plus simple appareil, pour faire un peu de photosynthèse sous le soleil. Elle étendit les bras en souriant d'aise. La Sylvidre sentit une créature poilue se frotter contre sa jambe.

'' Mî-Kûm ''.

Elle regarda le chat ronronnant, lui gratta la tête, avant de lui poser un index sur le museau :

— Tu devrais te chercher une autre maîtresse, Mî-Kûm... Je comprends que tu n'aies pas envie de retourner avec sa Majesté, mais, moi, comme mes camarades des unités combattantes, je ne ferai pas de vielles branches... Tu vas te retrouver seul... Elle regarda un groupe de Sylvidres jouant aux ballon. - Intéresse toi plutôt à une des mécaniciennes de la base : elles ont une chance de te survivre.

— Commodore !

La ' Baronne' leva les yeux vers une sous-officier en uniforme, qui la saluait respectueusement.

— Oui, petty officer ?
— La First Lady vous demande, Commodore !

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— C'est tout de même étonnant que les Sylvidres aient adopté les grades de la Royal Navy... remarqua Alcor sur l'escalator d'accès à l'Arcadia... alors que, si j'ai bien compris, leur civilisation est plus ancienne que la notre ?
— Ça vient de l'ancienne reine... qui était fascinée par l'empire britannique – dont elle avait découvert la toute la magnificence grâce aux Sylvidres restées sur Terre... répondit Nausicäa... Sylvidra y a mis un peu le holà... mais il en reste des traces dans l'organisation civile et militaire.

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Jojibell ramassa ses affaires et suivit la sous-officier vers l'ascenseur, avec le chat tigré sur ses talons. La pilote profita du trajet vers les étages inférieurs pour se rhabiller ; elle termina par son caque noir, assorti à sa combinaison et à ses bottes. Arrivées dans dans le dock de la base astéroïde rempli de vaisseaux en réparation, les deux Sylvidres et le chat se dirigèrent vers l'ex-Atlantis . En chemin elles passèrent devant le nouvelle antérak de la ' Baronne', un type '132' comme le précédent.

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Au détour d'une coursive du château arrière du Créa, leur chemin croisa celui de Kolos et Kariméros (son adjoint) sortant d'un entretien avec Sylvidra.

— …Ah cette grognasse !... Si je le pouvais, je l'enverrais bien 'dans le foin' avec un sergent ou un adjudant... Ça lui décoincerait le tuteur qu'elle a dans la gorge... et on n'en parlerait plus !

A ces mots, Jojibell arrêta-net le salut militaire qu'elle s'apprêtait à lui adresser. Le général Végien fonça sans lui prêter attention, manquant de peu d'écraser Mî-Kûm.

'' C'est ça, retourne dans ta caverne !'' pensa-t-elle, tout en réconfortant le chat apeuré.

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Les Végiens regagnèrent leur soucoupe amirale, un vaisseau à l'allure de scarabée avec un cratère de volcan sur le dos (7). Quelque minutes plus tard il décollait et quittait la station spatiale.

— Bon, maintenant que je me suis fait tirer les oreilles, il est temps de revenir aux choses sérieuses.. dit Kolos.

Il déboucla sa ceinture, se leva de son siège et se dirigea vers l'infirmerie avec Kariméros.

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— Comment va-t-elle ?... demanda-t-il à un infirmier au chevet d'une femme au physique semblable à Mima – absence de bouche et yeux sans pupilles – à part ses cheveux gris-bleu au lieu de blonds.
— Elle est à nouveau en phase, prête à 'émettre' et 'recevoir', mon général !
— Bien, alors, connectez-la sur le gaspard n°4 .

Sur un signe du médecin-chef, des opérateurs derrière une console actionnèrent diverses commandes, et, bientôt l'encéphalogramme de la prisonnière alitée s'accéléra en même temps que son corps s'illuminait . Une image verdâtre apparue, d'abord floue, puis plus nette. Les Végiens purent alors distinguer un groupe-électrogène, perçu au ras du sol, et reconnurent le dock de la base astéroïde (G) qu'ils venaient de quitter.

— Parfait !... Faites le grimper à bord du Créa et envoyez-le dans la cabine de la 'Mère-supérieure'...ordonna Kolos. -... ET DISCRETEMENT !.. Pas comme chez les ' Balafrés'...
— J'ai fait changer les électrodes... Il n'y aura plus d'interférences !

Les opérateurs s'exécutèrent. La vue de l'écran bougea, fonça vers la cloison la plus proche où pendait une tresse de câbles, avant de monter .. ou, plutôt, de descendre le long de celle-ci, vers le plancher inférieur du dock, 800mètres plus bas, où se trouvait l'ancien cuirassé bleu d'Albator.

. . . Quand ce sera fait, vous activerez le cinquième et vous me l'expédierez chez Feydar Zone.
— ...!. ?... bien mon général.

— Mais, mon Général, objecta Kariméros : - ce n'est pas ce que vous aviez prévu !
— C'est vrai, mais ce coco m'inquiète.
— Il n'a pourtant aucun pouvoir, en dehors de la construction et de la maintenance des vaisseaux.

— Ça risque de ne pas durer.

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— Où en êtes-vous, Zone, avec les nouveaux écrans de protection ? Demanda Herossa à l'ingénieur Terrien.
— Les tests sont très satisfaisants : ils rivalisent avec celui de l'Atlantis... Mais voyez plutôt :

Il tira de sa poche un syPhone et activa le projeteur holographique la cabine s 'obscurcit sur une image en relief de l'espace, montrant une petite escadre composée d'un cuirassés, un croiseur de bataille et un croiseur lourd, subir un pilonnage en règle de la part du Créa (l'ex-Atlantis). Malgré la puissance considérable de son artillerie, Il ne fallut pas moins de quatre à cinq salves, à l'ancien cuirassé d'Albator, pour venir à bout de chacune des bulles protectrices de ses cibles.

— Beau travail, dit-elle avec flegme... Installer ces écrans sur les autres vaisseaux, en commençant par les ' Death' et les' Pyramidda'.

'' Parfait !'' Jubila sous cape le renégat '' Une fois leur système complètement noyauté, leur flotte sera à moi ! ''

La Sylvidre, qui avait surprit son furtif sourire, le regardait d'un air amusé.

'' … Mais avant il faudra que je me débarrasse d'elle ! ... Le tout est d'y arriver sans attirer les soupçons ''.

Une fois le Terrien sortit, elle fit appeler son adjointe. En entrant celle-ci trouva sa supérieure occuper à dessiner une fleur sur une feuille de papier. Sans même lever les yeux, Herossa lui ordonna de faire son rapport. La ' fleet-admiral' s'exécuta et annonça que le retrait des vaisseaux Euphor était achevé, à l'exception d'une escadrille de chasseur-bombardiers et d'un destroyer Illumidas.
' First-Lady' acquiesça de la tête sans cesser de dessiner. L'officière enchaîna sur les nouvelles du front Euphorien et termina par les réactions des Végiens au désengagement Sylvidre :

— …Ils sont furieux... Ils disent que ce n'est pas parce que les Euphoriens se terrent dans montagne, que c'est une raison pour nous de les lâcher !

Herossa tourna la feuille, comme pour peaufiner un détail, mais, pointa discrètement son stylo sur ce qu'elle avait écrit en marge du dessin :

Quand la moitié des vaisseaux de lignes sera équipés des nouveaux écrans de protections, vous neutraliserez F. Zone de la façon convenue !

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(1) Voir T.1, 'La Sorcière rouge', ch.11.

(2) L'anecdote sur Sam (appelé aussi Oscar) est bien connu dans le milieu de la marine britannique. Il a même son portrait dans un musée - bien qu'il ne soit pas certain que ce chat ait réellement existé et vécu les aventures qu'on lui prête, mais bon, pour la fic j'ai décidé de faire comme si.

(3) Sam aurait fini ses jours dans un foyer de soldat à Belfast en 1955.

(4) Voir Albator 84, ep.4 'Plus fort que l'épée'.

(5) Voir Goldorak, ep.32 'La reine fantôme'.

(6) Voir T.2, 'Aigle & Corneille', ch.8, 9, 10, 11, 15 et 17, ainsi que le manga : 'Capitaine Albator', T.3 _ p.168 et 175 à 205.

(7) Identique à celles utilisées par Horos à partir de l'ep.60 'Les rats'.