Chapitre 3 : Discussions

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L'humidité et le froid des cachots n'atteignent pas Elvira alors qu'elle descend les escaliers, perdue dans ses pensées. Son regard se porte sur chacune des geôles où sont entassés plusieurs humains, éloignés le plus possible des barreaux, affamés et malades. L'odeur du sang imprègne la pierre, omniprésente, mais elle ne semble pas déranger les quelques Vampires qui montent la garde. L'habitude a remplacé les désagréments liés aux humains, les patrouilles revenant régulièrement avec des prisonniers. Ceux qui sont dans les cellules serviront sans aucun doute à nourrir les habitants du château, rares sont ceux qui ont l'honneur d'être épargnés. S'ils ont un instant de plus pour survivre, c'est bien souvent pour servir de distraction aux Vampires, pour des chasses improvisées. Elvira sait qu'une mort rapide est pour eux la fin la plus enviable plutôt que de périr dans les cachots mal entretenus du domaine de Markus.

Ignorant les gémissements de peur et de douleur des captifs, elle repère enfin la raison de sa présence dans cette partie du château. Devant l'une des cellules les plus sombres, une femme de son espèce l'attend, la saluant d'un signe de tête chaleureux. Ses cheveux gris sont striés de mèches blanches, noués en un chignon strict, dégageant un visage avenant au regard doux. Segí est la plus douée des guérisseurs, ses connaissances sur les plantes et les différents remèdes ont sauvé la vie de plusieurs soldats Vampires. Contrairement à ce qu'ils croient tous, ils peuvent être touchés par des maux inconnus, malgré leur apparente immortalité. Et c'est grâce aux bons soins de la guérisseuse qu'ils sont encore là. Elvira a beaucoup de respect pour elle et son travail, admirant son savoir et la manière dont elle s'en sert, y voyant là un contraste flagrant avec d'autres membres de leur espèce qui ne pensent qu'à eux.

Sans poser la moindre question à Segí, Elvira détaille l'occupante de la cellule qui intéresse tant la guérisseuse. Une femme humaine est assise dans un coin, les fixant d'un regard brun dénué du moindre éclat d'insouciance et de vie. Sa chevelure blonde, bien que terne et poussiéreuse, se détache sur le gris de la pierre, comme un peu de clarté dans l'obscurité des lieux. La guerrière remarque bien vite que la mortelle est blessée, l'odeur de son sang est très forte et sa tunique déchirée au niveau du ventre laisse entrevoir une plaie qui a tout d'une griffure. Elvira en conclut que la prisonnière a dû rencontrer des Loups-Garous et qu'elle peut s'estimer heureuse d'être vivante.

Ne comprenant pas pourquoi une simple humaine fascine la guérisseuse, Elvira se tourne vers elle en haussant les sourcils, attendant une explication. Segí lui adresse un sourire mystérieux avant de prendre le trousseau de clef qui lui a été confié, invitant la guerrière à la rejoindre. Les deux Vampires se rapprochent de l'humaine qui, dans un sursaut d'instinct de survie, tente de reculer, se heurtant au mur derrière son dos. Les battements précipités de son cœur parviennent aux oreilles des deux autres femmes qui s'avancent malgré tout. La plus mortelle des trois est effrayée, complètement démunie face à des créatures qui pourraient se débarrasser d'elle d'un claquement de doigts. À sa grande surprise, aucune des deux ne montre de signe de violence.

Segí s'accroupit à ses côtés, lui murmurant de ne pas avoir peur, comme elle l'a déjà fait à de nombreuses reprises pour vérifier son état. Avec des gestes lents et précautionneux, la guérisseuse remonte doucement la tunique de la captive, dévoilant à Elvira la plaie aperçue lorsqu'elle se trouvait derrière les barreaux. La chair autour de la blessure ne présente pas les différentes teintes parfois visibles chez certains prisonniers. Au contraire, la peau arbore une couleur assez encourageante qui tire un froncement de sourcils à la femme aux cheveux noirs. Jamais encore elle n'a vu d'humains être sur la voie de la guérison dans leurs cachots, pas alors que les conditions sont réunies pour aggraver leur cas. L'humaine ne partage pas ce trait pourtant commun à leurs prisonniers, ce qui intrigue rapidement la guerrière.

- Quel est donc ce prodige ? demande Elvira.

- Le sang qui coule dans ses veines semble la doter d'une forme de régénération, explique Segí. Sa blessure a commencé à se refermer rapidement, sans qu'elle soit touchée de près par ce phénomène. Elle n'a pas perdu conscience depuis que Mudrost est revenu de sa mission avec elle.

- Cette femme n'est là que depuis hier ?

La guerrière est étonnée par cette découverte, comprenant encore mieux la fascination que l'humaine exerce sur la guérisseuse. La blonde est plus étrange que ce qu'elle a cru au premier regard, décelant chez elle un potentiel insoupçonné qui pourrait bouleverser bien des choses. Elvira jette un coup d'œil à l'entrée des cachots, vérifiant qu'il n'y a personne avant d'interroger Segí, espérant ne pas être écoutée par les gardes. À son grand soulagement, elle apprend qu'elle est la seule à savoir que leur prisonnière cache un secret dans son sang. D'un simple regard, les deux Vampires scellent un accord tacite selon lequel les Conseillers ne devront jamais apprendre qu'une captive humaine a montré des signes de régénération. Elles connaissent toutes les deux les habitudes des membres du Conseil et elles ne veulent pas leur livrer une nouvelle curiosité.

Les femmes Vampires quittent la cellule en veillant à bien la fermer derrière elles. Elles s'éloignent ensuite des cachots pour retrouver une partie plus vivante du château. L'agitation est bien vite ressentie par les deux femmes et la guérisseuse interpelle un soldat pour obtenir des renseignements. Il les informe du retour imminent de l'une des troupes chargées de la surveillance aux frontières du pays, ajoutant par la même occasion que Segí sera amenée à s'occuper de plusieurs blessés. Avant de reprendre ce qu'il faisait, il déclare sombrement que des pertes importantes sont à déplorer, ce qui n'est pas pour rassurer Elvira. Ses pensées sont tournées vers la révélation de Viktor concernant l'emprise de William sur ses bêtes. Le mensonge tissé par les Aînés afin de ne pas inquiéter l'ensemble des Vampires pèse dans son esprit.

Alors que la guérisseuse s'en va rejoindre les salles consacrées à la pratique de ses soins, Elvira se rend dans la cour du château. L'air extérieur la frappe, lui rappelant que l'hiver n'est pas loin. Elle traverse la foule sans s'excuser, bousculant quelques Vampires qui montrent les crocs, agacés d'être dérangés. Elle les ignore totalement, parvenant à être au premier rang pour assister au retour de la troupe des Serviteurs de la Mort. Patientant tranquillement, la femme Vampire détaille les expressions de ses pairs. Aucune crainte ne transparaît, ni même la moindre trace d'anxiété, lui prouvant que les autres n'ont rien à redouter tant qu'ils ne connaissent pas la vérité. Les quelques murmures qu'elle perçoit ne sont que des vagues suppositions sur une meute de Loups-Garous supérieure en nombre. Il n'y a là aucune hypothèse sur une probable intelligence de la part de leurs ennemis, ce qui lui confirme que personne ne se doute de l'ampleur de la situation.

Le bruit familier d'un lointain galop attire son attention sur les portes des remparts alors que quelques cavaliers font irruption dans la cour du château. L'odeur du sang atteint tous les Vampires présents qui se rapprochent instinctivement. Ils remettent de la distance entre eux et les Serviteurs de la Mort nouvellement rentrés lorsque Viktor intervient. Son ordre oblige les spectateurs à reculer, permettant à la troupe de descendre de leurs montures sans risquer une attaque de la part de leurs pairs. Des écuyers viennent récupérer les chevaux rescapés tandis que des soldats se chargent d'évacuer les blessés vers l'aile du château occupée par la guérisseuse. D'autres Vampires s'occupent des armes, pour les amener à la forge afin qu'elles soient réparées. Les survivants s'autorisent enfin à relâcher la tension accumulée dans leurs corps, la fatigue visible dans leurs yeux d'un bleu éclatant.

Le Vampire à la tête de la troupe retire son casque, révélant un visage féminin à la beauté froide typique de son espèce. Sa chevelure rousse se fonde dans la nuit, moins flamboyante que les flammes qui éclairent la cour du château. Son regard se porte sur tous ses pairs réunis pour accueillir le retour de sa troupe et un sourire orne ses lèvres lorsqu'elle remarque enfin Elvira. Viktor rejoint la rousse, vite suivi par la guerrière aux cheveux noirs qui ignore les commentaires des autres Vampires.

- Katherine, la salue Elvira. Aurais-tu un instant à m'accorder avant la réunion du Conseil ?

- Laisse-moi le temps de me changer, répond la rousse.

Sans même un mot pour l'Aîné, elle se dirige vers l'intérieur du château. Viktor ne dit rien, les premières secondes, puis il reporte son attention sur sa belle-sœur, croisant son regard.

- N'oublie pas que personne ne doit savoir, déclare-t-il.

- Je le sais, rétorque Elvira. Mais il faudra bien tout révéler un jour ou l'autre.

Ils n'ajoutent rien de plus et, l'espace d'un court moment de doute, la femme Vampire s'interroge sur le véritable sens de l'ordre de son beau-frère. Elle se demande s'il évoque ses informations sur William ou l'origine de la mort de l'Ilona. Elle se rend compte qu'elle partage deux secrets avec l'Aîné, deux secrets qui sont de trop, qui ne devraient pas exister et qui risquent de leur causer d'énormes problèmes. Elle ne se perd pas plus longtemps dans ses réflexions, Katherine revient vers elle, sans sa lourde armure.

- Ne soyez pas en retard, soupire Viktor, les Conseillers ne vous pardonneront pas de les faire attendre.

- Il serait temps que le Conseil se rappelle grâce à qui il existe, réplique la rousse. Un peu de patience ne leur fera pas de mal.

Elvira a un sourire amusé face à l'expression lasse de son beau-frère. Il prétexte avoir quelque chose d'important à faire pour les laisser toutes les deux seules. Katherine entraîne son amie à l'extérieur du château, franchissant la porte et saluant les deux gardes en leur promettant de rentrer avant le lever du soleil. Les deux femmes s'enfoncent dans la forêt qui borde le domaine de Markus, silencieuses, n'écoutant que les bruits de la nature. Quelques animaux sont dans les parages mais ils se cachent, comme ayant senti que les femmes ne sont pas humaines. La rousse est la première à briser le calme des lieux, invitant la brune à s'asseoir avec elle sur un tronc coupé, l'observant du coin de l'œil.

- Que s'est-il passé au château pendant mon absence ?

La guerrière aux cheveux noirs baisse les yeux, incapable de soutenir le regard de la rousse. Elle commence par évoquer ses rondes, les multiples attaques des Loups-Garous et les doutes de Mudrost. Elle se souvient alors de la mise en garde de son beau-frère et n'ajoute rien à ce sujet, pour ne pas dévoiler ce qu'elle sait, même si elle aimerait partager ses craintes avec quelqu'un. Katherine lui demande alors comment va sa sœur, s'inquiétant de la grossesse d'Ilona. Elvira a la gorge nouée lorsqu'elle lui apprend que son aînée est morte en donnant naissance à Sonja, se reprochant une fois encore de ne donner qu'une version fausse. La tristesse qui lui serre le cœur est si vive que les larmes coulent sur ses joues. Elle livre enfin toute sa peine, éclatant en sanglots alors que son amie la serre dans ses bras, l'apaisant par de douces paroles.

Katherine est touchée par le chagrin d'Elvira, elle comprend que la situation au château n'a pas évolué d'une bonne manière. Elle a passé cinq mois aux frontières du pays, à essayer de voir si les Loups-Garous s'étendent ou non, s'ils ont envahi les royaumes voisins ou s'ils ont leurs tanières uniquement près du domaine de Markus. Elle a cru un instant que rien n'aurait changé à son retour, qu'elle reprendrait ses habitudes, malgré la mort de certains de ses pairs. Mais c'est un mince espoir inutile, les ténèbres recouvrent de plus en plus les Vampires, les transformant en des êtres plus violents, aussi bien envers eux-mêmes qu'envers les humains. La mort de l'une des leurs aurait dû entraîner un plus long deuil mais même le souvenir de leur condition vincible n'apporte aucune peur chez eux.

Elvira finit par sécher ses larmes, remerciant la rousse pour sa présence. Cette dernière prend ses mains dans les siennes, avec affection. Elle a vu son amie sourire jusqu'à ses dix-huit ans puis sa mère est morte, et elle est devenue une combattante aguerrie qui a eu assez de détermination pour devenir un membre du Conseil. Aujourd'hui, pourtant, la belle-sœur de Viktor n'a plus rien de la femme forte qui supporte tout pour sa famille, elle s'effondre, montrant une faiblesse qui n'est pas commune chez elle. Katherine devine facilement que la sœur d'Ilona a gardé pour elle toutes ses émotions, comme une coupe que l'on remplit avant de verser la goutte qui la fera déborder.

- Comment va ta nièce ? demande la rousse avec intérêt.

- Elle survit, répond Elvira. Je m'occupe d'elle dès que je le peux, j'ai mis de côté mon rôle de Serviteur de la Mort pour elle. Viktor a dû me faire du chantage pour que je retourne chasser nos ennemis. Je n'aime pas laisser Sonja avec d'autres personnes, j'ai sans cesse peur que quelqu'un me l'enlève alors qu'il ne me reste qu'elle comme souvenir d'Ilona.

- Tu as encore Erina et ton père, lui reproche Katherine. Ne t'isole pas alors qu'il y a du monde autour de toi.

Le regard de la rousse transperce la plus jeune des deux qui a pris conscience des mots implicites derrière les paroles de son amie. Il y a peu de sujets de discorde entre elles mais Katherine a su trouver exactement quoi dire pour secouer un peu Elvira. Cette dernière ne cesse de songer à sa famille, à ce cocon de sécurité, en mettant de côté toutes les personnes qui comptent pour elle ou pour qui elle est quelqu'un d'important.

- Je t'en prie, Elvira, ne renie pas ce que tu ressens pour lui.

- Et ne m'oblige pas à reprendre nos disputes, soupire la plus jeune. Tu sais très bien pourquoi je ne peux pas accepter ses sentiments. J'ai vu ma sœur souffrir tant de fois que je refuse de commettre la même erreur.

Le visage de Katherine se ferme, une certaine froideur prend place sur ses traits alors qu'elle se force à ne pas montrer sa colère. Ce qualificatif d'erreur la marque bien plus que ce qu'elle veut faire croire, d'autant plus qu'il touche quelqu'un de sa famille, une personne sans qui elle ne serait pas là.

- Les Conseillers nous attendent, finit-elle par remarquer.

Comprenant que ses paroles ont blessé son amie, Elvira hoche la tête. Elles reprennent le chemin du retour, plus silencieuses que jamais, sans s'accorder la moindre attention.

OooooO

Tranquillement installé dans son coin, Andreas Tanis détaille les Vampires qui entrent dans la salle du Conseil. En sa qualité d'historien et de scribe officiel des Assemblées, rien n'échappe à son regard. Sa plume à la main, il inscrit sur un parchemin les noms des Conseillers qui prennent place sur leurs sièges de pierre.

Règne de l'Aîné Viktor.

Présence de dix Conseillers : Orsova, Coloman, Vladimir, Ulrik, Kaspar, Drena, Javor, Semira, Vølk, Elvira.

Tanis relève sa plume pour recompter les membres du Conseil. Ses yeux sont attirés par la place vide autrefois occupée par Ilona, à côté de celle d'Elvira. Cette dernière est présente, physiquement, mais l'historien est certain que ses pensées sont ailleurs. Il lui sourit pour la saluer avant de retourner à son parchemin.

Le siège d'Ilona reste vide jusqu'à la majorité de Sonja.

Katherine est présente pour son rapport de mission, elle ne participe pas au Conseil en tant que membre.

Sa main tremble lorsqu'il note le nom de la rousse, essayant de ne pas songer au fait que son retour annonce la fin d'un calme qui n'a que peu duré. Il supporte assez régulièrement ses remarques désobligeantes sur son rôle de scribe qu'elle considère comme étant tout à fait inutile. L'historien peut toutefois compter sur Elvira pour apaiser son amie et empêcher des conflits de la part de la rousse, ce dont il lui est reconnaissant. Reposant sa plume, il jette un coup d'œil aux Conseillers qui semblent s'ennuyer.

Katherine se tient droite, au centre du cercle formé par les Conseillers, observant Viktor sans se soucier de tous les autres. Comme à chaque Conseil, c'est à l'Aîné de débuter la séance, pour lancer les conversations. Mais il attend, son regard fixé sur la place de sa défunte femme. Personne n'ose prononcer le moindre mot, l'Aîné peut facilement se mettre en colère pour un rien depuis la mort d'Ilona et aucun Vampire n'est assez fou pour risquer sa vie pour une simple réunion. Viktor finit par revenir à l'instant présent, faisant signe à Tanis d'être à l'écoute avant de déclarer que le Conseil est ouvert.

- Comme vous le savez tous, commence Katherine, je reviens de cinq mois passés à surveiller nos frontières. Et les nouvelles ne sont pas bonnes.

- Le contraire aurait été étonnant, remarque Orsova avec ironie. Nous avons vu les blessés et nous avons tous conscience de l'absence de certains des nôtres.

- Je suis ravie de constater que vous avez encore la capacité de voir, réplique la rousse sur le même ton. Les Vampires ont perdu la vie à cause des Loups-Garous, leur nombre ne cesse d'augmenter et ils ont dépassé nos frontières pour s'étendre en dehors de notre pays. Qu'avez-vous à dire à ce sujet ?

- Un ou deux Loups-Garous hors du pays ne présentent pas de réel danger, intervient Coloman.

- Je n'ai pas évoqué une ou deux bêtes, Coloman. Des dizaines de Loups-Garous ont dépassé nos frontières. Nous avons pu en tuer quelques-uns mais les pertes sont trop importantes pour notre espèce.

- Ils ont dû être attirés par l'odeur du sang humain, rétorque Javor. Les humains se multiplient plus rapidement que nous et deviennent des proies faciles pour nos ennemis.

- Il a raison, approuve Drena. Nous accueillons peu de naissances et il faut attendre trop longtemps avant de remplir nos rangs de soldats. Pour prendre un exemple qui parlera à tous ici, il me suffit de choisir Sonja. Cette enfant ne sera pas utile avant de longues années.

- Il me semble que nous ne sommes pas réunis ici pour parler de ma fille, persiffle Viktor. Les morts s'accumulent et notre ennemi croît mais nous aurons la possibilité de vaincre nos adversaires en transformant des humains à notre tour.

Cette remarque de la part de l'Aîné apporte des murmures et des échanges de regards entre les Conseillers. Elvira elle-même ne cache pas sa surprise, ne comprenant pas la décision soudaine de son beau-frère. Depuis des années, Viktor lutte pour éviter que leurs rangs soient composés d'humains transformés en Vampires, trop instables et peu obéissants. Il n'a jamais accepté cette proposition de la part du Conseil, s'opposant même à Amélia et Markus qui voyaient là un moyen d'agrandir leurs armées. Elle ne comprend pas pourquoi il a changé d'avis aussi vite et elle se lève, pour montrer qu'elle tient à intervenir dans leur discussion.

- Ce n'est pas une solution que nous pouvons mettre en œuvre actuellement, conteste Elvira. Vous savez aussi bien que moi que les humains ne survivent pas tous à notre morsure et qu'ils sont très longs à s'adapter à leur nouvelle condition.

- Qu'as-tu donc à proposer ? demande son beau-frère avec un rictus agacé.

- Mieux former nos soldats. Il y a encore trop de Vampires inactifs dans ce château, y compris parmi ce Conseil.

Quelques grognements irrités se font entendre suite à sa déclaration. Les Conseillers n'ignorent pas le mépris que la belle-sœur de l'Aîné éprouve pour eux mais sa dernière remarque ne leur plaît pas. Pourtant, Elvira ne revient pas sur ses paroles, parce qu'elle pense chacun de ses mots. Les membres du Conseil ne cessent de reprocher aux Serviteurs de la Mort leur manque d'efficacité mais ils ne sortent pas du château de Markus, patientant jusqu'aux rapports de mission, comme c'est actuellement le cas.

Dans son coin, Tanis observe le débat, sans rappeler sa présence. Il écrit tout ce qu'il voit et entend, consignant les commentaires des uns et des autres. À ses yeux, l'intervention d'Elvira est surprenante, elle participe peu ouvertement aux réunions du Conseil, votant simplement et ne s'exprimant que lorsque son avis est explicitement demandé. L'historien trouve qu'elle a un certain courage pour contester la proposition de l'Aîné tout en rabaissant les Conseillers alors qu'elle pourrait perdre son siège de manière définitive.

Mais Elvira ne songe pas à son avenir au sein du Conseil, elle souhaite seulement que leurs défenses soient mieux organisées pour combattre leurs ennemis. Elle est la seule à avoir connaissance du secret caché par leurs Aînés et elle sait que la situation ne cessera d'empirer tandis qu'ils continueront à subir des défaites. Les soldats n'ont pas tous les capacités qu'il leur faudrait, certains peinent à tenir correctement leurs armes alors qu'ils ont des sens plus développés que ceux des humains et une puissance physique plus grande. Si les Vampires de naissance ont du mal à vaincre les Loups-Garous en s'entraînant depuis des décennies, elle doute de ce que feront les humains transformés en membres de son espèce.

- Vous sous-entendez que nos chefs d'armées sont incompétents, susurre Drena. Ils forment eux-mêmes chacun de nos soldats en veillant à en faire des hommes et des femmes prêts pour nous défendre. N'est-ce donc pas assez à vos yeux ?

- Que savez-vous vraiment concernant nos soldats ? Vous ne sortez jamais de ce château, vous ignorez la réelle menace qui pèse sur nous. Demandez donc à Katherine si tous les Vampires tombés à ses côtés étaient prêts pour combattre.

- Elvira a raison, confirme la rousse. Certains des nôtres n'ont pas leur place parmi les Serviteurs de la Mort.

- S'ils sont considérés comme tels, cela signifie qu'ils ont prouvé leurs capacités, intervient Semira. Nos Aînés approuvent chaque décision militaire et vos paroles laissent entendre qu'ils remplissent mal leurs fonctions de dirigeants.

Katherine et Elvira échangent un regard, silencieuses. Les mots de Semira ne sont pas anodins, elle tient à voir leurs réactions et plus particulièrement celle de Viktor. Ce dernier ne relève pas l'affront, il observe les trois femmes avec une expression lointaine. Ce que Semira a dit ne l'atteint pas, il sait qu'elle cherche à provoquer le départ de sa belle-sœur pour la remplacer par une personne qu'elle considère comme étant plus compétente. Ce que l'Aîné n'avouera pas devant tous les Conseillers, c'est qu'il a fini par se rendre compte des qualités d'Elvira en matière de combats contre l'ennemi. Il a beau vouloir sa démission parce qu'elle ne joue pas son rôle lors des Conseils, elle devient un élément majeur, d'autant plus qu'elle connaît désormais la vérité.

Elvira n'est pas rassurée par ce calme de la part de son beau-frère. Il devrait dire quelque chose, même s'il se décide à lui faire des reproches encore une fois. Elle préfère subir sa colère plutôt qu'un silence inquiétant. La dernière fois que Viktor a été si long à répondre, il s'agissait du jugement de l'assassin d'Ilona, un Conseil déchirant pendant lequel il a dû faire un choix difficile. La situation dans laquelle ils se trouvent tous n'est en rien comparable et elle s'interroge sur ce qu'il peut être en train de penser. Comme s'il avait lu dans son esprit, l'Aîné se lève à son tour, recevant l'attention de toute l'Assemblée.

- Je déclare ce Conseil terminé.

Ulrik proteste, argumentant sur le fait qu'il leur faut résoudre ce problème au lieu de le reporter à un autre jour. Orsova confirme ses propos en ajoutant que Katherine a mis en avant cet éternel conflit contre leurs ennemis et qu'Elvira a eu assez de reproches à leur faire. D'autres Conseillers se mettent à parler en même temps, créant une cacophonie si importante que les mots échangés ne sont plus perceptibles. Tanis perd le fil de la conversation tandis que Viktor soupire. Il réclame le silence d'un ton grave, suffisamment fort pour toucher les Vampires qui se souviennent alors qu'ils sont soumis à l'autorité de l'Aîné.

- Je mets fin à ce Conseil pour que vous réfléchissiez à une solution durable. Vos querelles doivent cesser pour le bien de tous. Maintenant, sortez.

Drena prince les lèvres avant de s'en aller, irritée. Orsova et Coloman l'imitent rapidement, ce que Tanis consigne sur son parchemin. Les autres Conseillers suivent, hormis Elvira, retenue par son beau-frère. L'historien récupère ses affaires avant de les laisser seuls, refermant la porte de la salle derrière lui sous le regard intrigué de Katherine. Elvira se tend lorsque la porte se clôt, tournant son attention vers l'Aîné qui se lève de son siège de pierre.

- Penses-tu ce que tu as dit ? demande Viktor. Un meilleur entraînement serait-il suffisant pour nos soldats ?

- Je l'espère, répond prudemment sa belle-sœur. De meilleures bases en combat devraient leur permettre de mieux se défendre. Malheureusement, j'ignore si quelqu'un serait assez doué pour assumer ce rôle.

- J'ai entendu dire que tu côtoies de bons guerriers, comme Mudrost.

- Cet homme ne vit que pour détruire, rétorque Elvira. Il ne fait pas de distinction entre se battre pour survivre ou pour donner la mort. Les soldats ont besoin d'un peu d'humanité.

- Ce que tu as, n'est-ce pas ?

La guerrière est aussitôt suspicieuse, comprenant ce que son beau-frère sous-entend. La perspective d'être désignée pour entraîner les troupes ne lui plaît pas, elle a autre chose à faire que de perdre son temps là où d'autres pourraient réussir aussi bien qu'elle, si ce n'est mieux. Elle ne s'oppose toutefois pas directement, attendant que l'Aîné finisse de lui exposer ce qu'il a en tête.

Viktor ne continue pas sur sa lancée, patientant, observant les réactions de sa belle-sœur. Les paupières plissées de cette dernière et l'expression de franc refus qui luit dans ses yeux sont des signes qui ne le surprennent pas. Il a eu cette idée sans même y songer réellement, se disant qu'il n'a qu'à utiliser son rang d'Aîné pour imposer sa volonté à Elvira. Elle a les capacités requises pour entraîner des soldats, même s'il met l'avenir de ses pairs dans les mains d'une femme qui n'a pas l'approbation de tous. Il sait qu'il joue avec le feu, un feu qui pourrait s'étendre et ravager le château en projetant ses flammes destructrices sur les Vampires. Sa belle-sœur est cet incendie, instable et imprévisible, mais il ne voit qu'elle pour assurer un futur à sa fille.

- Je connais ta valeur, Elvira.

- Ma valeur ? Vous voulez que je quitte ce Conseil, vous ne m'appréciez pas et vous prétendez connaître ma valeur ?

- Une place au Conseil n'est pas un gage de valeur. Tu n'as jamais aimé en faire partie, ne le nie pas.

- Pourquoi ne pas choisir quelqu'un d'autre ? Katherine est une excellente combattante et elle a plus d'expérience que moi.

- Katherine est la fille d'un Aîné, les soldats n'accepteront pas qu'elle perde son temps avec eux. Elle n'est pas faite pour les entraîner, uniquement pour les diriger.

- Les Conseillers ne respecteront pas votre choix, Viktor.

- Ils le devront. Si nous continuons sur cette voie, nous finirons par être inférieurs à nos ennemis.

Elvira sait à quel point il est dur pour son beau-frère d'avouer que les Vampires perdent leur supériorité. Il a toujours mis en avant leur puissance, leur intelligence et leurs armes. Mais contre les Loups-Garous, même leurs meilleures épées commencent à être inutiles. Les crocs de leurs adversaires traversent leur chair trop facilement, arrachent des membres et ne laissent pas de temps à la régénération. La belle-sœur de l'Aîné a assisté assez souvent à la perte de soldats et d'amis pour voir que les Vampires ne sont pas les êtres invincibles qu'ils aimeraient être. Ils ont beau être plus forts que les humains, possédant des sens développés et une vie plus longue, ils n'en restent pas moins des créatures capables de mourir.

- Nous sommes déjà inférieurs, soupire Elvira. Que j'aide ou non nos soldats n'y changera rien, surtout si le problème vient de William.

- Cette bête doit perdre son emprise, déclare Viktor. Il nous faudrait un moyen de l'endormir mais nous sommes impuissants.

- Quelle solution proposez-vous ?

- Réveiller Markus et l'utiliser contre son frère. Si tu parviens à le convaincre, nous aurons une chance.

Les mots de l'Aîné sont comme des éclats de verre pour la femme qui recule. Ce que propose son beau-frère dépasse ce qu'elle peut faire pour les siens. Sauf que le ton de Viktor n'appelle aucune contestation et elle n'a aucun moyen de se soustraire à son ordre sans lui désobéir. Elle est face à un dilemme qu'elle n'avait pas prévu et qui la touche d'un peu trop près. Elle souhaite la fin de ces combats qui deviennent de plus en plus violents, pour se consacrer à Sonja et à sa famille, mais elle est fidèle à Markus. Le réveiller pour faire de lui une arme contre William reviendrait à le trahir, ce qui est pour elle quelque chose d'impossible à envisager.

L'Aîné remarque le trouble dans le regard de sa belle-sœur. Il n'en est pas surpris, sachant le lien important qui unit la guerrière au premier des Vampires. Toutefois, il songe à l'avenir des Vampires, à tout ce qu'ils accompliront quand leurs ennemis ne seront plus que de lointains souvenirs. Pour lui, il n'y a que Markus pour vaincre son jumeau, pour l'anéantir juste assez afin de détruire les autres Loups-Garous. Il a déjà tenté d'en parler avec le plus vieux des Aînés mais ce dernier a bien fait comprendre qu'il n'est pas prêt à lutter de manière directe contre William. Viktor compte sur Elvira pour changer les choses, même s'il doit faire pression sur elle pour obtenir ce qu'il veut.

- Je ne le ferai pas, finit par dire la guerrière aux cheveux noirs. Je peux entraîner les soldats, s'il le faut, mais je ne blesserai pas Markus de cette façon.

Elle n'ajoute rien, cillant face à la lueur sombre qui éclaire les pupilles de son beau-frère. Malgré le fait qu'elle n'aime pas s'en aller sur une discussion qui n'a pas de fin, Elvira quitte la pièce. Même si elle regrette le rang qui la sépare de Markus, elle est de son côté. Viktor a besoin qu'elle le lui dise pour se rappeler qu'elle n'est pas comme Ilona.

OooooO

Les flammes de la cheminée crépitent sous le regard las de Rhodes. Sa nièce et lui ont dû prendre un peu de repos, aussi bien pour eux que pour leur monture, s'arrêtant dans un village. Ils y ont trouvé un accueil chaleureux, quoique légèrement méfiant en raison des troubles qui agitent le pays. L'homme aux yeux gris ne leur en tient pas rigueur, il sait que les bêtes de William sont plus à craindre que les Vampires, capables d'attaquer jour et nuit. De ce qu'il a entendu dire, ce village où ils font une halte a déjà perdu plusieurs de ses habitants, tués en se rendant dans les bois pour ravitailler les maisons. Il n'est donc pas si surprenant pour lui de percevoir des murmures inquiets quant à leur présence ici.

Anya dort à l'étage, dans un lit trop grand pour elle mais qui ne l'empêche pas de reprendre des forces. La fillette n'a pas prononcé le moindre mot depuis qu'elle a été emmenée loin de sa mère et son oncle regrette ce silence. Il a vu les larmes dans les yeux de sa nièce, toute cette tristesse qu'il aurait préféré ne jamais avoir à découvrir chez elle. Il comprend ce qu'elle ressent, il craint d'apprendre la mort de sa sœur, celle qui compte beaucoup pour lui. Mais il ne partage pas ses sentiments avec Anya, lui offrant plutôt du réconfort et un optimisme qu'il est loin de posséder. La prochaine étape de leur voyage sera la dernière, celle qui marquera leur arrivée dans un lieu où l'ennemi ne pourra pas les trouver. Un lieu qui n'a rien d'un paradis. C'est pour ça qu'il garde encore un peu l'innocence de sa nièce.

Des bruits de pas attirent l'attention de Rhodes vers l'unique porte de la grande pièce, vers Konrád, le propriétaire de la demeure. C'est un homme brun de haute stature, au regard d'un bleu foncé différent de celui des Vampires. Il a accepté de loger la fillette et son oncle, n'échangeant que quelques mots de politesse avec eux avant d'aller chercher de quoi les nourrir. Il tient un panier où reposent quelques baies, petites et flétries, ainsi qu'un morceau de viande cuit au feu de bois. Rhodes n'identifie pas l'animal et il s'étonne de constater que son hôte lui offre un met réservé habituellement aux plus riches.

- Vous aurez besoin de toutes vos forces pour terminer votre voyage, explique Konrád en voyant l'expression surprise de l'étranger.

- J'aurais pu me contenter des baies, remarque ce dernier. Vous faites déjà beaucoup pour nous.

Le villageois ne répond pas, posant simplement le panier devant Rhodes avant de remettre une bûche dans les flammes. Il reste immobile de longues minutes puis va s'installer en face de l'homme aux yeux gris, s'asseyant sur son banc en bois. Le silence entoure rapidement les deux hommes, ils écoutent le bruit du feu dans la cheminée. Konrád finit par briser ce calme, désignant d'un signe de tête l'arme que Rhodes possède.

- Avez-vous fait de mauvaises rencontres ? demande le villageois.

- Pendant notre voyage, non, déclare le descendant d'Alexander. Nous n'avons pas croisé d'ennemis depuis notre fuite.

Il hésite brièvement avant d'ajouter quelques mots.

- J'ai entendu dire que ce village a connu plusieurs attaques.

- C'est la vérité, réplique sombrement Konrád. Les bêtes ont fait plusieurs victimes, dont mon épouse. Elle était enceinte quand elle a été mordue.

- Qu'est-elle devenue ?

- Je l'ignore. Je combattais pour ma survie et lorsque je me suis retourné, elle n'était plus là. Voilà déjà trois ans que je me morfonds parce que je n'ai pas su la sauver.

- Vous reprochez tout ceci ne sert à rien, rétorque Rhodes. Ces créatures sont féroces, plus fortes que nous et très meurtrières. J'ai vu des villages entiers être décimés par ces bêtes.

Sa voix tremble légèrement à l'annonce de ces massacres. En s'engageant dans l'armée de son père, il n'a pas imaginé une seule seconde qu'il se retrouverait confronté à des Loups-Garous furieux, croyant qu'il n'aurait qu'à combattre d'autres humains pour protéger ses terres. Il n'est pas sans savoir quelle douleur un homme ressent en perdant les êtres qui lui sont chers mais il a compris que s'apitoyer est inutile.

- Où comptez-vous aller exactement ? s'enquiert Konrád.

- Au nord, dans un vaste domaine où ma nièce sera en sécurité.

Le villageois plisse les paupières, réfléchissant silencieusement. Certaines rumeurs évoquent un château en ruines, au nord du pays, d'où sortent souvent des hurlements inhumains. Si l'étranger s'y rend, avec une fillette, c'est qu'il doit y avoir autre chose. Konrád ne connaît pas Rhodes mais il en a vu assez sur lui pour deviner qu'il ne mettra jamais en danger la vie de sa nièce. Sauf que leur destination n'est pas un endroit sûr, il n'est en rien un lieu à l'abri des monstres de la nuit. Soit l'homme aux yeux gris lui cache une chose importante, soit il est certain de ce qu'il dit et il va droit vers une lourde déception.

- Que croyez-vous trouver là-bas ?

- De l'aide. Une personne a une dette envers moi, elle ne pourra qu'accepter ma présence.

Rhodes reste vague dans ses explications, il ne veut pas s'étendre sur sa famille et son passé. Son hôte lui a fourni un bon repas et un lit pour sa nièce, il ne souhaite pas l'entraîner dans des situations dangereuses qui dépassent ce que peuvent affronter des humains. Ce lieu si sûr où il emmène Anya est un repaire étrange où nul humain sensé ne pourrait rester plus d'une semaine. Il n'est pas certain que sa nièce appréciera cet endroit particulier mais il n'a plus le choix.

- Je crois savoir ce qui est arrivé à votre femme, annonce prudemment Rhodes.

- Comment le pourriez-vous ?

- Les Loups-Garous ne sont pas les seules créatures qui existent, ils combattent des adversaires qui sévissent la nuit. Et ces adversaires font des prisonniers.

Le villageois prend sa tête entre ses mains. Quand il a appris que des bêtes à l'apparence mélangeant l'homme et le loup attaquaient des villages, il ne l'a pas cru. En le découvrant de lui-même, il a pensé devenir fou et voilà qu'un étranger ajoute quelque chose de pire. Konrád a perdu sa femme à cause de créatures inhumaines et violentes, il se demande si les autres représentent un danger plus grand ou non. Pris d'une subite inspiration, il relève les yeux vers Rhodes, l'observant avec intensité.

- Pouvez-vous m'emmener avec vous ?

Le petit-fils du premier immortel est étonné par cette interrogation de la part de son hôte. Il ne sait pas ce qu'il se passe dans son esprit pour qu'il prenne une telle décision. Rhodes hésite longuement, il n'est pas dans ses habitudes d'être accompagné par d'autres personnes que les guerriers de son père. Anya est comme un trésor à garder à l'abri des prédateurs, elle est un membre de sa famille, mais Konrád n'est qu'un inconnu lui ayant apporté son aide.

L'homme aux yeux gris soupire, ne sachant pas quoi répondre. Il pense à ce domaine, dans le nord, qui est un espoir d'avenir pour sa nièce. La personne qu'il espère trouver là-bas est connue pour son caractère froid et tranchant, pour son goût de la violence. Un goût partagé par tous ceux qui font de ce lieu un refuge. Ce n'est pas le meilleur endroit pour une fillette humaine mais il ne se sent pas non plus prêt à y emmener un homme, aussi doué soit-il dans l'art du combat. Alors qu'il a vu des horreurs de ses propres yeux, Rhodes a du mal à supporter ce qu'il y a dans cet étrange repaire, ce n'est pas pour y envoyer quelqu'un.

- Pourquoi devrais-je partir avec vous ?

- Je n'ai plus rien ici, répond Konrád. Vous avez évoqué des emprisonnements mais pas la mort. J'ai peut-être une chance de retrouver ma femme en voyageant avec vous et en apprenant plus de choses sur ces autres créatures dont vous me parlez.

Face à cette supplication, Rhodes cède enfin et hoche la tête. Tandis que le villageois sourit, le descendant d'Alexander se demande s'il ne vient pas de faire une erreur.