Note d'auteur : Un grand merci à Arwengeld pour sa review, j'essaye de répondre le plus rapidement possible !

Mon petit mot d'aujourd'hui va être rapide parce que j'ai une migraine qui n'a pas l'air de vouloir partir et ma journée de cours m'a crevée. Je vous laisse donc en compagnie de Blaise, en espérant que ce chapitre vous plaira. :hug:


Blaise retient un soupir, sa main caressant distraitement les cheveux de Daphné, lovée contre lui. Les récents évènements les ont brutalement dessaoulés. Son haleine pue toujours le rhum mais sa bouche est sèche et une migraine lui martèle les tempes. Il ne ressent plus que la vague nausée des gueules de bois, loin de la douce euphorie de l'ivresse. Autour de lui, tous les autres semblent assommés par la stupeur, figés dans un tableau grotesque. Quelque part dans l'hôtel particulier, une horloge sonne une heure du matin. Le son fait tressaillir Daphné et il ressert son étreinte. Il sent ses larmes contre son cou et l'impuissance qu'il ressent lui donne envoyer de marteler le mur de coups de poings.

A la droite de Daphné, Astoria tient la main de sa sœur aînée avec tant de force que les jointures de ses doigts sont blanches. Assis face à eux, Liam a clos ses paupières, plongé dans un demi-sommeil agité, et à ses côtés, Tracey affronte du regard Théo, adossé contre le mur quelques mètres plus loin, les yeux orageux. Le jeune homme brun à qui il a donné un coup de poing fait les cent pas dans le couloir, sans se soucier de sa lèvre fendue qui continue de saigner. Millicent le suit des yeux avec une certaine appréhension, se triturant les ongles sans même y faire attention.

Enfin, la porte de la chambre 504 s'ouvre sur Drago. Tous les regards se rivent sur lui, pleins d'espoir. Pendant que les autres invités continuent à faire la fête en bas, trop imbibés d'alcool pour appréhender la réalité de la situation, eux se consument d'inquiétude depuis près d'une demi-heure, assis dans ce couloir aux lumières clignotantes. Mais maintenant que leur attente prend fin, aucun ne sait s'il est capable d'entendre ce que Drago va leur dire.

— Elle est hors de danger, leur annonce le blond d'une voix claire.

Aussitôt, c'est comme une vague de soulagement qui envahit le couloir. Un déferlement de soupirs apaisés. Pourtant, le visage de Drago reste toujours mortellement sérieux. C'est comme s'il venait de leur annoncer que Pansy était sur son lit de mort.

— Qu'est-ce que tu ne nous dis pas ? demande Théo d'une voix étonnamment calme.

Le regard de Drago s'attarde juste une seconde sur le jeune homme agité qui n'a cessé de faire les cents pas. Rien qu'une seconde, mais suffisamment longtemps pour que Blaise s'en aperçoive. Lorsque son ami reprend la parole, il a sa voix froide et factuelle de Potionniste qu'il déteste. Comme s'il n'était pas concerné par le problème. Mais c'est de Pansy dont on parle, bordel. Comment peut-il rester aussi calme ?

— Elle est hors de danger mais elle était à deux doigts d'y rester. A quelques minutes près…

— Mais qu'est-ce qui a provoqué ça ? demande éperdument Daphné, la voix chargée de larmes. Elle s'est effondrée si vite, pourquoi ?

Un certain malaise envahit le couloir. Les yeux bleus de Daphné fouillent ceux de Drago à la recherche d'une vérité à laquelle se raccrocher. Une plus facile que celle qui paraît si évidente. Blaise sait que c'est à lui de lui dire. Mais il ne sait pas s'il en a la force.

— Chérie…

Sa voix se casse. Il se racle la gorge. Il ne veut pas briser l'innocence de sa femme. Mais quel bien y aurait-il à lui mentir ?

— Elle a fait une overdose, finit par dire Théo.

— Quoi ?

Daphné ne semble pas comprendre. Blaise la sent se tendre contre lui. Il tente de remercier Théo du regard, mais celui-ci fixe à présent le jeune homme qui semble tant tenir à Pansy.

— Oui, confirme Drago. Il y a des traces de… certaines substances dans son sang. Je n'ai pas pu toutes les identifier.

— Pourquoi ne pas lui demander à lui ? dit nonchalamment Théo.

Il s'avance vers l'homme que Blaise ne connaît pas. Ou plutôt, il le connaît, de loin. C'est un des amis de Fabian, le petit frère à problèmes de Millicent, mais il n'a aucune idée de son prénom. Et en quoi est-il lié à Pansy ? Il la baise sûrement. Mais pourquoi n'est-il pas au courant ? Lui à qui Pansy dit tout. Ou presque tout apparemment.

— C'est aussi ce que je me disais, dit Drago avec froideur. Comment tu t'appelles ?

— Ethan.

C'est Millicent qui a répondu, toujours assise sur le sol, les ongles à moitié arrachés par l'angoisse. Elle a le regard fixé sur la bague que porte Ethan au majeur. Une bague que Blaise se souvient furtivement avoir déjà vue sur Fabian. Mais qu'est-ce que tout ça veut dire, bordel ?

— Est-ce que quelqu'un peut expliquer clairement ce qu'il se passe ? demande-t-il d'une voix brusque.

Il sent les yeux confus de Daphné sur lui, mais il ne tourne pas la tête vers elle. Devant lui, Drago et Théo continuent d'affronter Ethan du regard. Ce dernier paraît sur la défensive. A la fois livide d'inquiétude et les épaules tendues par l'hostilité.

— Je veux voir Pansy, dit-il avec fermeté.

— Pas avant de nous avoir dit ce que tu lui as donné, espèce de salaud, gronda Théo en s'approchant, les poings serrés.

— Calme-toi, lui intime posément Drago.

— Je ne lui ai rien donné, se défend instantanément Ethan. Elle…

— Et on est supposé croire un dealer de merde comme toi parce que ?

Le mot fait sursauter Daphné. Face à eux, Millicent se mord la lèvre inférieure jusqu'au sang.

— Dealer ? répète Astoria, blanche d'incrédulité.

— Je ne vois pas de quoi tu…

— Me prends pas pour un con, j'ai reconnu ta bague, le coupe Théo. La même que Fabian.

A la mention du nom de son frère, Millicent frissonne et serre ses genoux repliés contre sa poitrine.

— Et alors ? réplique Ethan.

— Ecoute, arrête ce petit jeu, d'accord ? interrompt Drago. On sait tous ce que fait Fabian de son temps libre. Et toi par conséquent. Qu'est-ce que t'as donné à Pansy ?

— Rien du tout je vous jure ! Rien avant son overdose. Mais…

— Mais ?

Ethan hésite et Blaise voit les poings de Théo se serrer de nouveau. Si l'autre ne veut pas se retrouver avec un œil au beurre noir, il ferait bien de parler. Maintenant.

— On s'est croisé brièvement juste avant. Et je me suis aperçu après coup qu'il me manquait des… de la marchandise.

— Quoi exactement ? insiste Drago.

— Pas mal de trucs, marmonne Ethan, gêné. Un cocktail qui aurait assommé n'importe qui.

— Mais pourquoi ? lance soudain Daphné, au bord des larmes. Pourquoi est-ce qu'elle ferait ça ?

Il y a un instant de silence, instant durant lequel toute hostilité envers Ethan disparaît, remplacée par une impuissance et une incompréhension qui les rend muets. Jusqu'à ce que le jeune homme soupire, le visage marqué par des plis amers.

— Elle est malade, murmure-t-il dans un souffle presque inaudible. Et elle m'étranglerait si elle m'entendait vous dire ça.

— Comment ça malade ? répète Daphné.

— Assez malade pour vouloir se laisser mourir.

— Ne l'écoute pas, interrompt fermement Astoria. On ne peut pas faire confiance à ces gens-là.

Ethan s'apprête à protester, mais Blaise en a assez. Assez de toutes ces simagrées, de ce manège, de ces mensonges. Il a besoin de parler à Pansy. De la regarder dans les yeux et d'entendre la vérité de sa bouche. Il n'y a que comme ça qu'il saura qu'il n'hallucine pas.

— Viens, dit-il à sa femme.

Il la soulève sans peine et la pousse vers la porte de la chambre, sans que qui que ce soit n'essaie de les arrêter. En passant, il échange un regard entendu avec Drago. Pas de bêtises. Il l'entend comme si son ami avait parlé à haute voix. Il lui promet d'un signe de tête et entre dans la pièce, la gorge nouée.

Pansy est couchée sur le côté droit, plus pâle que la mort. Une fine pellicule de sueur lui couvre le front et son souffle paraît si faible que Blaise craint quelques instants qu'elle ne soit mourante. Pourtant, elle ouvre les yeux en les entendant. Et aussitôt, ses traits s'affaissent plus encore. Elle hait qu'on la voit ainsi, il le sait. Aussi faible.

Daphné s'agenouille près de la tête de son amie, elle pleure, elle lui tient la main, lui fait promettre de ne plus jamais lui refaire ça. Pansy acquiesce, mais Blaise voit qu'elle fait cela uniquement pour faire plaisir à Daphné. Pour la première fois, il voit qu'il y a quelque chose de mort dans ses yeux. Et ça le terrifie. Il a besoin de lui parler. Franchement. Même s'il sait qu'il n'obtiendra certainement pas de réponse.

— Daph', dit-il doucement. Tu peux nous laisser deux minutes ?

Sa femme le regarde avec surprise, pourtant elle s'exécute après avoir embrassé Pansy sur le front avec tendresse. Blaise s'avance lentement et s'assied sur le bord du lit. La convalescente évite son regard. Comme si elle avait peur qu'il y lise tout ce qu'il avait besoin de savoir.

— Depuis combien de temps ? demande-t-il.

— De quoi ?

— Tu sais très bien. La drogue.

Pansy hausse une épaule. Blaise pousse un soupir. Pansy et lui, ça a toujours été compliqué. A Poudlard, quand il avait commencé à sortir avec Daphné, il pouvait voir que Pansy le détestait. Comme si elle avait la sensation qu'il lui volait son amie. Son amie si précieuse à qui elle tenait plus que tout. Puis quand elle avait compris que Blaise n'allait ni lui faire du mal ni l'emporter à l'autre bout du pays, ils s'étaient naturellement rapprochés, dans le but commun de protéger Daphné. La fragile et innocente Daphné, qu'il fallait à tout prix préserver du monde sale qui les entourait. C'était uniquement pour cela qu'ils s'entendaient aussi bien.

— Et ce mec ? Ethan ?

— Juste du sexe.

Il ne dit rien, mais il voit qu'elle ment. Bien sûr qu'il est plus que ça pour elle. Il doit être le seul à qui elle s'est raccroché. Dans sa chute éperdue, dans cette spirale sans fond dans laquelle elle semble s'enfoncer. Le seul qui connaît la vérité nue dans toute sa laideur. Pourquoi est-ce qu'il lui a fallu tant de temps pour ouvrir les yeux ?

— Il dit la vérité, pas vrai ? Tu es malade.

Ce n'est pas une question, mais la dure affirmation de la réalité.

— Pas envie d'en parler.

Blaise ferme les yeux. Ne pas montrer sa peine. Tout encaisser, toujours. Être un roc pour Daphné. Il pose sa main sur l'épaule de Pansy et il fait semblant de ne pas voir les larmes qui coulent sur ses joues. Il sait que s'il dit quoi que ce soit, elle se braquerait aussitôt. Ils en parleraient plus tard. Ou jamais. Jusqu'à ce qu'ils soient obligés de regarder la Mort dans les yeux.

— Je dis aux autres que tu as besoin de te reposer ?

Elle hoche le menton et essuie discrètement son visage dans le drap. Elle lui paraît si maigre tout d'un coup. Comme s'il la voyait pour la première fois depuis des mois. Comment a-t-il pu être aussi aveugle ?

— Y compris à Ethan ?

— Surtout lui.

Il ne sait comment interpréter son regard. Honte, dégoût ? Il n'a pas l'énergie de lui demander. Alors il sort et referme doucement la porte derrière lui. Tous les regards se fixent sur lui, comme en l'attente d'une explication magique. Quelque chose qui résoudrait tout.

— Elle dort. Elle ne veut pas être dérangée. Et elle ne veut pas te voir.

Il a conscience de la dureté de ses mots lorsqu'il voit le visage d'Ethan s'affaisser. Le jeune homme s'adosse au mur, ferme les yeux et se laisse glisser au sol, apparemment décidé à rester ici. Blaise n'a pas la force de l'en déloger. A la place, il se tourne vers Millicent.

— Je peux te parler une minute ?

Son amie semble surprise. Il ne demande jamais à lui parler en tête-à-tête d'habitude. A vrai dire, il a tendance à l'éviter, Millicent. Elle peut être un peu gênante parfois. Elle a cette manière embarrassante de toujours vouloir combler les blancs de la conversation, peu importe la stupidité de ses propos. Il l'entraîne plus loin dans le couloir et pousse la porte de la chambre 506, où il a pris du bon temps avec Daphné un peu plus tôt dans la soirée. Cela lui semble être à des années-lumière. Quelqu'un semble avoir fait du rangement. Sûrement Théo. Ça aurait dû être à lui de le faire, non ? Il se sent vaguement gêné, mais d'un autre côté, il avait trop bu, Théo lui pardonnerait ce petit écart, n'est-ce pas ?

— Tu voulais me parler de quelque chose ?

Millicent semble nerveuse. Pourtant elle sourit, de ce sourire étrange et forcé qu'elle arbore tout le temps. Une des nombreuses raisons pour lesquelles Blaise évite à tout prix de se retrouver seul avec elle. Pour éviter les situations inconfortables.

— Ecoute, soupire Blaise, je ne sais pas quelles relations tu as avec ton frère, mais il faut que tu fasses quelque chose. Je ne dis pas que ce qui est arrivé ce soir est de ta faute, mais on sait tous les deux qu'Ethan a eu son matos de Fabian. Et amener ce genre de personnes à notre fête de mariage…

— C'est l'inverse, le coupe Millicent en se frottant machinalement le poignet. C'est Ethan le responsable. Fabian ne fait que… il ne fait que suivre.

Elle détourne la tête tandis que Blaise la dévisage avec pitié.

— Il faut que tu arrêtes de te voiler la face, Milli, souffle-t-il.

Elle tressaille face au surnom inutilisé depuis longtemps. Cela fait des années qu'il ne l'a pas appelée comme ça. Mais en même temps, cela fait des années qu'ils se sont peu à peu éloignés tous les deux.

— Je ne…

— Parle à Fabian.

— Il ne m'écoute pas.

— Alors fais-le écouter. Pansy a failli y laisser la vie.

— Je sais !

Elle a hurlé ces deux mots. D'une voix qui se brise. Et elle pleure. A gros sanglots. Comme jamais Blaise ne l'a vue pleurer. Déstabilisé, il lui faut un instant pour se ressaisir. Puis il s'avance et tente de la prendre dans ses bras, mais elle le repousse et court à la salle de bains. Il la suit aussitôt avec inquiétude, pour la voir vomir un liquide verdâtre dans les toilettes.

— Tu es malade ? s'inquiète-t-il, mal à l'aise.

Millicent secoue la tête et se redresse, tremblante. Elle essuie sa bouche et le regard de Blaise est attiré par des marques sur ses poignets. De fines rayures, si pâles qu'on les voit à peine. C'est si furtif qu'il est persuadé de les avoir imaginées.

— Juste une crise d'angoisse, murmure-t-elle. J'y suis sujette depuis… tu sais. La guerre. Et… c'est revenu. Comme ça. A cause de…

— Fabian, devine Blaise. Je suis désolé.

— Tu ne pouvais pas savoir.

Elle hausse les épaules, mal à l'aise, et se rince la bouche dans l'évier. Encore une fois, une fugace vision de ses poignets à la peau striée. Cette vue le rend mal à l'aise. Alors il fait encore comme s'il n'avait rien vu. Que pourrait-il dire de toute façon ? Il n'a jamais été proche de Millicent. Il serait incapable de la réconforter.

— Je parlerai à Fabian, chuchote-t-elle.

— Merci.

Et il s'en va. Il fuit, même s'il tente de se dire le contraire. Comme s'il avait Voldemort lui-même sur les talons. Derrière lui, il entend Millicent échapper un sanglot. Ça ne fait que le faire marcher plus vite.

Lorsqu'il sort dans le couloir, il prend une profonde respiration. Une vague nausée le prend lui aussi. Sa tête semble enserrée dans un étau. Depuis l'overdose de Pansy, il n'a qu'une envie, que cette soirée se termine. Lui qui avait tellement apprécié le début de la nuit ne souhaite plus que voir sa fin. Mais ce sont eux les rois de la fête. Ils doivent faire bonne figure.

Daphné est seule, debout près de la porte derrière laquelle se repose Pansy, comme un chien montant la garde. C'est en constatant l'absence d'Astoria aux côtés de sa femme que Blaise s'aperçoit que Drago manque aussi à l'appel. Où a-t-il bien pu passer ? Et où ont bien pu partir Théo et Tracey ? Cette dernière a même abandonné son petit ami, ronflant à même le sol, assommé par l'alcool.

En pensant à elle, Blaise se sent traversé d'un frisson inconfortable. Il n'a pas insisté sur le sous-entendu qu'elle lui a lancé tout à l'heure au bar. Pas avec ce qu'il s'est produit ensuite, mais depuis, sa phrase n'a cessé de tourner et retourner dans sa tête.

On a le chic pour tomber sur les uns et les autres en train de baiser, pas vrai ?

Pourtant, jamais il n'est tombé sur Liam et elle en pleine action. Alors de quoi parlait-elle ? Pourquoi a-t-elle eu ce petit sourire qu'il pourrait presque qualifier de mauvais ? Et que signifiait ce regard qu'elle avait échangé avec Théo ? Il a fait comme s'il n'avait pas vu, mais il n'est pas aveugle. Que lui cachent-ils ? Avec n'importe qui d'autre, cela n'aurait été qu'une remarque anodine, mais venant de Tracey, il sait que ce n'est pas le cas. Aucune de ses paroles n'est prononcée au hasard. Elle place ses mots, Tracey. Elle les pèse, elle les mesure et elle les place avec la même stratégie qu'un joueur d'échecs. Chaque mot, chaque mouvement pensé et repensé avant d'être exécuté. Ce n'est pas pour rien qu'elle a fait des études de droit, qu'elle est devenue avocate. Blaise l'a déjà vue à l'œuvre. Elle manipule jurys et opposants avec tant de talent qu'il se demande parfois si elle ne les manipule pas eux aussi selon ses envies.

Ses réflexions ne font qu'aggraver son mal de crâne. Il doit arrêter d'y penser. Chasser ces idioties de sa tête pour se consacrer au plus important. Prendre soin de Daphné. La protéger de tout ce qui se passe. Comme il le fait depuis toutes ces années.

— Daph' ? Tu veux que je t'amène quelque chose ? Un verre d'eau, un pull ?

— Je veux bien un verre, s'il te plaît, chuchote-t-elle. Gin tonic.

— Du… Tu es sûre ?

— Certaine.

Il hoche le menton et s'éclipse sans argumenter. S'abrutir d'alcool est parfois la seule manière de faire taire la douleur qui les étouffe. Cela fait longtemps qu'ils n'avaient plus expérimenté la souffrance d'une possible perte. Dix ans que ces peurs s'étaient éteintes avec la guerre, et voilà que Pansy, son overdose, sa maladie, faisaient renaître des fantômes qui n'étaient jamais bien loin. Alors si Daphné voulait un gin tonic, il irait lui chercher. Et il s'enivrerait avec elle.

Blaise descend d'un pas rapide jusqu'au rez-de-chaussée, où la fête bat son plein. La musique lui poignarde les tympans lorsqu'il entre dans la pièce principale. Il se fraye un chemin parmi la foule de gens bourrés. Des gens qu'il connaît à peine, des connaissances de l'école, du boulot, des gens qui ne comptent pas vraiment. Des gens qui se foutent totalement qu'une de ses meilleures amies se meure d'une maladie inconnue quelques étages au-dessus de leur tête et qui a semblé vouloir précipiter sa perte en ingurgitant un cocktail de drogues. Cette simple pensée lui donne envie de cogner quelqu'un. Alors il réprime tout ça, il ravale sa colère, son impuissance, et il s'accoude au bar où il se détendait à peine une heure plus tôt. Ça lui paraît si loin.

— Enzo ! appelle-t-il. Un gin tonic. Et un whisky. Sec.

Son cousin s'exécute avec la rapidité et la précision de l'habitude.

— Tout va bien ? demande-t-il, les sourcils froncés. Pansy ?

— Tout est parfait.

Il prend les deux verres et tourne les talons avant qu'Enzo ne lui pose la moindre question supplémentaire. Il ne sait pas s'il pourra mentir bien longtemps. Personne ne fait attention à lui tandis qu'il s'en retourne par là où il est venu. Le calme de la cage d'escalier lui paraît assourdissant. Il pousse un soupir, serre les dents sans que cela ne chasse sa migraine pour autant et commence lentement à remonter au cinquième étage. Daphné. Elle est la seule qui importe en cet instant.

Mais alors qu'il pose le pied sur le palier du troisième étage, il perçoit deux voix étouffées provenant de la 303. Il s'arrête une seconde. La seconde de trop. Lorsqu'il reconnaît la voix de Théo, furieuse, il sait qu'il ne pourra pas résister à l'envie d'écouter. Il s'approche silencieusement de la porte entrouverte et s'immobilise à bonne distance. Juste assez pour entendre.

— Tu m'avais promis, grondait Théo d'une voix furieuse.

— Je promets beaucoup de choses, réplique Tracey avec dédain.

— Je veux que tu arrêtes avec ces sous-entendus à la con.

— Sinon quoi ?

— Tu prends ton pied à me voir dans cette position pas vrai ? A me torturer chaque putain de jour depuis dix ans ?

— Je pense que tu te tortures très bien tout seul. T'es au courant que t'as aucune chance avec lui ?

— Ferme ta gueule ! Tu penses que je le sais pas ça ? Fous-moi la paix, bordel. Fous-moi la paix et laisse-moi tranquille avec ma merde.

— J'aimerais bien, mais il n'y a rien d'amusant à ça.

Le ton de Tracey est délibérément provocateur. Sans pouvoir s'en empêcher, Blaise s'avance et se racle bruyamment la gorge. Il ne sait pas de quoi ils parlent. Il en a une vague idée, mais il ne veut pas en avoir le cœur net. Rester dans le noir, c'est plus facile pour jouer à l'aveugle. C'est plus facile que de regarder la vérité en face.

— Il y a quelqu'un ? lance-t-il.

Le silence se fait aussitôt derrière la porte. Quelques instants plus tard sortent Théo et Tracey. Le premier a le visage lisse mais un orage qui couve dans ses yeux. Le genre d'orage qui fait des dégâts. La seconde paraît plus calme. Une lueur moqueuse brille dans ses prunelles et un sourire amusé étire ses lèvres.

— Si je ne savais pas que tu étais gay, j'aurais pensé que vous faisiez des choses pas très catholiques tous les deux !

Sa tentative de plaisanterie tombe à plat. Sa voix est trop forcée. La tension trop évidente.

— Je monte apporter ça à Daphné, lance-t-il, mal à l'aise.

— Je t'accompagne, il faut que j'essaye de dessaouler Liam, lui dit Tracey avec nonchalance.

Théo ne dit rien mais il leur emboîte le pas, plus taciturne, sombre et silencieux que d'habitude. Blaise accélère, désireux de quitter ses deux compagnons et leurs échanges de regards chargés d'électricité. Il veut faire disparaître ce malaise qu'il ressent. Retomber dans sa douce ignorance.

Alors qu'ils arrivent au cinquième étage, la porte de la chambre 501 s'ouvre soudainement à la volée. A leur plus grande surprise, Astoria en sort, en pleurs, le visage défait. Elle les dépasse sans un regard et dégringole dans les escaliers sous leurs yeux stupéfaits. Même Tracey, d'habitude au courant de tous les drames avant même qu'ils ne se produisent, semble étonnée. Ils n'ont pas le temps de rattraper la jeune femme que Drago sort à son tour de la chambre, le visage sombre et la main en sang. Par-dessus son épaule, Blaise aperçoit un miroir brisé et des éclats de verre sur le sol.

— Drago, qu'est-ce que…

— Elle est descendue ?

— Oui, mais est-ce tu peux…

Blaise n'a pas le temps d'achever sa phrase que son ami s'échappe, la main serrée contre son ventre, tachant sa chemise blanche de taches rouges.

— J'y vais, dit brièvement Théo. Occupe-toi de Daphné.

Il disparaît avant que Blaise ait pu le retenir. Et voilà qu'il se retrouve seul avec Tracey. Pour s'éviter la gêne et l'inconfort d'autres sous-entendus qu'il mettrait plusieurs jours à comprendre et qui ne cesseraient de le torturer, Blaise remonte le couloir à grands pas jusqu'à sa femme. Daphné le considère avec inquiétude. Pourtant elle n'a toujours pas bougé. Liam et Ethan non plus. Millicent a disparu. Il se demande avec un certain malaise si elle n'est pas dans une des chambres à vomir tripes et boyaux dans une cuvette de toilettes. Ou pire.

— Qu'est-ce qui se passe ? demande Daphné, inquiète. C'est Astoria qui est partie en courant ?

— Rien d'important, ne t'inquiète pas.

Il tente un sourire rassurant et lui tend son gin tonic avec toute la conviction du monde. Le regard de Daphné s'agrippe au sien, et elle semble rassurée par ce qu'elle y lit, car elle ne pousse pas l'interrogatoire plus loin. Elle s'adosse contre la porte de la chambre de Pansy et vide son verre d'un trait. Blaise l'imite une seconde plus tard, et le whisky qui lui brûle la gorge l'apaise. L'étourdissement qui le prend engourdit sa confusion, sa peine, tous ces sentiments négatifs qu'il a envie d'enterrer. Mais il lui fait aussi baisser la garde quelques instants. Quelques secondes de trop.

— J'en connais une qui va avoir du mal à arrêter l'alcool lorsqu'elle sera enceinte, lance Tracey avec ironie, alors qu'elle est accroupie près de Liam.

Blaise se fige. Et il se maudit pour ces quelques secondes d'inattention. Ces précieuses secondes qui lui auraient permis de protéger Daphné. Des secondes qui ne se seraient pas autant étirées s'il n'avait pas bu ce whisky.

— Quoi ? répond Daphné.

Elle s'est tendue d'un coup. Son corps s'est figé, son regard aussi. Il est peut-être le seul à le voir, à le sentir, mais c'est bien le cas.

— Ne me faites pas croire que vous n'avez pas encore discuté bébé ? Il serait plus que temps non, depuis le temps que vous êtes mariés.

Et encore une fois, c'est fugace, si furtif que Blaise croit rêver. Il tente de se persuader du contraire. Non, c'est impossible. Ce n'est pas de la méchanceté qu'il a vu dans le regard de Tracey. Elle n'aurait pas fait volontairement du mal ainsi. Et même s'il elle l'avait voulu, comment aurait-elle su ?

Près de lui, il voit Daphné se tendre plus encore. Ses paupières papillonnent à toute vitesse. Ses yeux s'emplissent de larmes. Ses doigts se desserrent et son verre lui échappe, s'écrasant sur l'épaisse moquette au sol. Sa main se crispe sur son ventre et il sait alors que Tracey vient de commettre une erreur irréparable. Une blessure qui ne se refermera certainement jamais.

Dans l'espoir vain de la protéger, de la soutenir, d'être là, il pose sa main sur celle de sa femme et mêle ses doigts aux siens. Et il la serre contre lui, fort, pour lui faire oublier sa peine, avaler sa souffrance et la faire sienne.

Les mains des deux époux sont serrées à s'en faire mal, les jointures de leurs doigts blanches. Posées sur le ventre plat et stérile de la jeune femme.


Note de fin : Merci beaucoup pour votre lecture, on espère que ça vous a plu. Une petite review nous fait toujours bien évidemment super plaisir, et on se retrouve la semaine prochaine avec Drago sous la plume de Julia ! Bonne fin de semaine à tous. :hug: