Pairing : MiloxMü, CamusxAphrodite, ShakaxAiolia
Rating : PG-13
Disclaimer : Les personnages appartiennent à Kurumada Masami


Notes: Écrit pour le prompt « Styles de vies » de la communauté LJ 10 choix, « Première fois » sur 7_couples et postée sur Hybridation aussi.

Ça fait plus de six mois que je n'ai pas écrit pour les Recettes, et je dois avoué que ça m'a fait un peu bizarre. Mais, je n'ai pas cessé de m'amuser pendant l'écriture, et j'espère que la chute vous fera autant rire qu'elle ne l'a fait pour Yakigane et moi. Au passage, merci à elle pour la relecture.

Je ne crois pas avoir répondu à toutes les reviews. En fait, je suis quasiment sûre de ne pas avoir répondu à toutes les reviews, et je suis désolée pour les personnes concernées. Je ferai plus attention pour la suite.


eternyti Le but des différentes recettes est justement de voir leur relation d'un point de vue externe. Je trouve ce genre de démarche plus intéressant à mettre en place. Et pour la relation Shaka/Aiolia, je dois avouer que vu le caractère de Shaka, je le voyais s'engager dans une relation charnelle.


Les venimeux hors-d'oeuvres d'or


Autour, les gens s'étaient déjà lancés dans une danse endiablée, suivant le lourd tempo de basses réglées à fond. Lui-même s'y était abandonné avec délice, heureux d'avoir enfin de quoi se distraire : dans toute sa banalité, la journée écoulée manquait de punch. Lever, entraînement, manger. Vaquer à ses occupations et devoirs quotidiens. En somme : s'ennuyer fortement. Et même s'il n'aurait déserté son poste pour rien au monde, même s'il aimait son travail au point de pouvoir se sacrifier sans vergogne pour lui, aujourd'hui était un de ces jours où il avait besoin d'un peu de mouvements et d'actions. Or, ce n'était pas la paix entre les différents Sanctuaire qui lui apporterait ça. Ni les garnements auxquels ils enseignaient. Et encore moins son meilleur ami, auquel sa rose et ses livres suffisaient.

Il avait donc décidé de s'accorder une sortie nocturne sur Athènes, dans une discothèque située dans le centre de la ville. À défaut d'évènements intéressants, au moins pourrait-il s'amuser un peu. C'était ce qui était prévu en tout cas et, il avait déjà repéré plusieurs proies potentielles qui, il était sûr, se ferait une joie de jouer avec lui. Après tout, il ne se trouvait pas dans un lieu considéré comme normal. Même pour une boîte de nuit.

Ici et là, des couples éphémères s'était depuis longtemps formés dans une indifférence totale, pour se séparer peu après, au gré de leurs envies. Auprès de gens bien trop bourrés ou défoncés pour retrouver le chemin des toilettes, d'autres forniquaient sans aucune pudeur, sans que cela ne dérangeât quiconque.

C'était un endroit de ce genre qui lui fallait. Un lieu où il n'y avait aucuns tabous. Où les hommes laissaient libre cour à leur débauche : de toute manière, ils ne s'en souviendraient même pas le lendemain. Ici, les histoires des uns, les origines des autres n'importaient pas. Tant qu'ils se lançaient à corps perdu dans l'action, avec la conscience qu'il n'y avait rien de vraiment réel, personne n'aurait rien à y redire. D'ailleurs, on se fichait même des noms.

Délaissant des lèvres pleines, il susurra à l'oreille de leur propriétaire quelques excuses, se détachant à regret de son corps exquis, tout en rondeurs. Il se dégagea de la danse, fendit la foule compacte pour rejoindre sa table, soudainement assoiffé.

Tous se trouvaient là, certains parce que c'était le genre de choses qu'ils affectionnaient, d'autres juste pour être avec eux. Deux d'entre eux cependant, formaient une énigme. Si le chevalier s'était attendu à ce que le Verseau cédât à son caprice, il ne parvenait toujours pas à comprendre comment des personnages, aussi peu enclins à ce genre de choses, pouvaient se trouver là. Et y être toujours.

« C'est un endroit fascinant. »

Se contenta de lui répondre la Vierge, le visage toujours autant imperturbable qu'à l'accoutumée, alors que le jeune grec prenait place au bout du banc entourant la table. Une partie d'entre eux s'était depuis longtemps envolée aux quatre coins du club, profitant des délices que ce dernier avait à leur offrir. Ne restaient donc plus que le blond, le couple rose givrée ainsi que le tibétain qui, à l'autre bout de la banquette, semblait particulièrement mal à l'aise. Faisant lentement tourner un verre entre ses fins doigts, il semblait en examiner attentivement le contenu, sourcils imberbes froncés.

« C'est un breuvage immonde que voilà.
— Laisse-moi t'en soulager alors. »

Répliqua le Scorpion en s'emparant de la boisson. Il l'avala cul sec, l'oesophage brûlé par l'âpre goût d'un Gin Fizz, bien trop pâteux pour son palais. Si déjà lui n'aimait pas ça, il était tout à fait normal que l'autre l'eût déprécié. Le contraire l'eût beaucoup étonné. Surtout sachant que l'asiatique buvait principalement du thé. Souvent au beurre de yak rance. Il grimaça en se remémorant le jour fort infortuné, où il avait eu la mauvaise idée de tester le breuvage. Plus jamais ça.

Rien que d'y penser lui redonnait envie de boire. Ce qu'il fit, tapant sans se gêner dans la bouteille de champagne de bonne qualité posée au centre de la table, très sûrement commandée par son meilleur ami. L'onéreux spiritueux ne plut pas d'avantage à ses papilles gustatives, peut être parce qu'il était trop raffiné pour elles. Au lieu d'apaiser sa soif, il l'attisa encore. Il jura intérieurement.

« Si rien ne te plaît, va donc te chercher autre chose. »

Son meilleur ami sirotait tranquillement le contenu de sa flûte, son habituel expression policée sur le visage, ses yeux soutenant son regard. Il observa avec intérêt la main presque posée sur la cuisse d'un Aphrodite qui, bras croisés, le visage fermé, semblait observer le monde du haut d'un piédestal, comme un dieu las de sa création. Ce qui, à vrai dire, ne changeait pas de l'ordinaire. Milo se demandait seulement comment le français avait réussi à sortir le Poissons de son jardin sacré.

Après tout, c'était la première fois qu'il acceptait de les accompagner. Alors que, par habitude et politesse, le Scorpion se faisait toujours un devoir de lui proposer. Comme toujours, un peu plus tôt, l'autre avait décliné. Puis, il était réapparu avec Camus à leur point de rendez-vous, dans le Colisée. Déjà que voir Shaka se joindre à eux avait été une surprise. Il avait failli croire à une plaisanterie.

Il secoua finalement la tête : il n'était pas vraiment venu là pour ça. Ce soir-ci n'était pas un moment propice à la réflexion ; il se trouvait ici pour prendre beaucoup de bon temps, s'amuser comme un petit fou jusqu'au bout de la nuit. Il était temps de noyer ses questions dans l'alcool. Puis de retourner sur la piste où, le morceau pulsant d'électro avait littéralement envoyé les gens, les uns sur les autres, corps contre corps, membres entremêlés en une masse compacte, comme un labyrinthe humain dont il serait impossible de s'extirper une fois dedans.

« Je t'accompagne. J'aimerai voir s'ils n'ont pas mieux à proposer que ça. »

Ajouta le Bélier lorsque Milo haussa un sourcil interrogateur, quand il se leva.

« Je doute que tu trouves quelque chose à ta convenance ici.
— Ne fais pas l'idiot Milo. Ce n'est pas parce que je bois principalement du thé, que je n'apprécie pas le goût de l'alcool », il roula des yeux.

Lorsqu'ils se retrouvèrent devant le bar, beaucoup plus rapidement que ce que le grec avait prévu, celui-ci ne doutât guère que son compagnon se servait de ses pouvoirs, pour éloigner d'eux les gens. Après tout, on les avait suspicieusement évité : aucunes caresses fugitives, ni touches indécentes, pas même un regard concupiscent jeté vers eux. Comme s'ils n'existaient pas réellement dans le même monde que les autres. Tant de choses inhabituelles dans cet endroit où la décadence régnait en seule maîtresse.

Cela ne pouvait qu'être un coup du Bélier qui, droit comme un piquet, attendait patiemment que le barman s'intéressât à eux. Milo lui, s'accouda contre le plan de travail, dans une pose aguicheuse. Il passa une main dans sa chevelure, en un mouvement séducteur destiné à attirer l'oeil, tandis qu'il laissait échapper un soupir lascif.

« Je ne comprends pas comment tu peux aimer ce genre d'endroit.
— Il n'y a rien à comprendre. Re-bonjour mon cher. Je suis, de nouveau, venu quémander à boire à la délicieuse beauté que tu es. »

Fit-il avec un sourire charmeur lorsque le jeune tenancier se posta devant lui. À ses yeux pétillants, ainsi qu'aux profondes faussettes creusant ses joues, à cause de son large sourire, le saint sût que l'autre avait succombé. Exactement comme il l'avait prévu. Après tout, avec son visage rondouillet ravagé de tâches de son, ses larges prunelles encore pleine d'innocence, le serveur ne devait pas avoir plus de la vingtaine. Cela ne devait pas faire très longtemps non plus qu'il avait été embauché. Autrement, ses compliments n'auraient pas provoqué chez lui, la rougeur qui teintait ses joues. Il ouvrit la bouche, semblant chercher ses mots pendant plusieurs instants.

« Merci, murmura-t-il finalement, non sans incertitude, Que puis-je vous servir ?
— Je te laisse choisir, je suis sûr que tu feras un excellent choix.
— Et votre, il hésita légèrement sur la suite, compagnon ? »

Son regard se posa sur l'atlante. Avec la lumière des stroboscopes dansant sur son visage, cela lui donnait un air légèrement mystérieux. Du genre à intriguer n'importe qui. Du type où, en ces lieux péculiers, s'il n'eût usé de ses capacités, eût-il eu pendant à son cou, des prétendants à n'en plus savoir que faire. D'ailleurs, voilà qu'une farouche demoiselle l'approchait, très sûrement attirée par l'exotique charme qu'il exhalait.

« Un Purple Midnight, répondit-il à sa place, Je pense que c'est le plus adapté. Il est un peu difficile, mais je te fais confiance », il lui lança un clin d'oeil, le regarda s'éloigner pour préparer la commande avec amusement.

Quand il se retourna, Mü s'était déjà débarrassé de la jeune fille, qu'il voyait accoster un autre homme, non loin d'eux. Il suivit son parcours des yeux, s'attardant sur les gracieuses et plantureuses formes, mises en valeur par sa robe moulante, avant focaliser son attention sur le tibétain. Ce dernier l'observa avec une expression indéchiffrable.

« Tu joues avec ce pauvre serveur. Je suis sûr que tu ne connais même pas son nom. »

Milo haussa les épaules avec désinvolture face au reproche.

« Pas plus qu'il ne connaît le mien. Nos noms importe peu. Cela fait partie du jeu.
— Je ne comprends pas l'intérêt d'un tel jeu. »

Un pli se forma entre les points de vie du jeune homme. Son interlocuteur retint un soupir, jouant avec une mèche de sa longue chevelure.

« Je ne m'attends pas à ce que tu comprennes Mü. »

Il n'aurait pas pu être plus sincère. Après tout, celui à la chevelure parme donnait parfois l'impression de vivre dans un univers parallèle au sien, imperméable à tout besoin « normaux ». Peut-être était de par son appartenance à un genre humain différent du sien, ou parce qu'il avait vécu en ermite des années durant. Il était incapable d'expliquer pourquoi mais, il avait néanmoins la certitude que l'autre était incapable de comprendre, l'attrait que ce genre d'endroits exerçait sur lui. Le goût du nombre d'interdits silencieux et de tabous foulés du pied ; cette adrénaline de se moquer en toute indécence, des moeurs publiques. Le fait que d'un certain côté, cet abandon des faux semblants, ces jeux entre inconnus lui rappelaient l'adrénaline des combats qu'ils n'avaient plus. Les vrais. Ceux où ils mettaient leur vie en danger, pour une véritable cause.

Ici se déroulait un autre genre de guerre — à la fois plus primale et plus raffinée — dont, en tant que guerrier, il reconnaissait l'entière valeur. Qu'il avait appris à apprécier au fil de ses visites. Ici, les gens donnaient sans compter, prenaient tout autant. Il n'y avait personne pour se plaindre de ci ou ça ; juste des personnes venues profiter de la liberté que leur offrait le club, sans contrepartie, sinon celle à laquelle tous adhéraient instinctivement, comprenaient d'office lorsqu'ils s'engageaient à toutes activités ici.

Le secret régnait sur l'endroit, plus haut encore que la débauche. Il s'écarta légèrement, laissant à un badaud l'espace nécessaire pour se pencher et vomir, sans qu'il n'eut reçu une goutte. Tout ce qui se déroulait là y restait, n'en ressortirait jamais. Les histoires n'étaient jamais plus que celles d'une nuit, avec des inconnus qui ne seraient jamais plus que cela : des passades éphémères qui deviendraient, au retour à la réalité, dénués de tout sens. Il n'y avait ni engagement, ni limites. C'était ce qui faisait tout l'intérêt d'être là.

« Pourtant, je tente. Depuis que nous avons posé le pied ici. Shaka m'a dit qu'il trouvait cet endroit fascinant. Je ne peux m'empêcher de me demander en quoi. Ce que je lis dans les pensées de ces gens, n'a rien d'intéressant. On dirait juste des bêtes.
— Quel mal y a-t-il à n'être qu'un simple animal, de temps à autres ? Et puis, ce n'est pas comme si, ici, on allait leur en tenir rigueur. Au contraire, c'est pour ça qu'on est là. Laisse tes présupposés de côté et décoince-toi un peu Mü. »

On s'était accroché à son bras, un corps se plaquant contre lui. Il se pencha pour baiser les lèvres tendues, remontant doucement jusqu'à une oreille pour y déposer quelques mots. On se dégagea tout aussi vite, murmurant une invitation pour le moment où il serait libre, plus tard, quand il en aurait fini avec son actuel ami.

« Laisse-toi un peu aller, on est là pour s'amuser. Dépêchons-nous de retourner à la table, j'ai peur que l'atmosphère autour de celle-ci ne perde un peu trop de degrés en mon absence. »

Ajouta-il en plaisantant, à un Bélier quelque peu dubitatif, tandis qu'il se saisissait des boissons tendues par le barman, laissant en échange, quelques billets ainsi qu'un regard aguicheur et, l'ordre de garder la monnaie.

« Mais du coup, je ramène ça comme un cheveux sur la soupe mais, que penses-tu d'eux ? »

Il ne précisa pas de qui il parlait. C'était l'évidence même : la nouvelle croustillante qui faisait tous les potins du Sanctuaire en ces temps de paix où, rien de notable ne se passait. Milo se faisait un devoir de demander l'avis de ses pairs sur cette relation toute particulière qui liait les deux derniers gardiens. Par simple curiosité, autant que par un amusement enfantin.

L'expression de son compagnon s'adoucit encore plus. Il semblait pensif, au point que les gens autour, libérés du charme de ses pouvoirs psychiques, se pressaient déjà autour d'eux, comme autant d'insecte attirés par leur aura, alors qu'ils étaient incapables de la voir. Le grec sentait déjà les touches glisser sur son corps en cascade, appréciait leur fougue.

Il s'en dégagea cependant, cala ses deux verres dans une main puis, s'approcha de son vis-à-vis pour passer un bras autour de sa taille. Ainsi, les autres éviteraient de le toucher lui, pensant qu'il était déjà pris. C'était le moins qu'il put faire pour lui : en vue de l'enthousiasme que l'atlante avait pour les lieux, il se doutait bien qu'il n'appréciât guère être mêlé à tout ça.

« Aphrodite ne semblait pas tout à fait dans son assiette ces derniers temps, encore plus à l'ouest que d'habitude. Mais, la présence de Camus à ses côtés a l'air de lui faire garder les pieds sur terre. De toute façon, tant que ça n'a pas d'influence sur notre cohésion en tant que groupe, je ne peux que me réjouir pour eux. »

Son interlocuteur se contenta de hocher lentement la tête. À vrai dire, il ne s'était pas attendu à autre chose de sa part : Mü n'était pas vraiment le genre de personne à se préoccuper de ces choses-là.

« Ça fait longtemps que Camus s'intéresse à Aphrodite. Je suis plutôt content pour lui... Même si je ne parviens pas à comprendre le pourquoi du comment. Pas que ça m'intéresse vraiment.
— Ça m'étonne de ta part.
— Il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas savoir.
— Comme la raison pour laquelle tu aimes passer ton temps ici. Pas que toi d'ailleurs.
— Il n'y a pas de raison particulière. Autre que le fait que je m'amuse comme un fou quand je viens ici. Je te l'ai déjà dit.
— Tu mens.
— Arrête d'essayer de rationaliser des choses qui n'ont aucun sens, ni explications, il leva les yeux au ciel avec une fausse exaspération, On dirait Camus. J'en ai déjà assez d'un, je m'en passerai d'un autre. »

Ajouta-t-il, riant du regard sceptique que lui lançait l'asiatique.

« Non mais, plus sérieusement. Tu devrais arrêter de te poser des questions, tu te fais bien du souci pour pas grand chose.
— Parce que j'essaie de comprendre.
— Bois au lieu de parler, ça te fera du bien. »

Conclut Milo en lui fourrant le verre entre les mains, tandis qu'il se rasseyait près de son meilleur ami. Ce dernier haussa un sourcil interrogateur. Il répondit d'un haussement d'épaules, tandis qu'il se saisissait de sa propre boisson pour en descendre une partie, d'une seule gorgée. Un coup d'oeil lui suffit pour voir que rien n'avait bougé : le blond, comme le couple, étaient toujours figés dans les même positions qu'à leur départ, tel des poupées de cire placées milieu de l'endroit.

« Que se passe-t-il ? Tu sembles troublé Mü, intervint la Vierge au bout de quelques instants.
— J'essaie seulement de comprendre ce que cet endroit a d'appréciable. Mais, on ne peut pas dire que Milo m'aide. »

Lorsque les yeux perçants des gardiens des plus hautes maisons se posèrent sur lui, à l'unisson, il fit une grimace éloquente. Le visage d'Aphrodite fut étiré par un mince sourire narquois.

« Je ne pense pas qu'il y ait quelque chose à comprendre qui ne soit évident, commença-t-il lentement, sans le quitter du regard une seule seconde, C'est tout à fait son genre d'univers. De la part de quelqu'un qui empoisonne les gens, le fait qu'il aime un endroit d'aussi mauvais goût n'est pas si surprenant. »

Irritante poiscaille et ses propos injurieux. Milo croisa les bras, les poings serrés pour masquer son agacement. L'autre n'avait certes, pas tort cependant, tout dans son ton suintait l'arrogance mêlée à une condescendance sans bornes. Comme s'il valait mieux. Et malgré son silence, le sourire en coin qu'il voyait chez le français, n'arrangeait pas les choses.

À côté de lui, Mü trempait ses lèvres dans le cocktail, avalant précautionneusement une gorgée du liquide violine. Il lui fut reconnaissant de ne pas rebondir sur la remarque du suédois.

« C'est déjà bien mieux que l'aberration de tout à l'heure, commenta-t-il en reposant le verre sur la table.
— En même temps, ce Gin Fizz était immonde. Même pour moi.
— Parce qu'il y a des alcools que tu trouves ''immondes'' ? Je n'aurai jamais cru entendre ça de ta part un jour, Milo. Commencerais-tu à développer un bon goût ? »

La taquinerie de son ami le fit rouler des yeux, mais il répliqua sans tarder en riant :

« Jamais. Si je développais un bon goût semblable au tien, je profiterai bien moins de la vie.
— Tu ne sais pas ce que tu gagnerais.
— En tout cas, je sais très bien ce que je perdrai. »

Sur cette conclusion, il se leva. La piste l'attendait et, il n'avait que repousser trop longtemps son appel. Un instant lui suffit à sonder la foule, pour repérer des proies intéressantes. C'était l'habitude de fréquenter le club : à force, on repérait de suite, parmi les gens intéressants, ceux qui étaient trop coincés pour faire le premier pas, ceux qui étaient ouverts à toute proposition, ceux qui cherchaient désespérément toute forme de contacts.

Tout était dans l'attitude.

La personne qui l'intéressait était une jolie demoiselle. Une grande rouquine, quelque part dans la vingtaine, du genre à faire la couverture d'un Vogue, le visage élégamment fardé, éclairé d'un sourire taquin. Tout dans sa sensuelle danse montrait son assurance, sa certitude de savoir qu'elle était désirable dans sa tenue, qui dévoilait plus qu'elle ne cachait. Pourtant, il y avait quelque chose d'un tantinet incertain dans ses mouvements, dans cette manière qu'elle avait d'éviter, avec la grâce d'un cygne, tout contact trop appuyé.

Il valsa avec aisance jusqu'à elle, glissant habilement entre les gens, pour se retrouver, à ses côtés, hanches contre hanches tandis qu'ils s'alignaient sur le rythme lourd et enjoué, typique des morceaux de dub. Sans aucune pudicité, allant gaiement à l'encontre de cette bulle d'espace personnel, qu'elle s'était efforcée de garder jusque là, il la prit contre lui, s'engageant avec elle dans une danse collée-serrée des plus appréciables. Sans un mot, peut-être parce qu'elle n'attendait qu'un audacieux, elle s'abandonna à lui, posant délicatement ses bras sur ses épaules, ses mains croisées sur sa nuque, pour l'approcher encore plus d'elle.

Elle était plaquée contre un mur, ses lèvres dévorant les morceaux de peau qu'elles trouvaient. Il était contre elle, remuant doucement tandis qu'il marquait sur sa peau, les seuls souvenirs physiques qu'elle aurait de leur courte étreinte. Il l'embrassa au coin de la bouche, avant de s'écarter sans un mot, ni un regard en arrière. Cela faisait partie des règles implicites : on faisait ce qu'on avait à rien. Ni plus. Ni moins. Des aventures sans lendemain, qui arrivaient juste là, juste comme ça. Presque par hasard.

Arrangeant des vêtements depuis longtemps froissés, il se mêla à nouveau à la populace de danseurs déchaînés. Il ne s'attarda cependant pas, désireux de rejoindre sa table, où le reste de sa boisson l'attendait toujours. Il remarqua au passage, la présence de nouveaux verres, bien que leurs propriétaires ne fussent pas là. Sous le regard pesant du Bélier, il réajusta sa chemise, ainsi que sa veste tandis qu'il s'asseyait à ses côtés.

« Tu viens de rater Aldébaran et Masque de Mort. »

Shaka se décala légèrement pour laisser de la place au Lion, qui s'affala sur la banquette en cuir, comme s'il était chez lui. Vu la teinte écarlate de son visage, comme l'infime lenteur de ses mouvements, il devait avoir consommé pas mal de spiritueux durant la soirée. Si le fait qu'il s'étalait à moitié sur la Vierge n'était pas un indice suffisant. Mieux encore, cela ne semblait guère déranger l'hindou. Milo nota cela dans un coin de son esprit : une piste à explorer pour plus tard.

« Je dois avouer Aiolia, que tu avais raison. Cet endroit est amusant.
— Je suis content que tu l'apprécies, mais je ne suis pas sûr que ta notion d'amusement se compose des mêmes choses que la mienne. Ou que celle du commun des mortels. Venant de toi Shaka, on ne sait jamais vraiment à quoi s'attendre, répliqua celui à la chevelure châtaigne, étirant lascivement ses membres.
— Je doute que le ''commun des mortels'' comme tu l'appelles, trouve cet endroit ''amusant''. »

Cela n'aurait pu être quelqu'un d'autre que leur très respectable Mü. Le Scorpion accueillit sa remarque d'un éclat de rire, secouant légèrement la tête avec un air faussement désespéré.

« Rien ne te fera changer d'avis n'est-ce pas ?
— Je n'ai aucune raison d'en changer. Et, Milo, je doute forcément que toi, tu y arrives. »

Il reconnaissait bien là, l'opiniâtreté naturelle des béliers. Celle qui avait souvent tendance à dériver vers une mauvaise foi particulièrement agaçante, en bien des cas. Cependant, le jeune homme n'était pas un de ceux à dénigrer les défis. Or, faire ravaler ses mots à Mü lui semblait en être un. Des plus alléchants qui plus étaient. Il sourit. Il était prêt à le relever. Faute de lui faire apprécier l'endroit ; il doutait que cela arrivât un jour, il allait au moins lui montrer que, lui, arriverait à lui faire profiter de la nuit.

« Tu ne crois pas si bien dire Mü. »

Répliqua-t-il sans faire d'effort pour masquer son large sourire. Il ignora le regard connaisseur de Camus posé sur lui. Bien évidemment que son ami avait deviné à quoi il pensait : il n'était pas la personne la plus imprévisible au monde. En tout cas, pas pour le français et, des années de fréquentations les avaient rendus presque transparents, aussi bien pour l'un, que pour l'autre. D'un vague geste de la main, il balaya ses avertissements, autant que ses reproches, silencieux.

« Avant de te fixer sur cette idée. Donne-moi au moins une chance de te prouver que tout n'est pas mauvais ici. Et puis, tu ne vas pas passer toute la nuit à ruminer sur ce banc, comme une brebis galeuse non ? »

Le regard noir que lui lança le tibétain fut assez éloquent, quant à ce qu'il pensait du choix de ses mots. Milo se contenta de rire, ajouta :

« Quoi ? N'ai-je pas raison de le penser ? Tu es bien parti pour, pourtant. »

Cette fois, le fier Bélier répondit à la provocation. Il termina son verre d'une traite avant de se lever, attendant bras croisés et yeux clos que le grec fit de même. Ce qu'il fit rapidement, avant que l'atlante ne changeât d'avis. Si ce dernier était d'ordinaire d'une patience exemplaire, il ne doutait aucunement en être venu à bout. Ou, sur le point d'en venir à bout. Maintenant que les évènements tournaient en sa saveur, il ne comptait pas laisser au destin, le temps d'inverser les choses.

« Ne me sous-estime pas Milo. »

Son dos heurta une surface dure avec un bruit mat ; il s'était reculé violemment, plus occupé par ce qui était devant lui qu'autre chose. Par qui était devant en l'occurrence. Il ne savait pas lequel d'entre eux avait commencé, ni pourquoi. Ils dansaient. À vrai dire, il n'en avait absolument rien à faire. Il s'étaient enfoncés sans mal dans la foule. Là, il était surtout dans l'instant présent, attentif à répondre à chaque action. L'autre était resté près de lui. À moins que ce ne fut lui qui eut refusé de s'éloigner. Pas que le premier fut incapable de se défendre seul. Loin de là. Par souci de respect de règles surtout. Leurs lèvres s'affrontaient farouchement, les sons qui s'en échappaient noyés dans le brouhaha ambiant. Après tout, c'était le jeu. Prenant le mur pour témoin, leur corps s'épousèrent. Et, il l'avait initié. Pas autant que s'ils n'avaient été seuls certes, mais cela n'empêchait en rien, les mains de courir ici et là, sous les vêtements depuis longtemps devenus gênants. Il n'allait pas non plus s'en plaindre.

Un fier regard se planta dans le sien, lorsqu'ils se séparèrent bien plus tard, tous deux haletants, mouvements figés. Autour, la vie poursuivait bruyamment son train train dans ces lieux atypiques, les abandonnant là. Le Scorpion eut l'impression de se trouver dans un autre monde, où il était seul avec son confrère. Les yeux bridés se plissèrent tandis qu'ils le scrutaient en silence. Puis finalement, au bout d'un moment qui lui parut une éternité, l'autre murmura :

« Si c'était tout ce que tu avais à me montrer de cet endroit Milo, autant rester au Sanctuaire. »


FIN