Chapitre 4 – Confrontations

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Disclaimers : la petite Sylvidre qui est devenue grande m'appartient. Toutes les autres Sylvidres, le vaisseau au nom rappelant du dentifrice, son propriétaire, ainsi que le capitaine (même si lui, de son côté, il ne sait plus trop où il en est), appartiennent à M. Matsumoto.

Notes de l'auteur : voici donc, enfin, mon chapitre final. Il est très court, désolée, et je reconnais avoir eu une petite baisse de motivation sur cette histoire (probablement à cause du caractère du capitaine, c'est très difficile de l'écrire quand il est à ce stade de son cycle), mais je mets un point d'honneur à clore. Par ailleurs, j'ai maintenant quatre titres de chapitres qui commencent par « co » (sans compter les deux derniers du tome précédent). Et ça, c'est fun.

Philosophie : il n'existe pas.

Chronologie : et je boucle. Toki no wa.

Aux lecteurs. Merci pour leur patience.

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Quand donc la situation lui avait-elle échappé ? Quand était-il devenu un simple pion, lui qui s'était toujours targué d'être libre ?
Alors qu'il avançait dans cette coursive interminable, à deux pas derrière Lafressia, Harlock eut l'impression que l'air s'épaississait. C'était comme si, d'un coup, tout le poids de ses regrets s'abattait sur ses épaules. Son visage se couvrait de sueur : il lui semblait qu'il allait devoir faire face à une épreuve insurmontable.
… C'était peut-être le cas. Une défaite. Sa première défaite. La première fois qu'il ne pourrait pas nier avoir perdu. Impossible avec la reine qui scrutait ses réactions en permanence, impossible avec Eyen. Impossible avec Kei.

Un flash. Il passa de l'obscurité à la lumière. La passerelle était éclatante, bourdonnante d'activité. Une ruche. En opposition totale avec la froideur et l'immobilisme de l'Arcadia.

— Pourquoi revenez-vous ici ? lança une voix autoritaire avant de s'interrompre et de reprendre sur un ton plus sec, dans lequel affleurait la colère. Pourquoi revenez-vous ici avec lui ?

Harlock cilla. Eyen. Elle avait cette moue rebelle, cette assurance narquoise qu'il avait dû arborer lui aussi dans ses jeunes années. Elle le regardait comme un étranger. Elle avait l'air d'une étrangère.
Elle ressemblait à une Sylvidre.

— Pourquoi revenez-vous avec lui ? répéta-t-elle.

Et elle ne s'adressait pas à lui. Ses yeux glissèrent sur lui comme si sa présence n'était pas tangible. Comme s'il n'était qu'un spectre. Il n'existait plus pour elle.
Son cœur se serra.

Il n'existait plus.

Eyen se détourna. Bras croisés, elle fixa d'un regard farouche l'écran tactique, la flotte sylvidre, les étoiles.

— Jamais je ne ferai marche arrière, vous entendez ? martela-t-elle. Jamais !

Pourquoi était-il là ? Comment la reine avait-elle pu croire qu'il soit capable d'influencer d'une quelconque manière le cours des événements ?

— Je t'ai laissé le temps de réfléchir à ma proposition, intervint Lafressia. As-tu pris ta décision ?

Les yeux d'Eyen brillèrent d'un éclat dur.

— Je n'ai besoin de personne ! siffla la jeune Sylvidre. Je n'ai pas besoin de vous, et je n'ai pas besoin de lui !

Alors il comprit. Eyen affirmait son autorité à coup d'agressions psychiques. Des illusions, des intrusions mentales, des implantations de pensées, tout un arsenal d'attaque anarchique mais exceptionnellement puissant. Une caractéristique d'hybride, lui avait révélé Mimee une des rares fois où il avait réussi à lui arracher quelques bribes d'informations sur le sujet.
Lorsqu'Eyen faisait valoir son point de vue ainsi, tout le monde était affecté. Et tout le monde cédait.
Sauf lui.
Il était la seule personne qu'Eyen ne parvenait pas à manipuler. Du moins, pas comme ça.

Et s'il était à bord du Fluorite, c'était pour qu'Eyen prenne conscience de ses limites. Il était là pour matérialiser son point faible. Il n'avait rien à dire, à faire. Il avait juste à être là. Se taire, attendre, se voir impuissant, constater sa défaite.
Il jeta un coup d'œil vers Lafressia. Elle souriait. Elle lui souriait. Elle savait. La victoire était sienne.

— Tu n'es qu'une enfant, susurra la reine. Tu ne maîtrises pas encore l'étendue de tes pouvoirs. Moi, je peux t'apprendre. La prochaine confrontation sera à ton avantage.

Eyen baissa les yeux. Pinça les lèvres.

— Il n'y aura pas de prochaine fois.
— Ne sous-estime pas la puissance du destin, ma fille.
— Il n'y aura pas de prochaine fois ! cria Eyen en dégainant.

Harlock ne put s'empêcher de frémir lorsque la gueule du canon se braqua sur son front. Le regard de la Sylvidre brune le transperçait. Il avait l'étrange sensation d'être invisible.

— Non ! s'interposa Lafressia.

Il avait l'étrange sensation que la pièce se jouait sans lui. Qu'il n'était qu'un spectateur passif.

— Le miroir de tes faiblesses te rend forte, continua la reine.

Elle eut un geste vague, une mimique qu'Harlock ne put définir.

— Et puis… Tu dois apprendre l'honneur. Ce n'est ni le lieu, ni le moment. Si tu veux le tuer, tu provoqueras d'autres occasions. Et tu le feras comme une reine et non pas… comme un pirate.

La phrase avait des accents de condamnation. Harlock accusa le coup. C'était ce que lui avait dit Lafressia, en fin de compte : « elle passe sous ma tutelle ». Elle devient son héritière, sa descendance, la future reine sylvidre. C'était ce qu'elle avait sous-entendu : « je te remplacerai ».
Après tout, il n'avait jamais vraiment admis qu'Eyen soit sa fille. Alors pourquoi éprouvait-il une telle tristesse ?
Il regarda la jeune Sylvidre. Eyen. Sa fille. Si seulement…
Il songea à ce qu'il n'avait pas fait. Aux attentes d'une enfant qu'il n'avait pas comblées. À cette place vide que Lafressia venait de lui prendre.
À quel moment s'était-il fourvoyé ? Où était l'embranchement qu'il avait raté ?

Les deux Sylvidres se faisaient face. Lafressia était royale, Eyen sur la défensive.
La pièce se jouait sans lui. Il assistait au dernier acte.
Et Eyen ne reviendrait pas.

Il se passa un temps infini, puis Eyen hocha lentement la tête. Tout était accompli. L'accord était conclu.
Elle ne reviendrait pas.

Lafressia se tourna ensuite vers lui. Il n'avait pas bougé, pas prononcé un seul mot. La reine eut un demi-sourire, puis elle leva un sourcil interrogatif. Eyen haussa les épaules.

— Les fantômes ne m'intéressent pas, lâcha la jeune Sylvidre avec un mépris hautain. Qu'il parte. Et qu'il emmène toutes les traces du passé avec lui.

Harlock se crispa. Kei. Il restait Kei.

Eyen l'avait ignoré. Lafressia avait fait un geste de la main. Une Sylvidre anonyme l'avait conduit à l'arrière du vaisseau. Il avait suivi tel un automate.


Au fond d'une coursive sombre, une rangée de cellules. Au fond de la dernière cellule, une forme recroquevillée sur elle-même. Enchaînée. Kei.

— Kei !

Son ancienne lieutenant était méconnaissable. Sa combinaison déchirée était maculée de sang. Ses cheveux blonds, si lumineux dans son souvenir, pendaient, emmêlés et ternes, collés par la crasse et la sueur. Un hématome violacé s'étendait sur tout le côté droit de son visage, sa pommette était enflée, son œil gonflé était à moitié fermé, sa lèvre inférieure était fendue.

— Capitaine… murmura-t-elle d'une voix rauque. Capitaine, vous êtes venu…

Ils furent jetés dans une capsule de survie.
Harlock ne posa aucune question sur le sort du reste de l'équipage du Fluorite. Il avait vu les autres cellules : elles étaient vides.
Il restait Kei. Juste elle. Parce qu'elle était le commandant, parce qu'elle avait servi à bord de l'Arcadia, parce qu'Eyen ne lui avait jamais pardonné… Peu importaient les raisons, en fin de compte. Eyen agissait par colère. Lafressia les épargnait par égard pour le passé. La prochaine fois, la reine aurait transmis son savoir à sa pupille.
La prochaine fois, il n'y aurait plus ni clémence, ni nostalgie.

La prochaine fois, il mourrait.

Lorsque l'Arcadia les avait récupérés, il avait tout d'abord porté Kei jusqu'à l'infirmerie, puis il était monté en passerelle. C'était là qu'était sa place.
Il fixa les étoiles, si lointaines, si froides, éclats de lumière perdus dans l'immensité, innombrables, isolés, éternels.
Face à sa solitude, il pleura. Quand avait-il emprunté un chemin sans retour ?

Il songea à Kei. Endormie, gavée de sédatifs. Abîmée. Lui pardonnerait-elle ? Bah, il s'en…
Non.
Il ferait tout pour qu'elle lui pardonne.

S'il avait droit à une autre chance, alors il allait la saisir. Essayer, du moins. Recommencer, encore et encore, trébucher, se relever, et peut-être finirait-il par enfin trouver sa liberté.
N'abandonne pas tes rêves, c'était ce qu'elles disaient toutes. À lui de se donner les moyens de les réaliser.

Il embrassa sa passerelle d'un regard décidé. Et il allait commencer par une rénovation complète de son vaisseau.
L'Univers continuait sa marche et les avancées technologiques l'avait dépassé, mais il suffirait d'un radoub pour revenir dans la course. Il fallait voir plus grand, plus menaçant, plus dangereux. Il lui fallait de meilleures tourelles et des rails pour réduire ses angles morts, il avait besoin d'un générateur de puissance plus performant, de ce nouveau système d'auto-réparation, d'un blindage renforcé, de perfectionner sa tactique d'éperonnage… Ses ennemis ne tremblaient plus, et bien il allait à nouveau leur donner des raisons de le craindre.
Tochiro avait vaincu la mort. Il ferait de même. Et il s'accommoderait des fantômes.

Le passé ne reviendrait pas. L'avenir s'étendait devant lui.
Il était temps de renaître.

Harlock crispa ses mains sur la barre. Trêve de sentimentalisme.
Il avait une guerre à mener.