CHAPITRE III
Ilona déambulait dans les couloirs. Perdue dans ses pensées, elle marchait instinctivement dans les lieux caractéristiques de ses souvenirs. Elle ne comprenait toujours pas pourquoi elle ne parvenait pas à se rappeler de son passé ; d'avant son « accident » - comme les habitants de Fondcomb le disaient si bien. Le guérisseur avait nommé cela : un oubli volontaire. Il lui avait expliqué, comme à une enfant, qu'il avait dû se produire quelque chose dans sa vie de suffisamment grave et traumatisant pour que son cerveau décide d'enfouir ça au plus profond de lui-même, là-même où le subconscient parvenait difficilement à entrer. Au début, Ilona avait cherché par tous les moyens de se remémorer, de comprendre ce qui lui était arrivée, mais avec le temps elle avait appris à se créer de nouveaux souvenirs pour finalement laisser derrière-elle son ancienne vie, à tout jamais oublié.
Tournant à la suivante intersection, Ilona s'avança sur l'un des nombreux balcons de la Dernière Maison Simple – c'était ainsi qu'Elrond présentait parfois sa demeure aux rares voyageurs extérieurs. Une fois d'ailleurs, lors d'une de ses escapades dans le domaine des Hommes, Ilona avait entendu des personnes de son espèce parler d'Imladris. La jeune femme avait été surprise de découvrir que sa ville possédait un nombre important de nom. En effet, en fonction des langues et des patois, la cité elfique pouvait prendre le nom de « Fondcombe », de « Rivendell », ou encore de « Fendeval » bien que ce dernier fut plutôt utilisé pour désigner la vallée. Elle s'appuya sur le rebord de la balustrade et laissa trainer son regard inexpressif sur les chutes d'eau.
Elle ne savait pas quoi faire, elle attendait seulement que quelque chose se produise. Après sa leçon, elle s'était installée dans sa chambre dans le but de travailler. Elle s'était assise à son bureau et s'était concentrée afin de traduire son récit nanien. Cependant, ce ne fut pas d'un grand succès alors son esprit s'échappa et vagabonda. Elle ne réfléchissait pas vraiment, elle fixait les lignes aux runes étranges puis elle prit conscience qu'elle ne tirerait rien de bon à rester inactive comme cela. Ilona jugea préférable de se dégourdir un peu et de se changer les idées - et pourquoi pas aussi se trouver une nouvelle occupation !
Ilona soupira, ses pensées inutiles étaient encore plus bruyantes que le son de l'eau frappant avec force contre les pierres. Cependant, c'était plus fort qu'elle, tout tournait en rond dans sa tête comme le mauvais refrain d'une comptine pour enfant. Heureusement pour elle, quelqu'un brisa ce cercle infernal en la rejoignant. C'était son père. Elrond observait lui aussi en silence le paysage du val la mine altérée par une forme d'inquiétude. Ses cheveux bruns tirés et retenus en arrière par sa couronne seigneuriale retombaient platement sur ses épaules et accentués l'air grave de son visage. Il était habillé de son unique manteau marron parfaitement ajusté. Le large col était fermé jusqu'en haut par une broche au symbole elfique et le pardessus par des boutons d'argent précisément alignés jusqu'aux hanches. Le manteau prenait ensuite une forme plus large pour faciliter les mouvements plus amples de ses jambes. Ilona avait toujours trouvé amusant de voir le respect qu'il inspirait rien qu'avec la formalité de sa tenue.
Elle l'avait toujours respecté ; cet homme fort et aimant, ce bon elfe. Ses yeux n'avaient jamais rien vu d'autre en Elrond que l'aura impressionnante du grand guerrier et dévoué seigneur d'Imladris. Elle ne l'avait jamais trouvé beau – tout comme aucun autre elfe d'ailleurs. Ilona avait souvent entendu que les humains les trouvaient d'un charme mystérieux et envoûtant. La jeune femme, elle, n'avait jamais perçu l'incroyable beauté de cette espèce. Bien évidemment, elle reconnaissait qu'ils étaient plaisants à regarder avec leur visage harmonieux, mais elle ne constatait que leur sagesse et leur bonté et, à moins que ce ne fut ces qualités qui les rendaient attrayants aux yeux des autres espèces, Ilona se savait complètement immuniser contre la magnificence des elfes.
C'était en observant le visage préoccupé de son soi-disant père qu'Ilona sut. Un elfe du palais était sorti des terres protégées.
— Père, que se passe-t-il ? Demanda Ilona, n'aimant pas particulièrement l'ignorance.
Il était rare que la jeune fille l'appelle ainsi mais ce dernier ne réagit pas. La situation l'inquiète donc tant que cela, se demanda-t-elle pour elle-même.
— Arwen est partie ce matin. Elle a eu une nouvelle vision, elle doit aider le porteur de l'anneau.
Le visage d'Ilona s'assombrit. Sa sœur était partie sans lui en parler.
— Je croyais que l'anneau avait disparu. C'est ce que disent les livres en tout cas, remarqua Ilona.
— Visiblement non, un nouveau danger nous menace, répondit Elrond le regard accroché au paysage mais l'esprit ailleurs. Et celui-ci est bien plus effrayant que les anciens, Sauron aurait survécu…
— J'aurais pu partir avec elle. Si comme vous dîtes nous sommes menacés nous aurions été plus forte à deux, dit Ilona.
— Je sais. Elle m'a également dit que tu utiliserais cet argument-là afin de me convaincre qu'il n'est pas trop tard pour que tu la retrouves, soupira le seigneur des lieux. Seulement, tu es encore blessée.
— C'est absurde, s'emporta brusquement la jeune femme. Vous savez que je ne ressens aucune douleur et que je n'en ai jamais ressenti d'ailleurs.
Elrond ne chercha pas à répondre et sa fille n'argumenta pas davantage. Le silence était la meilleure arme possible.
— Quand sera-t-elle de retour ? demanda-t-elle à voix basse.
— D'ici deux jours, si tout se passe pour le mieux, annonça gravement le père.
