Doctor Who ne m'appartient pas.
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Chapitre 3 : Première dame
Lucy Saxon n'était pas grand-chose à l'époque, encore moins que par le passé, dois-je avouer. La présence Harold-Maître me vidait complètement de toute volonté tout en me gavant d'une énergie anormale. Sans Harold, j'étais aussi fragile et légère qu'une plume, soufflée et déplacée par le moindre courant d'air. Et Harold était une tornade à lui tout seul. J'étais au centre d'une tempête et je ne voyais pas comment m'en sortir, je n'envisageais même pas l'idée que ça puisse être possible. À force de me cacher de tout, je disparaissais, je devenais une simple coquille qui souriait quand il le fallait et posait pour les photographes au côté d'un dieu fascinant et dangereux. J'étais nourrie uniquement par sa voix, par son regard, je ne tenais à la vie que par lui.
Harold m'avait finalement présenté ses alliés, les Toclafanes, des êtres enfermés dans une boule de métal bardée de lasers et de couteaux, volant jusque dans l'espace et répondant aux ordres du Maître. Je les avais crus purement métalliques jusqu'à ce que le Maître me confirme qu'ils étaient bien vivants. Je ne sais pas si c'est à ce moment-là que mon cerveau s'est pratiquement coupé de la réalité.
C'est peut-être bien au moment où les Toclafanes ont massacré cette pauvre femme venue me prévenir au sujet d'Harold, miss Rook je crois, ou bien au moment où il a ordonné la destruction du Japon… Mais je vais trop vite et j'ai promis d'être ordonnée.
Le Maître – Harold abandonnait de plus en plus facilement ce prête-nom, le trouvant trop humain, trop serré pour contenir sa personnalité – avait insisté pour que je les rencontre avant le grand jour, expliquant, une fois n'est pas coutume, que je ne devais pas en avoir peur, que nous leur rendions service en les ramenant dans le présent. Je lui faisais confiance, bien sûr, mais ces Toclafanes me faisaient quand même un peu peur : je crois que me rendre compte de leur affection, s'il y avait un terme pour le décrire, envers le Maître était perturbante. Je réalise aujourd'hui que j'étais fascinée par Harold, par le Maître, mais que j'étais venue à avoir si peur de lui que je ne pouvais l'aimer. Pourtant, quelque chose m'incitait à continuer à lui faire confiance, à désirer sa présence, à vouloir le suivre les yeux fermés. Les Toclafanes, eux, n'en avaient pas peur : ils l'adoraient, tel des servants face à leur dieu. Ils l'appelaient Maître, mais le mot sonnait comme « Père ». Après tout, il les appelait ses enfants.
Ils étaient les alliés d'Harold, mais ça ne voulait pas dire qu'ils étaient les miens. Je savais qu'ils ne m'obéiraient jamais comme ils le faisaient pour Harold et je prenais garde de rester dans son sillage chaque fois qu'ils apparaissaient.
Mes parents appelèrent dès que les résultats de l'élection furent confirmés, émerveillés que leur fille terne soit devenue la première dame du pays. Ils voulaient organiser une grande réception pour fêter l'événement, mais je répondis qu'Harold avait d'autres plans et que je ne pouvais pas l'en distraire. Ils furent déçus, mais plus encore, ils furent intrigués par ma réponse, car c'était probablement la première fois où je leur disais non avec autant d'assurance. Père fit une remarque sur le changement qu'apportait le mariage, mais j'aurais pu lui dire que c'était bien autre chose qui m'avait fait changer. Mais je savais aussi qu'il n'était pas encore temps pour moi de parler du Maître.
- Écoutez la télévision, Harold va prononcer un discours incroyable ce soir, dis-je simplement.
Discours incroyable, vraiment, puisqu'il s'agissait du message des Toclafanes. La venue d'une nouvelle espèce, l'annonce d'une collaboration avec des êtres pensants venus d'ailleurs. Et je souriais, sachant qu'ils venaient de beaucoup plus loin « qu'ailleurs ».
Grâce à cette venue pleine de promesses, je pu enfin visiter le Valiant. C'est dans le ciel, surplombés par les Archanges, que les derniers éléments de l'histoire se mirent en place. Je savais que la boîte magique du Maître était bien dissimulée dans les entrailles du géant volant, je savais aussi, parce qu'Harold l'avait prédit, que le Docteur serait à bord.
- Il est là, me confirma le Maître. Le Docteur est ici, ma Lucy.
Il mâchait ses bonbons en gelée, satisfait de tout ce qui l'entourait, aussi tordu qu'un ressort et aussi calme qu'un lac de montagne.
- Tu ne peux pas le voir, mais il est dans ce coin avec Martha Jones et Jack. Ce cher Jack. Ils se servent des Archanges pour se dissimuler, mais ne t'en fais pas, je ne les lâcherai pas.
J'avais beau faire un effort, je ne parvenais même pas à fixer le coin qu'il me pointait et où, selon lui, ce trio se tenait, sans même essayer de se cacher. Comment avaient-ils pu monter à bord du Valiant incognito? Mais si Harold m'assurait qu'ils étaient là, je le croyais.
L'assassinat du président américain ne me toucha pas. Je savais qu'il mourrait, premier témoignage de la force brut de mon dieu et de ses alliés. Je savais que cette démonstration était nécessaire pour marquer les esprits. C'est seulement aujourd'hui que je me rends compte à quel point Harold m'avait changée : Lucy Roedean ne supportait pas la vue d'un pauvre petit chat de gouttière affamé alors que Lucy Saxon acceptait son broncher le meurtre prémédité de la plus haute autorité américaine.
Et je vis enfin le Docteur, apparaissant comme par magie dans mon champs de vision et rapidement arrêté par les agents de sécurité. Et je vis enfin la joie et l'exultation du Maître devant ce Docteur et je compris son obsession pour son tournevis laser. En quelques secondes, il transforma un homme vif et dynamique en un vieillard faible et impuissant, tout juste bon à implorer la pitié du Maître.
Mais le Docteur ne demanda pas pitié pour lui-même. Jamais. À aucun moment pendant toute l'année suivante, je ne l'entendis gémir sur son sort.
La jeune femme qui l'accompagnait disparu, mais je ne doutais pas qu'elle serait bientôt capturée et exécutée par le Maître. Celui qui se dressait contre un dieu doit le payer cher.
Et pendant que les Toclafanes arrivaient en masse et plongeaient vers la Terre, pendant que le sort de la Terre était scellé par le Maître, je me tenais près de mon dieu et je soutenais le corps décharné de son ennemi, heureuse de baigner dans ce jour de victoire.
Soudainement, je n'étais plus seulement la première dame de Grande-Bretagne, mais de la planète entière. Je vivais dans le ciel ainsi que se doit de faire l'épouse d'un dieu.
- Maintenant, on peut commencer à travailler, dit le Maître avec satisfaction.
