Et un nouveau chapitre, tout beau, tout frais ! La riposte se met doucement en place...

Merci à The Blue Eyes Ghost pour sa review, à Clélia S. Destler pour son soutien fidèle, et en règle générale à tous mes followers et lecteurs. Bonne lecture ! ;)


Certains signes pouvaient décidément être ambigus. Parfois volontairement, parfois pas. Parfois, ils ne l'étaient qu'aux yeux d'une personne : une autre y verrait un message sans équivoque. Et parfois, ils recouvraient un sens tellement vague, tellement large, qu'on ne savait comment les interpréter. Ainsi en allait-il de la rose rouge sur la coiffeuse d'Evelina de Chagny. Rien n'était plus flou que le sens d'une rose. Certains la disaient gage d'amour passionnel, lorsqu'elle était rouge : c'étaient sans doute de belles foutaises. Les roses noires du Fantôme de l'Opéra, quelques jours auparavant, avaient un sens plus précis : elles étaient noircies et fanées, elles signifiaient l'amour désespéré, le chagrin en général. La rose rouge de ce jour devait avoir le sens opposé, celui de l'amour fort, celui de la vie… Devait-elle la lire comme sa condamnation, comme un signe d'affection ? Les deux, peut-être ? Ou comme le rappel qu'elle n'était rien, qu'elle était tout en son pouvoir ? Et si la rose rouge signifiait l'espoir, de quel espoir traitait-elle ? Le sien, ou celui de son ravisseur ? La fleur était belle : elle ne pouvait pas complètement croire que c'était sa damnation. Elle la piqua dans sa chevelure, porta le ruban noir en collier. Avec la robe crème qu'elle portait, Evelina semblait sur le point de se marier. Et elle frissonna.

Soudain, une évidence lui sauta aux yeux. Comment cette rose était-elle arrivée là ? On l'avait déposée sur sa coiffeuse… ce qui signifiait qu'on était entré dans sa chambre ! Comme ça, impunément, pendant son sommeil ! Il l'avait vue… endormie… il… il avait violé son intimité !… Jusqu'alors, en dépit de ses violences, elle l'avait cru un peu… respectueux. Délicat. Elle avait imaginé que, puisqu'il était si certain de faire d'elle sa femme, il ferait montre de civilité… Il lui devait bien cette petite marque d'affection, non ? Et le voilà qui, en bon misanthrope, violait son intimité pour déposer une rose sur sa coiffeuse.

Et s'il avait fait autre chose ?…

Elle frémit, retira la rose de ses cheveux et la déchiqueta. Elle, l'épouse de ce rustre ! Non ! Non ! Plutôt accepter le premier prétendant venu ! Ses doigts sentaient la rose. Elle arracha le ruban, sortit furieuse de la pièce, dans sa pseudo-robe de mariée, bien décidée à faire entendre ses quatre vérités à l'homme au masque. Mais il n'y avait personne. Personne, dans le petit salon; personne, dans la salle de musique; pas un bruit alentour. Le petit-déjeuner était bien servi, mais l'ombre d'Erik ne flottait plus derrière le guéridon, imposante et à peu près silencieuse. Elle appela, reçut une réponse de l'écho. Pas un chat.

L'occasion de s'enfuir était magnifique : elle aurait sauté dessus, si seulement elle avait su où était la sortie ! Elle tâcha de se souvenir par où ils étaient passés la veille, pour sortir… La porte menait au cachot; le cachot, au cinquième étage. Trouver un escalier ne serait pas très long : remonter jusqu'au rez-de-chaussée, courir jusqu'au hall d'entrée : voilà le grand escalier ! Qu'importait le corset, qu'importaient les bottines, qu'importaient les contraintes de l'habillement : la liberté n'était pas loin ! Pourtant, il devait y avoir quelque chose d'autre… L'absence d'Erik n'était pas naturelle : lui qui restait enfermé sous la surface de la terre depuis si longtemps ! Il était sans doute dans l'Opéra. Où ? voilà la question. Evelina sentait son temps compté, grelottait sous le flux dégoulinant des secondes dans son dos. Il allait s'apercevoir qu'elle avait quitté la demeure du Lac… Il allait la chercher… Il emprunterait le chemin du cachot… Il remonterait l'escalier… Traverserait les étages… Peut-être par ces passages secrets qu'il connaissait si bien… Il la trouverait… Avait-il vu sa rose ? Il lui en voudrait, à coup sûr ! Il comprendrait immédiatement pourquoi elle était là, et il rirait, ou il ragerait ! Il la ramènerait dans les dessous de la terre, et il ne partirait plus !

Fuir ! Vite ! Fuir ! Fuir !

Evelina sondait les murs, cherchant comment s'échapper, tentant de déverrouiller la porte d'entrée condamnée : une petite fente, une petite fente ! Pour l'amour du ciel, une petite fente, minuscule, par laquelle passer une lettre ! Mais qui la verrait ? Qui oserait aller la chercher, au bord d'un opéra croulant, malgré les barrières ? Un maigre bout de papier, ballotté par le vent, trempé de pluie ! Oh non, sortir, sortir ! Vite, sortir ! Il devait bien y avoir une trappe… Une simple trappe… Dépasser l'illusion… Trouver… Trouver… Les secondes fuyaient, elles ! Pourquoi Evelina ne pouvait-elle pas les suivre, s'envoler sur les ailes du temps et ne jamais revenir dans cet endroit de malheur, persuader ses parents de repartir et prendre une fuite que sa mère n'aurait jamais dû interrompre ? Fuir, là où Erik ne la retrouverait pas, jamais !

Mais il n'y avait rien, nulle part ! Pas de trappe !

Et ce silence ! Ce silence qui vous donnait sans cesse l'impression d'entendre des bruits de pas, qui vous laissait les oreilles bourdonnantes d'inquiétude ! Ce silence presque religieux, dans cette cathédrale dédiée à la musique, ce silence oppressant qui lui donnait envie de retourner dans la demeure du Lac, et tant pis pour son évasion, et tant pis pour Erik, et tant pis pour tout ! Insupportable silence de l'Opéra, silence de mort, silence en putréfaction… Silence où chaque bruit qu'elle faisait semblait un vacarme, silence où chaque pas déclenchait le tonnerre, silence d'autant plus silencieux qu'elle craignait de se trahir… Oh ! tant de silence, pour si peu de chose… Trouver une trappe, c'était la première chose à faire. Continuer à chercher, encore, encore. Puisqu'il était sorti…

Une main s'abattit sur son épaule.

Elle hurla.

Se retourna.

L'homme face à elle n'était pas Erik.

Ce n'était qu'un pantin de cire.

Evelina soupira de soulagement, se débarrassa de la poupée grandeur nature, la posa dans un coin. Ce n'était qu'une illusion ! Ce n'était qu'une illusion ! Tout allait bien, Erik n'était pas là…

À moins que…

Depuis quand les pantins tombent-ils seuls ?

« Christine Daaé… » fit une voix derrière elle.

Elle bondit, s'il était possible, encore plus fort. Ce n'était pas sa voix. Celle-ci avait un étrange accent… S'approchait maintenant un vieil homme aux yeux de braise et au teint olivâtre, plus inquiétante apparition que tous les tours du Fantôme. Comment était-il donc entré ? Qui était-il ? Que faisait-il là ? Comment connaissait-il sa mère ? Tant de questions se bousculaient dans sa tête…

« N… Non… Je… Je suis sa fille… » répondit Evelina en tremblant. Le vieux posa un binocle sur son nez, la dévisagea encore, avec une espèce de sourire, mais son regard était si ardent qu'elle ne pouvait le soutenir. Elle y lisait tant de désapprobation, de rage, de pessimisme, qu'elle préférait ne pas savoir ce qu'il lui voulait au juste. Ami ou ennemi ?

« Que… Qui êtes-vous ? demanda enfin la vicomtesse de Chagny, peu rassurée.

– Mon nom est Mehran Nadir Khan, mais on m'appelle le Persan.

– Ravie de… faire votre connaissance…

– Le plaisir est mien, Mademoiselle. »

Il ne semblait pas en éprouver beaucoup. Un instant, il eut l'air songeur, puis il reprit, comme poursuivant à voix hautes ses réflexions :

« Voilà donc ce qu'Erik préparait… Ah ! ma pensée redoutable n'allait pas aussi loin… Pauvres gens… »

Inutile de préciser les inquiétudes de notre amie. Elle se rappelait avoir entendu Erik mentionner un Persan dans la liste de ceux qu'il avait épargnés elle entendait maintenant ce persan parler d'Erik… Sans doute devait-il s'agir du même, et si Erik l'avait épargné, c'est qu'il avait de bonnes raisons.

« Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle. S'il-vous-plaît ! Vous connaissez Erik, vous connaissez ma mère…

– Et je connais monsieur votre père.

– Comment ?

– Du temps où cet opéra vivait encore, deux rumeurs traversaient les couloirs, Mademoiselle : l'une parlait d'un fantôme hantant les lieux l'autre, d'un Persan au mauvais œil hantant les lieux… On liait quelquefois les deux mystères entre eux… Le fait est que je rôdais beaucoup dans ces lieux, que j'ai fini par bien connaître. J'ai toujours été mélomane, mais ce n'était pas la première raison de mon omniprésence… C'était qu'il y avait ici un homme qui me devait beaucoup, un homme que je ne connaissais que trop bien et dont je redoutais les actes ! Déjà en observant la configuration des lieux, j'avais compris que ce magnifique Opéra Garnier était plus truqué qu'une représentation d'illusionniste… Nous, Orientaux, sommes très amateurs de merveilleux, nous savons ouvrir l'œil… »

Le Persan s'interrompit, écouta attentivement le silence de l'Opéra. Instinctivement, Evelina l'imita, mais il n'y avait rien. Il continua son récit :

« Un seul homme, Mademoiselle, pouvait déguiser ainsi la réalité : Erik. Je l'avais vu à l'œuvre, je connaissais son style. Erik avait, d'une manière ou d'une autre, construit cet endroit ! J'ai pris mes renseignements : Charles Garnier lui-même m'a parlé d'un entrepreneur un peu étrange, retrouvé mort sur le chantier… Pourtant, je n'étais pas tranquille. J'ai exploré plusieurs passages, sans rien trouver. J'en étais presque à croire à sa mort lorsque les petits rats ont commencé à parler du Fantôme… lorsque MM. Debienne et Poligny, alors directeurs de l'Opéra, commencèrent à payer d'exorbitantes sommes… lorsque la loge n°5 fut réservée tous les soirs, et vide tous les soirs… Erik était vivant, pire : il était là, dans l'Opéra. J'étais inquiet : je savais bien ce dont il était capable, même s'il m'avait promis de ne plus commettre de crimes… Erik n'a pas de parole, ou plutôt, n'en a que quand ça l'arrange… »

Il s'arrêta encore quelques instants.

« Plusieurs années s'étaient pourtant écoulées dans le calme. Je n'avais pas revu le monstre, mais je savais qu'il était au courant de ma présence. Rien ne lui échappe jamais. Ma pensée redoutable ne m'échappait pas non plus. Puis, il y a eu le triomphe : votre mère, Christine Daaé, qui n'était alors qu'une chanteuse médiocre, a triomphé au pied levé dans Faust. Et dans le triomphe terrorisé de Christine Daaé, je sentais la griffe d'Erik ! Alors, j'ai commencé à avoir vraiment peur, peur pour elle, peur pour lui, peur pour ce petit jeune homme qui l'avait suivie dans sa loge et s'était fait passer pour un proche ! Et le même soir, le machiniste Joseph Buquet était retrouvé pendu au troisième dessous, entre une ferme et un décor du Roi de Lahore ! Et lorsqu'on est venu pour descendre le corps, le corps était déjà descendu, et la corde avait disparu ! Moi, je savais pourquoi cette corde-là n'y était plus : parce qu'elle était trop révélatrice… En Perse, Erik s'était fait un nom comme prince des étrangleurs, en utilisant le fil du Pendjab… une corde de boyau, caractéristique… »

Evelina se souvint du dessin d'Erik tenant à la main une fine corde blanche, debout derrière Joseph Buquet penché sur une trappe… Elle se souvint du corps dans le sarcophage sous la scène, de la rose dans les mains décharnées du cadavre ! Elle se souvint de la voix terrible d'Erik lorsqu'il parlait de tuer quiconque se mettrait en travers de leur amour…

« J'ai alors tenté de retrouver Erik, et je suis passé par le lac. Erreur : j'ai entendu un chant magique sous l'eau… je me suis penché… et j'ai failli périr noyé ! Il m'a laissé la vie en me priant de déguerpir et de cesser de me mêler de ses affaires… Chose que je n'ai évidemment pas faite. Quelque temps après, Christine Daaé disparaissait étrangement, puis revenait, puis repartait… Je voulais en savoir plus. Comme j'avais deviné que l'endroit où Joseph Buquet avait été retrouvé pendu était une entrée de la demeure du Lac, je me suis caché à proximité et, pendant plusieurs jours, j'ai attendu de voir le monstre. Enfin, je l'ai vu passer silencieusement, comme l'ombre qu'il est, faire jouer le mécanisme du passage et rentrer chez lui. Il n'avait pas pu me voir : j'ai fait jouer le mécanisme à mon tour, un peu plus tard, et j'ai entendu de la musique résonner dans les murs. J'avais trouvé l'entrée : il ne me restait plus qu'à en profiter. J'ai vu Erik tenant votre mère évanouie entre ses bras, je l'ai vu la ramener chez lui… J'ai attendu sur la rive, il m'en a chassé : il m'assurait qu'elle venait de son plein gré, qu'il était aimé pour lui-même ! Et rien ne me rassurait ! Lorsque votre mère a été enlevée en plein milieu d'une représentation, le soir même où votre père désirait fuir avec elle, je me suis offert à aider M. le vicomte de Chagny. Nous sommes tous deux allés dans la demeure du Lac, nous avons assisté aux pires scènes… Nous étions tombés dans la chambre des tortures. La prière de votre mère a fini par inciter Erik à nous laisser la vie sauve. Il m'a renvoyé chez moi bien vite… »

Le Persan marqua une dernière pause, moins inquiète que les autres, mais plus triste.

« J'ai revu Erik quelques jours plus tard. Il m'a raconté la fin de ces moments terribles : comment votre mère l'a embrassé, comment il a libéré votre père du cachot où il l'avait enfermé, puis qu'il lui a remis celle qu'ils aimaient tous les deux… »

Le sens de la première image qu'Erik lui avait montrée était soudain plus clair : dans un accès de bon sens, il avait prié sa Christine de partir avec celui qu'elle aimait plutôt que de se condamner à rester avec lui, qu'elle n'aimait pas… Ce faisant, il s'était terrassé lui-même… Le Persan continuait :

« Erik avait fait jurer à votre mère qu'elle reviendrait une dernière fois, lorsqu'elle verrait dans un journal une notice nécrologique à son nom. Il me demandait, dès que je recevrais une lettre contenant un ruban de soulier, de publier cette notice dans L'Époque. Trois semaines plus tard, j'ai reçu la lettre et publié l'annonce… »

Evelina enchaîna :

« Mais ma mère n'est jamais venue…

– Non… Erik la croyait honnête femme, pensait qu'elle viendrait bien, s'efforçait de vivre encore un peu pour avoir la joie suprême de la revoir… Il a attendu longtemps… Moi-même, je l'ai vraiment cru mort. Jusqu'au jour où j'ai remarqué quelques changements dans les ruines de l'Opéra, des changements qui n'auraient pas frappé la vue des passants, pas de ceux qui n'avaient pas connu en détail l'Opéra Garnier… Et j'ai su qu'Erik vivait encore. Près de trois ans avaient passé. Je suis retourné dans la demeure du Lac. Nous avons parlé… Il disait vouloir finir sa vie dans le souvenir, et attendre encore… Je ne le croyais qu'à moitié. Il était vrai qu'il n'avait plus rien d'autre à faire… mais ma pensée redoutable ne s'en contentait pas : nous, Orientaux, sommes fatalistes. »

Le Persan arrêta là son récit, laissant la jeune femme parfaitement éclairée sur les raisons de son rapt, sur les circonstances de sa vie que sa mère cachait si soigneusement… Elle ne perdait pourtant pas le nord :

« Pouvez-vous m'aider à fuir, maintenant, Monsieur ? Cet Erik me terrifie, et les raisons de ma présence ici me terrifient encore plus !

– Vous ne connaissez pas Erik, mademoiselle de Chagny. On ne lui échappe pas : il vous rattrape toujours. Je peux bien vous faire sortir de l'Opéra : vous rentreriez chez vous, vous prépareriez vos affaires… et vous ne pourriez fuir avant quelques heures, quelques heures qui suffiront à Erik pour vous rattraper, soyez-en sûre ! Et alors, sa vengeance sera terrible ! Il a patienté vingt ans pour faire payer le prix fort à votre mère, ne l'oubliez pas…

– Comment pourrais-je l'oublier ? soupira-t-elle, atterrée de constater que le Persan avait raison, que fuir ne résoudrait rien. Je devrais donc me résigner ?…

– Vous verrez, Mademoiselle… Ce que je vous ai dit de lui devrait vous aider…

– Monsieur, pourriez-vous juste… maintenant que vous connaissez ma présence ici… prévenir mes parents ? Oh ! dites-leur que ce qui m'arrive est terrible, mais que je me porte bien…

– J'y veillerai. Disparaissez, mademoiselle de Chagny, retournez au plus vite dans la demeure du Lac, ou errez dans l'Opéra ! Moi-même, je vais veiller à sortir sans laisser trace de mon passage : tout est à craindre d'Erik… »

Disant cela, il salua brièvement et s'en alla, aussi silencieusement qu'une ombre. Evelina aussi quitta les lieux, après une longue hésitation : elle prit des livres dans la bibliothèque et les emporta dans la salle de musique. Quitte à faire passer le temps, autant le faire agréablement…

Erik n'était toujours pas rentré : était-ce rassurant, ou non ? Le Persan – mais devait-elle lui faire confiance ? – avait dit qu'il y avait une issue au bout du lac… Il lui avait déconseillé de fuir, mais elle en mourait d'envie, et c'était le moment opportun… D'autre part, sa mère avait bien réussi à attendrir son cruel geôlier… Elle apprendrait sa captivité… Peut-être ferait-elle quelque chose ? Était-ce seulement souhaitable ? Son père était officier de marine, il saurait peut-être contourner certains pièges : il avait étudié la stratégie… Mais ses connaissances feraient-elles le poids face à un adversaire comme Erik ? Que leur ferait-il ? Il avait été bon une fois… une fois… pas deux, sans doute, maintenant qu'il savait comment on payait sa générosité…

Evelina ouvrit la partition du Don Juan Triomphant, la posa sur le pupitre du piano et feuilleta la pièce entière, cherchant à s'en faire une idée générale. Un air avait particulièrement attiré son attention : elle le déchiffra lentement, du bout des doigts sur le clavier, fredonnant la partie chantée de son mieux. C'était un duo entre le Commandeur et Don Juan, terrible, implacable, brûlant… et incroyablement difficile pour tous les exécutants. Elle en admira la construction théorique, qui aurait fait pâlir d'envie un théoricien tel que Fuchs, mais qui la faisait présentement pâlir d'effort. Finalement, elle se résigna à improviser des accords sur la mélodie, librement, pour se faire une petite idée… L'improvisation des accords tomba dans l'improvisation pure : Evelina avait perdu le fil de la partition quelque part, difficile de savoir où…

Erik revint sur ces entrefaites, entendit un thème qui lui… rappelait quelque chose, sans être ce quelque chose. Il se glissa dans l'entrebâillement de la porte, observa la pianiste, la partition... Ainsi donc, elle se permettait de toucher à sa musique ?! Pire, elle se permettait d'y toucher… efficacement ?! Elle fredonnait encore, par instants, et il constatait avec dépit qu'elle était très loin d'avoir le talent de sa mère. Mais elle rattrapait ce défaut au clavier.

Un claquement de cape sortit abruptement Evelina de sa rêverie musicale : elle sentit la présence du Fantôme qui se glissait derrière elle, qui s'asseyait à ses côtés sur le siège… Elle se crispa instinctivement au bord.

« Jouez donc les deux voix, mademoiselle de Chagny. Je jouerai l'accompagnement. »

Elle s'exécuta, gênée par l'interruption qu'il avait faite dans son évasion, gênée par l'ordre qu'il donnait, gênée enfin par la proximité qu'il lui imposait. La rose lui revenait en mémoire, cette rose rouge froissée au matin… Il avait commencé à jouer, elle suivit le mouvement, machinalement. Bientôt lui aussi s'enfonça dans la musique comme dans un divan moelleux, chanta les deux parties… conclut sur un brillant crescendo suivi d'un violent accord…

Evelina avait quitté la pièce.

Il lui fallait remettre de l'ordre dans ses idées. L'air joué lui rappelait bien trop le récit du Persan : le Commandeur, c'était lui, Erik, accusant le volage don Juan, lequel représentait sa mère… Le prix qu'il payait était la damnation, et la voilà damnée, elle, Evelina de Chagny, condamnée à assouvir la passion dévorante de cet homme, une passion qu'elle avait pu sentir dans chaque mesure…

Erik frappa à la porte restée ouverte. Une telle politesse, venant d'un homme qui le matin même avait abandonné par effraction une rose sur sa coiffeuse, eut de quoi légitimement (et favorablement) étonner la vicomtesse : elle l'invita à entrer, pensa trop tard à la rose déchiquetée au sol… Il la vit, la ramassa, resta songeur un instant puis s'assit sur le lit et tendit le reste de fleur à la jeune femme… Une larme avait coulé au bord du masque : elle fut sur le point de se le reprocher, mais ne prit pas la fleur.

« Vous êtes la première, l'unique personne étrangère à l'opéra à avoir entendu cet air, dit-il enfin. Il y a vingt-et-un ans… lors de la première représentation… votre mère interprétait Elvire… et je m'étais substitué au ténor dans le rôle de don Juan… Votre père avait décidé de fuir avec votre mère, en traître… J'ai fait jouer une trappe, Elvire a disparu aux yeux des spectateurs… La représentation a été interrompue… »

Elle prit la rose et la lui lança au masque.

« L'homme qui a composé cet opéra – et je sais de qui il s'agit, je l'ai face à moi – me semblait pourtant avoir un cœur ! Mais il séquestre des femmes, mais il emprisonne, mais il tue ! Mais il entre dans ma chambre pendant la nuit pour déposer des fleurs, comme un libertin d'opérette ! »

Le dernier reproche semblait… curieusement anecdotique, comparé à la gravité du reste.

« Un cœur ? répondit-il. Dans les belles fables, le cœur importe, mais dans la réalité ! il n'est que fort peu de chose… Sans doute, j'ai enlevé votre mère; je l'ai libérée ensuite, et pourtant je l'aimais : je crois alors avoir eu du cœur, comme vous dites. Elle est partie avec votre bellâtre de père, et a manqué à la parole que je lui avais fait donner ! On peut bien parler de cœur, quand on a un visage, surtout quand il est beau… mais quand on est reclus au fond d'une cave pour l'éternité, on doit se résoudre à parler de force et de ruse.

– Alors, je n'ai plus rien à vous dire. Je devrais devenir la femme d'un homme n'ayant ni cœur, ni visage, ni nom; d'un homme qui aima ma mère et se vengea d'elle en épousant sa fille; d'un homme vivant reclus au fond des caves d'un opéra en ruines… Je serais plus recluse qu'une moniale, privée de vie, privée de lumière, privée de liberté… aimée pour mon apparence, aimée pour une autre… par un homme qui a l'âge de mon père… par un homme qui me fait vivre une épreuve initiatique affreuse et compense ses atrocités par des roses… Eh bien, soit ! je serai cette épouse. Celle qui vous maudira, vous regardera avec haine, vous traitera avec mépris, à chaque instant de votre existence. »

Elle croisa les bras sur sa poitrine, l'air farouche.

Et il n'ajouta pas un mot.


Evelina tiendra-t-elle ses bonnes résolutions ? Erik la laissera-t-il les tenir ? Et le Persan, que fait-il dans cette histoire ? Et les Chagny ? Chacun de nos deux protagonistes met prudemment en place ses filets autour de l'autre... et que le meilleur gagne ?