• Thème : Quelle heure est-il
• Natasha Romanoff, Bruce Banner et Clint Barton
• Les personnages appartiennent à Marvel
LES HEURES IMMOBILES
- Ça ne lui va pas.
- Quoi donc ?
- Le blanc.
- Natasha …
- L'immobilisme.
- Nat …
- Le silence non plus, ça ne lui va pas. Ce n'est pas celui dont nous avions l'habitude. Celui là est …
Elle secoue la tête de gauche à droite et ses courtes boucles cuivrées glissent sur ses joues pâles. D'un geste impatient de la main, elle les repousse. Ses pommettes se creusent quand elle serre la mâchoire. Elle n'a pas vraiment besoin de mots. D'ailleurs il ne sait pas très bien si c'est à lui qu'elle s'adresse, ou à elle-même. Mais il la laisse poursuivre. Et lui échapper peu à peu.
- Malsain, murmure-t-elle, le regard perdu dans le vide. On dirait qu'il l'engloutit. Regarde-le. Tous ces draps, tous ces bandages, tout ce silence. Ils l'enlèvent. À chaque seconde ils me ravissent un petit bout de lui.
Elle caresse sa joue du bout des doigts. S'attarde sur une des rares parcelles de sa peau que le blanc n'a pas englouti. Et un sourire douloureux éclaire un instant son visage.
- Imbécile, souffle-t-elle.
Dans son dos, elle entend Bruce retenir son souffle. Peut-être ne sait-il pas comment s'effacer sans faire de bruit. Peut-être que les gestes emplis de tendresse qu'elle a pour Clint le troublent-ils. Mais son propre malaise lui tord le ventre. Et les larmes qui embuent ses yeux l'empêchent de se retourner.
- Quelle heure est-il, Bruce ?
Sa voix percée de trémolos la trahit. Qu'importe ? Il sait déjà. Il voudrait poser sa main sur son épaule. Lui montrer sa compassion et son soutien, lui montrer que, de l'autre côté de la porte, le monde ne s'est pas effondré. Pas encore. Et que lui, lui est toujours là. Mais il n'ose pas. Elle se briserait en mille morceaux, la froide statue, avec toutes ces fissures qui abiment son corps de danseuse.
- Cinq heures ?
- Vraiment ? … Cinq heures quoi ?, fait-elle après un silence.
- Du matin, Natasha.
Elle ancre ses prunelles noires dans les siennes et c'est son cœur qu'il sent se fendre.
- Tu en es sûr ?
- Viens prendre l'air.
- Tu sais bien que non.
Dehors, la neige a tout effacé. Un blanc éblouissant a tout recouvert. Comme un drap, comme un immense bandage. Et en dessous rien ne guérit jamais. Elle plisse les yeux en vain. Le ciel est la terre n'existent plus. Partout, le même blanc s'étend à perte de vue. Il étouffe toute trace de vie dans ses bras immaculés, il les étouffe tous dans son silence macabre.
Cette chambre est sa prison. Parce qu'elle est aussi la sienne. Clint. Alors elle est devenue son propre geôlier. Elle ne sortira pas. Pas sans lui. Même si la folie la dévore. Même s'il ne se réveille jamais. Tout ce qui compte c'est que la neige ne l'emporte pas. Qu'il ne disparaisse pas lui aussi, dans le vide blanc qui a tout effacé dehors et qui ronge les murs de sa cellule aseptisée.
Dans son sommeil, sa main s'est glissée dans la sienne. Sous les bandages et sous les tuyaux qui lui trouent les bras. Là où il reste un peu de sa peau.
Elle sent confusément une chaleur nouvelle contre son dos. D'un bond, elle se relève et se place devant le lit, barrant l'accès de son corps encore engourdi. Sans être réellement consciente de ses gestes, elle lève ses bras au niveau de son visage dans une posture défensive. Alors seulement, elle pose ses yeux sur Bruce. Et tout son corps semble se détendre.
- Excuse-moi, je ne voulais pas te faire peur.
- Tu m'as surprise, c'est tout, tranche-t-elle d'un ton qu'elle ne voulait pas si dur.
- Je venais juste t'apporter une couverture. Il fait moins cinq dehors …
- Merci mais je n'en ai pas besoin.
- C'est juste une couverture Natasha …
Elle inspire, le souffle haché de sanglots contenus. Dans ses yeux troubles, dansent toutes les excuses qu'elle ne parviendra jamais à lui faire. Il hoche la tête. C'est tout. Il les accepte.
- Tu as le droit d'avoir froid.
Ses ongles s'accrochent dans la laine. Elle la garde un instant contre elle, la serre contre sa poitrine, avant de la déposer en boule au pied du lit.
- Quelle heure est-il ?
- Natasha …, fait-il d'un souffle plein de doux reproches.
- S'il te plait.
- Cinq heures et quart.
L'espace d'une seconde, il croit qu'elle va tomber. Ses jambes tremblent, mais elle reste debout. Droite. À hocher la tête, les yeux rivés au sol.
- Le temps aussi reste immobile.
Mais ce n'est plus à lui qu'elle s'adresse. De nouveau, elle s'assoit au bord du lit où Clint respire à peine. Elle scrute son front, sa bouche écorchée par un fin tuyau translucide, ses paupières irrémédiablement closes. Et murmure en russe des mots inaudibles, scellés par le secret de cette chambre outrageusement immaculée dans laquelle le temps n'a pas de prise.
