Chapitre 40

Les aboiements tirèrent Elizabeth de son sommeil. La faible luminosité de la chambre indiqua à la dormeuse que le jour était à peine levé. Les braises étaient recouvertes de cendres et ne diffusaient plus aucune chaleur. La jeune femme frissonna et replongea avec délices dans la tiédeur des draps. Les aboiements s'intensifièrent.

" À croire qu'ils sont juste sous ma fenêtre ..."

Elizabeth s'enveloppa dans son châle et entreprit de ranimer le feu. Bien vite, les braises s'embrasèrent au contact du bois sec, les flammes lèchant consciencieusement la mousse séchée des bûches. La jeune femme resta de longues minutes accroupie devant l'âtre, le regard perdu dans le foyer rougeoiant.

L'été a si vite passé ... Le ventre de Jane doit être bien rond à présent. Sa présence me manque. Maintenant que le colonel est parfaitement remis, j'irai lui rendre visite. Peut être que Fitzwilliam m'accompagnera. Je parie que Charles le choisira comme parrain. Le pauvre ! Il devra certainement supporter Miss Bingley comme marraine !

A cette perspective, la jeune femme sourit sans sortir de sa rêverie.

Je devrais organiser Noël à Pemberley. Avec l'arrivée du bébé, Jane n'a pas besoin de ce genre de tracasseries. Georgiana sera certainement ravie, reste à convaincre Fitzwilliam ...

Les trois coups frappés à la porte ramenèrent Elizabeth à la réalité. Jenny regardait sa maîtresse, accroupie devant l'âtre, les mains et les vêtements couverts de suie et de brindilles. Son regard désapprobateur en disait suffisamment long. La jeune femme se releva et frotta rapidement sa chemise de nuit d'un air désolé. Devant la mine contrite de sa maîtresse, la bonne se fendit d'un large sourire et prit sa place devant la cheminée. Elle ranima énergiquement le feu qui se mit à flamber de plus belle et s'attaqua au lit. Elizabeth en profita pour s'éclipser rapidement vers la salle de bain, craignant une nouvelle remontrance.

Une belle complicité s'était instaurée entre les deux femmes, le naturel d'Elizabeth ayant rapidement mis à l'aise la femme de chambre, cette dernière traitait sa maîtresse presque d'égale à égale. Bien sûr, les formules et les titres restaient les garants des convenances, mais une certaine libéralité de ton existaient entre elles. Cela n'aurait pas été la première fois que Jenny aurait gentiment fâchée Elizabeth pour s'être occupée du feu avant son arrivée. La femme de chambre lui avait déjà rappelé l'utilité de la sonnette et la charge qui lui incombait de veiller à son bien-être. Malgré ces remontrances, Elizabeth continuait encore à se croire la jeune fille de Longbourne et s'entêtait à accomplir certaines tâches qui n'étaient pas du rang de Lady Darcy.

La salle de bain était encore plus froide que la chambre. Aussi la jeune femme fit-elle une toilette rapide et efficace. De retour dans la chaleur bienfaisante de la chambre, elle observa les trois tenues étalées à son attention sur le lit par Jenny. Devant la mine dubitative de sa maîtresse, la femme de chambre soupira.

" Je vous conseille la robe bordeaux. C'est de saison."

Elizabeth jeta un coup d'oeil en direction de la fenêtre. Un jour blafard s'était levé, des bourrasques de vent faisaient, par moment, tressauter les branches des arbres majestueux du parc de Pemberley, qui se dépouillaient lentement de leur ramage brun et doré.

Les hurlements des chiens reprirent de plus belle. Malgré elles, d'un mouvement conjoint, les deux femmes se rapprochèrent de la fenêtre.

Sous la futaie des arbres, des centaines de beagles s'ébattaient joyeusement sous le regard attentif du maître du chenil, de M. Darcy et du colonel Fitzwilliam.

" La saison de la chasse débute sous peu."

Le commentaire de Jenny éveilla un souvenir dans la mémoire d'Elizabeth. La femme de chambre s'éloigna de la fenêtre et commença à préparer la robe bordeaux. Machinalement, la jeune femme se laissa habiller, toute à sa réflexion. Lorsque Jenny eut fini de la peigner Elizabeth la remercia. S'inclinant brièvement, la femme de chambre tourna les talons. La voix de sa maîtresse la rappela.

" Faîtes préparer le petit déjeuner dans le petit salon. Une bonne flambée sera la bienvenue."

Le clin d'oeil d'Elizabeth fit sourire la bonne.

"Prévenez aussi Mrs Reynolds, je souhaite m'entretenir avec elle."

Le couloir semblait silencieux. Pourtant, en tendant attivement l'oreille, Elizabeth perçut des notes de musique. Ses pas s'orientèrent naturellement vers les appartements de Georgiana.

Malgré l'heure matinale, la jeune fille était déjà à l'étude. Ses aptitudes naturelles étaient sublimées par un travail acharné qui provoquait l'admiration d'Elizabeth. N'ayant pas été poussées par leur mère, les demoiselles Bennet n'étaient douées d'aucun don artistique particulier. Jane avait pu compter sur sa beauté pour séduire M. Bingley et Elizabeth avait su toucher M. Darcy par son esprit. On ne pouvait pas en dire autant des cadettes : Lydia poussée par sa coquetterie, avait fini par épouser, un vulgaire replâtrage comme se plaisait à le dire Lady Catherine, le fils de l'intendant défunt de Pemberley. Soustraite à l'influence néfaste de sa soeur, Kitty s'était assagie mais son caractère fade en faisait une personne peu digne d'intérêt. Quant à May, elle était loin d'avoir le talent musical et l'humilité de Georgiana.

Elizabeth guettait la fin de la gamme pour interrompre la jeune fille. Lorsque le silence se fit, elle toqua légèrement. Une voix fluette lui répondit. Georgiana se leva de son tabouret pour accueillir sa soeur. Elizabeth l'embrassa affectueusement.

" Avez-vous déjeuné ?"

Devant sa réponse négative, Elizabeth lui prit d'autorité le bras et l'entraîna joyeusement vers le petit salon.

Jenny avait bien fait les choses. Un feu réjouissant les attendait et la table avait été déplacée devant l'âtre flamboyant. La table était garnie de pain tout juste sorti du four, de confitures et de beurre, la théière laissait échapper des volutes de vapeur. Tout était réuni pour égayer l'atmosphère morose de ce mois d'octobre. Georgiana évoqua avec enthousiasme les nouvelles partitions dont son frère lui avait fait cadeau et insista pour qu'Elizabeth joue certains morceaux à quatre mains.

" Difficile de vous résister Georgiana !"

Le déjeuner était presque achevée lorsque Mrs Reynolds apparut dans l'embrasure de la porte. Elizabeth lui fit signe d'approcher et se leva pour l'accueillir. Elle lui indiqua une chaise.

" Voulez-vous une tasse de thé ?"

Mrs Reynolds ne se formalisait plus de l'attitude d'Elizabeth à son égard. Il est vrai que jamais Lady Anne Darcy ne l'aurait invité à se joindre à sa table, pas plus qu'elle ne lui aurait servi le thé.

La tasse fumante posée devant elle, l'intendante attendait patiemment de connaître la raison de cette convocation.

" Lors de mon installation à Pemberley, vous avez évoqué, tandis que nous parcourions le château, les grandes fêtes qui animaient régulièrement le domaine."

Mrs Reynolds acquiesça. Elizabeth cacha son sourire derrière sa tasse.

" Si mes souvenirs sont bons, il était question à cette époque de l'année d'un grand banquet organisé en l'honneur des chasseurs."

L'intendante était partagée entre appréhension et joie, comprennait-elle bien où souhaitait en venir sa jeune maîtresse ?

" Pourquoi ne pas perpétuer la tradition ?"

Le reste de la matinée fut consacré à l'organisation de ce fameux banquet. La table fut prestemment débarrassée par les deux femmes, sous les yeux ébahis de Georgiana. Puis elles commencèrent à établir le plan de bataille.

Les yeux de Mrs Reynolds brillaient tandis qu'elle évoquait pour Elizabeth et Georgiana, le faste de cette fête au temps de Lady Anne.

" Feu M. Darcy tenait à cette tradition, c'était sans nul doute le moment de l'année qu'il préférait. Il conviait alors à Pemberley nombre de seigneurs, venant de toute l'Angleterre, pour une chasse somptueuse de trois jours."

Trois jours ! Elizabeth fronçait les sourcils au fur et à mesure des explications de l'intendante.

" ... des sangliers, des cerfs et des chevreuils en majorité. Ce gibier était alors proposé lors du banquet de clôture."

Armée d'un crayon, la jeune femme notait religieusement les différents éléments du banquet qui étaient traditionnellement proposés par Lady Anne. Le nombre de convives et de plats avait de quoi effrayer la maîtresse de maison la plus aguerrie. Les explications de Mrs Reynolds terminées, le silence retomba comme un couperet.

"Peut être n'est-il pas utile d'inviter la moitiée de l'Angleterre pour cette fois-ci ..."

"La moitié de l'Angleterre ?"

La voix de M. Darcy résonna dans toute la pièce.

"Fitzwilliam !"

Elizabeth se releva prestemment, comme prise en faute. Accompagné du colonel Fitzwilliam, M. Darcy s'approcha de la table. L'intendante s'était placée à distance respectueuse de la table et Georgiana était rouge de confusion.

"Ce que je vois là mon cher cousin, ressemble fort à une conspiration !"

Le ton goguenard du colonel rassura Elizabeth.

" De quoi est-il question Elizabeth ?"

M Darcy regardait sa jeune épouse avec un certain attendrissement qu'il se gardait bien de lui laisser voir. Elizabeth faisait des allers-retours incessants, à tel point que l'attention du maître de maison se portait maintenant avec une certaine inquiétude, sur l'état du pauvre tapis de son bureau. Enfin, elle se laissa tomber, comme épuisée, sur le fauteuil qui faisait face au sien. M Darcy gardait un silence équivoque.

" Ce projet vous tient à coeur, cela ne fait nul doute. Cependant, il s'agit là d'une entreprise tout ce qu'il y a plus mondain. Ne croyez pas qu'il n'y aura que des hommes venus là pour chasser. Ils seront accompagnés de leurs épouses et parfois même de leurs enfants. Il faudra recevoir et occuper tout ce petit monde."

" C'est la raison pour laquelle nous n'inviterons que quelques convives."

Cet argument eut raison de M Darcy. Il acquiesça gravement bientôt étouffé sous les baisers reconnaissants de son épouse. Il eut à peine le temps de profiter de cette étreinte qu'Elizabeth était déjà repartie. M Darcy aurait juré qu'elle sautillait.