Chapitre 3 - Elle
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Le prisonnier, de son nom et titre complet l'agent spécial du NCIS Anthony DiNozzo Junior, pénètre dans la petite pièce aux murs en béton. Son gardien, le lieutenant Jason Greer, affiche depuis leur rencontre une moue réprobatrice.
- Vous avez des enfants? demande Tony en s'asseyant sur le banc au fond de la cellule.
La question de l'homme qu'il vient d'arrêter déstabilise le lieutenant. Il se tourne vers lui.
- Je... balbutie-t-il. Oui. Pourquoi?
- Si votre femme mourait et que votre belle-famille récupérait leur garde tout en vous empêchant de les voir, que feriez-vous?
- J'essaierai de les récupérer, répond-il sur le ton de l'évidence. Mais ce n'est pas de moi...
- Et si vous aviez interdiction de les approcher, le coupe encore Tony, de les contacter de quelque façon que se soit. Si pour eux vous n'existiez pas. Que feriez-vous?
- Je...
Le lieutenant ferme la bouche sans répondre. L'agent lui lance un regard équivoque. Mal à l'aise, le flic s'éloigne, le laissant à la solitude de sa cellule.
Tony se laisse aller contre le mur. Il savait bien qu'il faisait une bêtise en revenant les voir. Pourtant il n'a pas pu s'en empêcher. Et cette fois, il les a vus de très prêt.
Il soupire. À chaque fois qu'il fait une mission sous couverture ça se termine mal.
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Il se souvient, c'est il y a douze ans que tout a commencé. Jeune lieutenant à Baltimore, il voulait faire ses preuves. Lorsque son supérieur lui avait confié l'affaire, il était convaincu qu'il n'y arriverait pas, qu'il serait de retour au bout de deux semaines, trois à tout casser. Sauf que six mois plus tard, il y était encore.
Le cas était pourtant simple, enfin au début. Il y avait eu meurtre et le meurtrier n'avait pas été retrouvé, contrairement au 9 mm qui avait conduit à la mort d'un gars d'une des bandes de la ville. L'arme n'était pas répertoriée. En fait, personne ne savait d'où elle venait.
Il avait creusé, interrogé, arrêté, infiltré même. Au final il avait trouvé le coupable. Et surtout, il avait mis le doigt sur quelque chose de beaucoup plus important, une affaire d'importation d'armes. À croire qu'il attire ce genre de trafic.
Bien que celui-ci soit réticent, il avait fini par convaincre son chef de le laisser infiltrer plus avant l'organisation. Il avait ses entrées, il était le mieux placé pour ça.
Ça avait été le début des ennuis.
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Parfois, il se demande s'il n'aurait pas mieux fait de se casser une jambe ce jour là ou de se prendre une balle. Il aurait évité tout ça.
Mais alors, il ne les aurait pas.
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Il ferme les yeux et se replonge plus loin dans ses souvenirs.
Elle apparaît. Pas un canon, mais un beau brin de fille tout de même. Des yeux chocolats et des cheveux châtains tirants sur le blond, elle avait l'air totalement déplacée dans cet univers de racaille.
Lui, il voulait être là. Pas elle.
Elle s'était entiché du mauvais garçon. Et quand elle avait voulu faire demi-tour, il était trop tard. On lui laissait de l'espace, mais hors de question pour elle de partir. Elle était prisonnière dans une cage sans barreaux. Son gardien était celui pour qui n'aurait jamais dû battre son cœur. Ils s'étaient séparés et pourtant ils n'avaient jamais été aussi proches, impossible pour elle de faire un pas sans lui. Il était son ombre, l'assurance qu'elle n'aurait pas d'actions ou de paroles malheureuses.
Au moment où il avait proposé de remplir ce rôle, il l'avait regretté.
Il voulait la sortir de là, certes, mais jouer les héros n'était pas du tout en accord avec sa mission. C'était tout le contraire. Raison pour laquelle il avait persisté et avait fini par devenir son ombre.
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Au début, elle l'avait détesté. Lui aussi.
Elle avait un caractère insupportable. Ils ne se supportaient pas. Ils n'étaient jamais d'accord. Chacun trouvait l'autre prétentieux et vulgaire. Ils se lançaient des vannes à longueur de journée. C'était à celui qui trouverait la meilleur insulte du jour, comme une sorte de concours. Le langage joliment fleuri par lequel ils communiquaient était devenu leur marque de fabrique. Grâce à ça on leur fichait la paix.
Ils s'en étaient rendus compte, chacun de leur côté. Et un soir, après avoir bu un peu plus que nécessaire, tout avait dérapé.
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Oui ils s'étaient sautés dessus, mais pas de la façon que l'on aurait pu penser. Ils avaient plutôt tenté de s'entretuer.
Elle lui avait sauté sur le dos, une moitié de bouteille dans une main. Il tenait l'autre. Ils avaient débité plus d'horreur en une soirée que depuis les six semaines qu'il était là. Finalement, lorsqu'elle était sur le point de lui trancher la gorge, il lui avait avoué qu'il était flic. Elle avait abandonné son projet avant de s'effondrer sur le lit et de s'endormir. Il l'avait imité.
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Il sourit. C'est après ça qu'ils étaient devenus amis, que leur relation avait changé. D'amis, ils étaient passés amants, avant de se séparer, sans jamais vraiment se quitter.
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Le cliquetis d'une clé dans une serrure le sort de ses pensées.
- Greer? s'étonne-t-il en le voyant ouvrir la porte.
L'homme lui balance le sac contenant ses affaires.
- On ne vous a pas lu vos droits, annonce-t-il. Vous êtes libre.
Il lui fait signe de partir. Tony se lève et le rejoint. Il observe un instant celui dont le mensonge lui sauve la mise.
- Merci, dit-il.
- Ne me remerciez pas DiNozzo. Récupérez-les.
Tony a un sourire triste. Il a tout tenté pour ça.
- Si vous êtes décidé, vous y arriverez, déclare Jason. Peut importe le temps que ça prendra. Il y a toujours une solution.
L'agent se contente d'acquiescer. Il n'a plus rien à perdre de toute façon. Même sa liberté ne fait pas le poids face à l'enjeu.
