Elle respira lentement et profondément, alors que la douleur refluait, l'enzyme se répandant dans ses veines. Ses blessures la faisaient toujours souffrir, mais c'était très localisé et de loin pas aussi insupportable que cette douleur qui l'avait rapidement saturée à son réveil.
La jeune femme se sentait vidée, son récent emportement ayant absorbé ses maigres forces. Elle se sentait incapable de faire la moindre action complexe, et ne souhaitait qu'une seule chose, dormir. Les wraiths pouvaient bien venir et l'emmener, à l'instant, cela lui était égal ! Elle s'appuya donc aussi confortablement que possible contre l'arbre et ferma les yeux.
Explorant les alentours de la Porte, Markus découvrit rapidement un chemin carrossable, visiblement fréquemment utilisé.
Il sonda Rosanna par le lien, découvrant que l'humaine s'était endormie, épuisée, sa crise passée. Rassuré, il se faufila dans le sous-bois, semblant se fondre dans la masse végétale.
En moins d'un quart d'heure, le wraith parvint à un petit village de forestiers, niché dans une grande clairière. Il prit le temps d'observer les lieux et leurs habitants, étudiant leur rythme de vie, puis, certain qu'une petite maison de rondins à une des extrémités du village était vide, il s'y glissa, silencieux comme une ombre.
La baraque était rudimentaire, un grand âtre en pierre constituant le point central, entouré de deux bancs et d'une sorte de table basse, les murs étant occupés par plusieurs couchettes couvertes de draps grossiers et de peaux de bêtes, et de trois gros coffres de bois sculptés de motifs forestiers.
Il s'approcha des coffres, et les fouilla rapidement, fourrant ses trouvailles dans un grand sac de toile qu'il trouva pendu à un clou, avant de rejoindre la forêt à peine cinq minutes plus tard, toujours aussi discret.
Moins d'une heure après avoir laissé Rosanna seule, il était à nouveau à ses côtés, veillant sur elle patiemment.
Alors que le gros soleil bleu se couchait derrières les collines, la jeune femme s'éveilla, le dos horriblement courbaturé d'être restée si longtemps dans cette position inconfortable.
Avec un sursaut elle se redressa un peu, observant les alentours d'un air inquiet, avant de se calmer, constatant qu'il n'y avait aucun danger.
« C'est l'aube, ou le crépuscule ? » demanda-t-elle en tentant de bouger ses épaules pour détendre ses muscles, malgré ses côtes fêlées et son épaule mal en point qui limitaient grandement son amplitude de mouvement.
« Le crépuscule. As-tu faim ? » dit-il en guise de salutation, lui tendant la miche de pain qu'il avait dérobée pour elle un peu plus tôt.
A la vue de la nourriture la jeune femme réalisa combien elle était affamée, son dernier repas remontant à cinq jours, et il lui fallut toute sa volonté pour ne pas engloutir la grosse miche massive à toute vitesse, au risque de s'étouffer.
Alors qu'elle avalait le pain à une vitesse sidérante, il sonda son esprit.
Elle était beaucoup plus calme, la douleur s'étant tue, mais il fut étonné de découvrir la faim dévorante qui rongeait son esprit, effaçant toute autre pensée de l'esprit de la jeune femme, y compris les obsessions malsaines induites par l'enzyme.
Son corps réclamait la nourriture de toutes ses fibres, et à cet instant, elle aurait été aussi incapable de s'arrêter de manger que lui l'aurait été en pleine rage de faim.
Ainsi, les humains étaient également victimes de rage de faim lorsqu'ils n'étaient pas nourris pendant trop longtemps, leurs crises étant simplement infiniment moins mortelles pour leur entourage que celles des wraiths ! Même affaiblie, malade, et affamée, son humaine parvenait à lui faire découvrir de nouvelles choses sur les humains, et sur les innombrables points communs qu'ils partageaient ! Il s'en sentit heureux.
Son repas englouti, elle se sentit mieux, plus posée, et définitivement moins exténuée, malgré son estomac qui protestait contre le brusque afflux de nourriture après un jeûne trop long.
La faim partie, un peu plus lucide, elle se tourna vers son ami.
« Je suis désolée pour tout ce que je t'ai dit, je n'étais pas moi-même. C'était tellement atroce, j'avais si mal que j'aurais voulu mourir. Et j'ai l'horrible intuition que ce n'est pas la dernière fois que je vais te dire des horreurs ou faire des choses débiles. Pardonne-moi, Markus. » murmura-t-elle piteuse.
« Je ne t'en veux pas, pardonne-moi aussi pour la gifle. » dit-il d'un ton doux.
« Je t'en ai collé trois sur le vaisseau, alors tu es pardonné d'avance pour les deux prochaines ! Et elle était absolument méritée ! J'étais complètement partie dans mon délire et j'aurais pu continuer longtemps si tu ne m'avais pas arrêtée... même si j'avoue que j'aurais préféré que tu y ailles un peu plus doucement. » dit-elle, tâtant sa joue enflée avec un petit sourire qui se voulait rassurant.
« Je ne te laisserais plus aussi longtemps en état de manque, rassures-toi, je te donnerais de l'enzyme avant que tu ne risques de refaire une crise, nous espacerons doucement les prises, d'accord ? »
L'artiste se rembrunit, fixant la plaie entre ses seins d'un air dégoûté.
« Tu sais, je n'ai même jamais fumé de cigarettes, le truc le plus addictif que j'ai pris de ma vie, c'était de la réglisse. Et me voilà tellement accro à une enzyme alien que je risque de mourir si je n'ai pas ma dose. C'est lamentable ! » grogna-t-elle dépitée.
« Tu vas t'en remettre, j'en suis sûr, tu es plus forte que ça, et je t'aiderais. Tu n'es pas seule, ma lumineuse humaine ! » la rassura-t-il, farfouillant dans le sac.
Il en sortit deux fruits verdâtres à l'odeur doucereuse, et une outre en peau qu'il avait remplie à un ruisseau.
Il lui tendit les fruits, puis après avoir bu quelques gorgées d'eau, lui tendit la gourde.
Elle dégusta les fruits, savourant leurs arômes acidulés, les partageant avec lui, buvant de petites gorgées fraîches entre chaque bouchée.
« Nous devrions changer de planète, pour plus de sécurité. » déclara le wraith en finissant le demi-fruit qu'elle lui avait tendu.
Il l'aida à se relever puis, choisissant une nouvelle planète, il l'aida à traverser le vortex pour la seconde fois en quelques heures.
Leur nouvelle destination était une planète inhabitée, couverte d'un grand désert de poussière rouge, traversé de gigantesques éclairs de verdure composés de forêts colossales entourant les cours d'eau paisibles de la planète.
« Il devrait y avoir un étang d'eau claire pas très loin d'ici, on pourra se laver. » expliqua-t-il, en la guidant vers le mur végétal proche.
En moins de vingt minutes, ils étaient arrivés à la grande étendue d'eau turquoise, qui miroitait, paisible, entre les racines titanesques des arbres.
« C'est magnifique ! » s'exclama l'artiste, la tête rejetée en arrière pour tenter de distinguer les frondaisons lointaines.
« Et il n'y a aucune créature plus grosse qu'un chien sur cette planète. La majorité de la faune est composée d'insectes butineurs. C'est donc sans danger. »
« Ça nous fera des vacances ! » grommela-t-elle, néanmoins ravie.
« Je t'ai trouvé de nouveaux vêtements, va te laver, je vais monter la garde par là-bas. » lui dit-il, sortant de son sac la blouse de grosse toile et le pantalon qu'il avait volé aux forestiers.
« Merci beaucoup ! Je ne te demanderais pas où tu les as trouvés, je suis bien trop heureuse de me débarrasser de cette horreur. » déclara-t-elle en prenant les vêtements avec un sourire de soulagement.
Markus s'éloigna un peu, contournant le pied massif d'un arbre afin d'être hors de vue, tout en gardant Rosanna à portée de son ouïe aiguisée, surveillant le sentier qu'ils avaient emprunté depuis la porte.
Elle fut touchée par la délicatesse du wraith qui s'était éloigné, lui offrant une intimité presque absolue, alors que ses congénères l'en avaient totalement privée durant des semaines, la rendant si impudique qu'elle n'avait plus eu aucun scrupule à se trouver nue devant de parfaits inconnus - des ennemis qui plus est. Pourtant, étrangement, imaginer que son ami puisse la voir sans vêtements lui fit monter le rouge au joue. Décidant d'ignorer sa gêne et de ne pas le faire attendre plus que nécessaire, elle se contorsionna pour se débarrasser de sa tunique crasseuse, malgré son bras qui refusait de se lever plus haut que le niveau de son épaule, puis elle se débarrassa du pantalon, le passant par dessus son attelle. Un doute la saisit.
« Markus, tu es sûr que je peux mouiller mon attelle et mes « pansements » ? » lui demanda-t-elle mentalement.
« Oui, ils sont organiques, ils sécheront sans problème. » lui répondit-il sans hésiter.
« Merci. » souffla-t-elle, s'asseyant sur une grosse pierre plate pour se glisser dans l'eau fraîche sans risquer de tomber.
L'étang était assez profond, aussi fit-elle quelques mouvements de brasse lente, en profitant pour délasser ses muscles endoloris sans risquer de brusquer ses os malmenés.
Après avoir barboté pendant quelques minutes, elle se laissa couler, frottant énergiquement ses cheveux dans l'eau, les débarrassant de leur crasse.
A peu près propre, elle revint sur la pierre, où elle s'installa pour se sécher au soleil, avant de déchirer une longue bande de tissu dans sa tunique crasseuse.
Elle trempa le bout de linge dans l'eau, le rinçant de son mieux, avant de s'en servir comme d'une compresse pour délicatement retirer les croûtes incrustées de poussière et de fibres de tissu qui maculaient ses blessures.
« Tout va bien ? » s'enquit par télépathie le wraith après un moment, n'entendant plus de bruit.
« Oui, je suis en train de nettoyer mes plaies en attendant que je sèche, j'ai bientôt fini, après ce sera ton tour. »
Une dizaine de minutes plus tard, elle l'appelait.
Markus la rejoignit, alors qu'elle finissait d'essorer ses cheveux en les tordant vigoureusement.
Elle était à présent vêtue d'une tunique de toile brune trop grande pour elle, qui lui descendait presque aux genoux, et d'un pantalon dont elle avait retroussé les canons pour ne pas se prendre les pieds dedans.
« Je ne sais pas à qui tu les as pris, mais je crois qu'ils seraient un peu larges même pour toi ! » dit-elle en riant, écartant les bras pour lui montrer l'envergure du vêtement.
« Désolé, je n'ai pas vraiment eu le temps de choisir. »
« Ils sont propres et pas déchirés ! Ça me convient très bien ! » déclara-t-elle en s'éloignant vers l'arbre.
A mi-chemin, elle se retourna.
« Markus, c'est étrange, la plupart de mes bleus ont disparu. Tu penses que c'est l'enzyme ? » demanda-t-elle, soudain sérieuse.
« C'est probable, et si elle te fait guérir plus vite, c'est au moins un point positif au milieu de tous les désavantages de cette substance. » répondit-il, philosophe.
« Tu as raison. » conclut-elle, contournant l'arbre pour aller s'y appuyer, montant la garde à son tour.
Avec un soupir, Markus se débarrassa de ses bottes, les laissant au bord de l'eau avant de se glisser dans l'étang tout habillé.
Il n'avait pas pensé à prendre d'autres vêtements pour lui, et ses frusques étant aussi crasseuses que lui, il entreprit de les laver sommairement en même temps que sa personne.
L'eau se teinta rapidement de vert sombre autour de lui alors que son sang séché se dissolvait, rendant un peu de souplesse à ses vêtements.
« Si on avait un couteau, je pourrais essayer de faire quelque chose pour tes cheveux. » murmura Rosanna avec douceur dans son esprit, alors qu'assis sur la rive il se curait soigneusement les griffes, en délogeant des semaines de crasse. Il suspendit son geste, soudain tendu.
« Je vais pas te faire de mal, juste égaliser la longueur, pour que ce soit un peu plus joli et que la repousse soit homogène. » expliqua-t-elle, apaisante.
« Rosanna, un wraith ne coupe pas ses cheveux ! » s'offusqua-t-il.
« Markus, tu as été tondu, justement parce que tu es un renégat et qu'il n'existe pas pire humiliation pour un wraith ! Laisse-moi essayer de rattraper ça, je t'en prie ! » répondit-elle, suppliante.
« Je ne peux pas te laisser faire ça ! » se braqua-t-il.
« C'est ton choix, tu peux rester comme tu es maintenant, ridicule avec tes mèches disparates, ou alors me laisser rattraper ça et repartir avec une coupe de cheveux potable ! » s'agaça-t-elle, se retranchant derrière un mur mental.
À nouveau seul dans son esprit, il contempla son reflet dans le lagon redevenu lisse.
Ce qu'il vit était pitoyable, un wraith miteux, dégoulinant, de larges plaques de peau nue apparaissant entre quelques pauvres mèches emmêlées qui se dressaient comme autant de touffes d'herbe blanche sur sa tête.
Avec un grognement de honte et de colère, il se redressa, ramassant le sac dans lequel il fourra ses bottes d'un geste rageur avant de rejoindre la jeune femme, lui tendant le couteau qu'il avait récupéré dans la hutte.
