Bonne lecture! *retourne à l'écriture du chap 5*
Anna se réveilla en sursaut alors que Britta faisait irruption dans sa chambre. Quand elle fut partie, la jeune fille s'extirpa de son lit confortable et, après un brin de toilette, alla prendre un solide petit déjeuner.
Khed la rejoignit bientôt et s'assit à côté d'elle au bar, une assiette pleine de ragoût d'agneau dans les mains.
« Bien dormi ?
-Comme quelqu'un qui se prépare à aller dans l'Arène. Et vous ?
-Tu peux me tutoyer, tu sais, je n'ai que dix-neuf ans ! Pas trop mal, merci. Tu appréhendes, pour l'entraînement ?
-Tiens, vous… tu es psy ? Je croyais que tu étais mon mentor ?
-On peut dire qu'être psy fait partie des compétences requises pour être un bon mentor. Mais passons, puisque tu n'as pas envie de répondre aux questions. Pour ce qui est de l'entraînement, je te conseille d'essayer d'apprendre quelque chose durant ces trois jours : tendre un piège, perfectionner quelques techniques de combat, voire t'exercer à l'escalade si tu t'en sens capable. Mais je ne te le conseille pas : si les autres tributs s'aperçoivent de ton point faible, tu peux compter sur eux pour l'exploiter au moment de te combattre. Si j'étais toi, je garderais quelques talents cachés : la surprise est toujours une alliée importante durant un combat.
-Très bien. Dois-je plutôt cacher un de mes talents principaux ou un talent plus… secondaire ?
-A toi de voir. S'il y a quelque chose avec lequel tu te sens à l'aise, ne t'y entraîne pas : concentre-toi sur ce que tu ne maîtrises pas assez.
-Est-ce tout ?
-Oublies les Juges. Le seul moment où tu devras prendre leur avis en compte, ce sera quand tu passeras seule devant eux. Tu sais… »
Khed interrompit sa phrase au milieu, puis couvrit sa bouche en faisant semblant de mettre un morceau de viande dedans et chuchota très vite :
« Tu peux les surprendre aussi »
Puis il reprit normalement :
« Leur avis est très important. Une bonne note est un atout majeur. »
Anna hocha la tête. Plus elle le connaissait, plus Khed lui plaisait en tant que mentor. Il n'était pas comme ces gens du Capitole, tous convertis au culte de leur gouvernement, tous esclaves de ceux qui les dominaient, et donc bien sûr de Snow. Elle repensa à Eléa et à son conseil mystérieux. Elle se dit que c'était sans doute le bon moment pour en parler.
« Tu penses que j'ai un talent dont je n'aurais pas pleinement conscience ? »
Khed avala sa bouchée puis planta brusquement son regard dans celui de la jeune fille, qui ne put réprimer un très léger mouvement de recul. Puis, tout aussi brusquement et d'une manière tout aussi inattendue, un grand sourire étira ses lèvres et un petit rire le prit, ses yeux brillant d'un éclat malicieux.
« Je vois qu'Eléa n'a pas résisté à te donner quelques pistes. Elle a bien fait. Alors comme ça, tu n'as toujours pas trouvé ? »
Voyant qu'il se moquait gentiment d'elle et un peu vexée, Anna secoua la tête. Il enchaîna :
« Eh bien, je suis désolé de te décevoir, mais je ne te le dirais pas non plus ! »
Cette réponse l'agaça encore plus, et elle explosa. Il faut dire aussi que la tension qu'elle supportait depuis un peu plus d'un jour n'y était pas pour rien.
« Ah, vous aussi vous aimez les énigmes ! Vous dites vouloir m'aider, vous essayez même de faire copain-copain, mais ce n'est pas comme ça que vous serez un bon mentor ! Comment voulez-vous que ce fameux talent me soit utile si je ne connais même pas son existence ? »
Sur ce, elle quitta la table, laissant un petit pain entamé qu'un Muet vint aussitôt débarrasser. Khed lui lança d'un ton calme où perçait même une pointe d'amusement :
« Britta vous attendra devant l'ascenseur à dix heures pour l'entraînement ! »
Elle pensait vraiment que Khed allait l'aider, lui donner la solution. Visiblement, elle s'était trompée. Enfin, au moins l'avait-il bien conseillée pour l'entraînement. Elle espérait qu'au moins il lâcherait ce fichu talent avant les Jeux. Dans le couloir, elle croisa Niels, qui marqua comme à son habitude une absence de réaction devant son exaspération évidente, et qui portait des cernes foncés. Elle retourna dans sa chambre, ne sachant pas où aller sinon là.
Elle aurait voulu savoir ce que faisaient ses parents, Yssop, et Eléa. Qu'avaient-ils pensé de la cérémonie d'ouverture ? Etaient-ils toujours aussi confiants en elle ? Eléa se doutait-elle qu'elle n'avait toujours pas résolu son conseil en forme d'énigme ? Yssop l'aidait-il pour former les prochains tributs ?
Anna s'allongea sur son lit que quelqu'un – un Muet, sans nul doute – était passé refaire. Elle prit quand même le temps d'enlever ses chaussures, pas question de rajouter du travail à ces gens qui en avaient déjà bien assez. Elle se demanda ce qu'ils avaient bien pu faire pour être privés de leur langue. Depuis qu'elle était partie du District, elle en avait déjà croisé une quantité incroyable. Il devait y en avoir des milliers. Combien de révolutionnaires parmi eux ? Et surtout, combien avaient été châtiés ainsi pour une faute mineure ? Elle savait que dans certains des plus pauvres districts, les Pacificateurs étaient très sévères, et on se faisait couper la langue pour moins qu'une allusion. La jeune fille soupira. Qu'y pouvait-elle ?
En y repensant après avoir retrouvé ses esprits, Anna jugea son comportement plutôt puéril. Il devait bien y avoir une raison à toutes ces cachotteries – même si elle ne voyait pas laquelle –, et puis elle aurait plutôt dû remercier son mentor pour ses conseils judicieux. Elle soupira. En plus elle était sûre qu'il ne lui en voudrait pas.
A dix heures moins cinq, Anna se réveilla en sursaut. Elle avait dérapé dans le sommeil, apparemment. Elle passa rapidement sa main dans ses cheveux et sortit rejoindre Britta et Niels à l'ascenseur. Le garçon avait l'air plutôt en forme, ses cernes s'étaient un peu estompés et il avait retrouvé son regard déterminé. La jeune fille était persuadée qu'il allait faire bonne impression.
Quant à elle, elle supposait que son mentor avait raison : tout dépendrait de ses choix d'ateliers. Devait-elle se comporter comme les autres carrières et faire la démonstration de ses talents ? Ou devait-elle se concentrer sur des ateliers mineurs ? Anna repensa à ce qu'avait dit Khed : selon lui, la surprise était une alliée de taille, du moins au début des Jeux, à la Corne d'Abondance par exemple. Elle décida donc de ne pas s'entraîner au lancer de couteau mais de ne pas épargner les arcs et arbalètes, et de ne pas cacher non plus ses talents à la course. Elle cacherait donc, en plus de son talent au couteau, son agilité à l'esquive, sa capacité à utiliser les armes courtes au corps à corps, et bien sûr son point faible, l'escalade. Elle décida aussi qu'elle pourrait profiter de ces trois jours pour confirmer ce qu'elle savait sur les plantes comestibles et peut-être en apprendre plus sur les pièges et tout ce qui pouvait se manger cru dans une arène. C'étaient des points qu'elle et Eléa n'avaient pas vraiment approfondis.
La descente prit moins de deux secondes. Le centre d'Entraînement était immense. On les guida à travers des couloirs pour déboucher sur la salle d'Entraînement elle-même, immense aussi.
Après le petit discours d'une entraîneuse, on les laissa s'entraîner. Bien sûr, les autres carrières commencèrent immédiatement à manier haches, épées ou masses impressionnantes. Anna observa un instant les différents ateliers avant de se diriger vers les arcs. Elle se retrouva devant deux longs présentoirs, sur lesquels reposaient une bonne vingtaine d'arcs. La jeune fille prit son temps pour en trouver un qui lui convienne : pas trop lourd mais qu'elle puisse quand même sentir dans sa main. Celui qu'elle choisit devait être en graphite. Elle s'empara d'un carquois rempli de flèches. Elle commença par les traditionnelles cibles rondes et toucha le milieu à chaque fois. Elle passa vite aux cibles mouvantes et se révéla plutôt douée. Elle sentit plusieurs fois le regard d'autres tributs posé sur elle. C'était une bonne chose. Si on apprenait que machin ou truc voulait faire équipe avec elle, les sponsors se diraient qu'elle ne devait pas être si nulle. Après deux heures à l'arc, elle passa à l'atelier des plantes comestibles, où se trouvaient déjà deux tributs : ceux du Onze. Le garçon avait treize ans et portait d'épais cheveux frisés, la fille en avait dix-sept et aurait attiré tous les regards avec ses yeux verts et ses cheveux roux flamboyants si elle n'avait pas été du Onze. Anna vit son regard lorsqu'elle s'approcha. Méprisant. Oui, cela pouvait paraître surprenant, mais il était clair qu'elle la méprisait. Elle devait penser à la vie facile d'Anna, à ses cours obligatoires chaque semaine, à la nourriture qui tombait trois fois par jour sur sa table, comme par magie. A ses douches chaudes et parfumées, à son entraînement de qualité, à ses beaux vêtements. C'était normal qu'elle la méprise, quand elle passait probablement ses journées à s'épuiser aux champs pour arriver à peine à faire survivre sa famille, quand elle assistait à des réprimandes publiques données par des Pacificateurs cruels. Peut-être avait-elle vu des proches se faire frapper, fouetter, couper la langue, ou même exécuter en place publique.
Anna se tira de ses pensées. Elle s'assit un peu à l'écart et commença à trier les échantillons posés devant elle. A sa grande satisfaction, elle ne fit que quelques erreurs mineures.
Le midi, elle mangeait seule à sa table, observant les autres tributs. Cependant, le deuxième jour, après qu'elle eut passé la matinée entre l'atelier des nœuds et pièges et un féroce entraînement à la hache dont elle était très satisfaite, un plateau entra dans son champ de vision et vint se poser devant elle. La jeune fille releva aussitôt la tête. Qui osait… ?
La fille du Onze. La fille du Onze ? Anna tentait de ne rien laisser paraître de sa surprise tout en essayant de réfléchir. Elle faillit se lever et lui dire de partir d'un ton impérieux, mais se retint. Si la fille était là, il y avait une bonne raison. Vu le mépris toujours visible dans son regard, elle avait dû se faire violence pour s'installer publiquement aux côtés d'Anna. Le garçon du même district et celui du neuf, un long brun dont elle se souvenait avoir pu observer la souplesse et l'aisance au parcours d'agilité s'installèrent à leurs côtés. La fille prit la parole.
« Je voudrais te faire une proposition. »
Anna les regarda successivement, faisant tourner son verre entre ses doigts, sans faire mine de répondre. La rousse continua.
« Une proposition d'alliance. »
Elle semblait presque hésitante. Anna continuait à faire tourner son verre.
« Ah oui ?
-Oui. Mais pas une alliance comme ces stupides carrières font entre eux. Une alliance… secrète. Cachée.
-Oh, vraiment ? siffla Anna d'un ton sarcastique. Si les autres s'imaginaient qu'elle allaient sauter de joie et accepter avec un grand sourire, ils s'étaient mis le doigt dans l'œil jusqu'au coude. Mais la jolie rousse ne se démonta pas. Elle voulait Anna dans son camp, et elle allait tout faire pour l'avoir.
-Si l'un d'entre nous est en danger, et qu'un autre peut le sauver, il devra le faire. Ceux qui seront encore en vie au huit derniers survivants devront se prêter main forte. Jusqu'à la fin. Détruire les carrières. Ensuite, tout sera permis, puisqu'il faut un vainqueur.
-Je n'y crois pas une seconde. Admettons que je vous rejoigne, ce qui est déjà loin d'être gagné, que plusieurs d'entre nous soient parmi les huit derniers, encore moins probable, et que nous venions à bout des autres carrières, quasiment impossible. Crois-tu vraiment que le vainqueur sortira indemne, mentalement je veux dire, du massacre de ses coéquipiers ? Crois-moi, c'est pas une bonne idée.
-Je me fous de ce qui peut bien arriver après qu'on ait tué les carrières. Le but est de montrer que les petits districts peuvent triompher des grands.
-Sauf que je suis d'un grand district, et que si c'est moi qui gagne, votre truc ne marche pas. J'en suis désolée pour vous, et que le sort puisse vous être favorable. »
Sur ce, Anna se leva brusquement et se dirigea à grandes enjambées vers la sortie. Pourquoi ? Pourquoi n'avait-elle pas chassé cette fille dès le début ?
Elle ne savait plus que penser. L'idée était bonne. Une alliance secrète. La surprise, encore une fois. La surprise. La jeune fille se surprit à penser que c'était faisable. Tuer les carrières, un vrai pied de nez au Capitole.
Anna se reprit. ELLE était une carrière, ELLE venait du District Quatre, riche, puissant, proche du Capitole. Ca ne collait pas. Si la rousse avait vraiment voulu tuer les Carrières, elle ne lui aurait pas proposé cette alliance. Une fois que les autres carrières seraient morts, il y avait de fortes chances pour qu'elle tue tous les autres et gagne, et alors le plan aurait échoué, une carrière d'un « grand district » aurait triomphé, une fois de plus.
Soudain, alors qu'elle allait sortir du restaurant, une voix retentit, sans appel.
« Anna ! »
