Quelques jours après notre premier entretien, un des derniers beaux jours, il vient me trouver pour une promenade dans les jardins. Je roule entre mes doigts la plume que je venais de tremper. Mon esprit excité par la joie de notre entretien et empoisonné par les espoirs dont je sais trop bien qu'ils sont sans fondement qu'il a fait naître, s'enflamme et se rebute à l'idée de passer quelques heures en sa compagnie. Et pourquoi fait-il le galant ? Tout le monde sait très bien que Calogrenant mon père m'a enlevée à ma chère Calédonie pour être faite femme de chevalier et qu'il porte à Lancelot la plus haute estime. S'afficher ouvertement ensemble est le premier pas dans l'allée glorieuse qui nous mènerait fatidiquement à l'autel. Je suis fille d'un roi puissant, et ma dot est considérable. Comment mieux s'y prendre pour camoufler son amour pour la Reine qu'en contractant une union brillante qui ne surprenne personne ?
Pourquoi alors je me lève, et me fais colombe alors qu'il m'aide à passer ma mante ? Son amitié est sincère. Rien ne confirme assez bien mes soupçons pour me donner la force de résister, je m'abandonne à son charme en sachant que je le regretterai, je tente le démon auquel j'ai perdu espoir d'échapper. Je l'aime, voilà tout, je ne peux m'empêcher de le contempler, même si tous mes tourments s'en trouvent décuplés.
Quand tes yeulx je regarde
Je m'y perds dedans moy
Car tes perfections
Changent mes actions
Je le presse de questions sur les affaires du royaume auxquelles il répond avec une patience amusée qui ressemble trop à une condescendance amoureuse. Toute ma concentration va à ne pas m'enivrer des délices que pourrait me procurer la chaleur de son bras. Ils seraient faux, je le sais, son contact m'est donc une brûlure qui me fait oublier ses propos. J'essaie de me dégager discrètement, au mépris des conventions courtoises. Le plastron de sa cuirasse me râpe le poignet. Sans s'interrompre, il replace tendrement ma main en rajustant son pas au mien. Oh, l'amoureux parfait, parfait courtois ! Il m'exaspère, m'enrage de passion, je suis déchirée, je meurs, j'acquiesce calmement à ses propos, il sourit. Il s'enquiert de l'avancement de mon travail. Je m'abandonne coupablement à la conversation, d'autant plus qu'il ne me touche plus une fois assis au fond du jardin.
Oui, nous pourrions être heureux ensemble éternellement si l'amour était affaire de la communion de deux esprits frères, et ne s'embarrassait ni des désirs des corps, ni des contraintes de la société, ni de serments qui aveuglent… S'il ne s'était promis, par réaction à la débauche de ses semblables, de n'aimer qu'une seule femme de toute sa vie, la Reine, comme tout me l'indique, qui sait s'il n'aurait vu la vérité, la pureté, la profondeur, le désintéressement de ma passion ? Vu l'amitié réelle qu'il me porte actuellement, il n'aurait pas manqué de m'aimer comme je l'aime ! Papa et le Roi paraissent un instant au bout de l'allée, nous saluent joyeusement et bifurquent vers le château. Je reste songeuse un instant.
-Mais que dites-vous de la mort de Socrate ? Me relance-t-il.
-C'est grandiose, un exemple à suivre !
-Vous croyez ?
- Cet homme est mort pour ce à quoi il croyait par-dessus tout…
-Mais abandonner la vie, don de Dieu, alors qu'il aurait pu fuir….
-Vos martyrs le font bien !
-Pour la gloire de Dieu. Lui était athée. Il a disposé de sa vie de sa propre volonté, il brûle en enfer.
-Qu'est-ce que Dieu ?
-Ma Dame, quelle question !
-Dieu est l'amour, la paix, la cohésion même de Sa création. Jésus est notre Très Saint guide, il nous a éclairés sur les volontés de Son Père, dans la langue des hommes parfois par des préceptes s'appliquant à une situation donnée, parfois par des maximes absolues. Mais le Créateur a donné à l'homme la faculté de réfléchir è la portée de ses actes…
-Insinuez-vous qu'il faille désobéir aux commandements ?
-Vous le faites sans cesse.
-Moi ?
-Vous tuez.
Il est stupéfait.
-Vous pouvez le justifier puisque vous le faites avec l'intention de préserver l'ordre, dans le cas des exécutions, pour apporter la lumière à tous les peuples, quand il s'agit du Graal, ou pour éviter le massacre des habitants du royaume, lorsque vous repoussez des envahisseurs. Vous obéissez en quelque sorte plutôt à un principe de bonheur pour le plus grand nombre d'hommes qu'au commandement. À mon sens, vous servez mieux Dieu ainsi qu'en lui obéissant à la lettre, vous honorez mieux sa création en en sacrifiant une partie pour mieux sauvegarder le reste.
-Vous m'étonnez. Comme vous avez une façon étrange de voir les choses !
-Qu'en pense Père Blaise ?
-Sauf le respect que j'ai pour lui, j'ignore s'il pense, du moins, il ne discute pas de ces choses-là.
-Vous savez que vos idées pourraient en choquer plus d'un, vous mettre en danger, même ?
-Oui, c'est pourquoi j'ai appris à me taire.
-Mais quel rapport avec Socrate ?
-Les commandements de Dieu, comme les idées fixées contre lesquelles Socrate nous met en garde, nous prescrivent une manière d'agir en toute situation, sans réfléchir au contexte qui nous concerne, ni aux conséquences qui découleront de nos actes. Criton, qui voulait le faire fuir, s'arrêtait à l'idée que la mort doit être évitée à tout prix. Socrate, dont toute pensée se rendait au bien absolu…
-À Dieu ?
-Oui, si vous voulez, comprit que sa mort était souhaitable tant pour la cité qu'il aimait que pour ses fils.
-Un martyr païen ?
-Pourquoi pas ?
-Mais la chevalerie, voilà qui mène infailliblement à Dieu ! Bravoure, courtoisie, loyauté, protection des faibles, il n'y a pas d'équivoque ! Vous doutez encore ?
-Ce sont certes de belles valeurs à défendre, mais j'ai peur qu'elles ne puissent remplacer un principe unique de poursuite du bien absolu.
-Comment cela se pourrait-il ? Je préférerais perdre la vue et les deux bras que d'y faire la moindre entorse ou de me laisser convaincre de leur vétusté !
-Si votre Seigneur était un tyran sanguinaire qui opprimerait cruellement ses sujets, y resteriez-vous loyal ?
-Le roi Arthur est un suzerain bon et doux à qui je dois une fidélité sans faille.
-Je vous demande d'imaginer ! Je mets à l'épreuve les valeurs chevaleresques par des suppositions…
-Je refuse de supposer !
-Vous n'êtes pas bien courtois, chevalier.
-Vous ne l'êtes pas non plus, demoiselle !
Il se détourne, furieux. L'endroit est charmant, un banc près d'une stèle au bout d'une allée encore verdoyante. Les arbres perdent leurs feuilles, le vent est vif, l'air est chaud, le ciel brillant traversé de nuages rapides. J'ai été convertie au christianisme il y a moins d'un an. Je suis la plus effrontée de toutes les dames de discuter ainsi avec un parangon de chevalerie. Je crois l'entendre sangloter. Alors qu'il se tourne vers moi, je vois qu'il rit silencieusement.
-Pardonnez-moi. En effet, si j'étais sous les ordres d'un seigneur cruel, je devrais juger selon le contexte, duquel des commandements de la chevalerie a préséance sur l'autre, considérant un principe de bien absolu.
Il n'a rien compris, il m'a récité sa leçon en croyant que je serais dupe. Je le déteste. Par une heureuse contorsion, j'arrive à nous amener à Virgile, sur le génie duquel nous sommes d'accord. J'arrive à éviter le sujet de Didon et Énée. Nous rêvons ensemble de pays brûlés par le soleil, de longs voyages sur des mers chaudes. Nous nous adorons.
