Chapitre 3 : The B-Day
"Never be submissive, boy. Never."
C'était ce que lui avait enseigné Alexia.
S'échapper était une chose. Se construire une fausse identité en était une autre.
Notons que B. était passé maître dans l'art d'imiter le modèle mais également capable de prendre plusieurs identités à la fois et de jongler de l'une à l'autre sans grandes difficultés ni faux pas.
C'est ainsi que naquis cette identité lambda qui répondait au nom de Sa'at Zakariah.
Sa'at vivait de petits boulots, logeait dans des meublés. Il avait la bougeotte et changeait souvent de secteur aussi bien professionnel que pour l'habitation.
Sa'at était nécessaire à B. pour survivre. Immigré, vivant en joignant difficilement les deux bouts, la couverture était idéale pour couvrir n'importe quel trafic, le recel, notamment, qu'affectionnait B. Se souiller les mains ?... A l'occasion, pourquoi pas. Pour l'heure, il caracolait en tête des meilleurs receleur des quartiers. Sa'at pouvait être n'importe quel citoyen d'une grande cité ; une fourmi malveillante parmi tant d'autres.
Pour incarner Sa'at, B. vadrouillait généralement, foulard camouflant le nez et la bouche, capuche enfoncée sur la tête, côtoyant la misère des quartiers les plus défavorisés de L.A.
B. jugeait néanmoins ce rôle dégradant - B. avait toujours eu une très haute opinion de lui-même et de ses capacités intellectuelles, les possibilités offertes par son œil n'arrangeant rien à l'ego de B.
Afin de peaufiner le look de Sa'at, B. se fit tatouer un tribal sur l'avant-bras gauche.
Y prenant goût, il finit par se faire tatouer les initiales B.B. sur la face externe du poignet - tatoo qu'il camouflait sous le cuir d'un poignet de force brun.
B. se rêvait sur le premier échelon de l'échelle sociale. En outre, il s'était mis en tête d'offrir à L. une énigme insoluble qui prouverait sa supériorité.
Pour échafauder un tel plan, il fallait du temps à B. Beaucoup de temps et du peaufinage.
Il ne souhaitait rien laisser au hasard sous peine de voir son opération se muer en échec.
Battre L. sur son propre terrain était une perspective jouissive pour B.
Sentimentalement, B. ne s'était jamais remis de la perte de A.
Aussi, s'il avait besoin de contacts physiques, le jeune homme se rendait dans les quartiers chauds de la ville, à la recherche de filles dont le visage ressemblait à celui, de poupée, de A.
B. était occasionnel plutôt que régulier mais sa belle gueule demeurait cependant dans les mémoires de ces dames.
Il était un client comme les autres ; poli au début mais finissant par se lâcher lorsque les sensations montaient.
Ce matin-là, B. avait eu une inspiration en voyant un avion sillonner le ciel à basse altitude.
Il se mit à effectuer des recherches sur les diplômes exigés et les formations de pilote.
Qui disait nouveau départ dans la vie disait nouvelle identité - ce bon à rien de Sa'at ne lui était d'aucune utilité dans ce nouveau domaine dans lequel il s'apprêtait à frayer !... Aussi, décida-t-il de trouver un pseudo raccord avec celui dont il s'était auto-proclamé depuis son escapade de la Wammy's, à savoir B.B. alias Beyond Birthday.
B. trouva donc un pseudo en total raccord avec ses antécédents ; Brian Boyd.
Il falsifia lui-même ou fit falsifier par un corrompu de l'État tous les documents nécessaires à cette nouvelle accession d'identité - après avoir pris le soin de faire disparaître ledit fonctionnaire.
Brian Boyd était du genre gosse de riche avec ce petit côté sauvage et inquiétant. Discret sur les réseaux sociaux, s'exposant toujours de manière imprécise, B. savait prendre ses précautions.
A dire vrai, B. était plus à l'aise dans les baskets de Boyd que dans celles de Zakariah.
A vingt-cinq ans, le criminel initié pilote venait d'intégrer la plus grande compagnie aérienne des U-S.
B. avala les rudiments de vol et perfectionna ses techniques de pilotage.
Avec une rapidité qui surprit la direction du personnel, B. acquis une solide réputation de pilote très qualifié, se distinguant par des tests brillants et intégrant le cercle très fermé des pilotes émérites. Il en découlait évidemment un panel impressionnant de privilèges dont B. jouissait ouvertement, arborant ce sourire arrogant en permanence tout en étant le meilleur des potes avec le selected crew. B. souhaitait s'entourer d'une aura qui indiquait ouvertement qu'il n'était pas accessible à n'importe qui et surtout pas à ceux qui se trouvaient en bas de l'échelle. Il finit par s'entourer d'un cercle élitiste qui prenait le bas de gamme de haut.
B. connut ainsi de longs mois de relative tranquillité qui lui permirent de mettre son plan au point.
En outre, le métier de pilote lui convenait et il affectionnait les longs courriers au terme desquels il arrivait complètement décalqué à destination.
B. s'était juré de ne jamais taper dans l'équipage. Et il s'y tenait malgré les tentations qui étaient légion. Et la réputation de B. "beau gosse qui ne trouve pas chaussure à son pied" ne faisait que soulever l'intérêt déplacé des deux sexes.
B. s'en amusait beaucoup, admirant les ruses déployées, notamment par les hôtesses, pour le séduire.
Parallèlement à ce côté soigneusement entretenu, B. peaufinait les détails d'un plan machiavélique qui mettrait L. en difficulté. Ce faisant, il était également préoccupé à trouver un rire qui colle à son statut de demi-dieu.
Dans les salons cosy de l'espace réservé aux employés modèles, B. était tout à son aise, évoquant aussi bien les sujets d'actualité que maniant l'humour noir ou un thème philosophique.
Il semblait à B. qu'il avait enfin trouvé sa place.
Mais les choses ne sont pas faites pour durer...
La chose la plus désagréable en ce bas monde est de se payer un bad trip au beau milieu d'une soirée fabuleuse entre collègues...
Et c'est ce qui était arrivé à B.
Outre le fait que la vision valsait à lui en coller la nausée, ce fut A. qui se plut d'occuper le devant de la scène :
"A., apprends-moi tout ce que tu sais."
La demande était tombée un soir, alors que B. était installé en bas du canapé, tête reposant entre les jambes de A. et qu'elle caressait sa chevelure épaisse et hirsute tandis que son bras à lui reposait sur la cuisse de A.
Car oui, B. avait bien senti que la sexualité de A. était déviante. Et qu'elle n'avait pas pu la construire de son propre chef.
A. eut un haut-le-cœur et se leva précipitamment pour se diriger rapidement aux toilettes et rendre.
B. se profila dans le cadre de la porte qu'elle n'avait pas eu le temps de fermer, bras croisés.
"A ce point ?..." lèvres étirées dans un sourire particulièrement pervers.
A. tira la chasse et profita du lavabo proche pour faire sa toilette, toujours sous le regard de B.
"Qu'est-ce qui... te prend de me demander ça, B. ?"
"Un retour de service."
"Il faudrait... du matériel... que nous ne pouv..."
"Y'a des clubs dans le quartier. J'ai checké."
"Pourquoi est-ce que... tu me fais revivre ça, B. ?..." plantant son regard clair dans l'hétérochromie de B.
"Ça te sera peut-être moins désagréable avec moi." frottant son épaule contre l'ébrasement de la porte étroite, sans lâcher A. du regard.
"Ne pourrions-nous pas nous contenter de... vivre normalement, B. ?"
"Nous ne sommes pas des personnes lambda, A. La Wammy's nous a élus. Nous possédons ce que peu de personnes possèdent et ça nous tire du lot."
"Tu te sens élu, B. ?..."
"Absolument. Et tu verras qu'un jour je battrai L. sur son propre terrain. The worst puzzle is one without an answer."
B. s'affala sur le canapé, tête reposant sur le haut du dossier, sourire aux lèvres. "C'était... très instructif, A. J'en avais entendu parler mais... putain, ouais, le pratiquer c'est autre chose."
A. se laissa tomber à côté de lui, attrapant les pans ouverts de sa chemise portée sur débardeur sombre.
"T'avais raison... avec toi, ça me plaît !..."
"Hé." caressant les anglaises blondes de sa belle, laissant les boucles élastiques glisser mollement hors de ses doigts, sourire fin plaqué sur le visage, l'observant avec un certain désir assoupi. "T'as plus envie de courir te vider l'estomac aux chiottes, hein ?..."
B. apprit rapidement à maîtriser le vocabulaire particulier du vice. Et il excellait dans les expressions à la fois rabaissantes et excitantes.
D'ailleurs, B. et A. ne dialoguaient plus que de cette manière, exclusifs.
Connaissez-vous le nom de la première victime de B. ?...
Nee Watchman.
Nee était le genre de cas social pourri qui vivait des aides de l'État sans se préoccuper de l'éthique ; simulant à merveille l'alcoolique invétéré frappé d'un mal physique. En réalité, Nee était un pourri qui ne cherchait qu'à nuire à son entourage et qui, la nuit, dépensait pour s'octroyer les faveurs payées des putes du quartier, leur imposant des jeux écœurants.
Oui, Nee était... l'un de ceux que B. prit rapidement en grippe. Et qui signa son arrêt de mort lorsqu'il osa porter la main sur A.
Il avait fini par acculer A. dans un coin, main osant remonter le long de ses jambes.
L'attitude fit revenir A. du temps où les amis de son père s'étaient changés en bourreaux !...
"J'peux te tenir chaud pendant que ton mec est au boulot, t'en penses quoi, ma poulette ?..."
Comme à l'ordinaire A. n'avait pas crié, se contentant de crisper le visage en attendant que ça passe.
Elle arrivait à maudire sa beauté de poupée qui attirait tous les regards - ceux masculins notamment. L'idée de se défigurer lui avait souvent traverser l'esprit mais le courage lui avait manqué... et puis, concrètement, elle craignait de regretter son geste et d'en souffrir davantage.
"Elle est rudement bien gaulée, votre salope, voisin. Elle pourrait vous rapporter un max si vous la faisiez tapiner."
Ça, définitivement, avait été la phrase en trop. Dès lors, B. se mit à nourrir une haine viscérale pour cette pourriture.
Et c'est arrivé un soir, dans une ruelle sombre. Le premier meurtre de B. ; acte durant lequel il apprit beaucoup sur la nature humaine face à la mort.
Il avait frappé au couteau mais s'en était pris plein la gueule en retour car, pourri ou pas, l'homme tient à la vie, même à la plus misérable qui soit.
B. avait eu un mal fou à le maîtriser - à croire que la vue de la mort seule octroyait un surplus de forces au plus faible des hommes ! - et lui arracher la vie avait été une entreprise ardue.
Gisant devant le cadavre baignant dans une mare de sang, corps couvert de coups aléatoires, B. s'était juré qu'il ne s'y reprendrait plus jamais de cette façon. Il en était arrivé à la conclusion qu'il fallait d'abord endormir les victimes pour pouvoir procéder à sa guise ensuite. Les morts par lutte n'étaient décidément pas du tout du goût de B.
Disposer d'un œil de la mort est remarquable. Surtout lorsque personne au monde n'est informé de l'existence d'une telle arme !...
B. n'a jamais déclamé à haute voix sa capacité à lire les noms et les dates de décès. Il savait qu'il disposait de ce don particulier et que c'était à lui de le gérer pour ne pas devenir fou.
Cependant B. ne pouvait s'empêcher de sourire en voyant une date proche de l'échéance. Cet œil couleur sang lui permettait toutes les audaces. Elle l'élevait au-dessus du lot, comme l'avait fait la Wammy's jadis. Ce que certains considéraient comme une chute, B. le voyait plutôt comme une élection !... B. se considérait réellement comme un élu.
L. avait été l'enfant du désordre à la Wammy's.
Dès son arrivée, les réflexions de ses camarades le mirent hors de lui et il répondit violemment aux attaques physiques. L. n'était qu'émotions refoulées qui, lorsqu'elles s'exprimaient, emportaient tout sur leur passage. Watari jugea donc L. inapte à côtoyer les autres et, de fait, l'écarta de toute vie sociale, devenant ainsi le centre exclusif de l'univers de L.
Puis L. entra dans l'adolescence. C'est là que les choses se corsèrent.
L. se retrouva "prisonnier" de sa puberté ; son corps exprimant des élans que sa pensée ne parvenait pas à seconder. C'est à cet âge que L. se rua sur le sucre, s'engluant dans les douceurs pour réprimer ses désirs.
Plusieurs fois, B. avait tenté de sortir L. de cet engrenage mais l'adolescent prodige était plutôt du genre têtu.
"L. est un mollusque. Qui, au lieu de dégouliner de bave, dégouline de sucre liquide et qui, au moindre problème, se carapate dans sa coquille !..."
Même s'il grossissait un peu les traits, le jugement de B. n'était pourtant pas si éloigné de la réalité.
C'est la descente aux enfers de L. qui fit que B. s'éloigna diamétralement du modèle.
Voyant que B. échappait au schéma appliqué à tous les pensionnaires de la Wammy's, L. se mit à faire une véritable fixette sur B.
Par curiosité, il souhaitait voir jusqu'où B. serait capable d'aller. Il le laissa même sciemment commettre ses meurtres. Et encore une fois il usa de Naomi Misora comme bouclier.
C'est Kira qui fit descendre L. dans l'arène. Et il y perdit la vie.
A son arrivée à la Wammy's, B. fut le seul gamin toléré par L. Le jeune prodige était fasciné par l'œil couleur sang de cet enfant étrange.
Les manières sauvages de B. avaient un impact particulier sur l'enfant isolé.
Watari culpabilisait de voir L. n'avoir aucun ami et dépendre ainsi de sa seule compagnie.
Cependant, les manières rudes de B. eurent tôt fait de déplaire au fondateur.
Voir L. complètement captivé par B. déplut beaucoup à Watari.
Plus tard, au moment de l'adolescence justement, découvrir que L. fantasmait sur B. fut le coup de trop pour le bien-pensant Quillish Wammy. Le diable seul savait de quoi B. était réellement capable !... Et Quillish se refusa à faire courir un tel risque à L., le sermonnant durant une longue séance sur les conséquences possibles d'une telle relation.
L. s'en voulut terriblement d'avoir ainsi été pris en faute !...
"Oh bordel, L. ! Oublie cinq minutes tes putains de neurones !... Parle avec ça !..." désignant les viscères d'une main ferme, à même le corps fin et voûté de L. "Et ça !..." descendant un regard explicite plus bas.
L. s'était alors contenté de glisser l'extrémité de son pouce en bouche, comme à son ordinaire, esquissant un sourire naïf tout en suçotant l'ongle.
"J'aime quand tu me touches, B."
C'était une fois de plus factuel. Sans émotions, aucunes. Si ce n'était cette légère lueur égarée, au fond de la pupille de L.
B. soupira de contrariété. "Tu ne seras jamais rien d'autre qu'un mollusque gluant, nourri au sucre, L."
L. attrapa l'avant-bras de B. lorsque ce dernier tourna les talons.
"Je veux que tu m'apprennes, B."
"T'apprendre quoi, L. ?"
"A être comme toi."
Passé l'effet de surprise, B. rétorqua : "Ça ne s'apprend pas, L. Ça se sent et ça se vit. C'est mort pour toi, L."
Au fond de lui, B. en tirait une profonde satisfaction : L., le suffisant L., venait de lui quémander de l'aide !... Il y avait de quoi choper le melon !...
Le côté calculateur de B. mettait soigneusement l'information de côté afin de se concentrer sur l'usage sournois que pouvait offrir une telle donnée.
B. s'était alors trouvé un nouveau jeu qui n'était pas au goût des pédagogues ; démonter les arguments et autres démonstrations lorsque l'éducateur précisait que l'idée ou la prouesse venait de L. lui-même.
Si L. faisait une véritable fixation physique sur B., B. lui rendait la pareille en s'attaquant à son grandiose Q.I.
La guerre avait été déclarée bien avant que B. ne sévisse à L.A.
