IV.

Le repas est un pas de plus vers une reconstruction. C'est quelque chose qu'elles n'ont jamais fait ensemble de déjeuner dans un grand restaurant étoilé. Alicia observe avec délice Kalinda qui hésite de longues minutes sur le choix de son entrée. Elle est amusée de la voir chipoter sur le prix du vin. Elle est aussi assez émerveillée de constater que Kalinda a un réel talent pour agacer le serveur avec ses mille et unes questions sur les origines des viandes et poissons.

A part ça, elles ne discutent de rien d'important. Rien de sensible. Juste de banalités. Mais ce sont ces petits riens qui font toute la différence. Parce que ce n'est peut être rien de savoir que Kalinda préfère les chiens aux chats pour le commun des mortels, mais pour Alicia c'est une révélation, une plongée dans l'intime.

Finalement elles passent un moment délicieux, tout en harmonie. A la fin du repas, très exactement à la dernière bouchée de dessert, Kalinda prend une posture différente, et son visage de conspiratrice. Elle s'approche d'Alicia au dessus de la table et dit d'une voix d'agent secret :

« - En fait, j'ai un genre de plan. »

Alicia s'approche à son tour de Kalinda. Elle est à la fois rassurée qu'au moins une d'elles deux sache où elles vont. Et en même temps cette étincelle dans le regard de Kalinda n'est pas pour la mettre à l'aise.

« -J'ai fait une liste. Une liste de choses que je n'ai jamais faites avec personne. Une liste de ce que j'ai envie de faire juste avec toi. »

La main d'Alicia qui tient son verre se met à trembler doucement. C'est à la fois ingénieux, touchant, et terriblement angoissant. Kalinda ne détache pas son regard de celui d'Alicia, elle continue

« -Avant de te la montrer, je voudrais que tu en fasses une aussi. »

Ces deux derniers jours, Alicia a imaginé mille scénarios sur le déroulement probable de ce weekend. A aucun moment elle ne s'est imaginée face à une feuille blanche en train de faire la liste des choses qu'elle a envie de faire avec Kalinda. Elle part d'un petit rire nerveux.

« -Est ce que ça te convient ?

-Et bien… Je crois que oui… Mais, Kalinda ?

-Oui ?

-Quand tu parles de faire une liste, c'est en combien de point ?

-Et bien… Disons que sur la mienne, je n'ai écrit que deux choses.

-Oh… »

Alicia réfléchit un instant. Assez rapidement, elle a un petit sourire timide, son regard s'éclaire, elle dit dans un murmure :

« -J'ai deux points à…explorer, moi aussi. »

Le regard de Kalinda se voile et un frisson parcourt son dos de bas en haut. Alicia profite de l'avoir déstabilisée pour dire, encore plus doucement :

« - Je suis finalement plutôt contente d'avoir eu une telle gueule de bois ce premier matin là… ça aurait gâché le numéro un de ma liste. »

Elle a dit premier matin. Comme si ça venait annuler tous ceux qu'il y a eu avant. Ou comme si c'étaient des matins pour rien, comparés à ce premier là…

Elle glisse sa main dans celle de Kalinda qui repose sur la table. Il y a encore cette brume d'envie dans ses yeux. Elle pense que n'importe quel regard avisé sur elles deux à cet instant ne pourrait que voir tout le désir qui tourbillonne autour d'elles. Kalinda souffle, parce qu'elle n'a plus de voix

« -Viens... »

Sans lui laisser le choix ni le temps de réfléchir, elle agrippe sa main et se lève. Lorsqu'elle l'entraîne vers l'ascenseur, Alicia sent toute la frustration, toute l'envie. Toute l'étendue des possibilités qui s'offrent à elles.

{…}

Elles sont assises chacune d'un côté du lit. Elles se regardent avec intensité. Entre elles il y a deux petites feuilles de papier pliées, et une boite de la taille d'une boite à chaussures. Alicia ramasse la feuille devant elle et la tend à Kalinda. Elle l'ouvre avec un rien d'appréhension et de frisson. Il y a bien deux lignes, de l'écriture raffinée de première d'école d'Alicia. Mais Kalinda s'arrête à la première ligne parce qu'elle tient toutes ses promesses et un peu plus encore. Alicia a écrit :

Je veux sentir la langue de Kalinda sur mon corps. Partout.

Kalinda ferme les yeux. A l'intérieur, c'est comme si tout se détendait d'un coup. A l'extérieur, c'est comme si tout son corps se tendait vers les mots d'Alicia.

Elle attrape son propre morceau de papier. Se ravise. Tend plutôt la boîte. Alicia reste plusieurs secondes sans bouger. Elle finit par en soulever le couvercle. A l'intérieur, il y a un harnais en cuir noir. Et un sex toy de forme phallique, en silicone rouge, qu'on accroche dessus. Rien que de penser au nom de cet objet, elle rougit. Elle ne veut pas se l'avouer, encore moins l'avouer à Kalinda, mais pour le coup, elle est vraiment surprise. Comme si c'était trop – intime, érotique, excitant, trop – de simplement regarder, elle repose le couvercle sur la boîte et lève les yeux sur Kalinda. Elle n'a pas l'air vraiment à l'aise non plus. Kalinda lui tend son papier. Il y a bien deux lignes aussi, et Alicia ne va lire que la première, aussi.

Je veux qu'Alicia me fasse l'amour comme ça.

Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles sont plutôt sur la même longueur d'ondes. Aucune n'a exprimé dans sa liste, le fait d'écouter des opéras romantiques, main dans la main, pendant tout le weekend. Enfin, entre leurs premières lignes à chacune, il est tout de même implicite qu'elles pensent y passer des heures et des heures.

Alicia ferme les yeux, parce qu'elle aussi, elle est brûlante à l'intérieur, à l'extérieur, tout autour. Elle murmure :

« -Bon sang Kalinda… »

Elle ne continue pas sa phrase parce qu'elle ne peut plus penser à autre chose qu'à leurs deux listes. Elle se lève, ferme les rideaux de la grande baie vitrée parce qu'un peu d'obscurité pour tout ça, c'est au moins ce qu'il faut. Ensuite elle fait le tour du lit et se plante face à Kalinda qui l'a suivie du regard.

Et là, elle fait quelque chose qu'elle a déjà fait pour d'autres, mais ça n'a plus aucune importance. Parce que là, maintenant, elle n'a envie de se déshabiller lentement, les yeux dans les yeux, que pour Kalinda. Plus par jeu que par pudeur, elle garde sa culotte. Elle a simultanément envie de l'enlever là, maintenant, de suite, et que Kalinda mette sa patience à rude épreuve en mettant tout le weekend à la lui retirer.

Elle attrape les mains de Kalinda dans les siennes et l'attire à elle. Contre son corps presque nu. La sensation de la veste en cuir contre sa peau, de ses petites mains fines et chaudes dans les siennes. Celle du poids de son corps contre le sien, c'est indescriptible. Elle la déshabille en prenant soin de tout regarder, de faire ça le plus lentement possible. Là encore ce n'est pas la première fois mais, bon sang, elle n'a envie de le faire qu'à elle.

Lorsqu'elles se retrouvent toutes les deux en culotte, l'une contre l'autre, et seulement à ce moment là, elles s'embrassent. Tellement longtemps qu'il devient évident qu'un weekend, ce n'est pas du tout suffisant.