Chapitre 3 : La partie de pèche
Chaque craquement d'arbres, chaque senteur florale et chaque bruit de la faune me faisaient vibrer. Je me sentais serein dans ce cosmos. Rien ne semblait l'ébranler. Rien, à l'exception de la voix nasillarde de mon ami qui fit s'évanouir mes douces rêveries.
- Sméagol, tu m'écoutes?
Je tournai la tête vers la face flasque et grossière de Déagol.
- Oui, bien sûr, répondis-je sèchement.
-Tu acquiesces toujours pour faire plaisir aux gens, Sméagol. Je te disais que Ted était intéressé par Marisa et j'en suis très inquiet car…
Mes songes prirent à nouveau possession de mon esprit. Mes pensées étaient désormais très loin des déboires amoureux de mon ami. Le doux chant des oisillons, à peine sortis de leurs coquilles, le souffle léger du vent printanier, les senteurs de l'herbe fraîchement mouillée, m'intriguaient bien plus. Comment ne pouvait-on pas s'émerveiller devant pareille beauté? Comment ne pas se sentir apaisé?
La sérénité de la forêt fit bientôt place au doux ruissellement de l'eau. Mon élément favori. Je coupai alors Déagol dans son monologue.
-Regarde, nous sommes arrivés.
Devant nous, s'étendait une petite clairière, située à l'abri des regards par une muraille d'arbres serrés les uns aux autres. Une rivière, la grande rivière des Terres Sauvages, la traversait coulant paisiblement. Quelques pierres étaient placées sur la berge de manière à ce qu'on puisse s'y asseoir pour contempler l'eau limpide et transparente de l'Anduin. Mon père m'avait raconté que cette clairière était autrefois un lieu de plaisance pour les elfes. Mais, à mes yeux, ce n'était qu'une fable. Nous n'avions plus vu d'elfes depuis si longtemps que ces personnes étaient devenues un peuple légendaire.
A ma droite, Déagol était déjà en train de déposer nos paniers d'osiers, confectionnés par ma mère, près de la rive.
-Viens m'aider maintenant, me demanda-t-il en me montrant des buissons du doigt.
Nous tirâmes notre barque de derrière des buissons. C'était une de nos cachettes car nous ne pouvions abandonner la barque en risquant ainsi de nous la faire ravir par quelques malfrats.
Une fois la barque mise à l'eau, nous nous installâmes à l'intérieur. Déagol s'assit à l'avant puis commença à ramer vers le milieu de la rivière tandis que je préparais nos cannes à pèche et l'appât. Nous n'avions qu'à nous poster chacun sur un bout de barque, l'hameçon dans l'eau, et attendre.
Ce que j'aimais durant ces parties de pèche, aux côtés de Déagol, c'était le silence dont faisait preuve mon ami, obnubilé par les ondes que provoquait le vent sur l'eau. Mon père n'était pas présent non plus pour nous raconter ces histoires abracadabrantesques, faisant fuir les poissons de sa grosse voix.
Soudain, j'entendis Déagol m'appeler. La barque se mit à tanguer et mon ami gigotait dans tous les sens ne sachant que faire de sa canne à pêche qu'il tenait de toutes ses forces. Le fil était tendu : nous avions sans doute une belle prise! Je ris et lui suggérai de rembobiner mais Déagol semblait pétrifié. Comme si ce benêt n'avait jamais péché un poisson! La barque tanguait de plus en plus fort, je dûs prendre appui avec mes mains sur les côtés.
L'inévitable survint.
Notre embarcation pencha violemment et Déagol tomba à l'eau. Quant à moi, je me retrouvai alors le nez dans le plancher. Lorsque je me relevai, un peu étourdi, je regardai aussitôt la rivière. Déagol avait disparu. Seul son chapeau flottait à la surface de l'eau. Alors très inquiet -comme je devais rendre des comptes à ma famille- je l'appelais. Mais il n'y eut aucune réponse en retour. Je réitérai plusieurs fois jusqu'à ce que j'entendis une personne tousser vers la berge. Ce devait être lui. Je me saisis des rames et regagnai au plus vite la berge où je continuais de l'appeler en le cherchant à droite et à gauche. C'est alors que je le vis, derrière un arbre, un sourire béat, scrutant avec émerveillement une chose à l'intérieur de sa main. Je courus vers lui. Que j'arrivai à sa hauteur, je vis un objet dans sa main.
Un anneau.
Pas un simple anneau.
C'était la plus belle chose que je n'avais jamais observée auparavant.
Pourquoi cette Beauté se trouvait dans la main de cet idiot qui n'avait jamais su s'intéresser qu' à courir les filles et à se goinfrer? Pourquoi moi, Sméagol, je ne le possédais pas alors que j'adulais ce qui était beau?
L'anneau miroita sous mes yeux ébahis.
Je compris alors que je pouvais posséder cet objet précieux. Ce précieux. Mon précieux.
En réalité, il devait être mien!
Je demandai à Déagol de me le donner prétextant que c'était mon anniversaire. Je le voulais et il me le donnerait, de gré ou de force. Mais cet idiot se renfrogna et m'écarta.
Pour qui se prenait-il?
Un sentiment de haine m'envahit.
Désormais, je le voulais. A tout prix.
J'essayai donc de lui prendre mais sans en venir à la violence. Mais il m'éloigna à nouveau en m'attrapant le visage d'une main et m'enserra fort à la mâchoire. Sous la douleur, je ripostai à coups de poing dans sa poitrine pour me défendre. Il m'empêchait de respirer avec sa main sur le visage. Je le mordis. Il hurla puis tenta de s'enfuir. Je me jetai sur lui ce qui le fit tomber par terre. Il ne voulait pas m'offrir ce précieux. Quel égoïste! Mais Déagol était plus robuste, et d'un coup d'épaule, il me projeta plus loin. Puis il se releva et s'approcha de moi. Je n'eus pas le temps de m'enfuir que ses mains enserrèrent ma gorge, me faisant suffoquer. De l'air, de l'air, de l'air! Quel traître! Le bel objet m'avait montré une facette de cette personne que je ne connaissais pas encore. J'étouffais: respirer, respirer!
Soudain, je fûs pris d'un élan de courage. J'arrivai à me dégager de son emprise. Me venger! Je serrai son cou de toutes mes forces. Tu vas payer! Je serrai, je serrai, je serrai. Son corps réagit de moins en moins ; quelques soubresauts ; il est mort.
Sale traître!
Je me penchai par-dessus son corps pour ouvrir sa main, fermement serrée. Le sourire aux lèvres, j'en desserrai les doigts.
Je le contemplai pour la seconde fois. Il n'avait pas perdu de sa splendeur. Je me sentis submergé par l'émotion. Au contraire, il étincelait plus encore.
Mon précieux.
Je m'étais saisi de lui. Il m'appartenait.
Je ne sais pas ce qui aurait vraiment été avantageux à cet instant : laisser cet anneau à mon ami Déagol?
Les divinités m'avaient placé sur le chemin de la destinée de l'anneau. Rien n'est jamais dû au hasard. Tout est déjà écrit, de notre naissance à notre mort. Ma rencontre avec le précieux avait été préméditée. Nous devions parcourir ce long et ardu chemin semé d'embûches, dérivant de l'itinéraire des Autres, nos ennemis, s'évadant sur des routes peu fréquentées, puis se détourner des impasses pour continuer de fuir le Désir, l'Envie, la Perversité ; se retrouver coincé à un carrefour aux divers choix, puis poursuivre machinalement comme guidé par une force inconnue.
Oui, je m'étais emparé de l'anneau. Par passion, par orgueil, par vanité? Qu'importe, je l'ai pris parce que je le voulais. Mon précieux.
Mais si je ne m'en étais pas emparé, qui l'aurait fait?
Un elfe? Être aux apparences empestant la Pureté et la Sincérité mais dont le cœur peut-être également corrompu par des joailleries. N'ont-ils pas eux-mêmes parés la légendaire cité de Valinor de somptueuses gemmes aussi désirables les unes que les autres? Ces gemmes ne sont-elles pas encore avidement désirées de ces êtres?
Un homme? Laissez-moi doucement sourire et vous rappeler les cœurs et les âmes pourries d'hommes tels que le seigneur Isildur. N'ont-ils pas eux-mêmes précipité le monde dans la déchéance et la traîtrise?
Un nain? Le monde n'aurait pas eu le temps de tourner le dos qu'il se serait autoproclamé roi de l'univers brandissant mon précieux tel un trophée de chasse. Souvenez-vous l'Arkenstone.
Un magicien? Un orque? Un troll? Un homme du Sud? Réfléchissez-bien et vous comprendrez ô combien mon précieux choisit bien son porteur, son partenaire.
Cet anneau n'était pas une simple babiole brillante qu'on jette aussitôt le désir évanoui. Non!
Un objet si insignifiant disaient-ils.
Gollum, Gollum, Gollum.
L'anneau tout puissant a sa volonté propre, communiquant ses désirs à son élu. J'ai senti cette omnipotence. Son envie me pénétrant jusqu'au fin fond de mon âme, son emprise m'enivrant constamment à son toucher. Si délicat, si doré, si tendre, mon précieux, mais si empoignant, si perçant, si omnipotent. C'est cette même dualité que je ressentis en moi lorsque je le palpai pour la première fois. Cet esprit belliqueux et amoureux à la fois. Je m'épris dès lors de cette beauté.
Et je m'enfonçai dans cet amour à sens unique. Cet amour maudit.
