Leurs couchettes sont absolument abominables. Surtout quand le bateau tangue et que toi aussi. Je crois que j'ai le mal de mer. Et là, seul sur le pont, au milieu de l'océan, ayant pour seul éclairement la lune, je descends à la réalité. Je ne pouvais pas quitter ma fille comme ceci. C'est atroce, elle peut avoir besoin de moi. Saleté de capitaine.

Menton contre le bastingage, je me sens voler. J'ai tellement mal au cœur, que tout ceci l'emporte sur ma tristesse et ma culpabilité. Je veux vomir… Je soupire. Si seulement j'avais emmené mon chapeau, j'aurais pu disparaitre dans un autre monde, et retrouver Grace.

Il n'y a pas que ces problèmes qui me rongent. Il y a aussi le fait que j'ai le besoin de sentir le regard de ce capitaine sur moi. C'est comme si je voulais qu'il sache que je suis là. Comme tout à l'heure sur le pont. Lorsqu'il m'a à moitié ignoré, j'ai senti une boule dans la gorge. Il faut que je lui fasse payer.

« Le chapelier a-t-il le mal de mer ? »

Je sursaute, et rate de peu de me couper la langue. Bien sûr, le capitaine ne dort pas bien profondément. Non. Il vit la nuit aussi.

« Le capitaine de ce navire n'a pas froid ici ? Il ne voudrait pas une petite couverture, » ironisais-je sans le regarder.

Cette fois-ci je sens son regard brulant contre mon dos. Je ferme les yeux, et essaie de me concentrer sur le bruit des vagues.

« J'aime me promener sur le pont la nuit. »

Il se positionna ensuite juste à côté de moi, accoudé au bastingage, et regarda la mer en souriant.

« Je me mets à imaginer ce qu'il peut y avoir de caché comme trésor, là, dans cet océan. »

Il rit.

« Et je mets en place mes prochains plans. »

Je me tourne vers lui, avec un haut-le-cœur.

« Qu'est-ce que tu veux de moi ? Ne me fait pas croire que c'est pour payer ce peu d'argent. »

Il possède toujours ce sourire carnassier, indéchiffrable. Doucement, il passe une main dans mes cheveux, sans me lâcher des yeux. Il essaie de me faire réagir. Cependant, je reste indifférent. Puis, il me tapote la tête en riant.

« Tu me plais ! Jamais personne n'a osé me tenir tête ! »

Jamais personne ? J'en doute. Tu les as certainement tués.

« Que veux-tu de moi ? » répétais-je en fronçant les sourcils.

« Trois choses, » sourit-il en reculant d'un pas, haussant les sourcils.

Je sens que j'en ai pour longtemps à être ici. Je ferme les yeux pour respirer un grand coup et faire disparaitre cette sensation de nausée, puis les rouvres.

« De un, je veux te montrer le respect. »

« C'est pas gagné, » répliquais-je.

« Le respect à ma manière, » rectifia-t-il en haussant les sourcils tel un provocateur.

Je lève les yeux au ciel. Jamais je ne lui ferais quelconques excuses, et jamais je ne l'appellerais « capitaine ».

« Et ensuite ? » demandais-je avec lassitude.

« Te découvrir. »

Cette fois-ci, je reste bloqué. Incapable de répliquer. Il veut jouer ami-ami ?

« A ma manière, » finit-il en souriant plus.

Je ne suis pas sûr de le suivre. Je reste un temps à chercher la vérité de ses paroles, parce que je sais qu'il n'est en rien honnête avec moi.

« Et pour finir, il faut que tu m'aides à entrer dans un autre monde ! »

Je savais qu'il voulait quelque chose en particulier.

« Quel monde ? » demandais-je en repensant à l'utilité de mon chapeau.

« Le Pays Imaginaire. »

Inconnu pour moi. Serait-il en train de débloquer ?

« C'est quoi exactement ? » demandais-je en arquant un sourcil.

« Un monde différent du nôtre. On n'y vieillit pas. »

Il sourit en croisant les bras.

« Et j'imagine que ce n'est pas pour la jeunesse que tu t'y rends, » repris-je en passant une main contre mon crâne.

J'ai encore envie de vomir. Saleté de bateau.

« Que nous nous y rendons. » rectifia-t-il en haussant les sourcils. « Après le voyage et le reste de ton prix payé tu rentreras chez toi. »

Je le regarde d'un mauvais œil. Je ne sais pas si je dois lui faire confiance. De toute manière si je refuse, il ira chercher ma fille en tant que chantage. Je le hais.

« Et quand quoi puis-je vous être utiles dans la découverte de ce pays, » lançais-je en faisant une légère révérence.

Il rit de nouveau. Il m'agace. J'ai l'impression qu'il se joue de moi.

« Tu le sauras bien assez tôt. »

On se fixe de nouveau. Longuement. J'ai l'impression qu'il réfléchit. Ses yeux sont trop clairs. Et comme je le disais, son visage trop parfait. Un homme à femmes, n'est ce pas ? Qui a tout ce qu'il veut.

« Retourne te coucher, dans deux jours on se rend chez des gens pas très commode, alors soit en forme. »

Il sourit, et attend de voir ma faiblesse. Je reste indifférent.

« Je n'irai pas me coucher, » répliquais-je en reprenant ma contemplation de la mer pour éviter de vomir encore une fois.

« Et pourquoi ? »

« Je préfère dormir sur le pont que… »

Je me stop. Il me regarde étrangement et s'approche de moi. Trop proche. Qu'est-ce qu'il a en tête ? Je suis bloqué entre lui et le bastingage. Mon cœur se met à battre plus vite.

« Viens dormir dans ma cabine, bébé, » me susurre-t-il.

« Espèce de cinglé ! » m'exclamais-je en le poussant brusquement.

Je me défais de son étreinte trop chaude, et recule au milieu du pont, pour m'éloigner de lui. Il se joue de moi en me faisant mariner, réfléchir, et culpabiliser !

« Quoi ? Je te propose un lit beaucoup plus confortable que ces couchettes trouées qui pendouillent au plafond, » rit-il en s'adossant au garde-corps aussi innocemment que possible.

Et bien sûr, si je continue dans cette lancée, il va dire que c'est moi qui me fais des idées. Je le connais déjà trop bien. Je grince des dents.

« Au chaud, près de moi. Tu dormiras aussi bien que dans les bras de ta fille. »

Il me rend fou.

« Je crois que c'est toi qui as besoin de quelqu'un pour dormir, » répondis-je en le pointant du doigt, les sourcils froncés. « Et bien tu vois, je vais aller gentiment dormir avec tes petits chiens ! »

Je tourne les talons, et sans lui jeter un regard, rentre à l'intérieur. Il m'énerve vraiment. Il se croit tout permis, hein ? Jamais, je dis bien, jamais, je ne dormirais avec ce pirate.

O

Je pense qu'ici, je pourrais être tranquille pour un petit moment. Ici, dans ce pont inférieur, bourré de canons. Je n'ai qu'une envie, c'est dormir. J'ai passé ma nuit les yeux ouverts, à entendre les ronflements, et à vouloir vomir. Je hais la mer.

Adossé au mat qui traverse la coque, je me sens presque bien, seul ici, dans cette grande pièce qui sent le bois à plein nez. Je replie mes genoux contre mon torse et plonge ma tête dans mes bras pour dormir un peu. J'ai froid dans ce long manteau.

« Matelot, retourne à ton poste. »

Et merde. Je serre les poings et relève lentement la tête pour faire face à lui. Il me suit où c'est une impression ?

« Je ne fais pas partit de ton équipage, » fis-je en souriant légèrement.

Il rit et s'accroupit pour être à ma hauteur.

« Je t'avais dit de ne pas dormir avec eux, » fit-il en riant. « Tu n'es pas habitué à voyage en mer. »

« Je vais très bien. »

« Effectivement. C'est pour cela que tu es pâle comme la mort, et que tes beaux yeux sont injectés de sang ? »

Beaux yeux ? Ai-je bien entendu. Mais mon mal de crâne m'empêche de réfléchir correctement. Je hais définitivement ce pirate.

« Tu devrais te reposer. Il y a pas mal de maladie qui traine sur ce bateau. »

Je ferme les yeux après avoir vu sa mine si sérieuse. Génial si j'ai attrapé quelque chose. Soudain, je sens sa main contre mon front. J'ouvre les yeux et attrape brusquement son poignet, le fixant.

« Ne sois pas sur la défensive Chapelier, » rit-il sans retirer son bras de ma poigne. « Je vérifiais juste ta fièvre. »

Ce n'est pas pour autant que je lâche mon emprise. Je le regarde d'un œil mauvais.

« Mais tes mains, elles, sont glacées, » fit-il en l'attrapant avec sa deuxième main, me faisant lâcher son poignet.

Mon Dieu. Pourquoi je ne me dégage pas de ces doigts si chauds ? Pourquoi il reste comme ça à me fixer ? Il cherche à me faire réagir ? Mais je ne tomberais pas dans ton piège. Je tire sur ma main, et me lève difficilement.

« Oh, le malade refait surface ? » se moque-t-il en me regardant me lever.

Je sens que ma tête tourne. Je m'adosse au mat. Je ne tiendrais pas debout éternellement. Il faut que je trouve un endroit loin de cet homme.

« Si tu as choppé un truc, tu ramperas bientôt jusqu'à moi, » rit-il en se redressant, croisant les bras en signe de victoire.

Je ferme les yeux et respire doucement. C'est logiquement impossible que j'ai attrapé quelque chose sur ce bateau. Je ne suis ici que depuis hier. Oh. La grippe trainait au village depuis un mois. Merde. La grippe au milieu de la mer. Ca va me tuer. Et avec l'autre là…

« Chapelier ? »

Sa voix me donne un de ces maux de crâne. Je plaque une main contre mon crâne. Tais-toi.

« Jeff' ? »

Et arrête avec ce surnom ridicule. Puis, je me laisse de nouveau glisser le long du mat, pour retomber lourdement sur les fesses. E bien, je crois que je ne vais pas aller bien loin !

« Allez lèves-toi, tu vas dormir un peu dans ma cabine, ça te fera tu bien. »

Je ne sens aucun ton de moquerie dans sa voix. A moins que mon esprit soit trop embrumé pour que je réfléchisse correctement. De toute manière, je suis incapable de me levé. Mais jambes sont trop lourdes. Et je suis même incapable d'ouvrir les yeux, ou de lui dire de déguerpir. Puis, je l'entends soupirer. Allez part.

« Tu m'obliges à employer les grands moyens. Princesse. »

Et voilà un nouveau surnom. Mais va-y je t'en prie. Apelle moi Blanche-Neige pendant que tu y es si je suis si pâle. Soudain, je sens sa présence bien proche de moi. J'ouvre doucement les yeux, prêt à le foudroyer du regard. Cependant, je le vois passer un bras sous mes jambes, et un autre contre mon dos. Non… Je rêve n'est ce pas ?

Il essaie alors de se redresser. Avec moi dans ses bras ! Comme une PRINCESSE ! Mais c'est qu'il y arrive ! Je me débats alors, grinçant des dents.

« Lâche-moi ! » fis-je avec cependant trop peu de conviction à cause de ma fatigue.

Il fait un pas en avant.

« Ce que tu es lourd, » grimaça-t-il en soufflant.

« Raison de plus pour me lâcher ! »

D'un coup, je sens que je tombe. Il m'a lâché d'un coup cet abruti ! Alors instinctivement, je m'accroche à son cou pour ne pas que mon dos ne se fracasse contre le bois du pont. Mais… Il me tient toujours dans ses bras. C'était quoi cette ruse ?!

« A quoi tu joues ! » arrivais-je à crier sans lâcher pour autant son cou.

Oui. Je dois ressembler à une princesse dans ses bras.

« Tu vois, tu ne veux pas me quitter, » rit-il en regardant mes bras autour de son cou.

« Peut-être que si tu ne faisais pas sembler d'essayer de me tuer je ne ferais pas ça ! Repose-moi à terre ! »

« Arrête de bouger où je te laisse te fendre le crâne par terre, » répondit-il en avançant.

« Stop ! Et si tes amis nous voient comme ça ?! »

« Je n'ai aucune arrière-pensées moi, c'est tout à fait normal… Par contre toi, »

Je croise son sourire narquois. Je veux répliquer mais je sens qu'il commence à monter les marches de l'escalier presque moisi.

« Attend, on va s'étaler ensemble par terre là ! » m'exclamais-je en sentant les marches grincer sous notre poids. « C'est bon je peux marcher ! »

« La ferme princesse. »

Je sers un peu plus un de mes bras contre sa nuque pour approcher son visage du mien. Je sais que c'est une mauvaise idée de faire ça dans les escaliers, mais là j'en ai marre.

« Lâche-moi, » répétais-je distinctivement.

« Et toi arrête de m'étrangler, on va vraiment tomber, » rit-il en haussant les sourcils.

Je sens que ses bras ne vont pas tenir longtemps. Il n'a pas assez de force pour me porter très longtemps. Même si je suis plus petit que lui, il ne peut pas porter un corps comme ça. Encore si c'était celui d'une femme… Surtout que je prends la place de la femme !

« Lâche-m… ! » répétais-je peut-être trop brusquement.

Je sens le sol se dérober sous moi. Un haut-le-cœur. Et on s'écroule alors, tout en bas. On a pourtant monté qu'une marche, mais ça fait mal.

« Bravo ! » grimaça ce pirate idiot.

Je me redresse et ouvre les yeux. J'ai atterri sur lui. Il est allongé sur le dos, et me fixe tout sourire. J'ai rencontré tellement de gens dans ma vie. Mais cet homme est le seul pour lequel je ne comprends pas son regard.

« Tu vas rester longtemps à me contempler comme ça ? Je pensais que tu étais malade. »

Il en rit. De rage, je plaque mon bras contre son cou pour lui bloquer la respiration, afin qu'il cesse son petit manège.

« A quoi tu joues ? » fis-je les dents serrées.

Il continue de sourire malgré le fait que je lui bloque de plus en plus la respiration. Mais, tout se passe si vite. En deux temps, trois mouvements, je me retrouve plaqué violemment à terre, lui sur moi. Les rôles sont inversés. Il maintient mes poignets au-dessus de ma tête afin que je ne puisse pas me débattre. Merde !

« Dans cette position, je pourrais te faire faire n'importe quoi, » rit-il.

Je lève mon genou afin de lui donner un coup de pied dans le ventre pour le faire reculer. Cependant, il s'en rend compte, et s'allonge de tout son long sur moi pour m'empêcher de bouger les jambes. Il est lourd !

« Je te hais, » répliquais-je en tirant sur mes bras.

« Pourquoi tu t'éternises à me dire ça ? Tu essaie de t'auto persuader ? »

Le poids contre mon corps devient insoutenable. Ainsi que sa pression contre mes poignets. Je suffoque. Mon esprit est flou. Non, il ne faut pas que je sombre. Pas avec lui ici. Non !