Plusieurs jours s'écoulent sans qu'on ne reparle plus de la conversation de ma première journée. L'été se passe, sans que rien ne vienne troubler la moiteur des après-midi dans le climat désertique de Las Vegas. Peter se repose immédiatement sur moi, pour tout - des courses à l'inscription de Nono à l'école élémentaire.
De mon côté, je commence subrepticement à me ranger. J'acquiers un compte en banque qui me permet de recevoir ma première paye, plutôt généreuse vu mes dépenses. Ma vie a changé. Je ne suis plus obsédée par la trouille de ne trouver nulle part où dormir, ni de crever de faim dans le caniveau. Quoi qu'il arrive, je sais que je ne suis plus seule. J'ai deux personnes que j'aime et qui m'aiment, peut m'importe dans quel sens.
Ma première inquiétude surgit lorsque je surprend une conversation au téléphone de Peter avec Tonio, son metteur en scène.

-...
-Oui, oui, je sais... Ecoute, Tonio...
-...
-Hé bien si le public est lassé des vampires, je ferais autre chose ! Je ne sais pas moi, les sorcières ? Les aliens ? Qu'est-ce qui marche en ce moment ?
-...
-Mais ce n'est pas de ma faute si les gens n'ont plus peur des vampires ! Tout ça c'est de la faute de Twilight encore !
-...
-Ok, ok, je vais voir ce que je peux faire. Ce n'est pas encore la merde complète, hein. La salle est encore bien remplie.
-...
-Ah bon ? Tu comprends ? Comment tu peux comprendre ce qu'il m'arrive ?
-...
-Oui. Désolé de m'emporter.
-...
-Oui, je sais. J'ai une famille à nourrir, malgré tout. Mais j'ai peur... C'est en train de me tuer, cette merde, putain !
-...
-Okay, on va faire ça. Je marche. Demain, 14h ? Je serais tout juste rentré de... oui, voilà. Alors a demain.

Il raccroche. Je retourne à la cuisine sur la pointe des pieds, ou il entre comme une flamme et m'annonce de but en blanc :

-Demain, je vois Tonio à 14h. J'aurais une course à faire le matin, alors la maison sera tranquille. Vous pourrez en profiter pour faire un brin de ménage ?
-Okay. Simple curiosité... heu... Vous allez où demain matin ?

Il hausse les sourcils.

-Je vais acheter des accessoires pour le nouveau spectacle. Il manque quelques petits trucs dont je préfère me charger moi-même.
-Ah. Super.

Il attrape son sac et s'en va sans plus de cérémonie. Une fois sûre qu'il est parti, je me précipite dans sa chambre, entre dans la salle de bains, et ouvre l'un des tiroirs.
Rien.
Je fronce les sourcils. En ouvre un deuxième.
Toujours rien.
Je commence à tous les ouvrir les uns après les autres. Mais encore, rien de suspect. Que des articles de toilette parfaitement innocents. Légèrement sur les dents, je tire le rideau de douche pour voir s'il ne cache pas quelque chose dans sa baignoire. C'est parfaitement débile, mais ça me calme. Je tourne sur moi-même, quand soudain, je la vois. Elle me fait presque un clin d'œil.
La poubelle.
Je suis parfaitement consciente que j'ai l'air d'une malade à fouiller dans ses poubelles. J'en suis tellement consciente que j'éclate de rire. Rire qui devient un fou rire. J'extrais enfin du sac poubelle blanc l'objet tant recherché : une seringue vide, remise à la hâte dans son emballage d'origine.
Je retire l'emballage, et jette un coup d'œil au contenu.
C'est de la morphine.

...
PARDON ?

De la morphine ? Moi qui comptait découvrir un accro à l'acide ou à l'héro, j'avoue que je suis sur les fesses. Ça explique le fait qu'il soit régulièrement crevé au point de ne montrer aucune méfiance.
Mais... pourquoi ? Pourquoi à la morphine ? S'il recherchait des sensations, ou à oublier ses problèmes, sniffer la coke me paraissait plus efficace. Enfin. Même s'il s'agissait de morphine, il se droguait, c'était indéniable. Ajouté au fait qu'il était carrément alcoolique - je sors ses poubelles, je prépare ses repas, je vois bien qu'il mange liquide -...
Chez qui est-ce que j'avais atterri ? Il fallait que je tire ça au clair, pour Nono, et puis aussi pour lui. Je n'avais pas le droit de le laisser dans cet état, pas après tout ce qu'il avait fait pour moi.
Attends. Maria.
Depuis quand tu te soucie de ce qu'il arrive aux autres ?
Je pose mes mains sur le bord du lavabo et me regarde dans la glace. J'ai changé. Mais ma peau est toujours aussi pâle, mes cheveux toujours aussi blancs, et mes yeux toujours aussi rouges. Les gens continuent de se retourner sur moi dans la rue, à cause de mes yeux et de ma peau couverte de tatouages. Lui aussi parce qu'il est overlooké, mais c'est différent.
Je resterais toujours la fille bizarre qui n'a pas de maison, ni de famille. J'ai essayé... j'ai essayé de me persuader de quelque chose qui ne sera jamais. Peter et Nono ne sont pas ma famille, je ne suis que leur employée de maison, je dois me taire et faire ce qu'il me demande.
Je remets la seringue dans sa pochette, et la replace délicatement dans le sac. J'essuie mes larmes avec ma manche, et vais faire le ménage.


Je suis en train de passer la serpillère au premier. Il est presque une heure de l'après midi. Je contemple la baie vitrée du salon tout en frottant distraitement le parquet noir. Mon regard vas de la fenêtre au sol, du sol à la fenêtre, quand soudain, une ombre glisse dans mon champ de vision. Je lève la tête, mais ne vois rien. Perplexe, je retourne à mon ménage, quand soudain, une odeur effleure mes narines.
Une odeur de sang. Comme au supermarché.
Mes sens entrent aussitôt en alerte. Je me mets à fixer la fenêtre de toutes mes forces. Mais il ne se passe toujours rien. Je suis si concentrée que je plisse les yeux. Mais alors que j'allais abandonner, j'ai une vision fugace. Le haut de la tête d'un homme, les cheveux noirs gominés, les yeux sombres, la peau pâle, qui me fixait comme s'il allait me tuer. Cette vision me glace le sang. Je serre ma serpillère de toutes mes forces comme s'il s'agissait d'une arme. Mais le temps que je réalise, il a disparu.
Un bruit de feuilles qui volent détourne mon attention. Je courre ramasser le morceau de papier tombé avant qu'il ne s'imbibe d'eau. Ses bords sont déchirés, et les lettres presque gravées dans le papier tant celui qui a écrit le mot appuyait sur son crayon. Il dit simplement ceci :

Souviens-toi d'eux, Peter Vincent. Tu est le suivant.

En dessous, une photo mal découpée représente un jeune homme encore vert en compagnie d'une petite blonde mignonne comme un coeur. Tous deux sourient bêtement à ce qui semble être soirée étudiante. L'expression de bonheur mutuel qui dégouline de cette photo me donne envie de vomir.
J'ai la sensation que Peter courre un grave danger. J'attrape le téléphone et compose son numéro de portable.

Hello, vous êtes bien sur le répondeur de Peter Vincent, le magicien de tous vos désirs hooooouuuuuuuuu ! Je suis actuellement en train d'égorger des vampires pour vous sauvez de leur morsure impitoooooooyyyable, alors rappelez plus tard, ou laissez un message après le biiiiiipppppp. A plus tard en enfer, hhoooooooouuuuhoooooouuuuuu !

Je raccroche. Que ce répondeur peut m'énerver ! Je décide d'attendre quelques secondes, et le temps de rappeler, je range mon seau et ma serpillière.
Après une dizaine d'appels effrénés, je tombe enfin sur Peter.

-Allô ?

Je le dérange. Mais bon, tant pis.

-Allô Peter, c'est Maria !
-Hein ? Qu'est-ce qu'il se passe ?
-Je... tu es où ?
-Mais en bas, là, dans la salle de répétition ! Pourquoi tu m'appelles sur mon portable ?
-Tu peux monter s'il te plaît ? je couine.
-J'arrive.

Il raccroche. Deux secondes plus tard, je l'entends monter les escaliers quatre à quatre.

-Mary qu'est-ce qui se passe ?
-Il y avait un homme, là.

Je lui désigne la fenêtre. Il la regarde, me regarde, fronce les sourcils.

-Ya rien.
-J'ai dit "il y AVAIT". Il a lancé un papier par la fenêtre.

Je lui remet le mot avec le morceau de journal. Il plisse les yeux et regarde la photo.

-Mais c'est Charley !
-Quoi, tu les connaît ?

Je saute sur mes jambes et regarde à nouveau la photo.

-Bien sûr que je les connaît, c'est Charley et Amy ! C'est avec eux que j'ai...

Il s'arrête. Il me semble qu'il allait encore me révéler un de ses secrets.

-Ca ne vous regarde pas, dit-il comme s'il avait lu mes pensées.
-Tant que ça ?

Nous nous affrontons du regard. Je n'y tiens plus.

-Pourquoi vous ne voulez pas m'en parler ?
-Parce que... Parce que j'aurais peur de te perdre.

Il pose sa main sur mon épaule. Je repousse sa main. Je suis en colère, et ce n'est pas en me caressant dans le dos qu'il pouvait espérer obtenir que je me calme.

-Qu'est-ce qu'il se passe, Peter ?
-Comment ça ? De quoi tu parles ?

Je plonge mon regard dans le sien. J'ai envie de pleurer tellement je suis tendue.

-Je suis inquiète, Peter. Tu ne mange presque rien... Tu es souvent stone. Dès fois, tu racontes n'importe quoi !
-Oh mais ça c'est moi, répond-il en rigolant. Je suis juste bête, fais pas attention.
-Je parles pas de ça ! j'explose.
-Quoi alors ?
-Enfin, Peter ! Tu bois trois bouteilles de Midori par jour ! Tu ne mange rien ! Tu tiens à peine debout ! Et j'ai retrouvé une seringue de morphine dans la poubelle !
-Tu fouilles mes poubelles ? Maria !
-Tais-toi ! Je m'en fiche que tu veuilles garder ça pour moi ! Mais moi, je refuse de laisser Nono aux mains d'un... d'un alcoolique et d'un drogué !

Voilà. Le mot est dit. Il me regarde douloureusement ; je vois presque les larmes perler au coin de ses yeux. Je sens que je suis allée trop loin. Sa voix tremble.

-Je... je suis pas un drogué, Maria.
-Menteur !
-JE SUIS PAS UN DROGUE !
-ALORS QUOI ?

Lui aussi à crié. Il prend une grande inspiration.

-Si je ne mange pas... si je prends de la morphine... si j'ai du mal à marcher droit... C'est parce que... parce que...
-Accouche.
-C'est parce que j'ai un cancer.