Tetsu se rétablit rapidement, son dynamisme légendaire ayant vite repris le dessus. Et bientôt, cette histoire ne fut plus qu'un mauvais souvenir. Cependant, il arrivait souvent à Hyde de s'énerver quand il repassait à l'improviste dans la soirée au studio et qu'il constatait que Tetsu était encore là.

Il remplissait toujours abondamment son assiette pour lui faire reprendre un peu de poids et se fâchait dès que le leader en faisait trop. Et quand Tetsu cherchait de la compréhension vers Ken ou Sakura, ils se montraient encore plus durs. Au bout de quelques semaines de ce traitement de choc, Tetsu avait retrouvé son teint frais, ses cernes avaient disparu et son sourire était éclatant. Il avait même pris quelques kilos, au grand désespoir de Ken qui ne pouvait plus l'appeler «sac d'os».

Dans de telles conditions, l'enregistrement de l'album était passé comme une lettre à la poste. Malgré quelques soucis techniques, tout avait été fait dans les temps et cela promettait. Avec Maki, leur agent, ils avaient convenu de plusieurs émissions de télé et autres interviews aux magazines qui allaient s'enchaîner dès les mois prochains, à compter de la sortie de l'album. Hyde était très excité. Les sorties d'album étaient suivies de concerts, plus ou moins éloignés dans le temps. Et la tournée qu'ils étaient en train de programmer l'enthousiasmait au plus haut point. Tout le contraire des innombrables émissions radio et télé qui allaient avoir lieu, alors que la tournée ne débuterait que dans quelques mois. Une torture.

Pour l'heure et avant que toute cette effervescence ne débute, le groupe jouissait de ces quelques jours de calme où ils allaient répéter sans forcer, parfois même en passant plus de temps à papoter qu'à jouer. Ils parlaient des concerts, de l'ordre des chansons, des lumières, des costumes ; Hyde proposait même déjà de nouvelles chansons... C'était l'aspect reposant de leur travail, même s'il ne durait que quelques jours par-ci par-là. La bonne humeur régnait en maître et Tetsu avait autorisé Ken et Sakura à quelques jours de repos avec leurs copines respectives. Lui et Hyde étant désespérément seuls, ils leur apparu comme une évidence de continuer à répéter. Rien alors ne laissait présager le drame qui allait se dérouler.

C'était un après-midi chaud et ensoleillé entrecoupé de rires et de chants, de bavardages aussi. Le téléphone sonna dans le couloir. Hyde et Tetsu étant sortis un moment pour aller acheter à boire, Maki résolu d'aller décrocher le combiné. Il pâlit d'un coup tandis qu'il ne murmura que de vagues «oui... Je comprends... Oui...» Il raccrocha et se laissa tomber sur une chaise. Retirant ses lunettes, il se pinça le haut du nez et frotta ses yeux, l'air presque transparent. Quand Hyde et Tetsu rentrèrent, ils se précipitèrent immédiatement avec inquiétude :

Maki-san ! Ca va pas ? Tu ne te sens pas bien ? Demanda Hyde en s'arrêtant devant lui.

Mais parles ! Ajouta Tetsu.

Tetsu-san... J'ai... une mauvaise nouvelle... articula finalement l'agent.

Tetsu se raidit. Voir Maki, lui si pondéré d'habitude, être si livide... Il sentit que ça n'avait rien à voir avec le groupe, il se passait quelque chose de grave. Il déglutit :

Il est arrivé quelque chose ? A Ken-chan peut-être ? Ou Sakura-kun ?

Non c'est... fit l'agent avec difficulté. C'est... Votre soeur a appelé... Votre... Votre mère est décédée, Tetsu-san. Je suis désolé.

Le temps se figea dans la pièce à la fin de cette phrase. L'agent s'inclina et sortit avec pudeur. Hyde qui se tenait aux côtés de Tetsu, avait toujours le regard fixé sur la chaise vide, n'ayant pas compris que Maki était parti. Il osa enfin tourner la tête très lentement en retenant sa respiration, les yeux déformés par l'appréhension.

Tetsu se tenait debout, les poings serrés à s'en faire claquer les articulations, la tête légèrement baissée. Il tremblait. Son visage était tellement crispé que ça faisait peur à voir. Sa machoire était tendue, comme si elle allait se briser ; ses traits étaient creusés. Il avait cette crispation d'une personne qui veut pleurer, qui le doit, mais qui ne peut pas. Ses yeux étaient devenus soudainement secs. Pas une larme. Pourtant il tremblait. Pourquoi ne pouvait-il pas ? Par pudeur ou autre chose ? Pourtant il en avait envie, ça se voyait.

Alors sans dire mot, Hyde s'approcha et profitant d'un instant où Tetsu avait ouvert le poing, il glissa doucement sa main dans la sienne, la serrant avec assurance. A cet instant, il retint un petit cri : Tetsu lui serrait la main avec force en tremblant, comme s'il allait la lui broyer. Se mordillant la lèvre pour oublier la douleur, Hyde ne broncha pas. Comme Tetsu semblait de plus en plus crispé, cela lui fit mal au coeur... Alors malgré lui, il se mis à pleurer en silence. Il pleura longtemps en serrant toujours cette main dans la sienne. Après plusieurs mintes, il réussit à se calmer et s'aperçut que Tetsu, s'il fixait toujours le sol, avaient les traits plus détendus. Mais il tremblait toujours. Il avait froid, Hyde le sentait à la température de sa main. Il attrapa sa veste juste derrière et la mis sur les épaules du bassiste. Il réfléchit un instant et l'entraîna avec lui à l'extérieur. Maki les vit partir mais ne voulu poser aucune question. Hyde marchait d'un pas décidé à travers la ville, toujours en tenant fermement Tetsu par la main, ignorant les regards interrogateurs, moqueurs ou choqués posés sur eux par les passants. Ils arrivèrent finalement en vue de son appartement. Hyde fouilla dans sa poche et sortit la clé de sa voiture, qu'il ouvrit. Il installa Tetsu sur le siège du passager, boucla sa ceinture et l'enferma, tandis qu'il alla s'installer au volant. Sortant ses lunettes de soleil, il démarra et se mis à rouler loin devant. Ils en auraient pour quelques heures. Il jeta un coup d'oeil à Tetsu à sa gauche qui avait l'air complètement absent. Hyde se sentit si triste tout à coup. Il aimait beaucoup la mère de Tetsu. C'était une femme étonnante, une femme de caractère mais avec le coeur sur la main. Il savait qu'elle était en train de mourir d'un cancer. Tetsu faisait le voyage en train deux fois par semaine pour aller à son chevet et soutenir ses soeurs. Il avait voulu rester auprès d'elle mais sa mère lui avait ordonné de s'occuper de sa carrière. Il n'était pas difficile de comprendre le caractère de Tetsu quand on voyait sa mère. Ils étaient les mêmes : inquiets pour leurs proches et désireux d'être forts pour n'inquiéter personne. Le bassiste était allé la voir quelques jours avant et il n'avait plus voulu la quitter, sentant que la fin était proche. Mais même dans son état, elle s'était énervée : «Vas travailler ! Tu as des responsabilités, tes amis comptent sur toi ! Si tu restes, que pourras-tu faire ? Rien ! Je sais que tu penses à moi mon chéri, je sais ça... Je n'ai pas besoin que tu sois là pour savoir que tu m'aimes.»

Pourtant, Hyde savait bien que Tetsu devait s'en vouloir de ne pas avoir été à son chevet dans ses derniers moments. Le voir ainsi le rendait malade. Quelqu'un qui crisait, qui pleurait, qui hurlait, au moins on savait ce qu'il avait en tête. Mais quelqu'un qui semblait juste une poupée sans vie, qui ne disait rien, c'était effrayant... Comme le calme avant la tempête... Et Hyde se mis à pleurer à nouveau, en silence tout en reprenant la main de Tetsu, tenant le volant de l'autre. Il fallait qu'il pleure. Parce que Tetsu ne le faisait pas. Parce que même pour un tel drame, Tetsu ne voulait pas se laisser aller. Hyde devinait sans peine pourquoi. Il y avait ses deux soeurs qui devaient être effondrées malgré la présence de leurs maris. Tetsu allait devoir s'occuper de tout et pleurer lui aurait ôté toute combattivité. Alors c'était tout ce que Hyde pouvait faire : pleurer pour lui.

Tetsu-chan, dit-il après un moment. Je suis avec toi. Je sais que ça ne veut rien dire, que tu as l'esprit tourné vers ta mère, mais je ne te laisserai pas. Alors quand tu voudras pleurer, ne te caches pas de moi. En attendant que tu te l'autorises, je verserai toutes les larmes nécessaires pour toi et je ne te lâcherai pas.

Pour la première fois depuis de longues heures, Tetsu eut une faible réaction. Il tourna la tête comme un automate et articula, la gorge sèche :

Mer...Ci...

Après de longues heures de route, ils arrivèrent chez eux. Hyde se gara devant chez Tetsu et descendit rapidement lui ouvrir la porte et l'aider à sortir. Ils pénétrèrent dans le jardin où les deux soeurs de Tetsu, Makino et Ayano étaient assises dans les bras de leurs époux, Matsuda et Ryo, pleurant à chaudes larmes. La grand-mère paternelle de Tetsu consolait tant bien que mal Suzumi, la fille de Makino.

Tetsuya nii-chan... murmura Ayano à sa vue.

Le bassiste sembla retrouver sa lucidité à ce moment. Lâchant Hyde, il se précipita sur ses deux soeurs qu'il entoura de ses bras en murmurant quelque chose qu'eux seuls pouvaient entendre.

Matsuda-kun, Ryo-kun, veuillez apporter du thé dans la salle pour notre visiteur... fit la grand-mère d'une voix lasse.

Ne vous dérangez pas, Ogawa baa-san, s'empressa de répondre Hyde en s'inclinant. Toutes mes condoléances.

Mon petit Hyde-chan... Tu as grandi...

Hyde s'inquièta. Ils s'étaient vu la semaine passée... Quand Hyde avait accompagné Tetsu pour voir lui-aussi ses parents, il avait fait un saut ici...

Je ne perds pas la tête rassures-toi... Je ne parle pas de ton âge mais de tes yeux... Tu es adulte, c'est vrai...

Ogawa baa-san... fit-il en l'aidant à se relever pour aller jusque dans le salon.

Tu as amené mon petit-fils jusqu'ici alors...

Oui... Il se trouve que j'étais là quand on lui a annoncé...

Je suis contente qu'il n'ait pas été seul dans un tel moment... Il va reprendre le dessus tu sais. Tetsuya a toujours été si adulte et raisonnable. Regarde-le, à déjà réconforter ses soeurs quand lui-même doit être si triste... Le plus résistant, c'est bien lui malgré tout.

Je sais...

Dis-moi Hyde-chan, comment va votre groupe ? Ca marche bien mon petit ? demanda-t-elle d'une voix fatiguée.

Oba-san, je ne suis pas sûr que ce soit le moment...

Je t'en prie, je voudrai ne plus y penser quelques instants...

Hyde compris qu'il fallait lui parler, la distraire. Ce fut difficile mais il pris sur lui pour sourire et il lui raconta leurs projets, leurs répétitions, leur album bientôt dans les bacs en évitant soigneusement de lui raconter le séjour de Tetsu à l'hôpital, certain qu'il n'avait pas dû leur dire... La grand-mère souriait, visiblement le coeur gonflé de fierté par ce qu'accomplissait son seul petit-fils.

Tu sais, je l'avoue, au début j'ai vu ce groupe d'un mauvais oeil. Tetsuya a toujours été si rêveur, tu comprends ? Je voulais qu'il ait un bon métier, une situation, une femme, des enfants... Mais je l'ai vu à la télévision l'autre jour, l'air si heureux... Et je suis contente qu'il puisse vivre de sa passion. Bien sûr j'aurai aimé voir des petits-enfants mais...

Il est très jeune, voyons, assura Hyde. Ca viendra. La musique ne peut pas tout, il comblera ce vide quand le besoin s'en fera sentir. Il n'aura aucun mal à le combler quand il le décidera.

Et toi mon petit, tu ne le ressens pas, ce vide ?

Un peu gêné mais heureux de détendre la vieille femme, il murmura avec sincérité :

Moi ? Non... Je vais bien, je suis heureux ainsi. Ca ne durera peut-être pas mais pour l'heure, je suis content. Chaque jour est un cadeau et je n'ai besoin de rien de plus.

Tu es un homme sage malgré ton jeune âge, Hyde-chan...

Non, je ne le suis pas, rit-il d'un air gêné.

En tout cas prends soin de mon petit-fils, tu veux bien ? Demanda-t-elle en lui pressant la main.

Je vais faire mon possible, assura Hyde, bien que ce soit plutôt lui qui prenne soin de moi.

Je n'en suis pas si sûre... murmura-t-elle d'un air nostalgique.

Tetsu serrait toujours ses deux soeurs contre lui, tandis que ses beaux frères lui pressaient l'épaule pour le réconforter. Après quelques minutes, Tetsu vint comme un automate, le regard voilé, s'incliner devant sa grand-mère :

Bonjour oba-chan...

Mon grand garçon... Viens là... murmura-t-elle avec émotion.

Hyde se leva, les laissant discuter et se réconforter mutuellement. Il alla saluer les soeurs de Tetsu et leurs maris quand la petite Suzumi se mis à pleurer, un peu dépassée par l'ambiance sombre qui régnait dans ce lieu. Makino fit mine de se lever, mais Hyde l'arrêta :

Attendez Makino-san, je vais m'en occuper... Si vous le voulez bien.

Merci Hyde-chan, je n'ai plus le courage...

Hyde alla récupérer la fillette qui le connaissait bien et ne se montra pas farouche. Il joua avec elle à lancer des cailloux dans la mare pour l'occuper tandis que la famille reprenait ses esprits.

Il se demanda un instant ce qu'il devait faire. Le mieux était sans doute de partir chez ses parents. Tetsu était avec sa famille, il était entre de bonnes mains. Le bassiste ne lui avait rien dit depuis leur arrivée, trop occupé avec les siens. Il devait s'effacer, ça ne le regardait plus.

Je vais te montrer ta chambre, Hyde-chan... avanca tout à coup Ayano, le tirant ainsi de ses réflexions.

C'est très aimable à vous mais je vais rentrer chez mes parents, répondit Hyde en s'inclinant. C'est une affaire de famille et je ne suis plus utile...

Tu fais partie de la famille. Ne veux-tu pas rester pour l'enterrement ? Demanda-t-elle d'une voix suppliante.

Bien sûr... Vous connaissez l'affection que j'avais pour votre mère, mais...

La jeune femme s'approcha et lui pressa le bras, les larmes aux yeux :

Restes, s'il te plaît... Tu fais partie de la famille maintenant, répèteta-t-elle. Et puis... Tetsu me fait peur, avoua-t-elle. Je n'aime pas quand il fait comme si tout allait bien... J'ai peur qu'il ne... Et nous sommes tous sous le choc. Si quelque chose se passait, tu es le seul à avoir tout tes esprits...

Hyde acquieça et suivit la jeune fille. C'est vrai. Et si Tetsu recommencait ses crises de stress ? Il ne fallait pas que sa famille panique, surtout qu'ils ignoraient qu'il en faisait toujours. Et puis lui aussi, l'état de Tetsu l'inquiétait.