Chapitre 4
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Kagami éloigna son téléphone de son oreille tandis que la voix stridente de Kise atteignait des records de puissance. Puis, quand le nombre de décibels revint à un niveau acceptable, il recolla l'appareil à son oreille et reprit sa phrase interrompue par le cri de joie du mannequin.
- Ne t'emballe pas trop, il n'est pas sorti du coma pour autant. Il a juste ouvert les yeux mais le médecin estime que deux réponses dans la même journée, c'est très encourageant. D'après lui, c'est le signe qu'il commence à lutter.
Il entendit au loin Kise se chamailler avec quelqu'un puis le bruit d'un téléphone que l'on arrache des mains de son propriétaire et enfin:
- Kagami, c'est Aomine. J'en suis sûr maintenant, il va se réveiller. Tu le connais, quand il est déterminé, il ne lâche rien.
- Je me sens tellement impuissant.
- Au contraire, ce qui arrive, c'est grâce à toi.
- Tu parles ! Je ne fais rien d'autre que de rester assis sur ma chaise à lui parler. Je suis totalement inutile.
- Kagami, quand tu es sur le parquet, dirais- tu que tes coéquipiers sur le banc sont inutiles ?
- Qu'est-ce que ça a à voir avec la situation présente ? S'emporta Kagami.
- Réponds à ma question, tu veux ?
- Bien sûr que non. Ils nous encouragent, ils filment le match, ils analysent le jeu, ils sont tout sauf inutiles.
- C'est exactement ça. Actuellement, Kuroko est sur le parquet et toi sur le banc de touche. Tu l'encourages, tu guettes ses réactions et tu avertis les médecins dès que nécessaire. En faisant ça, tu luttes avec lui. Je suis sûr qu'il sent ta présence, qu'il entend ta voix. Ne te démoralise pas. Tetsu n'est pas du genre à abandonner. Il peut se décourager un moment mais il reprend toujours le dessus. Il s'en sortira. J'en suis certain maintenant.
- Puisses-tu dire vrai, soupira Kagami en raccrochant.
Il se tourna vers l'édifice qu'il avait quitté pour passer son coup de fil et éteignit son téléphone. Puis, il jeta un coup d'œil vers le ciel crépusculaire et retourna dans le bâtiment, bien décidé à ne plus en sortir jusqu'à ce que Kuroko soit tiré d'affaire.
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Kagami se tortilla sur sa chaise en plastique avec une grimace de douleur. Quatre jours qu'il squattait ce siège et son précieux fessier commençait à crier grâce. Il passa la main sur son visage pour en chasser la fatigue et, ce faisant, sentit qu'il avait bien besoin de se raser. Une bonne douche ne serait pas du luxe, non plus. Il caressa la joue de Kuroko avec le dos de l'index avant de saisir sa trousse de toilette et ses vêtements de rechange.
- Je reviens vite, murmura-t-il à l'adresse du bel endormi. Je vais me décrasser. J'en ai pour un quart d'heure, maxi.
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Une odeur de détergent. Des murs blancs.
Un hôpital ?
Bien sûr qu'il était à l'hôpital. Après la dérouillée qu'il avait reçu, il n'y avait pas moyen qu'il soit ailleurs.
Il tourna péniblement la tête. Personne. Une amère déception le traversa.
Kagami. Il aurait pourtant juré avoir entendu sa voix dans ses limbes.
C'est incroyable les tours que votre inconscient pouvait vous jouer. Bien sûr que Kagami n'était pas là. Comment aurait-il su qu'il était hospitalisé alors que ça faisait près d'un an qu'il n'avait pas donné signe de vie.
D'ailleurs, l'aurait-il su, pourquoi se serait-il intéressé au sort d'un ex-SDF, pédé de surcroît ? Une loque dont l'existence n'avait aucune sorte d'importance, renié par sa propre famille. Un perdant qui avait tout raté, ses études, ses amours, le basket, qui n'avait réussi à sortir la tête de l'eau que grâce à la pitié d'anciens camarades de collège. Un homme qui avait mendié, supplié, abdiqué toute dignité pour survivre et finalement ne rester qu'un corps vide, une enveloppe charnelle sans âme, un être qui n'aspire plus qu'à une chose : se sentir humain dans le regard des autres. Aspiration toujours déçue, dès lors qu'il ne pouvait lire qu'une chose chez ces inconnus : le mépris. Il n'était rien à leurs yeux, pas même une personne.
Quelle folie l'a conduit à espérer qu'il pouvait s'en sortir ? L'espoir, cette illusion qui vous détruisait à petit feu lorsque vous finissiez par comprendre qu'aucune lumière ne vous attend au bout du tunnel, rien que les ténèbres dans lesquelles vous vous enfoncez chaque jour davantage. Et aucune échappatoire.
Et pourtant en entendant cette voix si semblable à celle de Kagami, l'espoir était né dans son cœur, le conduisant à se détourner de cette mort tant souhaitée. Un espoir insensé, vain et pourtant invincible, tout entier résumé dans ces mots : et si c'était bien lui ?
Et une fois de plus, la chute était dure. A quoi bon vivre pour être ainsi continuellement déçu. La vie est une tartine de merde dont on mange un morceau chaque jour, pensa-t-il. Et elle ne va pas se couvrir de miel juste parce qu'il espérait que les choses s'arrangent. Il détourna la tête vers la fenêtre. Il entendit le déclic de la porte qui s'ouvre. Il ne bougea pas, n'ayant pas envie de faire face au sourire factice d'une infirmière. Le bruit d'un pas lourd l'informa que c'était un homme qui entrait. Sûrement un médecin. Autant écouter ce qu'il avait à lui dire. Il tourna la tête et son cœur manqua un battement.
Kagami.
Kagami, ici.
Comment ? Pourquoi ?
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Kagami s'approchait du lit quand il remarqua un changement de taille. Kuroko avait les yeux ouverts. Il se précipita vers lui et lui saisit la main.
- Tu es réveillé ! Je suis tellement content !
Kuroko aurait bien voulu parler mais le tuyau enfoncé dans sa gorge l'en empêchait. Il tenta tout de même de prononcer le nom de Kagami qui sortit dans un gargouillis inintelligible.
Kagami lui tapota gentiment la main :
-N'essaye pas de parler. Je vais chercher un médecin. Tu ne bouges pas, hein ! J'suis bête, comment tu pourrais aller ou que ce soit avec tous ces tuyaux ? Je reviens tout de suite, te rendors pas, hein !
Il passa sa main dans les cheveux bleus et sourit :
- Tu m'as fait peur, tu sais ?
Il déposa un baiser sur la joue de son ami et lui chuchota à l'oreille :
- Je t'aime.
Puis il s'en fut, laissant Kuroko suffoquant, les yeux ronds de surprise. Qu'avait-il dit là ?
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L'infirmière en chef finissait d'écrire quelques notes à l'intention de la collègue qui allait bientôt la remplacer quand elle entendit un bruit de cavalcade évoquant la charge d'un troupeau d'éléphants en colère. Ne manquaient que les barrissements et l'illusion serait complète. Ceux-ci se firent entendre bientôt sous la forme d'un tonitruant :
-Tetsuya Kuroko s'est réveillé ! Venez vite !
Elle leva le nez de ses papiers pour découvrir le compagnon du « bel au bois dormant » comme elle avait secrètement surnommé Kuroko. Elle avait été affligée de voir un si jeune homme, beau gosse de surcroit, sombrer sans même lutter. Elle s'était demandé ce qui avait pu se passer dans la vie de ce jeune homme pour lui ôter ainsi toute envie de vivre. Puis elle avait appris la cause de ces blessures et avait senti la colère monter en elle. Jamais elle ne comprendrait qu'on puisse s'en prendre ainsi à quelqu'un parce qu'il était différent. Elle avait plaint ce patient apparemment oublié de tous à part un couple d'amis dévoué. Elle avait repris espoir en apprenant l'existence d'un compagnon. Elle savait que s'attacher ainsi à un patient était déconseillé dans sa profession, elle n'avait cependant pas pu s'empêcher de compatir aux malheurs de ce jeune homme et à l'angoisse latente dans les yeux de ses proches, désespérés d'être aussi impuissants.
Elle se leva donc d'un bond de sa chaise et se précipita dans la chambre de Kuroko après avoir demandé à une collègue de prévenir le docteur Midorima. La stagiaire se figea, horrifiée de devoir appeler le prestigieux médecin à trois heures du matin. Se préparant à la volée de bois vert qu'elle allait recevoir pour avoir osé déranger le médecin à cette heure indue, elle décrocha néanmoins le téléphone. De son côté, Kagami avait emboîté le pas à l'infirmière en chef, l'espoir chevillé au cœur.
Sur un signe de l'infirmière, il s'arrêta à la porte, laissant la professionnelle intervenir. Il profita de ce laps de temps pour envoyer un texto à Aomine :
Kuroko réveillé. Venez vite.
A peine une minute plus tard, la réponse survenait :
On arrive !
Une dizaine de minutes plus tard, l'infirmière passa la tête par la porte, un énorme sourire plaqué sur le visage.
- Vous pouvez entrer, maintenant. J'ai presque fini.
Kagami ne se le fit pas répéter deux fois et pénétra dans la pièce pour découvrir un Kuroko assis dans son lit, confortablement installé contre son oreiller, un tensiomètre électronique placé sur son poignet. L'infirmière nota la tension de son patient sur sa tablette numérique et fronça les sourcils en remarquant la brusque rougeur du jeune homme. Elle alla chercher un thermomètre et le lui plaça dans la bouche. En constatant que sa température était normale, elle haussa les épaules et en conclut qu'il avait trop chaud. Elle alla donc entrouvrir la fenêtre, ne faisant pas le lien entre l'arrivée de Kagami et la soudaine rougeur de son patient.
Elle sortit de la chambre après avoir salué Kagami d'un clin d'œil complice.
Délaissant le siège qu'il avait fini par haïr de toutes ses forces, il s'assit sur le lit, aux pieds de Kuroko. Les deux hommes se regardèrent en silence, embarrassés. Puis Kuroko prit la parole :
- Comment as-tu su ?
- Par la télé. Kise a parlé dans une interview d'un ami qui avait été victime d'une agression homophobe. A sa description, j'ai tout de suite compris que c'était toi. Le soir-même j'étais au Japon. Rien n'aurait pu m'empêcher de venir te voir. J'ai eu tellement peur que tu ne te réveille pas, tellement peur de ne jamais avoir l'occasion de t'avouer mes sentiments. Je ne l'aurais pas supporté.
Il caressa légèrement la joue de Tetsuya et lui sourit tendrement :
- Je t'aime tellement. Je sais qu'on n'est plus des lycéens mais…. Tetsuya Kuroko, veux-tu sortir avec moi ? Je te promets, ajouta-t-il sans lui laisser le temps de dire un mot, je te promets de tout faire pour te rendre heureux. Enfin si tu m'aimes aussi, comme le pense Kise. Tu pourras reprendre tes études et le basket aussi. Si tu veux, hein, je te force pas mais tu aimais tellement ce sport, ce serait dommage de laisser tomber tu ne crois pas ? Et puis j'adorerai rejouer avec toi. On peut vivre aux States ou au Japon, c'est toi qui décide. Moi tout ce qui m'importe, c'est qu'on soit ensemble et …
- Tu vas me laisser en placer une, oui ou non ?
Kagami s'arrêta net, stupéfait par le ton employé. Kuroko sourit et lui fit signe du doigt. Obéissant à l'ordre implicite, Kagami se rapprocha de son…son quoi déjà ?
- Oui, je veux sortir avec toi. Oui, je veux reprendre mes études. Oui, j'aimerai beaucoup rejouer avec toi. Non, je ne veux pas rester au Japon. Et…
Il déposa un léger baiser sur les lèvres de Kagami et esquissa ensuite une grimace de douleur provoquée par le geste tendre.
- Et, poursuivit-il après avoir repris son souffle, oui, je t'aime aussi.
Kagami n'eut pas le temps de répondre à cette déclaration qu'une tornade blonde fit son apparition dans la chambre.
- Mon p'tit Kuroko ! Tu nous as fait une de ces peurs !
Tetsuya détourna à regret son regard de son rouquin pour le poser sur le blondin surexcité. On voyait bien qu'il aurait bondi partout dans la chambre si Aomine ne l'en avait pas empêché en posant une main de fer sur son épaule.
Le docteur Midorima arriva peu après, vêtu d'un simple survêtement orange qui lui donnait un remarquable air de famille avec l'ex-joueur de Shutoku. Il salua les quatre hommes, posa quelques questions à l'infirmière qui n'avait pas eu le temps de sortir et ausculta Kuroko après avoir prié les visiteurs de sortir le temps de la consultation. Les trois hommes attendirent à la porte de la chambre, trop excités pour attendre calmement dans le petit salon mis à la disposition des visiteurs. Quand le médecin sortit enfin de la pièce, les trois hommes l'assaillirent de questions.
- Il a fait deux semaines de coma, interrogea Aomine, est-ce qu'il ne risque pas de garder des séquelles ?
- Il faudra bien évidemment faire des tests plus poussés mais il ne semble pas y avoir de séquelle neurologique. Son traumatisme crânien s'est bien résorbé. Dans l'ensemble, il s'en tire bien. Après ce que ses agresseurs lui ont mis, ç'aurait pu être beaucoup plus grave. Dès demain, nous lui ferons toute une batterie d'examen pour nous assurer que tout va bien.
- Quand pourra-il sortir ?demanda Kise.
- Pas si vite, jeune homme. La période de réveil est cruciale. Il est difficile de faire un pronostic viable en cas de coma. Il arrive parfois que des complications apparaissent plusieurs jours voire plusieurs semaines plus tard. Nous allons lui faire un électrocardiogramme et une IRM pour nous assurer que tout va bien. De plus, il ne faudrait pas oublier ses autres blessures : l'état de son poignet droit est préoccupant, sa jambe droite est brisée à deux endroits et il a deux côtes cassées dont une a bien failli lui perforer les poumons. Et je ne vous parle pas du magnifique coquard qu'il arborait encore la semaine dernière et de la multitude d'hématomes qui lui couvrait le corps. Il a eu beaucoup de chance. Il aurait pu y rester. Même si tout va bien neurologiquement, il va falloir s'occuper de ses autres blessures. Ces gars qui lui sont tombés dessus sont de vrais sauvages. J'espère qu'il portera plainte. Ce type d'agression est de plus en plus fréquent.
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Kuroko soupira tandis que l'infirmière lui vérifiait la tension pour la énième fois.
- Je parie que vous dormez avec.
- Bien sûr ! s'exclama la jeune femme avec pétulance. Rien ne vaut un tensiomètre en guise d'oreiller ! 12 .7. C'est parfait. Je pense que vous allez bientôt quitter la réanimation.
- ah bon? D'accord, répliqua-t-il, atone.
L'infirmière fronça les sourcils. Ce manque de réaction était étrange. Depuis qu'il était réveillé, deux jours auparavant, il n'avait pas affiché la moindre émotion. Des troubles comportementaux pouvaient surgir suite à un coma et pouvaient être symptôme de complications graves. Peut-être devrait-elle avertir le docteur Midorima ? Elle commençait à regretter d'avoir ouvert la bouche. Mais peut-être était-ce juste sa tête qui ne lui revenait pas ? Elle prit la décision d'en discuter avec ses proches avant d'alarmer tout le corps médical. D'ailleurs, où était donc passé ce charmant jeune homme qui veillait nuit et jours sur son compagnon ? Elle aimerait bien que son petit copain en fasse autant – pas qu'elle avait envie de se retrouver dans le coma, non- mais elle doutait qu'il se montre aussi attentionné que cette perle rare.
Kagami sortit de la salle-de-bain attenante à la chambre de Kuroko, une serviette sur la tête. Il s'arrêta net à la vue de l'infirmière qu'il ne s'attendait pas à voir et suivit celle-ci sur un signe discret qu'elle lui adressa.
-J'ai une question à vous poser, lui indiqua-elle dès qu'ils furent hors de portée d'oreille de Kuroko. Je ne veux pas vous alarmer mais avez-vous remarqué des troubles du comportement chez votre compagnon ?
- Des troubles du comportement ? Comme quoi ?
- Des réactions qu'il n'aurait pas habituellement, un détachement inhabituel, ce genre de choses…
- Je ne comprends pas. Pourquoi me demandez-vous cela ?
- Et bien, il arrive que certains patients tombent dans un état dépressif après un coma ou qu'ils développent une personnalité tout à fait différente de ce qu'elle était avant leur coma. C'est en général temporaire mais parfois cela peut être un signe d'un problème clinique qu'il faut traiter rapidement. Or, depuis qu'il est réveillé, votre compagnon n'a montré aucune émotion, même quand je lui ai dit qu'il allait quitter notre service. C'est une bonne nouvelle pour lui, c'est signe qu'il va mieux. Il aurait dû être content mais il est resté calme, comme si cela ne le concernait pas.
- Ne vous inquiétez pas, il est tout le temps comme ça, s'exclama Kagami, soulagé. Il est tout le temps impassible mais il ne faut pas s'y fier. Il ressent autant d'émotions que vous et moi, seulement il les extériorise rarement. Il me fait parfois penser à Droopy, vous savez, le chien amorphe de Tex Avery.
- « You know what ? I'm happy » c'est ça ? S'esclaffa de bon cœur l'infirmière.
-Exactement. Un jour après un match, il m'a dit « je suis super-énervé, là » sur un ton tellement zen que j'en suis resté baba, expliqua Kagami en se remémorant la conversation qui avait suivi le match contre Yosen en première année. Toute son attitude était restée totalement impassible pourtant j'ai tout de suite su qu'il valait mieux ne pas le prendre à rebrousse-poil. Croyez-moi, il est content mais il ne le montre pas, c'est tout.
-Ce comportement est normal pour lui, donc ?
- Tout-à-fait.
