- Troisième Lune – Chrysalide -
L'infecté était grand, avoisinant sans doute les un mètre quatre-vingt. En revanche, il était maigre, et même sa veste verte et son tee-shirt blanc ample ne parvenaient à le dissimuler. Une asperge, ou tout du moins, une asperge difforme.
Sa peau tirait sur un vert foncé maladif, et son visage était tiré, ses joues creuses et ses lèvres tombantes. Son unique œil visible était jaune, jaune brillant, tendant vers le blanc, et souligné d'impressionnantes cernes violet foncé. Les lèvres qui enserraient une cigarette pas encore allumée étaient parcourues d'un infime sourire narquois. A vrai dire, toute la partie droite de son visage était dévorée par des protubérances énormes qui cachaient son deuxième œil et contrastait avec la maigreur de la face gauche.
Enfin, ses cheveux bruns dans le plus total désordre venaient clôturer le portrait de l'infecté qu'Elena avait devant les yeux.
En portant le briquet à la cigarette qu'il tenait, la jeune fille découvrit que ses mains tordues et verdâtres étaient elles aussi couvertes de pustules. Le zombie eut un léger rire, vite étouffé par une nouvelle quinte de toux.
- Je suis hideux, n'est-ce pas ? lança-t-il, toujours avec son sourire narquois.
- Vous... Vous parlez ? Balbutia l'humaine.
- Etonnement oui. Mais ce n'est pas le sujet, n'est-ce pas ?
- Un peu quand même, protesta Elena. Qui êtes-vous ?
- Peu importe qui je suis. Un infecté vite oublié dans la masse. De toute façon, l'identité perd son sens en enfer...
- Vous ne m'attaquez pas ?
- A quoi bon ? Tu ne m'attaques pas non plus, que je sache. D'ailleurs, je suis curieux de savoir ce que tu foutais avec une Witch. Les infectés n'osent pas les approcher, normalement...
- Parce qu'il y en a d'autres ? S'inquiéta l'humaine.
L'infecté la regarda droit dans les yeux, retira la cigarette de sa bouche et demanda :
- De quelle planète tu viens, toi ?
- Je... Je suis dans Stanhood depuis seulement une demi-heure. Je peux pas tout savoir en une demi-heure.
Le zombie ne dit rien mais regarda le plafond, comme perdu dans ses pensées, et souffla de la fumée verte dont l'odeur prit Elena aux tripes.
- Une humaine qui arrive d'on ne sait où avec une Witch, même pas armée, murmura-t-il comme pour lui-même.
L'humaine en question tentait de chasser la fumée avec son bras et toussait à en cracher ses poumons.
L'infecté sourit, moqueur, et déclara :
- Je sais que je suis censé m'excuser et éteindre ma clope, mais...
Il se tourna vers la fenêtre barricadée, perdant son sourire.
- ...Depuis un certain temps, je n'ai plus vraiment envie de m'excuser...
Elena le regarda, une fois sa quinte de toux passée et murmura :
- Qu'est-ce qu'il s'est passé, à la fin ?
Il haussa les épaules.
- Je ne sais pas exactement, répondit-il sans la regarder. Je n'étais pas au cœur de l'action, quand le cataclysme a commencé à s'abattre. C'est peut-être une des raisons pour laquelle j'ai gardé l'usage de la parole et de ma conscience, qui sait, ajouta-t-il en se tournant vers elle.
- Mais qu'est-ce qu'il l'aurait déclenché, dans ce cas ?
Il laissa planer quelques instants.
- Selon moi, c'est leur viande miracle. Oh, ça, c'est vrai, jamais rien goûté d'aussi bon. Par contre, je vais haïr ce goût parfait jusqu'à la fin de mes jours c'est-à-dire dans pas longtemps.
- C'est quoi ce défaitisme ? Tu veux pas essayer de survivre, toi aussi ? Cracha Elena, abandonnant le vouvoiement, et qui ne rêvait que d'un peu de positif.
Il la regarda de nouveau et éclata de rire, terminé par une quinte de toux des plus violentes.
- Ca va ? S'inquiéta Elena.
- Ne me dis pas que t'étais sérieuse ?
- Bien sûr que si ! Se défendit l'humaine. Moi, je compte bien tenter de survivre, j'espère même réussir !
- Tu sais quoi ?
Silence.
- Stanhood, c'est devenue une ville punk. No future. Et encore moins pour nous autres, les infectés, les zombies, les fils de pute comme vous aimez nous appeler, que pour vous, qui avez des armes, la parole, et une conscience encore active.
- Tu n'as pas la parole et la conscience encore active, toi ?
- Va expliquer ça à un type qui a une tronçonneuse à la main.
Nouveau silence. Un hurlement venant de l'extérieur le brisa.
- Tu sais que tu es le premier humain à tenter ne serait-ce que communiquer avec moi ?
- Non. Mais ça ne m'étonne pas, en fait, lâcha Elena, froide. Tu as dû tuer beaucoup d'humains ?
- Onze.
Le regard de la jeune fille s'attarda sur son tee-shirt, avec du sang séché qui semblait avec coulé dessus. Elle respira profondément, malgré l'odeur nauséabonde qui y planait.
- Je te répugne, hein ?
Silence.
- N...Non.
Une moue surprise se dessina sur le visage de l'homme mutant.
- Je ne vois pas pourquoi est-ce que tu me répugnerais. Tu n'as fait que tenter de te protéger. Je sais ce que c'est, ce genre de situation. Tu sais, moi aussi j'ai tué un homme.
La surprise mit un temps avant de disparaître du visage verdâtre.
- Tu m'intrigues vraiment, tu sais... Murmura-t-il.
Elena ne répondit pas avant un petit moment, fixant le plancher. Puis elle se redressa et se releva, avant de regarder l'infecté droit dans l'œil.
- Comment tu t'appelles ?
L'homme ne dit rien, tournant juste après un temps son visage vers le mur.
Puis, enfin, il murmura. Un murmure douloureux, qui avait du mal à sortir.
- Je... Je ne sais plus.
Elena sentit une once de pitié lui parcourir l'âme. Mais elle se reprit, sentant qu'il était inutile de remuer le couteau dans la plaie.
- Comment puis-je t'appeler, alors ?
Il se retourna vers elle, rasséréné, et lança :
- Les tiens appellent les gars qui ont muté comme moi les smokers. Tu peux m'appeler Smoker, si tu veux.
- On comprend pourquoi, commenta Elena en fixant la cigarette du ledit Smoker.
Ce dernier ne dit rien, aspirant juste une bouffée de cette fumée verte. Ce fut Elena qui reprit la première :
- Je m'appelle Elena.
Il ne broncha pas.
Elle ne se découragea pas et reprit :
- Comment est-ce que tu es rentré là-dedans ? Je veux dire... Fit-elle, soudain gênée par son regard noir qui se retournait brusquement vers elle.
- Tu veux dire que d'habitude, ces cons de zombies n'arrivent même pas à ouvrir une porte avec leur poignée, alors, comment est-ce que ça se fait que je sois entré tout seul dans cet appartement blindé en refermant la porte derrière moi ? Je te rappelle que je n'ai pas perdu ma conscience, sinon, je t'aurais déjà attaqué et mis en pièces...
Son regard glissa jusqu'à sa main éraflée.
-...Même si la tentation est grande.
Elena sentit son cœur battre légèrement plus vite quelques instants. Elle se sentait terriblement vulnérable, ainsi désarmée, et sans la Witch pour veiller sur elle. Mais malgré tout, le Smoker referma ses lèvres qu'il avait très légèrement ouvertes, et reporta son attention sur le mur.
- Mais les autres infectés ont-ils vraiment perdu leur humanité ?
- Tu veux aller leur demander ?
Elena soupira, se retourna et s'assit sur une chaise qui trainait là.
- Comment est-ce qu'ils ont pu perdre leur humanité, comme ça ? Comme s'ils n'avaient jamais vécu... Comment peuvent-ils se battre pour deux gouttes de sang tombées sur le sol, ou laisser d'anciens amis ou collègues pourrir sous la pluie, ou se frapper la tête contre un mur jusqu'à... Jusqu'à en mourir...
Elle avait terminé en un soupir. Les émotions éprouvées cette nuit-là étaient trop intenses, trop violentes, et Elena sentait que bientôt, elle n'allait plus réussir à se retenir et qu'elle allait pleurer, pleurer, pleurer comme jamais elle n'avait pleuré par le passé. Malgré tout, elle tentait de lutter contre les torrents de larmes dans lesquels elle menaçait de se noyer.
- Je sais pourquoi.
Elena ne se retourna même pas vers le Smoker.
- Pendant la transformation, tous les repères ont disparu. La douleur, la peur, l'effroi en découvrant ce qu'on est devenu... Un joyeux mélange, assez dur à avaler sans réaction. Si une personne effrayée avait voulu m'attaquer, je l'aurais tué sans me poser de questions. Voir des humains t'attaquer pendant cette période de faiblesse mentale, voilà de quoi perturber entièrement ses valeurs, tu ne trouves pas ?
Elena sentit une larme couler sur sa joue. Elle était en train de perdre le combat, mais continuait néanmoins de lutter.
- J'ai juste eu de la chance de ne pas être en contact avec des humains ou des infectés pendant quelques heures. J'ai eu le temps de me calmer et d'analyser au calme la situation. Je pense que c'est la seule raison pour laquelle j'ai gardé l'usage de la parole, et de ma conscience. Juste le temps de retrouver mes repères. Les autres n'ont... N'ont pas dû les retrouver, et se sont laissés guider par leurs instincts les plus primaires, les deux seuls sentiments liés à la survie la peur et la faim.
Une deuxième larme coulait sur la joue d'Elena. Le Smoker se tut et laissa retomber les cendres de son mégot sur le tapis.
A cet instant, un coup fut frappé sur la porte. D'un seul geste, Elena et le Smoker se raidirent. La jeune fille fit quelques pas vers la porte, et jeta un regard vers l'infecté. Tous deux craignaient pour leurs vies, mais ne craignaient pas la même chose juste le peuple de l'autre.
Car Elena sentait qu'il ne l'aurait pas protégée contre d'éventuels zombies.
Et le Smoker était loin de se douter que l'humaine aurait tué de nouveau.
Il laissa juste tomber hors de sa bouche quelque chose qui aurait pu autant s'apparenter à une langue qu'à un intestin, quelque chose de brun, de gluant et couvert des mêmes pustules qui recouvraient ses mains osseuses. Il laissa échapper une dizaine de centimètre de cette chose d'entre ses lèvres et laissa tomber sa cigarette qu'il écrasa sur le plancher.
Elena se rapprocha de la porte, sur laquelle un nouveau coup avait été frappé, et commença à la déverrouiller.
- Tu es complètement folle ? Cracha le Smoker.
- Les coups sont trop doux pour un humain ou un infecté normal. T'inquiète pas, si jamais c'est pas qui je pense, c'est moi qui prends.
L'infecté secoua la tête en soupirant, songeant sans doute que tous ces humains étaient des fous furieux.
Elena entrebâilla la porte, retenant son souffle, craignant sérieusement pour sa vie, se demandant si c'était vraiment sur...
Ce fut bien sur la Witch que la porte s'ouvrit.
Un filet de sang coulait d'entre ses lèvres, mais le regard qu'elle porta sur Elena semblait rassuré et se voulait sans doute rassurant. Puis ses yeux passèrent de l'autre moitié d'elle-même au Smoker.
Aussitôt, elle se replia sur elle-même en grognant comme l'aurait fait un chat effarouché, alors que ses yeux se mettaient à briller de plus en plus fort.
L'homme recula doucement, mais sortit l'appendice de sa bouche, dont la longueur atteignait facilement quarante centimètres actuellement. Elena pouvait lire un effroi certain dans son regard.
Elle enserra alors la Witch dans ses bras et murmura doucement :
- Ne lui fais pas de mal, c'est un ami, il ne t'attaquera pas, ni moi, ne t'inquiète pas, calme-toi...
Sans même avoir besoin de passer par l'Entremonde, la jeune fille sentit qu'elle avait réussi à calmer l'infectée. Elle la lâcha alors pendant que la Witch effectuait quelques pas prudents vers le Smoker, qui reculait encore, jusqu'à se plaquer dans un angle de la pièce, et à lancer sur la femme un regard méfiant.
A cet instant, Elena sentit une présence derrière elle. Comment, elle ne le sut jamais, mais jamais elle n'en avait été si persuadée.
Alors qu'elle se retournait, elle entendit un hurlement terrifiant, et vit quelque chose lui tomber dessus à une vitesse juste impressionnante.
Elle n'eut pas le temps de crier.
Elle fut plaquée sur le sol, à mi-chemin entre la cage d'escalier et l'appartement. Le choc fut dur à encaisser, et elle vit flou pendant une seconde ou deux. Elle sentait juste vingt griffes se planter dans ses deux épaules, puis un corps à califourchon sur elle, avant que les griffes de retirent et se plantent dans son abdomen.
Elena cria, puis se débattit alors que les griffes creusaient un profond sillon à la naissance de sa poitrine, faisant gicler son sang sur son propre visage.
La douleur lui coupa le souffle, mais elle se débattit avec violence, avec une force qu'elle n'aurait pas osé imaginer, pendant que son agresseur grognait avec hargne et avidité, en la griffant une seconde fois.
Au final, au prix d'un effort monumental, elle le fit tomber sur le côté et se mit à genoux, se tenant l'abdomen qui saignait à grosses gouttes. N'ayant pas dit son dernier mot, l'infecté, car s'en était forcément un, la plaqua de nouveau au sol, l'étourdissant de nouveau.
Elena entendit un hurlement aigu et vit dans un univers flou deux taches rouges se jeter vers la silhouette sombre qui la maintenait prisonnière. Elle vit aussi quelque chose de long qui se projeta à une vitesse folle vers son assaillant et qui s'enroula autour de son buste.
L'infecté se cabra et se débattit en jappant, mais il fut trainé dans l'appartement, ramené doucement et surement à portée des griffes du Smoker.
La Witch prit Elena et la remit sur pied. La jeune fille se tenait l'abdomen, mais dans l'adrénaline, se releva en trébuchant et se précipita dans l'appartement où elle cria au Smoker :
- Attends !
Celui-ci lui adressa un regard surpris, et la Witch à ses côtés la regarda avec incompréhension. Elena baissa la main ensanglantée qu'elle avait brandie, et détailla le prisonnier.
Il grognait et tentait de se débattre, mais l'étreinte de la « langue » du Smoker était trop forte et il s'épuisait sans résultat. Il était vêtu d'un sweat bleu foncé, orné de nombreuses traces de sang, et d'un pantalon de la même couleur, qui lui permettait sans nul doute de se fondre dans l'ombre.
Son visage était presque entièrement recouvert d'une capuche qui dissimulait ses yeux et la plus grande partie de son nez. Son menton était fin, mais recouvert de sang, et les dents que ses lèvres laissaient voir étaient affreusement pointues. Sur sa joue gauche, Elena nota trois griffures. Il respirait avec de plus en plus de difficulté.
L'humaine lui parla :
- Est-ce que tu me comprends ?
Pour toute réponse, il grogna.
La jeune fille soupira, et plongea son regard dans celui de la Witch, l'entraînant de ce fait au sein de l'Entremonde.
Elle pouvait sentir désormais non seulement elle et l'infectée, mais aussi le Smoker, un peu plus loin, et surtout son agresseur. La femme l'interrogea, et Elena entraîna l'esprit jumeau au sien dans celui de l'infecté, mais elles ne purent aller loin. Un verrou bloquait son issue même.
D'un accord tacite, les deux moitiés forcèrent.
Forcèrent.
Forcèrent.
L'encapuchonné se cabra et tenta de se libérer, mais le Smoker, impassible, continuait de le tenir prisonnier, sans vraiment comprendre ce qui se passait. Sans vraiment chercher, il faut le dire.
Quelque chose commença à céder.
L'infecté cessa de se débattre.
Au prix d'un dernier effort, les deux jeunes femmes brisèrent ce verrou.
L'infecté inspira brutalement, alors qu'humaine et Witch regagnaient la réalité.
- Libère-le, glissa Elena au Smoker.
Après un instant d'hésitation, il obtempéra. Après tout, c'était leur problème, et puis, elle avait une Witch dans son camp...
L'infecté resta là, sans bouger ni réagir. Il se contenta uniquement, au bout d'un moment, à lever ses mains devant lui.
Mains qui tremblaient.
Mains couvertes de sang.
Sa respiration sembla s'accélérer. Il fit quelques pas hésitants vers une direction quelconque, sans même quitter des yeux ses mains transfigurées...
...Puis il s'effondra à genoux sur le sol.
Ce ne fut pas long.
Il tourna sa tête vers la fenêtre. Sept étages de hauteur. Des barreaux faciles à briser. Il allait pouvoir... Pouvoir en finir...
Il se leva, mécaniquement, et se dirigea vers la porte-fenêtre... La libération...
... Quelques pas en passant par là, et c'était fini...
L'enfer ne pouvait sûrement pas être pire que ça...
Il pressa sa marche, la respiration haletante, sifflante, mais Elena partit à sa suite.
Ses deux bras s'entourèrent autour de ses épaules, et elle l'immobilisa aussi facilement qu'elle aurait immobilisé un pantin, tant sa résistance était devenue faible.
Elle glissa à son oreille :
- Ne t'inquiète pas, c'est fini, personne ne t'en veux, mais ne fait pas ça, tu ne mérites pas de finir comme ça. Aucun de vous ne mérite de finir comme ça.
Il reprit ses esprits, et se sentit fondre, se sentit mourir sans même avoir à sauter. Tous ces visages mutilés par ses soins, ces festins de chair humaine, ces infectés errants sans but, ces silhouettes torturées appuyées contre les murs dans un désespoir qu'ils ne comprenaient pas...
Il gémit si bas que personne ne l'entendit.
Il se laisser retomber au sol. Elena ne le lâcha pas.
- Ce n'est pas de ta faute. Je suis là, et je me fous du reste du monde. Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour te protéger toi, et pour protéger tous les autres. Ce n'est pas toi qui mérite la mort, alors calme-toi, je suis là pour vous... Pour toi.
Le murmure était un repère. Son dernier repère. Il avait la sensation de se transformer de nouveau, de la ressentir encore, cette angoisse de tout perdre, sans pouvoir se souvenir de ce que l'on perd, la sensation d'être un nouveau né dans un monde de chair et de sang...
Le murmure.
Sa bouée de sauvetage pour ne pas mourir ou devenir fou.
Son dernier repère.
Le murmure.
Il s'y accrochait comme jamais il n'aurait pensé s'accrocher à quelque chose, et il le chérissait, oh, comme il le chérissait, ce murmure...
- Ne t'inquiète pas, tout va bien. Ce n'est pas de ta faute. Tu n'as rien fait. Tu es innocent. Calme-toi. Je te protègerais...
Il mit ses mains sur son visage et se laissa submerger par ce désespoir, se forçant à se sentir bercé par ce murmure, ce dernier espoir qu'il ressentait.
Elena renforçait son étreinte, grimaçant à peine sous ses plaies ouvertes qui répandaient du sang sur le sweat du jeune infecté, et continua à murmurer, comme si elle avait chanté, comme si elle était une mère qui berce son enfant, encore...
La Witch la contemplait avec un mélange d'étonnement et presque de jalousie. Le Smoker, tant qu'à lui, semblait osciller entre l'admiration et, pour une raison inconnue, le dégoût.
L'infecté tremblait, la bouche entrouverte, malgré le murmure qui baissait graduellement d'intensité.
Elena restait juste contre lui, luttant pour ne pas s'évanouir, tentant de le calmer par tous les moyens. Lui ne disait rien, se contentant de griffer le sol dans une transe sans doute monstrueuse, réminiscences de ses propres meurtres.
L'humaine avança encore sa tête sur son épaule, tentant d'oublier sa pâleur alarmante, et son corps entier qui criait grâce. Elle lui sussura à l'oreille :
- Est-ce que tu me comprends ?
Silence.
Puis une voix brisée et rauque répondit, dans un souffle imperceptible :
- ...Oui.
Elena poursuivit, sentant que les minutes lui étaient comptées avant qu'elle n'en puisse plus et qu'elle tombe évanouie.
- Alors aie confiance en moi. Tu n'y es pour rien. S'il y a un fautif, ce n'est pas toi. Fais-moi confiance. Je ne te trahirais pas. Fais-moi confiance et reste parmi nous, la mort ne doit pas injustement te prendre aujourd'hui.
Le jeune infecté baissa la tête, et répondit :
- Je... Je veux te croire.
Elena sourit et laissa tomber ses bras. La tête lui tournait, la douleur, la fin, le froid, la fatigue...
Le plafond de l'appartement tournait...
Un trou noir qui l'engloutissait... Si profond... Si noir... Si confortable...
Sa tête heurta violemment le plancher, livide comme jamais elle ne l'avait été. La Witch se précipita vers elle, mourant d'inquiétude, puis la pris dans ses bras, doucement.
L'infecté lui jeta un regard, mais celui que la femme lui rendit était noir et chargé de menaces. Pourtant, elle ne fit rien, et s'éloigna dans les tréfonds de l'appartement, sans doute à la recherche d'un endroit où poser la deuxième moitié d'elle-même.
Silence dans la pièce.
Le sweat de l'infecté laissait ostensiblement couler le sang qu'Elena avait laissé derrière elle.
Goutte par goutte, il s'écrasait sur le sol.
...
Plic.
...
Plic.
Le climat était lourd, mais l'orage était passé.
Et deux infectés restaient seuls face à leurs reflets.
- Tu es Hunter, c'est ça ?
Silence.
Le Smoker se préparait une nouvelle cigarette. Il jeta un regard à ce Hunter, perdu en lui-même, toujours au centre de la pièce.
Les gouttes tombaient sur le sol.
Encore.
Régulièrement, avec la même cadence, le même bruit se répétait, à en devenir fou, à en vouloir à ce silence hideux, à vouloir le briser...
...Sans le pouvoir, ni même oser le pouvoir...
...
Plic.
...
Plic.
- Ne l'écoute pas, lança le Smoker, nullement perturbé par la chute du sang. N'espère pas survivre. Par expérience, je peux te dire que c'est foutu d'avance. Elle a menti.
Le Hunter se retourna, presque avec violence.
- Tais-toi !
...
Plic.
...
Plic.
Il regarda le plancher tâché, puis déclara :
- Je... Je veux la croire. Tais-toi. Je ne veux pas entendre ça... Maintenant.
Le Smoker haussa les épaules.
- Au moins, tu sais que j'ai raison.
L'infecté secoua la tête.
- Mais toi, je n'ai pas envie de te croire. Tais-toi. Laisse-moi...
...
Plic.
...
Plic.
Le Smoker inspira une bouffée de sa cigarette, et ferma l'œil. Il était intérieurement furieux contre Elena. Elle ignorait que ce qu'elle avait dit au Hunter allait juste guider sa vie, car elle n'avait jamais subi la transformation... Cette stupide promesse... « Protéger »...
Il grommela.
Arrogante, menteuse humaine... Protéger des infectés ? Mais qu'elle se taise ! Qu'elle ferme sa gueule ! Si elle ne pouvait pas les aider, qu'elle évite au moins de leur donner de faux espoirs ! Ce passage où on est prêt à avaler n'importe quoi, recréé à l'instant même... Et à s'y accrocher jusqu'à ce qu'on ne soit plus qu'un cadavre pourri et qu'on se décide enfin à mourir sans réussir à pleurer car le souffle nous manque, car on sait qu'on a cru en un mensonge qui a guidé notre existence, et qu'on est mort comme un chien parce qu'on a cru en ce mensonge... On se décide enfin à tout lâcher parce qu'on a plus rien à perdre, et qu'on souffre comme jamais on avait souffert par le passé parce que le mensonge, cette drogue infâme et perverse, nous faisait oublier qu'on avait mal en y croyant...
Le Smoker souffla sa fumée, et regarda de nouveau le Hunter, avec son impassibilité de toujours.
Ce dernier se levait, doucement, presque gracieusement. Il fit quelques pas vers le Smoker, et déclara :
- Ce n'est pas toi qui m'as sauvé de moi-même. Alors ce n'est pas toi que je croirais.
Et il s'éloigna, partant lui aussi dans l'appartement sombre.
Dehors, des hurlements. Des cris d'infectés, des cris d'humains, une mitrailleuse... Un humain se mit à agoniser en glapissant, tandis que ses amis hurlaient son nom...
Le Smoker eut un petit rire.
Elena ouvrit les yeux. Le premier sentiment qu'elle éprouva fut une faim dévorante. Puis vint la douleur.
Elle serra les dents et gémit, plaquant sa main sur son abdomen. Puis elle vit deux yeux rouges au dessus d'elle, et des cheveux gris qui retombaient comme une cascade sur son visage.
Précipitée malgré elle dans l'Entremonde, elle perçut quelque chose qui aurait pu s'apparenter à un cri dans la réalité. Mais la précision de la sensation qui déferla sur son esprit fut telle que la discussion mentale aurait pu être traduite comme ceci :
- ELENA !
Eberluée, cette dernière répondit :
- Tu... D'où te vient cette précision ?
- J'y ai travaillée seule pendant que tu étais évanouie. Tu vas bien ?
La vague d'inquiétude fit sourire Elena même dans la réalité.
- Ca peut aller... Et toi ? Et les autres ?
- Je me fous des autres.
Elena fut à la fois touchée et gênée.
- Euh... Je... Pourquoi tu dis ça ?
- L'un a tenté de te tuer et l'autre te traite de menteuse. Et ce n'est pas à eux que je suis liée.
- Le Smoker me traite de menteuse ? Mais... Pourquoi ?
- Je n'ai pas compris.
Une vague de douleur fit grimacer l'humaine, mais, refusant de quitter l'Entremonde, la Witch lui envoya une vague apaisante, qui eut l'effet de calmer son cœur qui battait à la chamade. Comme un antidouleur ou... Une drogue. Mais sans les effets secondaires.
... Quoi que...
Sentant que la douleur parvenait quand même à percer ce matelas de confort trop fin et faible, Elena en redemanda, et la Witch obtempéra.
L'humaine quitta doucement l'Entremonde, et une fois revenue dans la réalité, sourit à la Witch. Si elle était toujours aussi pâle, elle semblait au moins plus reposée, avec ses longs cheveux noirs étalés autour de sa tête comme un coussin de satin. Allongée sur un lit très bas, avec des draps blancs, presque aussi blancs que son visage actuel. Certains des draps étaient tachés.
...Rouge.
Elena soupira et laissa sa tête retomber sur l'oreiller formé par sa chevelure compacte. Sa tête lui tournait encore, mais elle était beaucoup plus faible que la veille, car l'adrénaline avait disparu.
Par une fente dans le volet, elle vit qu'il faisait jour, mais que le soleil ravageur des jours précédents s'en était allé, laissant sans doute place à une grisaille maussade et humide. Puis, elle détailla la chambre petite, si ce n'est minuscule, recouverte d'une peinture orangée chaleureuse. Le sol était constitué, lui, d'un carrelage blanc, et il n'y avait qu'une armoire et que le lit sur lequel elle était étendue en guise de meuble. La porte était ouverte.
L'infectée au dessus d'elle serrait des draps déchirés autour de son abdomen pour contenir le saignement, jusqu'à lui en couper temporairement le souffle. Elena jeta un regard vers le mur, à la recherche d'une respiration normale.
Dans l'embrasure de la porte, elle vit une silhouette se découper, et lancer :
- Hé !
La Witch se retourna, méfiante.
- Un groupe d'humains est en train de se battre dans la cours d'en bas. On a peur qu'ils montent, on fait quoi ?
Puis il se tut, et reprit, rageur :
- C'est vrai que tu ne vas pas me répondre...
- Je suis réveillée. Un groupe d'humains, tu dis ?
Le Hunter, car c'était lui, se retourna en sa direction. Il semblait beaucoup moins chamboulé que la veille, plus vif. Et sa voix avait repris un timbre presque humain. Un peu rauque sans plus...
- Tu... Tu vas bien ?
- C'est pas la question actuellement. Combien sont-ils ? Lança-t-elle en se redressant, contrairement aux intentions de la Witch qui comptait bien qu'elle se repose encore. Tu pense qu'il y a une chance que les infectés d'en bas les stoppent ?
Elle grimaça en sentant ses nouvelles cicatrices tendues sous l'effort. Cicatrices qu'elle garderait sans doute toute sa vie...
Le Hunter reprit :
- Heu... Ils sont une dizaine, mais les infectés morflent. Tu veux venir voir ?
- Oui.
Elle se tourna en direction de la Witch.
- Tu peux m'aider à me lever ?
Elle lui lança un de ses regards qui exprimaient clairement le désaccord.
- ... S'il-te-plaît, acheva Elena.
Après avoir laissé flotter, la Witch lui tendit sa main, noire, avec ses doigts aussi longs que pointus. Elena s'y agrippa et se redressa tant bien que mal, sous le regard dissimulé sous la capuche du Hunter.
- Viens-voir à la fenêtre, invita-t-il en s'engageant dans le couloir bien tenu de l'appartement.
Elena, chancelante, se tenant à l'infectée pour ne pas tomber, le suivit comme elle le pouvait.
Elle retourna dans le salon, et elle frissonna en découvrant la tache de sang, là où elle avait fait rejaillir la conscience du Hunter.
Sur le mur en face, accoudé, le Smoker. Il la regarda à peine quand elle arriva, fumant son éternelle cigarette. Elena eut la sensation que même si l'immeuble devait s'effondrer, il ne bougerait même pas et conserverait son air renfrogné et asocial par excellence.
Il ne dit rien quand le Hunter désigna la fenêtre sertie de barreaux.
Elena s'avança doucement vers l'ouverture, posa ses mains sur les barreaux, mais avant de laisser son regard plonger dans la cour, elle sentit un regard lui bruler le dos, et elle se retourna brusquement.
Elle vit le Smoker la regarder avec dégout. Presque haine.
Elle resta interdite, cherchant à comprendre ce qui pouvait causer autant de rejet, mais...
- Oh les enflures, siffla le Hunter à côté d'elle.
Cette simple phrase suffit à attiser la curiosité d'Elena, et elle prit le dessus par rapport à son envie de savoir quelle mouche avait piqué le Smoker.
Elle laissa ses yeux glisser jusqu'en bas de l'immeuble, avant de les écarquiller d'horreur.
Un humain se tenait debout sur les murets, et venait de jeter quelque chose qui... Explosa. Cocktail Molotov, sans doute...
Là, les quelques trente infectés qui tentaient d'attaquer d'autres survivants qui les tenaient encerclés et tiraient inlassablement sur leurs corps, leurs visages, les faisant exploser, défigurant ce qui n'était pas encore défiguré...
Tirant encore sur leur cadavre.
L'un d'eux, en feu, hurla, fonça dans un autre qui s'effondra sur le sol, achevé d'un coup de hache qui lui trancha la tête.
Une survivante hurla, et fut jetée par terre par un zombie enragé qui lui saisit la tête entre ses deux mains et se mit à la cogner contre le sol. Elle cracha un long filet de sang qui resta accroché à ses lèvres et se remit à hurler, juste assez fort pour qu'un survivant arrache l'un des bras à l'infecté qui poussa un cri de rage, et se retourna, pour prendre un coup de machette dans le ventre et s'effondrer sur la survivante terrifiée.
De l'autre côté, un zombie n'avait pas bougé, restait accroupi, contre un mur. Un survivant arriva et lui donna un énorme coup de pied en pleine face, ce qui le fit tomber sur le sol, et posa un pied sur le visage de l'infecté, le leva, et...
Elena détourna les yeux plutôt que de voir l'horreur que devait être la suite.
Le Hunter à côté d'elle ne dit rien, et se contenta de mordiller sa lèvre inférieure. Il se retourna alors vers l'humaine.
- Alors, qu'est-ce qu'on fait ? On essaie de s'enfuir ?
- Par où ? Demanda le Smoker.
Elena, la Witch et le Hunter se tournèrent vers lui.
- De toute façon, ils sont pas censés savoir que les zombies savent ouvrir des portes blindées, non ?
- C'est vrai, concilia le Hunter. Mais je pense que...
- Je peux savoir que me vaut ce dégoût ? Le coupa Elena, en fixant le Smoker droit dans l'œil.
Silence. Il laissa flotter, émiettant les cendres de son mégot sur le sol, sans la regarder.
- Alors ? Insista Elena.
Il se retourna vers elle et lança :
- Hier, ce que tu as dit au Hunter.
- Et alors ?
- Le repère qu'on se fixe pendant une période aussi instable restera gravé dans l'esprit.
- Je ne vois toujours pas où est le problème.
- Le mensonge est impardonnable à ces moments là.
Elena sentit le Hunter se tendre à côté d'elle. Elle se retourna vers le Smoker.
- En quoi ai-je menti ?
- Protection ? Tu as juste été ridicule. Tu es comme eux, aussi intéressée, aussi menteuse... Aussi faible. Qu'est-ce que tu peux pour lui ?
Elena s'apprêtait à répondre, furieuse, mais... Les mots restèrent coincés.
En fait, elle l'avait libéré sur un coup de tête, elle avait improvisé... Oui, peut-être qu'elle avait menti au final. Elle n'était qu'une petite humaine ridicule... Et elle ne savait même pas quoi faire.
Des bruits résonnèrent dans la cage d'escalier.
La Witch se tendit, et le Hunter siffla :
- Merde, ils montent ! Ils cherchent peut-être un abri !
Le Smoker cessa de s'appuyer contre le mur, s'étira, puis fit face à la porte.
- Il n'a pas été dit que je me laisserais tuer comme un chien.
Il laissa tomber l'étrange appendice hors de sa bouche, jusqu'à ce qu'il touche par terre.
La Witch se replia sur elle-même, plus terrifiée que belliqueuse, contrairement au Hunter désormais accroupi sur le sol, les deux mains posées contre le parquet, prêt à bondir, prêt à tuer...
Elena était la seule à rester debout, les mains posées sur l'abdomen, inutile, et complètement dépassée.
Qu'avait-elle été raconter au Hunter ? Elle n'était capable de rien ! Encore moins de les protéger qu'autre chose !
Le Smoker eut un léger rire, et toussa, comme s'il avait deviné ses pensées.
- Voilà pourquoi j'ai toujours haï les êtres humains, Elena... Menteurs, profiteurs, parasites...
Une vague de fureur lui glaça les veines. Elle ne pouvait juste pas rester là et mourir ! Rien que pour la Witch, ça aurait été impardonnable, et elle se devait de la défendre coûte que coûte.
Elle se redressa et cracha :
- Qui a dit que je n'allais pas tenir ma promesse ?
Le Smoker intrigué se retourna, mais refit vite face à la porte :
On tentait de la défoncer.
