Bêta-lecture effectuée par SilverPhantomD – Merci encore pour ton travail et ton enthousiasme contagieux !

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Merci à Eliyah M, lectrice assidue de la première version de BCC, revenue me donner ses impressions sur cette nouvelle édition – ta sincérité fait toujours chaud au cœur, j'espère que ce premier acte te comblera !

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Pour toutes infos complémentaires et anecdotes sur le travail d'écriture, vous pouvez consulter la page Facebook aux références suivantes.

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(lien complet disponible sur mon Profil)

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En vous souhaitant une bonne lecture,

Bien à vous

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Elenthya

Assistante de Publication Web de Wakaba Sayori-san

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Assise à son bureau, les bras croisés sur sa poitrine, elle fixait l'écran de son ordinateur portable. Un épais silence régnait autour d'elle, propice à la réflexion. Et pourtant…

Et pourtant, le curseur ne faisait que clignoter inlassablement, coincé en haut de la page blanche depuis une bonne demi-heure. Improductif. Yori pinça ses lèvres, tandis que son doigt triturait avec nervosité l'étoffe de sa chemise. Enfin elle s'avança, positionna ses mains au-dessus du clavier, prit une longue inspiration…

Avant de croiser à nouveau les bras et de soupirer de découragement. Elle s'accouda au bureau et se massa longuement les tempes. Il était inutile de s'appesantir sur ce nouveau roman qui la travaillait depuis plusieurs mois. L'inspiration viendrait en temps et en heure…

Elle avisa un crayon de papier sur son bureau vide, le fit rouler pensivement avant de s'en saisir et de commencer une esquisse sur une feuille qui traînait, l'esprit ailleurs.

Peu importait la deadline encore lointaine mais qui viendrait, inexorablement. Peu importaient les mails d'encouragement de son éditrice, la promesse faite de fournir un nouveau manuscrit – ou du moins une première ébauche – avant la fin de l'année. Et peu importaient les commentaires désobligeants de certains membres de sa famille – son père notamment, qui ne digérait pas son choix de carrière et ne manquait jamais l'occasion de le lui rappeler quand elle avait le syndrome de « la page blanche ». Yori s'efforçait d'ignorer ces remarques, car après tout elle faisait quelque chose qu'elle aimait. Elle s'était d'ailleurs bâti un nom dans le petit monde de l'édition au cours de la dernière décennie, et ses écrits étaient généralement bien accueillis dans certains cercles de lecteurs. Mais…

…Mais elle était passée à autre chose. Du moins pour quelques temps.

« Yori-chan ? »

Son cœur rata un battement, et elle leva le nez de sa feuille, écarquillant les yeux. L'amphithéâtre était immense, lumineux grâce aux gigantesques fenêtres qui jalonnaient tout le mur à sa gauche. Dans le silence révérencieux des élèves en uniforme noir, la craie du professeur tintait contre le tableau alors qu'il détaillait ses formules mathématiques. Portée par la brise qui pénétrait via une fenêtre ouverte, une odeur de printemps flottait, ajoutée à la senteur du bois verni des meubles anciens, à celle du papier neuf que chacun utilisait pour prendre des notes.

Elle était dans leur salle de classe, à l'Académie.

« Tu écris pendant les cours ? C'est rare ! »

A l'entente de ce chuchotement mutin, familier, elle eut un frisson. Tournant la tête sur sa droite, elle vit la jeune fille brune en uniforme, les yeux candides, le sourire bienveillant et interrogateur. Cette dernière eut un petit rire qui illumina ses prunelles noisette, puis elle haussa le menton comme dans l'espoir de mieux distinguer ce qu'elle faisait.

« Ah, non ! Tu dessines quoi ? »

Yori eut un soupir stupéfait.

- Yûki… !

Un battement de cils, et de nouveau elle contemplait son ordinateur, qui se mettait en veille dans un léger ronronnement. Elle était toujours assise dans cette petite bibliothèque qui au fil du temps était devenu son « sanctuaire », son refuge d'écrivain et d'artiste esseulée. Immobile, elle reprit avec précaution sa respiration, le cœur battant.

Un souvenir. Encore un. Anodin, mais puissant, et qui lui appartenait bien cette fois-là…

« Tu dessines quoi ? »

L'écho de la voix bien connue résonnait encore à ses oreilles, discrète mais enthousiaste. Elle baissa la tête, et parce qu'elle s'attendait à voir l'adolescente en uniforme, elle contempla l'esquisse avec stupéfaction.

C'était bien elle. Yûki. Mais cette fois dans son apparence de Sang-Pur, plus âgée, altière. Elle lui tournait le dos. Ses cheveux bruns, interminables, cascadaient en une chape soyeuse et légèrement ondulée sur ses épaules de femme, se perdaient dans les replis d'une mante de voyage. Debout au sommet de ce qui devait être le toit de tuiles d'une maison, son visage restait invisible. Elle semblait fixer l'horizon, comme perdue dans sa contemplation d'une ville inconnue.

Yori posa son crayon, le cœur soudain alourdi d'une sensation poignante et inexpliquée. La solitude. Elle porta une main à son front et ferma les yeux, les lèvres pincées. Avec bien peu d'entrain, elle tenta de faire le vide en son esprit. Mais la Yûki du dessin persista sur ses paupières closes, et à son oreille elle murmura de sa voix hautaine, malgré tout nimbée de chagrin.

« Zero. »

Yori se leva brusquement, referma son ordinateur et le rangea dans sa sacoche. Puis elle avisa ses stylos, ses carnets de notes, puis les pages blanches qui ne demandaient qu'à être noircies de son écriture serrée, empressée. Mais là encore, rien ne l'inspirait.

Elle leva les yeux vers l'étagère qui la surplombait, tendit la main et effleura avec précaution les reliures des épais volumes rangés là des années auparavant. Un soupir, et elle en choisit un avec certitude, l'ouvrit et parcourut les pages d'un œil alerte. Le récit était là, écrit des années auparavant lors de ses premières tentatives.

Malgré leur nouveau lien de sang, malgré l'ordre qui lui avait été donné, Zero s'était enfui, n'en avait fait qu'à sa tête. Parce qu'elle n'avait plus rien à perdre, Yûki l'avait suivi dans son échappée hasardeuse…

Yori s'installa à son bureau, et le menton posé dans sa paume, elle commença sa lecture. Au fur et à mesure que s'enchaînaient les mots puis les phrases, le souvenir jaillit des tréfonds de son subconscient, aussi net qu'au premier jour. Les lettres s'effacèrent sous un flot de couleurs, de sons, de saveurs, de textures et d'odeurs : telle une vague, elles enveloppèrent ses sens.

Une nuit glaciale d'hiver. Les ruelles sombres d'une ville anonyme. Une femme qui courait pour sa vie…

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Sans égard pour ma volonté

Tu m'as envoyé à la Mort

Sans une once d'ambiguïté

Tu m'as dépossédé de mon corps

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Une envie que tu as créée

Un désir que tu as comblé

En m'imposant l'essence de ton être

En créant un lien qui n'a pas lieu d'être…

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Savais-tu seulement ce que tu faisais ?

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Bloody Cross Chronicles

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Chapter Three

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Painfully

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Des talons claquant sur les pavés. Une respiration haletante, ponctuée de petits bruits aigus. Des gémissements de panique.

- Pitié… Pitié, aidez-moi… quelqu'un…

Cela faisait déjà plusieurs minutes qu'elle avait renoncé à crier. D'abord, parce que sa voix, trop sollicitée et anesthésiée par l'air glacial, n'était plus que plaintes pitoyables et enrouées. Ensuite, parce que même lorsqu'elle hurlait à pleins poumons au début de sa course, pas une seule lumière n'avait soudain étincelé aux fenêtres assombries, pas un seul volet ne s'était ouvert sur un visage inquiet, désireux d'aider quelque quidam en péril.

- Pitié… !

L'esprit entravé par la panique, enchaîné par la terreur, elle chuchotait des implorations sans suite. Elle risqua un regard écarquillé par-dessus son épaule : au bout de la ruelle plongée dans l'obscurité, elle ne distinguait rien.

Mais elle savait qu'il était là. Elle sentait sa présence.

Oublieuse du caractère inégal du sol sur lequel elle errait, elle dérapa sur les pavés détrempés. Trébuchante, elle parvint à retrouver son équilibre et repartit de plus belle. Les narines dilatées par la peur, les larmes aux yeux, elle courait comme si elle avait eu le diable à ses trousses.

Et à bien y repenser, ce n'était peut-être pas qu'une expression.

- Pitié, sainte Mère… Ayez pitié de moi !

Sanglotante, elle esquissa un signe de croix sans cesser de courir. Du fait de l'atmosphère glaciale, ses poumons la brûlaient atrocement. Quant à son cœur, il semblait avoir pris la forme d'un oiseau qui affolé, se cognerait contre les parois de sa cage tout en cherchant frénétiquement la sortie. Ses criaillements, mêlés aux coups sourds et effrénés contre les barreaux qui le retenaient prisonnier, se répercutaient aux oreilles bourdonnantes de la jeune femme.

Mais pourquoi donc ne s'était-elle pas mise en route plus tôt ? A la faveur des lueurs mourantes du couchant, rien ne lui avait paru plus simple que de rentrer de ce dîner chez sa sœur ! Mais il était apparu alors qu'elle cheminait seule, dans ces ruelles sinueuses et si peu fréquentées. Pauvre servante qu'elle était, elle s'était affolée, avait tenté de le semer. Pendant combien de temps ? Elle n'en savait absolument rien…

Maintenant il faisait nuit noire, et c'était elle qui était perdue.

Haletante, elle leva des yeux larmoyants mais pleins d'espoir vers un immeuble où brillait une lueur, força sur sa voix pour appeler une nouvelle fois à l'aide. Ses espérances furent vite douchées lorsque vivement, comme avec précipitation, la lueur s'éteignit.

Seule, elle était seule ! Qui se préoccuperait de la disparition d'une servante cette nuit ? Et si d'aventure on retrouvait son corps le lendemain, seul l'immonde acte qui aurait eu raison d'elle défraierait les chroniques. Son nom, tout comme sa pauvre existence, sombreraient dans l'oubli de la mort.

Ce matin encore, avec ses comparses au détour des couloirs, elle commérait à propos de « ces affaires-là ». Au souvenir de sa peur mêlée d'excitation alors qu'elles évoquaient ces faits divers, elle sentit la bile lui monter à la gorge. A bout de souffle, elle songea avec désespoir à s'arrêter, mais un tressaillement en elle lui fit relever la tête. Mue d'une ardeur toute nouvelle, elle s'élança à travers les ruelles désertes et humides de neige fondue, sa mante bleu marine serrée autour d'elle.

Elle ne pouvait pas se résigner, elle ne devait pas abandonner ! Car sinon, ils seraient deux à mourir ce soir-là…

- Sainte Mère, donnez-moi la force… Je vous en supplie !

Elle manqua de défaillir de terreur en entendant un râle familier passer loin au-dessus d'elle : il la poursuivait par les toits !

La gorge brûlante, de longues boucles noires s'échappant par dizaines de son chignon, elle entrevit soudain une lueur via une rue adjacente. Sans réfléchir, elle s'y engouffra, se précipita vers la lumière, dont l'aspect d'un jaune chaleureux évoquait celle des réverbères à gaz. Un véhicule passa au loin dans un vrombissement de moteur.

Le centre-ville ! Elle revenait vers des quartiers plus fréquentés !

- Sainte Mère, merci ! Oh, merci…

Elle sentit un souffle chaud sur sa nuque, et son sourire s'évanouit, sa gratitude s'étrangla au fond de sa gorge. Une main de fer l'attrapa au coude, le retint avec une telle force qu'elle manqua dans son élan de se démettre l'épaule. Elle hurla, ses poumons déployant comme par enchantement un trésor d'air et d'énergie. Un trésor puisé dans l'instinct de survie.

- LÂCHEZ-MOI !

L'écho de son cri vrillait encore l'air glacial lorsque déséquilibrée elle tomba sur les pavés humides et glacés. Possédée par la frayeur, les nerfs à fleur de peau, elle était prête à se défendre bec et ongles. Mais quand elle leva les yeux en pensant rencontrer le regard de son agresseur, elle ne vit rien.

Elle était seule dans la ruelle. Pourtant, l'étreinte qui lui avait broyé le bras n'avait pas été une illusion : à en juger la douleur sourde battant dans sa chair, elle aurait un bel hématome…

Mais c'était le cadet de ses soucis. Décontenancée, la jeune femme se releva aussi vite qu'elle put. Même s'il était invisible, elle sentait toujours sa présence. Pourquoi jouait-il ainsi avec elle ?

Instinctivement, elle se retourna vers la lueur des réverbères et aperçut alors une silhouette qui lui barrait la route. L'espace d'un court instant, son cœur cessa de battre à cette vue. Piégée, elle était piégée !

Puis elle analysa plus attentivement la silhouette immobile au beau milieu de la ruelle. Elle soupira de soulagement en comprenant que c'était une femme qui, à en croire son attitude figée, la fixait avec des yeux ronds.

Elle se précipita vers l'inconnue, notant au passage son allure altière et sa beauté transcendante. C'était une noble, la servante qui en croisait tous les jours dans la maison de ses maîtres le sut tout de suite. Sans hésiter, la jeune traquée courut vers elle : elle avait probablement un véhicule, une suite, des protecteurs. Bref, des gens qui sauraient se battre, et qui accepteraient sans doute de la défendre !

- Madame, oh, Madame ! Je vous en supplie, aidez-moi ! s'exclama la servante, des larmes nerveuses coulant à flots sur ses joues blêmes. L'assassin ! L'assassin est là, il me poursuit ! Protégez-moi, madame… !

Elle vit l'interpellée s'avancer de quelques pas, tandis que ses yeux bruns s'emplissaient d'une stupeur peinée…

Quand une ombre se laissa choir derrière l'inconnue. La servante écarquilla les yeux d'horreur.

- Attention… !

Mais l'homme tenait déjà l'inconnue, qui faisait si frêle et si vulnérable entre ses bras puissants. Une main brutale la saisit au cou et la maintint, une autre avide chassa les longs cheveux d'ébène et tira sur le col du manteau, offrant presque une épaule entière à la lumière crue des réverbères. Un grognement pressé, puis deux lames blanches étincelèrent dans l'ombre du visage du tueur, avant de s'enfoncer dans la chair offerte, à la base du cou gracile.

La servante hurla de terreur, la tête prise à deux mains. Là où l'homme avait frappé – ou plutôt mordu, réalisa avec horreur et incompréhension la jeune femme – le sang coulait à flots.

Et c'est alors qu'un détail troublant lui sauta aux yeux : l'inconnue ne se débattait pas.

A en juger les jointures blanchies de la main qui lui serrait le cou, elle aurait pourtant dû suffoquer. Le sang maculait son manteau et le corsage noir qu'on devinait sous-jacent. Pourtant, elle ne bougeait pas, pas même d'un frémissement. La tête légèrement penchée sur le côté, comme pour offrir une meilleure prise à son tortionnaire, elle avait fermée les yeux, insensible au cercle d'acier des bras qui l'enserraient.

- Ça y est, tu as fini tes enfantillages ?

Sa voix, à la fois douce et incisive, ne tremblait pas. Elle ouvrit les yeux et glissa un regard vers son agresseur qui, pour toute réponse, émit un son unique et discret de déglutition. En voyant ses lèvres toujours plaquées contre le cou de sa victime, qui laissèrent à cet instant échapper un peu de sang, la jeune femme comprit très bien ce qu'il avait avalé aussi goulûment. La nausée la prit alors qu'elle ne pouvait détacher ses yeux du spectacle, abasourdie.

Sans prévenir, comme pris en faute, l'agresseur écarta ses lèvres de la peau meurtrie de sa victime. Sa langue effleura, avec une hésitation presque coupable, le flot carmin qui continuait à couler. La bouche grande ouverte, pouvant à tout moment s'éloigner ou mordre derechef, il eut un râle, dans lequel s'opposaient envie et répulsion.

Enfin il se redressa en s'essuyant précipitamment la bouche. Ses lèvres peinaient à masquer ses longs crocs d'albâtre souillés de sang. Sa victime ne cessait de l'observer du coin de l'œil, défiante. Curieusement, c'était l'agresseur qui semblait épuisé…

Captivée par le stupéfiant échange, sensible à la tension exceptionnelle qui unissait et séparait à la fois les deux inconnus, la servante en avait presque oublié sa peur. Mais celle-ci se rappela brutalement à elle quand elle remarqua un détail crucial, alors que la victime rejetait la tête en arrière pour regarder son bourreau dans les yeux.

Leurs iris. A tous les deux, ils étaient colorés d'une teinte rouge irréelle. Si ceux de la femme ne brillaient que d'un carmin discret et latent, ceux de son compagnon étincelaient, écarlates.

De rage, de dégoût. Mais aussi d'envie. De désir animal.

La femme murmura quelque chose, si bas que la servante, simple spectatrice fascinée et révulsée, n'en entendit que le début.

- Il n'y a que moi qui…

Son compagnon écarquilla ses yeux rubis. Avec colère, il la repoussa et s'enfonça dans l'obscurité d'une ruelle adjacente. Le bruit feutré de ses pas ne persista que quelques secondes tout au plus, puis revint un silence écrasant.

Statufiée de stupeur, la servante fixa un long moment la ruelle par laquelle il s'était enfui. Elle ne réagit pas quand trop malmenée par sa course et sa chute, la barrette de son chignon lâcha, répandant sur ses épaules la masse chaude et soyeuse de ses épaisses boucles noires. Inconsciemment ce contact la ragaillardit. Encore sous le choc, elle reporta son attention sur l'inconnue restante…

Et ne put réprimer un violent frisson en croisant ses yeux couleur de sang. Elle ne pensait pas se tromper en disant qu'ils devenaient plus lumineux à chaque instant. L'inconnue entrouvrit les lèvres, révélant deux canines menues mais impressionnantes de par leur finesse et leur tranchant. D'une main un rien tremblante, la jeune femme effleura son cou palpitant, maculé de sang coagulé. Sa blessure, à la stupéfaction de la servante, était déjà refermée, mais l'inconnue semblait souffrir d'autre chose. Ses prunelles figées, elle tremblait en respirant sourdement.

Le souffle court, son cœur battant à nouveau avec folie dans sa poitrine, la servante suivit le regard terriblement fixe de l'inconnue. Et elle s'aperçut que dans sa chute, elle s'était profondément écorché le bras. La manche de sa robe de drap noir était souillée de sang.

Son souffle se bloqua alors qu'elle reculait, atterrée. Toute l'angoisse, toute la terreur qu'elle aurait pourtant dû ressentir face au couple et qu'elle avait étrangement oubliées, la reprirent dans leur étau glacial.

Le danger n'était pas écarté, comprit-elle, affolée, alors que la dame s'avançait lentement vers elle. Il avait juste changé de visage.

- N… Non !

Elle recula jusqu'à se retrouver plaquée contre un mur. Elle aurait pu fuir, elle aurait dû fuir, car elle avait comme l'impression – stupide et infondée – que cette femme ne la poursuivrait pas, elle. Mais ses jambes flageolantes ne lui répondaient plus, et ses muscles, à l'image de ses poumons, la brûlaient jusqu'à l'insoutenable.

Lentement, à bout de nerfs et de forces, elle se laissa glisser jusqu'à terre dans un froissement de ses robes. L'autre s'approcha. Le claquement de ses bottes sur les pavés humides sonnait le glas, l'hallali d'une course folle et sans espoir.

Comme la proie hypnotisée par son prédateur, elle ne pouvait quitter des yeux la silhouette féminine qui s'avançait vers elle. Cette femme était si belle, si dangereuse mais si envoûtante… Mourir entre ses mains serait-il aussi pénible que face à son compagnon ? La jeune servante ne s'étonnait pas d'avoir de telles pensées. Elle pleurait en silence, ses yeux bleus rivés aux prunelles rubis.

Pourtant, mue par l'énergie du désespoir, à peine consciente, elle implora avec douceur.

- Je vous en supplie… Laissez-moi la vie sauve… Pour l'enfant que je porte !

A son propre étonnement, la femme s'arrêta. Un court instant elle demeura figée, silhouette en attente telle la mort en suspens. Puis ses yeux reprirent peu à peu une simple couleur acajou, à peine plus ambrée que celle de ses cheveux. Elle s'approcha à nouveau, et la servante frémit quand elle posa un genou à terre, dédaignant le risque de salir son magnifique manteau – déjà tâché de sang – dans l'eau boueuse.

- Tu es enceinte ? souffla l'inconnue.

Recroquevillée sur elle-même, la servante peinait à détacher son regard des canines de la jeune noble : contrairement à ses yeux et sa respiration, elles étaient loin d'être redevenues normales. Doucement, elle acquiesça sans un son.

- Depuis trois mois… peut-être même quatre, ajouta-t-elle, craintive alors qu'un regard songeur se posait sur son ventre, encore dissimulé par la facture peu seyante de sa robe de servante.

- Le sait-il ?

La jeune femme la scruta sans comprendre, sérieusement décontenancée. Qui était donc cette inconnue, qui quelques secondes auparavant s'apprêtait à l'abattre froidement, et s'inquiétait maintenant de sa vie de couple ?

- Non, répondit-elle cependant, ne voulant pas fâcher l'inconnue. Je… je n'ose pas lui annoncer. C'était imprévu.

- Dis-lui.

La servante resta abasourdie. L'autre avait répondu avec tant d'empressement que c'en était déroutant.

- Mais… Sa réaction ? Et s'il…

L'inconnue la coupa d'un geste impatient, et son interlocutrice frémit, craignant d'avoir épuisé la patience de l'inconnue, et encore plus d'avoir réveillé son instinct meurtrier.

- Aucune idée. Mais si tu comptes garder cet enfant, dis-lui. Accorde-lui ce bonheur.

L'inconnue était si proche que la servante pouvait détailler chacun de ses somptueux cils. Depuis son grain de peau d'albâtre, si fin et doux d'aspect, jusqu'à la chape probablement soyeuse de ses cheveux d'ébène, elle était proche de la perfection, même si sa jeunesse laissait un sentiment d'inachevé.

Comme si cette beauté qu'elle présentait n'était que le pâle présage de ce qu'elle serait plus tard… Beaucoup plus tard.

Ignorant tout de ces pensées hagardes, l'inconnue lui caressa la tempe, ce qui provoqua en sa « proie » un autre frisson.

- Tu es courageuse, ajouta-t-elle, comme si cela pouvait résoudre toutes les interrogations de la future mère. Tout ira bien.

Les doigts fins de l'inconnue brillèrent, mais la servante ne le vit pas. Elle papillonna des paupières puis s'affaissa doucement, inconsciente. L'inconnue la scruta encore de longs instants, puis comme si le corps abandonné ne pesait pas plus lourd qu'une plume, elle l'enleva dans ses bras graciles.

Son fardeau serré contre elle, l'inconnue jeta un dernier regard dans la direction qu'avait prise son compagnon. Tout était silencieux. Elle eut un soupir, et la froideur de ses traits s'anima soudain d'une légère peine, teintée d'amertume.

- Tu reviendras vers moi, Zero… C'est ton unique solution.

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- Le fils Kuran est mort ?

La main gantée qui tenait la cigarette resta suspendue dans les airs, à mi-chemin entre la table et les lèvres du fumeur. L'œil bleu de l'homme se posa sur son jeune interlocuteur, incrédule.

- C'est du moins ce qu'elle m'a dit, murmura Zero. Et le cristal figé qu'elle portait en pendentif était bien issu des restes d'un Sang-Pur.

- Bordel…

La cigarette retourna se loger entre les lèvres du borgne, qui inspira d'un air songeur. Sous son épaisse chevelure de jais, toujours aussi magistralement désordonnée, son seul sourcil visible se fronça avec préoccupation.

- Ça n'était donc pas qu'une rumeur…

Le jeune homme assis non loin de là releva brutalement la tête. Ses yeux améthyste foudroyèrent le fumeur.

- Vous étiez au courant ? Pourquoi ne m'en aviez-vous rien dit ?

- C'était un racontar, je te répète. Un ragot comme j'en entends des dizaines chaque jour. D'ailleurs, même si cette information s'était avérée de source sûre, comment te la transmettre ? Tu n'es joignable que par tes indics, et l'affaire était trop grave pour passer par eux. Ça fait des années que j'ai renoncé à te localiser dans tes vadrouilles. J'attends que tu te montres, c'est plus simple.

Il souffla, exaspéré. La fumée de cigarette s'étira en un long serpent paresseux dans la pâle lumière du matin.

- Sur ce point-là, Zero, je dois admettre que ton apprentissage n'est pas loupé. T'es pire qu'une anguille… D'ailleurs, il fallait qu'elle soit sacrément décidée pour parvenir à te dénicher. Même pour une Sang-Pur, ça ne devait pas être une mince affaire.

Zero détourna la tête dans un grognement dégoûté. Assis à la table de sa chambre d'auberge, sa cigarette entre les lèvres, Tôga Yagari jeta un regard en coin à son ancien élève. Prostré contre le mur, assis à même le sol comme s'il voulait éviter d'être vu de l'extérieur, ce dernier semblait épuisé.

En revanche, ses yeux d'un violet rarissime étincelaient d'une colère impuissante. Et son ancien maître savait maintenant pourquoi : en quelques mots, il lui avait expliqué les grandes lignes de l'histoire.

- Pour ce qu'elle t'a fait… Je ne peux pas t'aider. Je ne savais même pas que c'était possible.

Zero ferma les yeux et déglutit avec une difficulté évidente.

- Merde…

- Je suppose que tu ne veux pas que la Guilde en soit informée ?

- Que pourraient-ils y faire, de toute manière ? Ils sont déjà débordés.

Yagari fronça encore plus le sourcil que ne masquait pas son bandeau. La voix de Zero était bien rauque ce jour-là…

- Tu veux mon avis ? poursuivit-il cependant, aux aguets. Suis-la.

Zero tressaillit, ce qui n'échappa pas à l'œil de rapace de son ancien professeur, qui exhalait une nouvelle bouffée.

- Cette mort n'est pas à prendre à la légère. Il faut plus d'un Sang-Pur pour abattre un roc tel que Kaname Kuran. Je ne peux pas enquêter en toute impunité dans la société vampire, surtout en ce moment, mais Yûki est des leurs. Et maintenant que tu lui es lié, leur monde t'est plus accessible malgré ta condition de hunter.

- Jamais.

Les yeux de Zero rayonnaient de fureur sous ses mèches rebelles. Certaines, humides, étaient plaquées en serpentant sur son front… à cause de la sueur, comprit son ancien maître. Même s'il faisait un froid glacial au dehors et à peine plus chaud dans la pièce, Zero transpirait sans discontinuer.

Ce détail, ajouté à son souffle court et saccadé, renforça Yagari dans ses inquiétudes. Soupçonneux, celui-ci écrasa la cigarette dans son cendrier déjà plein.

- Elle est des leurs maintenant, comme vous dites, souffla Zero. Pour elle, je ne suis qu'un pion. Je ne me laisserai pas manipuler par la folie d'un Kuran. Pas une seconde fois.

Il eut un frisson à ces mots, détourna les yeux. Yagari se redressa sur sa chaise, soudain pris d'un sérieux doute.

- Zero, que se passe-t-il ? Tu as l'air complètement à bout. C'est la soif qui t'épuise ainsi ? Je croyais pourtant que tu t'étais résigné depuis longtemps.

Zero se raidit aussitôt. Il avait parfaitement compris, comme l'escomptait son maître, qu'il n'était pas question de nourriture propre, mais d'une toute autre subsistance.

- Ça va, répondit-il rapidement.

Mais il garda avec obstination les yeux baissés suite à ces mots, ce qui acheva de persuader Yagari : quelque chose clochait. En silence, il scruta le jeune homme, assis à même le parquet puisqu'il avait refusé comme d'habitude de prendre place auprès de son ancien maître. Il ne faisait aucun doute qu'il refrénait ses tremblements, tout comme qu'il s'efforçait d'avoir une respiration normale. Quant à ses yeux, Yagari devinait maintenant que leur éclat était principalement dû à la fièvre.

- Tu manques de sang à ce point ? Tu n'as donc pas compris que si tu te nourrissais fréquemment et régulièrement, tu garderais toutes tes facultés mentales, comme n'importe quel vampire normal ? Mieux même, que tu prendrais si peu à tes victimes qu'elles en souffriraient à peine ?

Yagari savait à quel point sa condition de vampire rebutait Zero, même depuis qu'il était un vampire stabilisé. Néanmoins, au cours des quelques visites que lui avait faites son ancien élève, il avait compris que Zero avait surmonté son dégoût et prenait régulièrement du sang à des personnes différentes, dans le but de se maintenir en parfaite santé tout en nuisant le moins possible à ses victimes. De tout temps, il y avait eu un solide marché noir pour répondre à cette demande, et les hunters le savaient mieux que quiconque. Avec qui et dans quelles conditions se nourrissait Zero, Yagari avait refusé d'en savoir plus. Toujours était-il que son élève, à l'identique de ses pairs vampires, avait subsisté durant ces quelques dernières années sans jamais provoquer de scandale…

A voir l'état pitoyable de Zero ce jour-là, Yagari doutait de nouveau : s'était-il trompé ?

- Zero, explique-moi ce qui se passe.

Sans hésiter, Yagari se leva et s'avança vers son élève. Aussitôt celui-ci parut se hérisser : crispé de tout son être, il se rejeta violemment en arrière, comme s'il avait voulu se fondre dans le mur.

- N'approchez pas, gronda-t-il, d'une voix plus rauque à chaque instant.

Yagari n'écouta pas et s'avança vers lui avec la ferme intention de l'examiner en détail.

- Relève-toi, Zero.

Impuissant, comme s'il réfléchissait au ralenti, Zero resta prostré contre le mur jusqu'à ce que la main de son ancien professeur s'approche pour le saisir au bras. Ses yeux améthyste s'écarquillèrent alors.

- N'approchez pas !

Un éclair, le sifflement d'un sabre qu'on dégaine. Yagari recula en titubant, son avant-bras serré contre lui. Protégé par sa veste de cuir, l'estafilade n'était que superficielle. Ignorant la douleur, l'œil alerte du hunter revint se poser sur son élève, étudia la moindre de ses réactions.

Zero s'était levé en toute précipitation, tirant son sabre du même coup dans un réflexe purement défensif. Haletant, il tenait la lame en garde devant lui. Adossé au mur, il peinait à rester debout, tandis que la fièvre faisait luire son regard et que la sueur baignait son front et son cou. Hagard, il semblait faire des efforts considérables pour parler.

- Restez… où vous êtes…

Et c'est alors que ses yeux se posèrent – presque contre son gré – sur la blessure de Yagari. A la vue du sang, sa respiration haletante stoppa net, puis devint plus difficile encore, hachée et sifflante. Ses tremblements se firent incontrôlables, et sous ses lèvres, repoussant les mâchoires obstinément serrées, commencèrent à pointer deux crocs avides.

L'améthyste de ses iris avait viré au rouge rubis. Pourtant il s'éloigna vers l'autre bout de la pièce, à reculons, le sabre pitoyablement tendu devant lui. Yagari, hunter que la vie et sa cruauté avaient endurci, sentit pourtant sa gorge se serrer devant l'état de Zero, le seul qu'il ait jamais considéré comme son fils.

Ce qu'il craignait était devenu une certitude.

- Bon dieu, Zero… En te liant à elle, elle a réactivé le mécanisme de déchéance au Level E ?

Si Zero l'avait entendu, il n'en montra pas le moindre signe. Les yeux rubis du jeune vampire étaient rivés à sa blessure, ne semblaient plus rien voir d'autre que le sang qui en suintait. Il émit un râle étranglé, se passa une langue avide sur ses lèvres desséchées de fièvre…

Et soudain le sabre tomba dans un tintement métallique. Une main crispée sur la bouche, Zero fut pris d'une toux déchirante, avant de s'effondrer à genoux. Alors qu'il s'était attendu à devoir chèrement défendre sa peau face à un vampire affamé, Yagari resta figé d'effarement. Un violent haut-le-cœur interrompit la quinte, et d'entre les doigts contractés du jeune homme coula un liquide opaque et visqueux. De la bile.

Foudroyé, Yagari contempla son élève recroquevillé, pris de légères convulsions tandis qu'il essayait de retrouver son souffle entre deux haut-le-cœur. Ses yeux rouges et ses crocs demeuraient pourtant, intacts et traîtres de son envie folle de sang.

Le hunter serra les poings, désorienté. Les vampires en manque ne vomissaient pas à la vue du sang, les Level E encore moins.

Alors que son ancien maître se répétait cette écrasante vérité, Zero, qui commençait enfin à se calmer, leva vers lui un regard enfiévré, plus écarlate que jamais.

- Ce qu'elle m'a fait… Ce n'est pas le Level E. C'est pire encore…

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Yori referma le vieux volume, incapable de continuer. Appelés par ce récit qu'elle avait déjà couché sur le papier quelques années plus tôt, les souvenirs se bousculaient à nouveau dans son esprit, plus intenses que tout ce qu'elle avait pu connaître. La soif vampirique, insatisfaite, insatiable, plus douloureuse que jamais…

Elle essaya pendant quelques minutes de lutter contre cette mémoire étrangère, sans succès. Elle savait pertinemment que le calvaire de Zero – véritable supplice de Tantale – ne faisait que commencer.

- Yûki… Est-ce que tu avais prévu qu'il lui arriverait une telle chose ? Est-ce que tu avais compté dessus pour le… soumettre ?

Dans un recoin de sa mémoire altérée, elle crut surprendre le regard à la fois coupable et meurtri de la Sang-Pur. Altière, Yûki se détourna, disparut dans le néant. Le souffle court, Yori se prit la tête dans les mains, soumise aux affres de la soif, et comme le Zero de ses souvenirs elle s'avérait incapable d'y remédier.

Consciente qu'elle risquait de perdre le contrôle, elle cessa enfin de lutter. D'un pas chancelant, elle retourna à son écritoire, se saisit d'un stylo au hasard, et s'ouvrit grand au souvenir qui menaçait de l'engloutir.

Le stylo fila sur le papier, traçant les prémices d'un cauchemar douloureux et sans fin.

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Il courait. Il courait avec le sentiment qu'où qu'il aille, où qu'il soit, elle saurait où le trouver. De même, lui pouvait fuir aussi loin qu'il le voulait, la sensation de sa présence à elle demeurerait, latente, ineffable.

Parce qu'ils étaient liés.

Le manteau claquant au vent, il courait, tout comme il avait couru pour fuir de Klasdic, au lieu d'aller rejoindre Yûki comme elle l'avait demandé. Il avait couru, une nuit et un jour durant à travers la tempête, utilisant toutes les ressources du vampire rassasié qu'il était alors.

Contrairement à ce qu'elle lui avait dit avant de disparaître, il n'avait eu aucun souci à lui désobéir, à la fuir. Déconcerté, il avait pourtant creusé la distance au maximum, était resté en alerte pendant plusieurs jours, attentif à la moindre menace, à la moindre sensation suspecte qui lui indiquerait qu'elle l'avait suivi.

Mais Yûki n'avait pas reparu. En lui, rien n'avait changé, hormis cette surprenante certitude qu'elle vivait quelque part en ce monde, et qu'il lui suffisait d'un peu de concentration pour connaître la direction qui le ramènerait au plus vite auprès d'elle. Il avait renoncé à élucider ce mystère, et avait même continué sa route vers l'exact opposé.

…Jusqu'au fameux jour où il avait été question de se nourrir à nouveau…

Perdu dans ses réflexions, Zero courait toujours, accéléra même. Il ne savait pas où il allait. Ça n'avait guère d'importance. Tout était sombre, tout était obscurité. Rien n'était réel. Peut-être rêvait-il, peut-être était-il mort ? Il lui fallait courir, ou bien elle le rattraperait, le soumettrait d'une parole, encore une fois. Mais courir ne chassait pas de sa mémoire chaotique la terrifiante, l'exécrable, l'odieuse perception qu'il avait eu lorsque, pour la première fois après avoir fui Yûki, il avait voulu goûter un sang autre que le sien.

L'instant aurait pourtant dû être agréable. La femme en question connaissait l'existence de gens comme lui, et elle avait accepté de le désaltérer de son propre sang contre rémunération. Une fille de joie comme beaucoup d'autres, mais que Zero n'avait pas eu à séduire et convaincre avant d'assouvir la véritable faim qui le taraudait. Oui, s'il n'avait pas eu son habituel soupçon de culpabilité, la chose aurait pu être facile à accomplir, et même agréable : l'inconnue était assez belle, dotée d'un sang qui au travers même de sa peau, promettait déjà d'être une petite merveille.

Cela avait semblé facile… Jusqu'à ce que Zero plante ses crocs dans la gorge de sa victime offerte.

Difficile de dire quel avait été alors le sentiment le plus abject. La saveur du sang sur sa langue, qui avait eu l'effroyable et écœurant relent d'un fruit gâté ? La sensation du corps contre lui, pourtant chaud et consentant, et qui sous ses mains s'était soudain fait glacial, raide et déjà à l'état d'ignoble charogne ? Ou bien était-ce la répugnante certitude qu'au lieu de se maintenir en vie, il buvait à la source même, froide et pestilentielle de la mort ?

Pour Zero, une telle répulsion avait changé le sens des mots de Yûki. Certes, il pouvait aller et venir comme bon lui semblait. Oui, s'il restait hors de portée de sa voix et de ses ordres, il pouvait vivre à sa manière. Mais désormais, il ne pouvait plus se sustenter…

…sauf avec son sang à elle, lui soufflait une voix en lui. Une immonde vérité qu'il ne pouvait accepter.

Zero serra les dents à ce souvenir. Ses canines, reflet de son désir d'affamé, étaient plus longues et plus acérées que jamais. Sous ses pieds, la neige crissait. Le vent froid hurlait, l'enveloppant dans un tel linceul de blancheur qu'il lui était impossible de savoir où il allait. Peu importait.

Dès lors qu'il avait entrevu l'effroyable vérité, avec combien de personnes consentantes avait-il essayé ? A chaque fois, cette répulsion face au sang s'était manifestée, issue du plus profond de ses entrailles et contaminant son corps et son esprit tout entiers. Chaque fois plus violente, chaque fois plus épuisante.

Depuis, Zero ne faisait plus que survivre, fuyant le jour la civilisation et cherchant désespérément, la nuit, à faire une entorse à la malédiction. Il avait même essayé de reprendre des Blood Tablets, mais elles s'étaient révélées inefficaces, comme trop souvent. Il était comme un affamé, torturé par d'inaccessibles victuailles savoureuses à l'oreille et appétissantes à la vue. Il était tel le vagabond en plein désert aride, qui se retrouve face à un puits dans lequel baigne depuis des jours un animal crevé.

Parfois, quand la tentation de l'onde miroitante était trop forte, il s'y jetait et l'aspirait à grandes goulées, avant de vomir tripes et boyaux sous l'effet de l'eau viciée…

Que pouvait-il faire désormais ? Il n'avait personne de confiance vers qui se tourner. Il avait été trouver son ancien maître Tôya Yagari, en mission dans la région, mais son mentor n'avait pas pu l'aider : sa seule suggestion avait même été de la suivre, et rien que cette idée le rendait malade de colère. Dans un sursaut d'énergie, Zero était parti, et à sa stupeur, son ancien maître n'avait rien fait pour le retenir.

Alors qu'à son corps défendant, il en devenait même dangereux. Mais que penser de ce souvenir informe, de cette poursuite d'une pauvre humaine terrorisée, dans une ville anonyme ? Et quand cela avait-il eu lieu ? Quelques heures auparavant, ou bien quelques jours ? Et Yûki avait-elle réellement surgi pour l'empêcher de commettre l'irréparable ? La seule chose dont il était à peu près certain, était qu'il ne lui avait guère résisté : à moitié conscient, porté par le cruel instinct de prédateur que la servante humaine avait éveillé en lui, il lui avait sauté à la gorge, soutiré une infime gorgée de sang à la vampiresse hautaine, avant de fuir plus loin encore.

« J'ai besoin de ton aide, Zero. »

Il retint un juron, bouillant de rage et d'impuissance. L'aider, elle qui l'avait ramené à l'état de rebut des deux espèces ? Elle qui l'avait forcé à vivre par ses souvenirs une abomination dont il n'aurait eu que faire en temps normal ?

« Jamais ! »

Zero s'arrêta, les yeux brûlants – sans doute à cause de la fièvre. La colère le taraudait tout autant que la soif. Yûki, la seule solution ? Plutôt crever ! Elle n'avait plus aucun droit sur lui. La Yûki de l'académie, celle qui l'avait peut-être le mieux compris, celle qui avait donné son sang en toute innocence… celle-là était morte depuis longtemps. Dès l'instant où Kaname avait posé ses crocs sur elle, la pâle esquisse humaine de Yûki avait disparu.

La Yûki actuelle, la vampiresse, l'odieuse Sang-Pur, n'avait aucun ordre à lui donner. Elle n'avait rien ni à lui demander, ni à exiger. Elle n'avait même pas le droit d'espérer son aide. Seul au milieu de rien, au milieu du vide, au cœur de la tempête, Zero était catégorique. En dépit du passé, elle n'avait et n'aurait aucun droit sur lui.

Parce qu'elle avait été la première à trahir. Non pas en l'obligeant à la mordre, scellant ainsi leur nouveau lien aussi unique qu'irrévocable. Non, elle l'avait trahi, mais bien avant tout cela…

Elle l'avait trahi, des années auparavant. En révélant sa vraie nature. En le quittant sans se retourner. En disparaissant sans laisser de traces. Comme si jamais rien de leur enfance commune n'avait existé.

- Zero.

L'interpellé sursauta. Ses yeux exorbités cherchèrent l'origine de cette voix enfantine, qui lui avait arraché d'un seul mot un ignoble frisson. Un frisson de peur, mais aussi de soulagement. Un soulagement contraint, qui lui donnait une nausée purement psychique.

Dans la tempête, une silhouette se dessina à quelques pas de là. Agenouillée dans la neige, indifférente aux flocons qui lui martyrisaient le visage, une petite fille leva les yeux vers lui. Des larmes rouges avaient coulé sur ses joues pâles. Ses cheveux claquaient dans le vent, doux voile interminable malmené par les bourrasques. Avec pudeur, elle ramena autour d'elle son manteau beige, dissimulant son abdomen déchiré par une blessure béante.

Quand elle se releva, s'échappa de sa petite main un fil de satin noir, au bout duquel se balançait un cristal noyé dans de l'ambre.

Simple fillette lorsqu'elle était agenouillée dans la neige, l'apparition devint en l'espace d'un instant, alors qu'elle se redressait, une jeune femme splendide, à la beauté captivante et dangereuse. Sa blessure avait disparu sous sa robe de satin noir fendue, mais les larmes de sang persistaient sur son beau visage grave. La tristesse intense qu'avait présenté l'enfant avait disparu des expressions de la femme, désormais insensible et mécontente.

- Ça y est, tu as fini tes enfantillages ? siffla-t-elle à son adresse, et il eut une sensation sordide de déjà-vu. Reviens-moi, Zero. Tu sais que c'est la seule solution.

Tout en murmurant ces mots, elle baissa un peu la tête, sans toutefois le quitter de ses yeux acajou perçants. Un sourire se profila alors sur ses lèvres précédemment serrées. Un large sourire écœurant de convoitise, qui dévoila des crocs impressionnants et sans finesse.

- Il n'y a que moi qui puisse te désaltérer désormais.

L'irrépressible désir qu'il avait eu à la vue de son sang, à la perception de son odeur, fut aussitôt contrebalancé par la répulsion qu'il éprouvait face à ce sourire. Quand elle esquissa un pas vers lui, il recula, claqua des mâchoires d'un air menaçant.

- Reste où tu es !

La Yûki grimaçante obéit, mais son sourire s'élargit encore. La voir ainsi le rendait fou. De colère, de désespoir, de déception. Malgré sa volonté de résister, il ne supportait pas son rictus malsain, emblématique de ce qu'elle était devenue : une Sang-Pur sans considération pour lui et les autres vampires inférieurs.

Zero serra les poings : peu importait la torture que cela lui procurerait, jamais il ne reviendrait vers elle. Jamais il ne se coucherait à ses pieds, tel le vassal obéissant qu'elle attendait, jamais il ne lui offrirait son aide. Jamais !

Comme pour faire écho à ses pensées de révolte, un claquement de talons s'éleva en s'amplifiant, signe que quelqu'un approchait. Absurdité totale car la neige aurait dû étouffer tout bruit de pas, mais Zero en plein cauchemar ne releva pas. Les nerfs à vif, il tourna la tête vers la droite, peu avant qu'une silhouette ne surgisse de la tempête.

S'arrêta une jeune femme en habits de drap noir, couverte d'une mante de même couleur. Ses longues boucles brunes s'échappaient de son chignon de servante. Haletante, ses yeux gris s'écarquillèrent à la vue de Yûki, et s'agrandirent encore d'horreur en croisant le regard assassin de Zero. Dans un claquement de bottines, elle fit volte-face et voulut partir en sens inverse.

Zero ne lui en laissa pas le temps. Assassin dans l'âme, il se glissa devant la jeune femme terrorisée, la ceintura sans pitié pour elle et ses hurlements affolés. Vrillant Yûki de son regard devenu rubis, il planta ses crocs dans la gorge de la malheureuse mortelle.

Aussitôt l'agréable fumet de sa peau devint à ses narines puanteur de charogne. La chair chaude et tremblante contre lui se fit glaciale et rigide, bien qu'elle se débattait toujours. Quant au sang qu'il avait secrètement imploré au moment où il retroussait ses lèvres, il avait tantôt le goût âcre de l'acier, tantôt celui doucereux et piquant d'un fruit trop mur, pour enfin revêtir des saveurs inconnues mais parmi les plus répugnantes et les plus insupportables qu'il ait jamais ressenties.

Cependant il tint bon. Et alors que dans un effort colossal contre son instinct, il déglutissait, il vit le sourire de Yûki s'éteindre, son visage contracté se faire neutre. Ses longs cheveux dansaient dans la tempête avec des reflets moirés. Les pleurs de sang ressortirent davantage sur ses joues désormais sans expression.

Et de vraies larmes perlèrent de ses yeux, en lesquels toute la tristesse et le désespoir du monde semblaient emprisonnés.

.

.

« Zero ! »

Un haut-le-cœur. La salive en affluence. Puis le goût. Saumâtre, pressant, détestable.

D'un geste instinctif, il bascula sur un côté et cracha à plusieurs et spasmodiques reprises l'âcre substance. Il n'était pas encore tout à fait réveillé, mais son corps avait agi indépendamment de sa volonté. Sans cela, il aurait pu s'étouffer…

Haletant et nauséeux, il fixa d'un œil vague la souillure sur le parquet vermoulu, puis retomba sur le dos, une main tremblante en travers de la bouche. Tout tourbillonnait encore dans son esprit embrumé. La pénombre qui l'enveloppait, les souvenirs, la sensation rêche des couvertures, le rêve et ses perceptions…

Même dans ses cauchemars, boire le sang d'une autre provoquait un rejet parmi les plus intenses qu'il ait jamais vécu.

Un rejet purement physique. Ça venait du plus profond de ses entrailles, comme une révolte née de ses propres organes, qui rejetaient en bloc jusqu'à l'idée même de boire le sang d'un étranger. Peu importaient la soif, la douleur, la folie dans lesquelles peu à peu le manque le plongeait. Alors que son esprit se serait damné pour une sanglante et savoureuse rémission, son corps était catégorique.

Non.

La nausée passée mais encore tremblant, il se redressa sur son lit, balaya d'un œil vitreux sa chambre. Sur la table, son regard accrocha un éclat de lumière, dû à un pâle rayon de soleil filtrant entre les rideaux mal fermés.

Le Bloody Rose.

Il repoussa les couvertures et alla titubant jusqu'à la table où la veille, il avait posé le pistolet chargé et sa réserve supplémentaire de balles. A bout de souffle après seulement quelques pas, il s'appuya sur la table, ses yeux hallucinés n'ayant pas quitté un seul instant l'arme à feu. Sa main frissonnante effleura l'objet avec un respect d'illuminé…

Puis il serra les dents, eut un grondement sourd et désespéré. Violemment il balaya du bras le pistolet, qui tomba avec lourdeur sur le parquet. Les balles se répandirent sur le sol dans une multitude de tintements. Ses mains se collèrent à ses tempes alors qu'il retenait un hurlement autant mû par la douleur que par la rage. Dire qu'il ne pouvait même pas mettre un terme à ce calvaire !

« Sois maudite ! »

Avant qu'il ne sombre dans un sommeil aussi lourd que cauchemardesque, il avait voulu en finir. Il se souvenait de la soif irrépressible qui le torturait jusqu'au désespoir, du cercle froid du canon sur sa tempe, de son doigt se refermant sur la gâchette. Il se rappelait de son désir de chasser toute douleur de son esprit dévasté…

…Et de la force invisible qui l'avait empêché de presser la détente.

Cette même force qui aujourd'hui, mettait sans dessus dessous son estomac pour une simple pensée de travers, cette même force qui poussait à la rébellion son organisme tout entier. Cette puissance qui en permanence, lui rappelait qu'il avait un maître, quelque part, et qu'il suffisait d'un mot, d'un geste, d'une gorgée pour un apaisement total.

Cette nuit, il avait réalisé que cette force l'empêcherait même de mettre fin à son existence de damné.

Il tomba à genoux, haletant, à moitié fou. Que faire à présent ? Son compagnon de toujours, le Bloody Rose, le seul qui ne lui ait jamais fait faux bond, ne pouvait rien pour lui. Même le repos, qui constituait jusqu'à il y avait peu de temps un refuge, lui faisait désormais vivre une sempiternelle torture de cauchemars… Quand le sommeil ne le fuyait tout simplement pas.

Il vivait le calvaire de tout Level-E – la dégénérescence mentale et physique, l'odieux cortège de désirs sanglants et bestiaux – mais sans la possibilité d'assouvir cette soif pour repousser la mort, sans la salutaire perte de conscience qui finissait par délivrer le malheureux de son humanité torturée. Alors que pouvait-il faire ?

L'image de Yûki, grimaçante et triomphante au milieu de la tempête, envahit son esprit aussi soudainement qu'une bête sournoise. Il se mordit d'instinct la lèvre pour ne pas crier de colère, et une de ses canines, qui depuis longtemps ne se rétractaient plus, perça la chair tendre sans difficulté. Mais le sang qui coula, le seul qui ne lui inspirait pas nausée et dégoût, lui était plus qu'indifférent.

« Sois maudite, Yûki… »

Quelqu'un frappa à la porte.

- Monsieur ? Etes-vous réveillé ?

Agenouillé, il jeta un regard de bête traquée à la porte. Celle-ci demeura respectueusement fermée, mais la personne frappa à nouveau.

- Monsieur ? Désirez-vous un petit-déjeuner ?

Zero baissa les yeux, déglutit avec difficulté en tentant de rassembler ses esprits. Quand enfin il éleva la voix, elle était faible et éraillée.

- Non… ça ira.

L'humain parut se satisfaire de cette réponse, car Zero crut entendre ses pas s'éloigner dans le couloir. Depuis quelques jours, ses sens d'habitude exacerbés par la soif perdaient en finesse…

Probablement le signe que cela allait de mal en pis.

Préférant ne pas s'appesantir sur cette pensée, Zero resta un long moment concentré sur sa propre respiration haletante. Après de longues minutes, celle-ci s'était un peu calmé tout comme son esprit, replongé dans une torpeur qui lui était devenue commune ces derniers temps. Cependant, la menace sous-jacente d'une crise demeurait, perfide.

Avec fatigue le vampire se releva, négligeant l'arme abandonnée au sol, qui avait fait jadis sa fierté et qui désormais ne lui était plus d'aucune aide. Les cheveux en bataille, les traits tirés, les crocs à nu, Zero risqua un regard morne vers l'extérieur de l'auberge, entre les rideaux.

Et ce qu'il vit le figea d'abord de stupeur, avant de lui inspirer un maigre rictus.

Comment avait-il pu oublier ? La veille au soir, dans sa folie, avant même de saisir le Bloody Rose pour tirer une ultime fois, il avait déjà envisagé une autre échappatoire, au cas où son suicide échouerait. C'était d'ailleurs pour cela qu'il avait choisi cet hôtel vieillot, dans ce village perdu au beau milieu de ces contrées isolées.

Ses yeux s'emplirent d'un pâle éclat rouge, alors qu'ils scrutaient la place du village où déjà les gens se réunissaient. Au centre, se dressait un échafaud auquel on donnait les derniers coups de marteau.

Yûki allait devoir se débrouiller seule. Et si déjà, son corps se révulsait à l'idée d'abandonner sa seule solution de survie, son esprit, lui, jubilait.

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L'échafaud.

Un cri. Un corps agonisant, percé de balles d'argent…

Tandis qu'elle entrevoyait avec une horreur croissante ce qu'il allait advenir, Yori lâcha sa plume et se recroquevilla sur sa chaise. Exceptionnellement docile, le souvenir cessa aussitôt. Le front posé sur ses genoux, les bras contractés autour de ses jambes repliées, elle chercha à reprendre son souffle. Dans la pièce aux murs tapissés de livres, tout juste éclairée d'une lampe de bureau, il régnait un silence de mort. Elle en eut les larmes aux yeux, et épuisée, elle commença à sangloter.

Insidieusement, un autre souvenir s'éveilla dans un coin de sa mémoire torturée. Une petite silhouette familière se dessina, s'approcha à pas lents et posa une main maladroite mais prévenante sur son épaule. Bien que silencieuse, elle lui souffla qu'être vampire, ça n'était pas seulement souffrir et fuir. A travers ses larmes, Yori eut un sourire apaisé : cette Yûki-là, vampiresse encore balbutiante, lui était tellement plus rassurante que la Yûki adulte et hautaine…

Sans même s'en rendre compte, elle reprit sa plume, se saisit d'une nouvelle feuille, et plongea dans le souvenir, bien plus ancien, infiniment plus lumineux. Presque tendre.

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Leurs pas s'éloignant.

Les gens affluaient, certains qu'elle reconnaissait comme étant des habitants de la petite ville voisine. D'autres allaient et venaient, pressés, affairés, jetant des coups d'œil frénétiques sur les panneaux d'affichage et les enseignes. Partout des discussions résonnaient, des rires s'élevaient, parfois quelques pleurs, des adieux murmurés.

Les deux amoureux à l'autre bout de la gare, qui se faisaient un au revoir aussi long qu'émouvant. Le vieux couple qui consultait une carte à l'intérieur, dans le hall. Les enfants qui jouaient sur un quai voisin, leurs joues rosies par la fraîcheur matinale.

Tous, elle les entendait tous. Leurs paroles, leurs moindres chuchotis, et si elle le voulait, jusqu'à leurs battements de cœur.

Avec une lenteur prudente, elle entrouvrit ses yeux désormais si sensibles à la lumière du jour. Et elle le vit.

Le soleil crépusculaire baignait d'une timide lueur sa peau d'albâtre, sublimant le contraste avec ses cheveux d'ébène. Ses boucles à la fois parfaitement dessinées et en bataille effleuraient son front serein, caressaient son cou altier, dansaient dans les bourrasques soulevées par un train sur le départ. Ses yeux, d'un brun profond légèrement rehaussé de rouge – un rouge que seuls ceux de leur espèce pouvaient remarquer en cet instant – fixaient le lointain.

Une courte seconde, elle s'inquiéta de cet éclair d'amertume qu'elle crut deviner dans ses magnifiques prunelles songeuses. Elle suivit son regard, vers l'extrémité du quai sur lequel ils se tenaient.

Plusieurs silhouettes s'éloignaient. Elle eut un petit pincement au cœur : ils étaient partis.

- Kaname … Etait-ce vraiment ce que tu voulais ? s'entendit-elle demander.

N'obtenant pas de réponse, elle reporta son regard sur lui, s'aperçut qu'il la scrutait en silence. Il finit par baisser les paupières, et murmura.

- C'est la meilleure solution. Ils ont une famille, des amis… Une vie qui leur est propre. Je ne veux pas qu'ils la gâchent pour moi.

Comme pour protester, une des silhouettes finit par s'arrêter. Le regard de Rûka revint sur eux, perdu. Ayant pressenti son hésitation, Kain lui saisit doucement le bras et l'entraîna à leur suite. Résignée, la jeune vampiresse se laissa faire.

- Mais si c'était leur choix que de nous escorter ?

Immobile, elle inspira profondément, la gorge serrée. Quelques temps auparavant, cette sensation aurait signifié qu'elle était sur le point de pleurer. Pourtant, aujourd'hui, elle ne sentait pas la moindre larme lui venir. Son pincement au cœur était uniquement dû à la nostalgie.

- Même issus de l'Aristocratie, ils sont de simples vampires, et je suis un Sang-Pur. Tous leurs choix me concernant ne sont pas aussi libres qu'ils le croient. Cela leur est presque inconscient.

Il ouvrit ses yeux énigmatiques, et eut alors un sourire.

- Pourquoi de telles questions ? Tu regrettes donc tant leur absence ?

Elle n'eut pas le temps de ne serait-ce que songer à une réponse, car un cri fusa, consécutif au bruit d'une chute. Et l'odeur du sang envahit, tentatrice et puissante, ses narines soudain dilatées.

La respiration brutale et saccadée, elle détourna vivement la tête vers l'origine de cette entêtante et impérieuse fragrance. Déjà ses crocs répondaient à l'appel. Sur le quai d'en face, un des enfants était tombé. Le visage crispé, il retenait tant bien que mal ses pleurs, tandis qu'il affrontait bravement la vue de son genou éraflé.

Alors que les autres bambins l'entouraient et que sa mère accourait, à la fois inquiète et exaspérée, le sang coulait avec lenteur le long de sa peau blanche et meurtrie.

Tableau succulent

Un bras passa derrière son dos et l'immobilisa dans une brusque étreinte possessive. Une main à la fois câline et impérative se glissa dans ses cheveux et les agrippa avec douceur, lui faisant lever la tête. Des lèvres se posèrent sur les siennes. La proximité du sang se fit curieusement plus proche et plus délicieuse que jamais…

A ce contact aussi soudain qu'enivrant, toute sa conscience se liquéfia. Qu'est-ce qui était le plus irrésistible ? Ce baiser aussi tendre que fougueux, ou la saveur du sang que Kaname lui offrait par ce biais, qu'il venait de prélever à son propre poignet ?

Elle ferma lentement les yeux. Au diable ce petit enfant et son sang bien commun, au diable Rûka et les autres, au diable les gens et leurs discussions… Au creux de ses bras, prisonnière de ses lèvres, partageant son essence, elle vivait ce qu'elle avait toujours inconsciemment désiré.

L'alarme de leur train prêt à partir les tira de leur bulle. A contrecœur ils se séparèrent, s'étudièrent sans un mot. Puis il sourit, et elle sourit à son tour, le cœur débordant d'amour et de reconnaissance.

Kain, Aidô, Rûka et leurs autres amis étaient partis. Mais elle avait oublié jusque-là le revers de cette triste médaille…

Désormais, Kaname et elle continueraient leur voyage, seuls.

.

.

« Kaname. »

Yûki cligna faiblement des yeux. Assise, les coudes appuyés sur ses genoux et le menton dans les mains, elle n'avait aucune idée de l'heure qu'il était. Immobile, elle referma simplement les paupières, s'octroyant encore quelques minutes de calme et de paix, lovée au creux de ses souvenirs.

Ceux de son départ. Du temps où elle était encore une toute jeune vampiresse, n'ayant de Sang-Pur que le nom. Du fait de son inexpérience, jamais elle ne s'était sentie aussi en sécurité de toute sa vie qu'en ces jours-là.

Ce baiser échangé sur le quai, avant le départ. Cela semblait remonter à tant de siècles…

Elle hocha longuement la tête pour soulager son cou, à peine ankylosé malgré ses longues heures d'inertie. C'était aussi cela, être vampire : ne sentir les effets du temps que comme s'il passait d'une manière effroyablement ralentie.

En soupirant elle s'appuya au dossier de sa chaise, ses somptueux cheveux d'ébène voilant en partie son visage baissé. Ses yeux se rouvrirent, désormais alertes, pour se poser sur le corps assoupi.

Abandonnée sur le lit, pelotonnée dans sa mante noire et ses boucles brunes éparpillées sur l'oreiller, la servante dormait à poings fermés. Ses paupières pieusement fermées, parfaitement détendues, faisaient écho à l'innocence de ses lèvres, entrouvertes sur un souffle régulier.

Seule sa main droite, crispée sur sa robe au niveau de son ombilic, semblait jalousement protéger quelque chose, trésor encore invisible mais infiniment précieux.

Avec une lenteur gracieuse, Yûki quitta sa chaise, sa propre mante beige sur le bras, et s'approcha du lit où gisait l'endormie. Sans la quitter de ses prunelles insondables, elle leva une main en direction du réveil, qui cliquetait méthodiquement sur la table de nuit bancale. Un léger souffle de vent effleura l'une des molettes de l'objet, un ressort se tendit. L'alarme fut fixée pour sonner à la fin des cinq prochaines minutes. Entre l'étude des papiers de la petite humaine et son ouïe surdéveloppée à l'écoute de la maison toute entière, Yûki avait déjà une bonne idée de ce qu'était le quotidien de la jolie inconsciente. Remanier sa mémoire ne s'était pas montré très ardu.

La servante se réveillerait peu avant de prendre son service à cinq heures, comme tous les matins. Elle remarquerait sa tenue, son manteau qu'elle n'avait pas même enlevé avant de tomber endormie, et se souviendrait alors de sa mésaventure de la veille, dans les ruelles de la ville : poursuivie par un voyou, elle avait appelé à l'aide, et des riverains s'étaient portés à son secours. Devant le nombre, l'agresseur, sans doute un voleur avide de proies faciles, avait préféré battre en retraite.

Elle se souviendrait aussi de cette matrone présente sur les lieux, qui la voyant proche de faire un malaise, avait deviné la présence encore minuscule dans les tréfonds d'elle-même. Elle se souviendrait de son conseil. Et de rien d'autre.

Pas de poursuite angoissante dans les bas quartiers, pas d'assassin proche d'en découdre. Pas de couple malsain, lié d'une étreinte sanglante et honteuse dans la pénombre humide d'une ruelle.

Même la blessure à son bras, elle n'avait jamais existé. En silence, Yûki fixa le membre indemne, qu'elle avait guéri de son souffle tout comme un autre Sang-Pur l'avait un jour fait pour elle. Sur l'instant, confrontée à la saveur si proche et si séduisante de l'essence carmine, elle s'était demandé si une telle proximité avait été également tentante pour le Sang-Pur en question, des années auparavant.

Kaname…

Sans un bruit, Yûki s'assit auprès de la jeune femme, sa mante beige posée sur ses genoux. Quelques secondes, elle se força à se remémorer l'attirance presque indéfectible ressentie dans la rue la nuit dernière, face à l'odeur du sang de l'humaine maintenant endormie. Presque aussitôt ses crocs répondirent à cette réminiscence, et elle savait qu'en ses yeux, l'inévitable teinte carmine était de retour.

Sans pitié, à peine moins facilement que cela l'avait été pour se souvenir, elle réprima ce désir, la pulsion originelle de tout vampire. Une appétence extrêmement difficile à conjurer pour les inexpérimentés, en ce qui la concernait, l'effort relevait généralement de la simple concentration.

Et il fallait dire, pour parler franc, qu'elle avait eu dans ce domaine un excellent professeur…

Sa faim psychologiquement assouvie, elle tendit une main, effleura de ses doigts fins le visage serein de la servante, qui ne sourcilla même pas.

- Prends bien soin de toi…

Yûki eut un dernier coup d'œil pour sa main posée sur son ventre.

- …Pour vous deux.

Puis elle se détourna. Sans un son elle ouvrit la seule fenêtre de la mansarde et se glissa à l'extérieur, se fondant dans la nuit mourante.

Avec pour seul bagage une épaisse sacoche, Yûki commença de déambuler sur les toits, indifférente à l'obscurité et à la neige glissante et traîtresse, errant avec la sûreté pensive et nonchalante des chats. De temps à autre, un détail, un passant dans les rues désertes en contrebas attirait son regard, mais rien ne semblait pouvoir retenir durablement ni son attention, ni sa présence. Elle allait, non pas sereine, mais détachée de la vie alentours, esprit à forme humaine sautant de toit en toit, arpentant les tuiles et le zinc avec la même grâce qu'une reine dans sa citadelle.

Soudain, elle s'arrêta et émergea de ses pensées, comme touchée par quelque chose d'extérieur mais d'invisible. Sans hésiter elle reporta un regard torve vers le nord-ouest. Pourtant, rien ne variait par là dans le paysage de cheminées et de toits enneigés.

- Zero…

Dans son vagabondage de l'esprit, elle avait fini par repousser ses souvenirs pour se préoccuper du présent, et par conséquent de Zero. A sa surprise, celui-ci qui n'avait cessé de fuir depuis des semaines et ne restait au même endroit pas plus de quelques heures, s'était soudain arrêté. Inquiète, Yûki sonda plus en profondeur le lien méconnu qui les unissait désormais.

Oui, inquiète. Si Zero l'avait su, probablement qu'il n'y aurait pas cru. Après tout, quelqu'un qui l'avait ainsi enchaîné à une autre destinée ne pouvait pas raisonnablement se préoccuper de son état de santé. Et pourtant…

Dans l'océan de désespoir qu'avait été la vie de Yûki ces dernières semaines, Zero avait constitué la seule lueur qui l'avait empêchée de sombrer dans la folie. Pendant les jours, ces vingt-et-un jours maudits qui avaient suivi le meurtre de Kaname, seule la pensée que Zero pourrait peut-être l'aider l'avait retenue d'aller directement affronter la famille Sang-Pur la plus proche.

Attaquer le plus fort… Un prétexte haineux et stupide, qui n'aurait sans doute que conduit à une mort rapide et plus que désirée.

Ce n'était qu'une fois Zero localisé, qu'une fois qu'elle l'avait eu dans son champ de vision, qu'elle l'avait observé à son insu, que la frénésie morbide et désespérée de la vampiresse s'était apaisée. Ou plutôt, elle avait été soufflée comme on souffle une bougie.

Cinq ans. Cinq longues années avaient passées depuis qu'elle avait quitté l'Académie. Cinq années qu'elle avait vécues à un rythme ralenti, en compagnie de son premier amour et amant, Kaname. Résumer ce qu'elle avait fait durant tout ce temps pouvait être très simple…et très complexe…

Ils avaient voyagé à la manière des vampires, sans but et sans échéance, avec l'éternité pour cadran d'horloge. Il lui avait conté les évènements qui avaient jalonné ses vies – celle vécue en tant de Kaname, son frère, fils de Kuran Juri et Kuran Haruka, et celle précédant sa réincarnation orchestrée par Ridô, l'oncle de Yûki. Il lui avait appris l'histoire de leur propre monde, cet univers de la Nuit qui pendant plus de seize ans était resté clos à Yûki, et avait tenté de lui en faire saisir les innombrables subtilités.

Ils avaient parlé d'autres choses bien plus terrestres et futiles, et non moins importantes à leurs yeux. A travers les mots quand cela était nécessaire, se taisant quand le regard suffisait. Il avait fait d'elle une vraie Sang-Pur, elle que de tous temps, il avait vue comme son âme sœur. Seuls, ils avaient appris à se connaître, à se toucher, à exprimer cette attirance si purement éprouvée…

Ils s'étaient aimés…

Yûki s'arrêta, réprimant avec douleur le flot de sensations, profondément charnelles ou purement platoniques, que ces quelques simples mots ravivaient. Cinq ans cela avait duré, chaque jour plus fort et plus éblouissant…

Pour finalement s'interrompre, sans le moindre préavis. Sous le joug d'un brutal couperet. Comment pouvait-elle accepter sereinement la mort, lorsque pendant cinq ans elle avait vécu le mythe de l'éternité ?

Retrouver Zero n'avait été qu'une torture de plus à s'ajouter au compte de ses désillusions. Il avait changé pendant ces cinq ans. Et si elle, au réveil de son sublime songe d'immortalité, elle l'avait vu comme une lumière au bout du tunnel, lui l'avait oubliée.

Et même pire, avait-elle compris en lui faisant face : il l'avait méprisée. Exécrée.

Yûki savait qu'elle n'avait aucune excuse, aucun droit tangible sur Zero. Seul le reste de panique affolée, éprouvée devant le meurtre de Kaname, l'avait poussée à imposer sa volonté.

Et au premier coup de feu tiré, elle s'était dit qu'il n'était plus temps de reculer. Quant au reste, tout s'était implacablement bien déroulé. Son intronisation forcée au statut de « maître » de Zero avait bien eu lieu. Jusque-là, elle n'en avait entendu parler que dans de vieilles légendes remontant à l'époque de l'ancienne vie de Kaname, mais contre toute attente le lien s'était constitué.

Et Zero en devenait fou…

Yûki pinça les lèvres, posa une main sur son cou où quelques heures auparavant, Zero avait enfoncé ses crocs. Ça avait été la première fois depuis Klasdic. Jusque-là, Yûki n'avait fait que le suivre de très loin, lui épargnant les meurtres et les soucis que dans sa folie il s'attirait parfois. Elle ne pouvait nier le fait qu'elle comptait sur cette proximité pour influencer Zero dans ses choix. Elle avait même espéré que cela le conduise plus vite à accepter la vérité : qu'elle était son unique solution.

Mais c'était de Zero qu'il était question. Sans doute espérait-il se laisser mourir, plutôt que d'avoir à admettre sa « défaite ». « Je ne veux plus être le pion d'un Kuran. » criait-il jusque dans ses regards assassins. Et dans cette ruelle, à bout de patience, Yûki savait qu'elle n'avait fait que jeter de l'huile sur le feu.

« Tu as fini tes enfantillages ? »

L'arrogance même. En tant que Sang-Pur, Yûki n'était pas du genre à regretter des paroles… ou du moins, ne l'aurait-elle pas dû. Mais repousser sans cesse l'heure où l'assassin de Kaname rendrait gorge lui était insupportable. Après tout, si elle s'était résignée à tirer sur Zero, c'était bien dans ce but précis…

Vengeance. Qu'y aurait-il ensuite ? Elle n'en avait aucune idée. Et elle ne s'en préoccupait pas de toute manière.

Chose étrange, les souvenirs de son existence humaine ne cessaient de s'estomper depuis qu'elle s'était révélé Sang-Pur. Seuls les plus marquants demeuraient plus ou moins intacts. Et l'un d'eux en particulier, lui revint à cet instant : celui où elle exhortait Zero à épargner Shizuka, à oublier son désir de vengeance car cela ne lui apporterait que mort et destruction. Si en ce temps où elle était humaine, elle avait eu vent comme aujourd'hui de ce qu'était le véritable besoin de vengeance…

…Jamais elle n'aurait retenu Zero. Jamais elle ne se le serait permis. C'était certain.

Toute à ses sombres pensées, Yûki accueillit l'aube sans sourciller, dont la lumière pâle et grise de cette matinée de printemps ne suffisait pas à éblouir ses yeux de vampire entraînée. Assise sur le rebord d'une cheminée encore vierge de toute fumée, elle préféra cesser de réfléchir, et regarda la petite ville de province s'éveiller. En contrebas, un jeune garçon criait les nouvelles aux passants commençant d'affluer…

- Nouvelle exécution programmée aujourd'hui à Neidchmart ! A quand la fin des exactions contre les parjurés ? Demandez les Nouvelles ! Tout sur les précédents condamnés ! Les erreurs des justiciers, des familles innocentes torturées !

Indifférente aux quelques habitants qui en mettant le nez à leur fenêtre, découvraient effarés une inconnue perchée sur le toit de leur voisin, Yûki commença à rassembler ses cheveux en une natte, plus pratique pour voyager. Il était temps pour elle de se remettre en route : Zero avait beau s'être arrêté de fuir en fin de nuit, il avait cependant mis une sacré distance entre eux tandis qu'elle s'occupait de la servante évanouie, et elle n'aimait pas cela. Même s'il avait fait montre d'un self-control impressionnant ces dernières semaines, il devenait évident qu'il faiblissait.

Le petit crieur de nouvelles, ayant trouvé quelques acquéreurs, poursuivait son chemin.

- Demandez les Nouvelles ! Encore une exaction contre les parjurés ! Que fait le gouvernement pour les soi-disant buveurs de sang ?

Les doigts fins de la vampiresse se figèrent, laissant retomber sur ses épaules l'onde soyeuse de ses cheveux.

Parjurés. Exaction. Exécution.

Neidchmart. Un village reculé, au nord-ouest.

Parjurés. Buveurs de sang.

Zero.

Yûki se redressa d'un bond, le cœur battant. Non. Même aux abois, Zero n'était pas assez bête pour se faire prendre par des fermiers en colère. En revanche, il était tout à fait capable de les provoquer…

En équilibre sur sa cheminée, Yûki fit volte-face, ses yeux sondant le nord-ouest et le lien ténu qui la reliait à son nouveau vassal malgré lui. Elle eut un juron alors qu'elle sautait du toit dans une envolée de tissu beige et de cheveux bruns, puis courut à travers la ville en éveil.

- Te connaissant… J'aurais pourtant dû deviner !

Que forcer ainsi la main à quelqu'un comme Zero ne mènerait à rien de bon.

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Painfully

To be Continued…

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Un écrivain a de nombreuses sources d'inspiration. L'enthousiasme d'un lecteur peut être un moteur formidable… Alors exprimez-vous !

A bientôt j'espère dans vos reviews,

Elenthya,

Assistante de Wakaba Sayori