Notes de l'auteur :

Je ne vais pas m'étendre en longues palabres sur le fait que "olala y a pas de lecteurs, tout ça, tout ça". C'est un fait réel, mais il faut l'espérer, suniquement temporaire... En quoi suis-je positif par rapport à ça ? Eh bien, depuis la parution du tome 2, le nombre de lectures du tome 1 a drastiquement augmenté. Il semblerait que les gens veuillent seulement faire les choses dans l'ordre, et finiront éventuellement par nous rattraper, qu'il s'agisse de tous nouveaux lecteurs, ou bien de ceux qui n'avaient pas encore terminé la découverte du premier volet des aventures de Valkeyrie et Ziegelzeig.

Oh, et si vous vous attendez à les retrouver cette semaine, vous risquez bien d'être surpris...

Mais je préfère ne rien dire de plus, et vous laisser découvrir par vous-même le contenu de ce troisième chapitre ^^

Bonne lecture, et à la semaine prochaine !


3

L'urksa tenait du chacal. Ses yeux fins et perçants, d'un étrange éclat gris, contemplaient les murs sales et vieillissants des bâtisses ancestrales, qui caractérisaient les bâtiments les plus reculés du quartier de la Faille. Il portait un haut de corps noir à col haut et large, uniquement surmonté par deux holsters bardés de sacoches, qui remontaient jusqu'à ses épaules, avant de glisser dans son dos, où ils se rejoignaient pour servir de support à un étrange sabre runique. L'épée, longue et fine, semblait composée de bouts de lames rattachés entre eux par un maillon central… Un chef d'œuvre de forgerie, à la fragilité apparente assez déconcertante. Une lourde ceinture, à laquelle était fixé un bissac, accompagné d'une gourde en terre cuite, maintenait à sa taille maigrelette un pantalon de voyage déchiré et élimé par de trop nombreuses heures de route.

D'un air enthousiaste, le chacal frappa ses pattes griffues l'une contre l'autre. Le matin se levait à peine sur Otonomah, et il n'avait franchi les hautes portes de la cité que depuis une vingtaine de minutes. Se rendant immédiatement dans les quartiers malfamés où il avait passé son enfance, il s'était laissé gagner par une certaine nostalgie, en redécouvrant les couleurs bariolées, quoique défraichies, des bâtiments biscornus qui s'entassaient les uns contre les autres, formant un réseau étroit de ruelles tentaculaires.

Il y avait bien des années qu'il n'avait pas arpenté les pavés de la capitale urksa. Bien des années, d'ailleurs, qu'il n'était revenu dans le Kantor. Les rares mammifères qu'il croisait de par les rues, en ce début de matinée, s'exprimaient tous en langue commune… Un parler qui n'avait pas glissé au creux de ses oreilles depuis plus de dix ans. Il le trouva doux, délicat, et s'exerça à formuler quelques mots dans cette langue qui un jour avait été la sienne, mais qu'il n'avait pas pratiquée depuis si longtemps. Quelques citadins lui jetèrent des regards méfiants, tandis qu'il avançait d'un pas guilleret, en marmonnant des phrases pour lui-même, réactivant les mécanismes profonds de sa mémoire pour redécouvrir son phrasé natal. Il ne parvenait à se défaire de l'accentuation invasive des parlers Sandarii, qu'il avait pratiqué quasi exclusivement au cours des dernières années de son existence. Il trouva que ça n'apportait que plus de style à la beauté de la langue commune, et se promit de ne rien faire pour se délier de ces inflexions exotiques… Elles appartenaient à son vécu, après tout.

Une bouffée d'amertume le gagna, tandis qu'il repensait aux épreuves qu'il avait traversées. A ce qu'il avait gagné. A ce qu'il avait perdu. A ce qu'il pourrait éventuellement reconquérir, en revenant par ici.

Il n'y avait guère d'endroits où il pouvait espérer se poser. La plupart de ses amis d'enfance avaient dû quitter la capitale, ou encore mourir, étant donné leur tendance constante à se mettre dans des situations inextricables. Il ne pouvait les critiquer sur ce point… Lui-même avait une accoutumance particulière au flirt avec la grande faucheuse. En Sandarii, on l'appelait la Kirish'Iva, « La dernière brise ». Arriverait-il à prononcer le mot « mort » naturellement, maintenant qu'il s'était accoutumé à une formulation bien plus poétique ? Rien n'était moins sûr… Peut-être ferait-il un effort. Peut-être pas. Il y avait fort à parier qu'il soit amené à le prononcer souvent. Il verrait bien ce qui jaillirait de sa bouche, le moment venu.

De son ancien clan, il ne devait rien subsister. Les voleurs, les vauriens de la pire espèce, et les quelques assassins qui formaient la « Lune Bleue », avaient dû s'éparpiller aux quatre vents, le jour où il avait tout laissé tomber, pour aller voir du pays… Ou plutôt pour sauver sa peau, à vrai dire. Il ne cherchait pas à s'en dédouaner. Les quelques gars qu'il avait vendu pour s'assurer son séjour d'exilé au pays des sables éternels auraient eu quelques velléités à son égard… Mais il doutait de les croiser en vie, de par les rues pas après toutes ces années… Au pire, s'ils avaient tendance à contester quoique ce soit, ou à exiger un quelconque règlement de dette en manifestant une rancune tenace, il se ferait une joie de leur présenter la Kirish'Iva. Décidemment, cette formulation lui plaisait.

Il y avait cependant un endroit où il savait pouvoir trouver un soutien éventuel, histoire de poser ses valises et de se remettre en selle… De goûter un peu aux nouveaux partisans des « forces libres » qui agitaient la troisième sphère du pouvoir, celle qui grouillait, à l'ombre des troquets, dans la lueur glacial des poignards et la luminescence d'une pluie de lupis. Tellement, tellement de lupis… Il s'ébroua de contentement, à cette idée, et s'amusa à formuler en langue commune les valeurs économiques et leurs équivalences en monnaie Sandarii.

« — Dix lupis valent… Trente-trois Serezis. Quinze lupis valent… Quarante-neuf Serezis. Vingt lupis valent… »

Il se gratta la tête, incertain. Les nombres lui échappaient. Il avait toujours été bon en calcul, mais là, il s'agissait de mots. Comment qualifiait-on la dizaine qui suivait cinquante-neuf ? Impossible de s'en souvenir. Frustré, il s'arrêta un instant, essayant de mettre de l'ordre dans ses idées. Il s'adossa à un mur de briques, recouvert d'affiches. Des têtes étaient mises à prix. Peut-être trouverait-il le chiffre qu'il recherchait, parmi les rançons proposées… Peu de chance de le voir transcrit en lettres, mais au moins, ça lui permettrait de se focaliser sur autre chose. Le chacal avait tendance à ne pas réussir à se sortir une idée de la tête, une fois qu'elle s'y était enracinée.

Les affiches les plus anciennes présentaient les visages des membres les plus influents de la rébellion séparatiste. La gueule sage et pieuse de Killian en front de liste, barrée d'une croix noire. Ouai, il avait entendu dire que la rébellion, c'était du passé maintenant, et que le blaireau croupissait en cellule, dans les locaux de la Milice. Bon débarras. Il n'avait jamais pu supporter ce lourdaud idéaliste, et sa soupe mièvre à la sauce guimauve et grande prêtresse. Le chacal ricana d'un air mesquin en s'imaginant Killian durant son procès, espérant une éventuelle relaxe ou une peine légère. Il découvrirait avec amertume que la plèbe avait un tout autre phrasé, dès qu'il s'agissait de justice… Le blaireau apprécierait le confort relatif d'une couchette derrière des barreaux de fer encore quelques années, au minimum. Un rival de moins, c'était toujours ça de pris.

Les affiches les plus récentes faisaient la part belle aux politiciens corrompus qui avaient fichu le camp à l'étranger, passant entre les mailles du filet d'un gouvernement provisoire empêtré dans le remaniement démocratique. Certains s'en étaient-ils allés couler des jours heureux au creux des dunes de l'Arkonnen ? Le Sandarii leur réserverait une douce tombe de sable, ça ne faisait pas un pli. Selon lui, toutes ces raclures pouvaient crever. Loin d'ici, ou tout à côté, peu importait, tant qu'ils subissent une longue et lente agonie. Néanmoins, il devait bien avouer qu'il leur devait beaucoup, étant donné que leur départ avait permis son retour… Il se trouvait déchargé de tout risque à remontrer sa petite frimousse dans les ruelles les plus sombres d'Otonomah, maintenant. Ceux avec lesquels il avait arrangé son exil étaient à présent en prison, ou cachés dans des rads, à se chier dessus d'angoisse. Appréciable. S'il n'avait pas mieux à faire, peut-être se lancerait-il sur leurs traces, afin d'empocher la mise placée sur leurs jolies gueules de nobliaux engraissés. Ce serait drôle, pour sûr, de se faire quelques lupis sur le dos de ceux qui lui avait fait tout perdre, quelques années plus tôt.

Mais il ne souhaitait pas laisser un ridicule sentiment de rancune prendre le pas sur sa bonne humeur. L'avenir s'ouvrait à nouveau à lui, et tous ces visages de papier n'étaient le reflet que du passé. Un passé que les évènements chaotiques ayant frappé Otonomah quelques temps auparavant avaient achevé d'enliser dans les limbes de l'oubli. Et à ses yeux, il n'y avait rien de plus satisfaisant.

Comme si cet enjouement avait été un déclic, le mot qu'il cherchait lui revint, et il s'exclama :

« — Soixante ! Bon sang, je l'avais sur le bout de la langue ! Vingt lupis valent soixante-six Serezis ! Bordel de me… »

Ses mots moururent dans sa gorge tandis qu'un groupe d'enfants, qui se rendait certainement à l'école du quartier, passa à côté de lui en le couvrant de regards quelque peu intrigués quant à sa dégaine étrange, son accent exotique, et le fait qu'il s'exprimait tout seul, à voix haute. Il leur offrit un petit sourire tout en crocs, qu'il espérait rassurant… Mais étant donné la façon dont les gamins pressèrent le pas pour s'éloigner de lui, il estima la tentative peu concluante.

Haussant les épaules, il reprit sa route. Il savait où il devait aller, à présent. Un premier pas vers la reconquête d'une gloire passée. Otonomah, en pleine mutation, s'ouvrait à nouveau à lui, abondante en possibilités. Le chacal ne connaissait pas Neferio Drake, mais en cet instant, il remercia le gaillard d'avoir provoqué cette crise, qu'il avait si longtemps attendue pour s'en revenir chez lui.


La boutique baignait dans la pénombre, en dépit du soleil qui inondait à présent la ville. D'un pas rapide, le chacal traversa le rideau de perles qui marquait l'entrée du bazar, et lança un regard circulaire à l'aménagement des lieux. Des rares souvenirs qu'il en conservait, le clapier que Grinn se plaisait à nommer « magasin » ressemblait déjà à une décharge poussiéreuse, à l'époque où il s'y rendait encore régulièrement. Les mêmes meubles vétustes, la même couche de crasse envahissant le moindre objet, le même vieux comptoir miteux, derrière lequel la hyène galeuse passait le plus clair de son temps à ronfler, pendant que ses puces se tapaient un gueuleton inespéré sous son pelage méphitique. Le tableau n'avait pas grandement changé, en l'espace de dix ans. Pour être honnête, cela ne le dérangeait aucunement. Il se serait trouvé fort dépité, si Grinn avait fini par revendre ce caveau malodorant aux entreprises de démolition qui devaient le harceler à longueur de journées, afin de débarrasser la ville d'un tel dépotoir.

Comme il s'y était attendu, le propriétaire des lieux était endormi, la tête enfoncée contre le comptoir. Le chacal approcha d'un pas silencieux, se saisissant au passage d'une poignée d'amandes séchées, vendues cinq lupis les cent grammes, et présentées à la clientèle dans un panier d'osier défraichi. Il s'en envoya une dans le gosier, avant de s'accouder au comptoir. Grinn ronflait bruyamment, une petite flaque de bave s'étalant autour de ses babines retroussées. D'un petit geste mesquin, le chacal vint caller une amande dans chacune des narines de la hyène, avant de frapper lourdement du poing contre le comptoir.

Grinn s'éveilla en sursaut, et poussa un cri de stupeur. Dans un souffle, les deux amendes qui occupaient ses fausses nasales furent projetées à toute vitesse au travers du magasin. Impressionné par la prestation de ce tir à longue portée, le chacal ne put réprimer un sifflement admiratif, avant de se gausser. Instinctivement, la hyène l'imita, ne pouvant s'empêcher de rire dès que quelqu'un se montrait un tantinet euphorique à ses côtés. Entre deux soubresauts, le tenancier trouva néanmoins la force d'articuler.

« — Hihi. Vous allez me payer ces amandes, n'est-ce-pas ? Héhé. »

Le chacal se pencha vers lui, imitant ironiquement son rire.

« — Héhé. Pas la moindre chance, Grinn. Je ne paie jamais. Je prends. »

Fronçant les sourcils, Grinn se calma un peu. Dès qu'il s'agissait d'argent, il n'avait plus trop le mot pour rire.

« — Vous connaissez mon nom, semble-t-il… Mais je ne crois pas vous avoir jamais vu dans le coin. »

« — Oh, mais si. C'est juste que ça remonte à quelques années. Active la machinerie de tes neurones, ma hyène. Ça devrait te revenir. »

Il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il ne le reconnaisse pas de prime abord. Il n'était qu'un jeunot ambitieux et fort-en-gueule de dix-neuf ans, la dernière fois qu'il l'avait vu. Son pelage, alors, était encore fourni et brillant… Après dix années à vivre sous le soleil brûlant des landes désertiques du Sandarii, sa fourrure avait perdu tout éclat et était devenue aussi sèche et aride que les steppes ensablées de ce pays lointain. Mais son regard d'un gris étrange n'avait rien perdu de son éclat. Aussi, s'employa-t-il à fixer Grinn droit dans les yeux.

La hyène fronça les sourcils tout en se frottant le menton. Finalement, son regard s'illumina, tandis que sa bouche se fendait d'un sourire tout en crocs jaunâtres.

« — Dinholt ! Par les dieux ! Haha ! C'est toi ? »

L'intéressé hocha la tête, satisfait que son interlocuteur parvienne à se souvenir de son nom. L'entendre prononcé dans le phrasé commun, avec l'accentuation d'Otonomah, était une jouissance à ses oreilles. Pendant des années, les inflexions Sandarii l'avait métamorphosé en un « Dhinrohlt » des plus étranges… Auquel il avait fini par s'accoutumer, au point de se présenter lui-même de cette manière. Mais il n'y avait pas à se mentir : Dinholt était son nom, depuis toujours. Bordel, ça faisait du bien d'être à nouveau appelé de la sorte.

La hyène se redressa, en proie à une nouvelle crise de rires.

« — Oh, bon sang ! Si je m'étais attendu ! Hoho ! V'là que c't'animal rentre au pays ! Héhé ! T'as pas peur du billot, mon gaillard ! »

« — Ah, si ! Suffisamment pour avoir déguerpi pendant quelques années… Mais maintenant, ceux qui voulaient ma tête en garniture murale pour leurs salons se sont fait la malle, ou bien dorment au frais. De ce que j'ai compris, le Kantor a été pas mal chamboulé, ces temps-ci. Le moment idéal pour faire mon grand retour. »

Relevant un doigt pour souligner la pertinence de ces propos, Grinn hocha la tête avec conviction.

« — Ah, pour être chamboulé… Il a été chamboulé, le Kantor. Héhé. On est en guerre, maintenant, il semblerait. Loin d'ici, bien sûr. Les miteux des bas-fonds ne se sentent pas plus concernés. Héhé. La vie suit son cours. »

« — De toute manière, pour que tu te sentes concerné par quelque chose, toi… »

La hyène se contenta d'hausser les épaules, en ricanant doucement. Néanmoins, il avait relevé quelque chose d'intriguant dans les manières de son interlocuteur, et ne put s'empêcher de lui en faire la remarque.

« — Te v'là plus posé. Un vrai mâle, maintenant. Hihi ! Imposant, haut sur patte, l'allure d'un véritable mercenaire… Et cet accent que tu nous sors, c'est à mourir. Haha ! »

Toujours ravi de se trouver au centre de l'attention, Dinholt s'écarta du comptoir, écartant les bras tout en tournant sur lui-même, afin de se présenter sous toutes ses coutures. Sa musculature était fine, mais visible. Mais ce fut surtout son équipement qui retint l'attention de la hyène.

« — Qu'est-ce que c'est que cette épée ? » demanda-t-il d'un ton incrédule. « Jamais vu un truc pareil, et pourtant, j'en ai vu passé des étrangetés en la matière. Héhé ! »

C'était pour le moins vrai, sans doute. Le chacal était au fait que Grinn avait officié en tant que contrebandier pendant plusieurs années, avant de finalement se ranger à Otonomah. Il avait son réseau de relations, datant de cette époque, en sus de tous les liens qu'il avait su tisser depuis, auprès de toutes les ramifications de la troisième sphère du pouvoir… « Les royaumes du dessous », comme on les appelait affectueusement.

Dinholt dégaina sa lame étrange d'un mouvement sec, avant de passer une patte affectueuse sur les runes mystérieuses qui marquaient chacune de ses intersections.

« — C'est l'épée de la Première Lame de Valpiego, une cité libre du Sandarii. Là-bas, on appelle les bretteurs les « Salaza der kahri », comprendre « Ceux qui parlent au vent ». J'ai passé pas mal d'années dans cette ville, mon vieux… Ce que j'y ai vécu, je ne saurais le résumer en quelques mots. C'était l'expérience la plus intense et la plus incroyable de ma vie. J'ai combattu pour cette cité. J'ai gagné le respect de ses maîtres, et le droit de me voir initier à l'art de l' « Ir'kahri alvaz », « la danse du vent » auprès de la Première Lame, le meilleur bretteur de la cité. »

« — Et tu as été lui faucher son épée, hein ? Haha ! Sale vaurien ! Tu ne changeras jamais. »

A cette accusation, Dinholt fronça les sourcils, mais ne s'offusqua pas. Il se contenta de rengainer le sabre d'un geste ferme, avant de croiser les bras sur son torse.

« — Je n'ai pas volé cette lame. C'est tout ce que j'ai à dire sur le sujet. »

Craignant d'avoir vexé son interlocuteur, Grinn se contenta d'un petit mouvement de patte, pour faire comprendre qu'il n'insisterait pas plus longtemps sur la question. En revenant à des sujets plus terre-à-terre, il demanda :

« — Bien… Héhé… Alors ? Qu'est-ce que je peux faire pour toi, après toutes ces années ? Tu as des plans en tête ? Quelque chose de précis ? Héhé. »

« — Bah ! J'espérais que tu pourrais éventuellement me tuyauter, histoire que je puisse me réintroduire dans les rouages du système. J'aimerais assez refaire mon nid, si tu suis ma pensée. »

A cette idée, la hyène grimaça légèrement, avant de se gratter le cou d'une patte distraite.

« — Erf… Héhé. C'est plutôt délicat. Je n'oublie pas qu'on a fait quelques belles affaires, à l'époque, bien entendu. Mais maintenant, les choses ne fonctionnent plus vraiment de la même manière. »

« — Je ne te parle pas d'une association, Grinn. Présente-moi à qui il faut, je me chargerai du reste. »

Visiblement, Dinholt ne comprenait pas où le commerçant souhaitait en venir. Ou tout du moins faisait-il semblant de ne pas comprendre. Aussi, la hyène essaya de se montrer plus clair, se redressant pour donner un peu plus d'impact à ce qu'il allait dire :

« — Les clans en place sont solidement ancrés, mon chacal. Et ce ne sont pas des bandes de gamins crève-la-fin, qui courent les faubourgs pour piquer leurs sacs à des petites vieilles. Hihi. Tu ne peux pas entrer par la grande porte avec ton prestige passé comme carte de visite. Ils vont te trancher la gorge avant même que tu aies le temps de te vanter de ta petite escapade désertique, et de tout ce qui a précédé. »

« — C'est supposé m'inquiéter ? » questionna Dinholt avec détachement tout en redressant un sourcil. « Je sais comment marche le système. Je ne suis pas revenu pour me contenter de jouer les troisièmes couteaux, les mercenaires ou les chasseurs de primes. Très peu pour moi. Je veux reprendre les choses là où je les avais laissées. »

Grinn se pencha vers l'avant, s'accoudant au comptoir, avant de prendre une expression toujours amusée, mais néanmoins plus sombre.

« — Héhé. Il y a une grande différence entre ce que tu veux, et ce que tu peux faire. La place que ton clan occupait autrefois aujourd'hui, c'est plus de cinq organisations qui se la partagent ou se la disputent. Ta gloire passée n'est guère plus qu'un souvenir. Si tu veux reprendre les choses où elles en étaient, alors il te faudra tout recommencer à zéro… Hihi. Et crois-moi, mon petit, avec ton passif, tu seras mort avant d'avoir pu effleurer le moindre lupis. »

Bien sûr. S'il se rappelait à toutes les mémoires, on se souviendrait également qu'il avait vendu certains de ses hommes pour sauver sa tête. Ce n'était pas la chose dont il était le plus fier, mais il s'était gardé de balancer les noms de ses plus proches lieutenants. Cela ne changeait pas grand-chose, dans les faits : un mafieux qui parlait était un mafieux indigne de confiance. Néanmoins, il ne pouvait se blâmer éternellement pour ses erreurs de jeunesse, et s'il lui fallait être honnête, regrettait-il sincèrement ce qu'il avait fait ? Certainement pas. Et puis, la donne était bien différente, aujourd'hui. Il fallait seulement que Grinn voie les choses sous cet angle.

Dinholt prit un air un peu plus dur, avant de se pencher au-dessus de comptoir à son tour, pour glisser un regard glacial en direction de son interlocuteur. D'une voix froide, il déclara :

« — Chiche ! Si ces types veulent ma peau, ils risquent d'y passer les premiers… Crois-moi, Grinn… Aujourd'hui, je suis en mesure de liquider n'importe qui, tu m'entends ? N'importe qui ! Pas un seul de ces merdeux n'en réchappera, s'ils en viennent à me manquer de respect. Alors, maintenant tu me dis où je peux trouver l'un ou l'autre responsable, parce que je voudrais me placer. Et je ne te demande pas ton avis, d'accord ? »

La hyène grimaça face à ce ton impérieux et goguenard. Poussant un soupir, il répondit froidement, sans une once de rire dans la voix, signe qu'il se montrait particulièrement sérieux :

« — Si tu tiens à faire fi de mon avis, je te demanderai de payer pour ces informations. Comme tout un chacun. La loi du commerce prévaut, surtout si ça peut te sauver la vie. »

Dinholt poussa un soupir de déception, avant de prendre une expression faussement affectée.

« — Oooh… Tu me blesses. »

Sans prévenir, son poing partit à toute allure, directement dans la mâchoire de la hyène. Sous la puissance du choc, Grinn fut projeté de sa chaise, et tomba lourdement au sol, tandis que le chacal bondissait par-dessus le comptoir en ricanant. D'une patte ferme, il agrippa le commerçant encore sonné par la peau du cou, le forçant à se redresser, juste pour le placer à la hauteur d'un buffet attenant. Alors, il lui matraqua la tête contre le meuble à trois reprises, chaque coup se montrant plus violent et intense que le précédent. Finalement, il le laissa choir au sol, avant de lui asséner un terrible coup de pied dans le creux de l'estomac, soldant par ce geste enfiévré un passage à tabac quelque peu gratuit.

Grinn éructa, crachant une gerbe de sang, accompagné d'un bout de dent brisé. Dinholt passa une patte nerveuse sur le pelage de son crâne, avant de s'accroupir aux côtés du propriétaire des lieux, qu'il agrippa brutalement par le cou.

« — C'est bien comme ça qu'on paie dans ce rad, pas vrai ? Alors maintenant, j'attends les informations pour lesquelles j'ai payé… A moins que ce ne soit pas la somme exacte ? Je peux toujours ajouter un pourboire. »

Le geste accompagnant la parole, il releva le poing, mais Grinn maugréa en secouant la tête. Son regard suppliant laissait entendre qu'il en avait pour son compte. Alors Dinholt se détendit légèrement, et relâcha la pression qu'il exerçait sur la gorge de son infortuné interlocuteur, qui put alors reprendre son souffle, avant de geindre de douleur, portant une patte tremblante à sa mâchoire endolorie.

« — C'est… C'est comme ça que tu… Tu traites un ami de… De longue date ?

« — Tss, je t'en prie. Nous n'avons jamais été vraiment amis, et tu parles à un type qui a envoyé à la mort six de ses hommes pour sauver sa peau. Désolé de te décevoir : mon cœur n'est pas plein d'amour et de tendresse. Nous évoluons dans ces sphères depuis assez longtemps pour savoir qu'il n'y a que deux choses qui fonctionnent avec les individus de notre espèce… L'argent, ou la violence. Laquelle des deux options a ta faveur, alors ? »

Craignant de subir une piqure de rappel s'il ne se montrait pas plus coopératif, Grinn se calfeutra dans l'angle du mur, se barrant le visage des deux pattes, tout en tremblant légèrement. A cette vision quelque peu misérable, Dinholt ne put réprimer un soupir de lassitude.

« — Allez, vide ton sac. Ça te fera du bien, tu verras. »

« — O… Okay… Je vais te dire ce que tu veux… En fin d'après-midi, aux alentours de dix-huit heures, dans l'arrière salle du Dundee Bomber, y a une réunion des cadres de la Maison Lacton… C'est bien le seul clan dans lequel tu pourrais te placer, à ce jour… Ils aiment bien les petites frappes dans ton genre. Héhé. »

« — Toujours le mot pour rire, Grinn. »

N'ayant que moyennement apprécié cette dernière provocation, Dinholt lui asséna un nouveau coup de pied en pleine mâchoire, qui lui envoya la tête contre le mur. Grinn poussa un hurlement sourd, avant de se plaquer les pattes contre le crâne. Il semblait à deux doigts de sombrer dans l'inconscience. Le chacal se détourna avant de se diriger d'un pas tranquille vers la sortie de la boutique. Sans porter sur la hyène le moindre regard supplémentaire, il se contenta de conclure en ces termes :

« — Dommage, j'ai pas le sens de l'humour. »


Le Dundee Bomber était un bar de seconde zone du quartier de la Faille, qui se prétendait guindé, sans avoir les moyens de ses ambitions. Sa situation géographique, à la limite du quartier de l'Horloge, lui offrait une clientèle un peu moins débauchée que d'autres établissements plus reculés des zones les plus sensibles de la capitale. Tout du moins, pouvait-on espérer ne pas voir plus d'une ou deux bagarres éclater chaque soir.

Dinholt y était arrivé une vingtaine de minutes avant l'heure que lui avait indiqué Grinn. Pour passer le temps, il avait commencé à boire. Une sale habitude, qui ne l'avait jamais quitté, même dans les terres désertiques. Il y avait toujours un moyen de se mettre une mine, peu importait la localité dans laquelle on croupissait. L'alcool était le maillon liant toutes les cultures de Kiren. Ces crétins pacifistes avec leurs messages de paix, de tolérance et d'unité auraient dû commencer par-là, histoire de donner un peu de crédit à leur prêchi-prêcha.

Tout en descendant d'une traite son troisième verre de liqueur de Skaar, un alcool fort d'Otonomah, qu'il redécouvrait avec un plaisir non dissimulé, il gardait l'œil rivé sur la porte donnant vers l'arrière-salle du bar. Aucune chance de voir les cadres de la Maison Lacton faire leur entrée par la grande porte. Ils passeraient sans doute par la voie de service, qui leur était certainement gracieusement ouverte par le propriétaire des lieux, contre monnaie sonnante et trébuchante.

Lorsque l'heure dite fut passée d'une bonne vingtaine de minutes, laissant même aux plus retardataires des cardes du clan l'opportunité de faire leur arrivée, Dinholt estima qu'il était temps pour lui de se joindre à la fête. Le bar commençait à se remplir peu à peu. Dix-huit heures, c'était le moment de la sortie du travail, pour la plupart des usiniers et des agents administratifs. La plèbe croulante qui grattait le sol dans ce coin de la ville, et ressentait un besoin irrépressible d'oublier sa misère dans l'alcool. Aucun gouvernement, qu'il soit transitoire ou permanent, aucun Cénacle, remanié ou non, encadré ou pas, ne saurait changer cette réalité. Le monde était injuste par nature, et cela justifiait tout aux yeux du chacal, jusqu'à une conduite des plus répugnantes.

Sans prendre la peine de régler pour sa consommation, il s'éloigna en direction de la porte de service, se faufilant entre les tables et les usagers d'un pas discret et naturel, si bien que personne ne fit attention à lui. Etre une ombre dans la foule, un individu dans la masse, était le secret des bonnes rapines. Il était facile de disparaître, lorsqu'on connaissait les usages banals du peuple. Une vérité fondamentale, que la haute société tout comme ses représentants, ces crétins de la Milice Martiale, ne semblaient pas capables de comprendre. A grands coups d'uniformes et de distinctions, ils marquaient une frontière, là où la proximité était le véritable secret de la force. Dinholt le savait mieux que personne : pour ne pas attirer l'attention, il valait mieux ne rien avoir de valeur sur soi… Et surtout pas une médaille.

Se callant au mur jouxtant la porte, il tendit l'oreille, mettant en branle ses instincts primordiaux de chasseur, pour percevoir les bribes insaisissables d'une conversation qui semblait se tenir entre plusieurs interlocuteurs, de l'autre côté de la porte. Bien, c'était le signe que la Maison Lacton avait commencé à traiter ses petites affaires. Il était temps d'animer un peu leur soirée.

Sans montrer la moindre hésitation, ni même marquer un temps d'arrêt, il fit pivoter la poignée et se glissa de l'autre côté de la porte. Personne, dans le bar pourtant bondé, ne se rendit compte de la manœuvre.

Néanmoins, de l'autre côté, son arrivée fut immédiatement remarquée. Une patte brutale vint se poser contre son bras, tandis qu'une autre le saisissait par l'épaule et le plaquait contre la porte. Le gorille qui lui faisait face tenait ironiquement du grand singe. Plutôt comique, en effet. Dinholt ne prit même pas la peine de s'attarder sur l'expression furieuse qu'affichait sa face d'abruti, tournant immédiatement les yeux vers les six cadres rassemblés autour de la table, qui s'étaient figés dans leurs postures et murés dans le silence, leurs visages bouffis tournés vers lui. Leurs regards dépeignaient un mélange subtile de stupéfaction crispée et de colère muette, tandis qu'entre leurs museaux resserrés se consumaient des cigares hors de prix. Quel stéréotype. Le chacal se mordit les lèvres pour ne pas pouffer de rire.

Le singe qui le tenait fermement, et le dépassait d'au moins deux têtes, avait une poigne de fer. Ses pattes étaient au moins aussi grosses que la tête de Dinholt, mais cela ne l'impressionnait pour ainsi dire pas du tout. D'une voix sage, le chacal déclara à l'attention du garde du corps :

« — Je te conseille d'ôter ta patte de là, si tu ne veux pas la perdre. »

Le gorille poussa un ricanement dédaigneux, avant de raffermir son emprise. Dinholt sentit le point de rupture approcher, pour les os de son poignet. Aussi, poussa-t-il un soupir avant de se redresser brusquement de toute sa hauteur, pour venir plaquer un phénoménal coup de tête dans le visage du gorille, qui poussa un hurlement de douleur avant de s'écarter légèrement. Il laissa ainsi l'opportunité à son otage de se saisir du manche de son épée. La lame glissa dans un sifflement métallique, précise et redoutable, et d'un simple moulinet, trancha sournoisement. Le garde du corps poussa un cri d'horreur en dressant un moignon sanguinolent au-devant de son visage, tandis que Dinholt décrochait la patte coupée, qui était restée crispée autour de son poignet. D'un geste dédaigneux, il la lança à l'encontre de son propriétaire, qui mugissait contre le mur, le souffle court. Les cadres de la Maison Lacton avaient observé la scène en silence, toujours figés dans leurs postures. Malgré le débordement sanglant qui venait de se produire, ils n'avaient pas bronché. Dinholt leur reconnut une certaine forme de professionnalisme dans leur retenue, pour le coup, même si l'expression de leurs visages semblait marquer un vague sentiment de désapprobation. Le chacal écarta les bras en s'approchant d'eux d'un pas lent, comme pour se dédouaner de ce qui venait de se produire.

« — Je l'avais prévenu ! »

Il sentit la masse courroucée du gorille se redresser derrière lui. Surmontant la douleur, il devait vibrer d'une intense conviction professionnelle, à présent. Faire son devoir, tout en se vengeant. Oui, délectation complète doublée d'un crétinisme absolu. Dinholt redressa un doigt à son encontre, désireux de l'empêcher de faire quelque chose qu'il risquait d'amèrement regretter.

« — Tu devrais t'en tenir là, babouin, ou je te promets que je tranche plus que la main. »

L'un des cadres fut prompt à réagir. Il claqua des doigts à l'attention du gorille, lui intimant par ce biais l'ordre de se tenir tranquille, avant de déclarer d'une voix rauque :

« — Ça va aller, Michal… Tu peux disposer. Va faire soigner cette vilaine blessure. »

Exprimant sa frustration par un grognement sauvage, le garde du corps ramassa sa patte, qui traînait toujours au sol, et s'en fut en direction d'une alcôve qui ouvrait sur un escalier menant à l'étage, sans demander son reste. Plutôt sensé de sa part, pour le coup. Dinholt eut le temps d'ironiser « malin comme un singe », avant de voir son avancée arrêtée par le déclic métallique provenant du revolver que l'un des cadres pointait vers lui. Le chacal souleva un sourcil dubitatif face à cette menace, et se contenta d'ironiser :

« — Allons bon, c'est plutôt à ce pauvre Michal que vous auriez dû refiler un tel jouet. Rangez-moi ça, que nous puissions causer. »

Les mafieux échangèrent un regard dubitatif, avant de se laisser aller à ricaner doucement. Celui qui pointait son revolver, un urksa de petite stature tenant de la marmotte, secoua légèrement ses babines moustachues, avant de faire un petit signe du menton à Dinholt.

« — Qu'est-ce qui te fait croire qu'on pourrait vouloir te causer, rookie ? Tu seras mort dans moins d'une minute. »

« — Oh ! Alors, ça me laisse assez de temps pour me présenter, et même pour vous taxer un verre. »

Sans y avoir été invité, il se glissa derrière une chaise vide et s'empara d'un godet qui traînait au centre de la table. Il y jeta un coup d'œil insistant, pour s'assurer de sa propreté, avant de desserrer le goulot d'une bouteille de whiskey, et de remplir son verre de l'alcool ambré. Il redressa poliment le récipient à l'attention des six cadres qui l'observaient, médusés, avant de le vider d'une traite. Il poussa un soupir de satisfaction, puis plaqua le verre contre la table.

« — Bon sang, mon garçon… Si tu voulais te suicider, il y avait des moyens moins fatigants, pour toi comme pour nous. »

L'urksa qui venait de s'exprimer était le cadre le plus âgé présent autour de la table. Tenant du cerf, il arborait des bois impressionnants, manifestation évidente de sa longévité. Il avait laissé le pelage de son cou pousser en un simili de barbe épaisse, bien entretenue, et qu'il teignait visiblement en noir, sans doute pour dissimuler son aspect grisonnant. A la vue du costume impeccable qu'il portait, et du lorgnon cerclé d'or qui arborait son œil droit, Dinholt comprit sans mal qu'il s'agissait sans doute du parrain de la Maison Lacton. Le chacal se pencha vers lui, joignant ses pattes au-dessus de la table. Du revolver toujours pointé sur lui, il n'avait cure. D'une voix claire et détachée, il se présenta.

« — Je me nomme Dinholt Ravenga. Je suis le fils d'Alevis Ravenga. Vous vous souvenez d'Alevis, n'est-ce pas ? »

Le cerf fit un petit mouvement de la tête à l'attention de la marmotte, qui baissa immédiatement son arme, et détourna le regard, visiblement gêné. Dinholt exécrait à manœuvrer autour du nom de son père, mais il savait également quand il était nécessaire de se servir de cette information.

« — Comment oublier Alevis ? demanda le cerf en se callant au fond de son fauteuil. Ton père a fait beaucoup, pour nous. Beaucoup pour les Onze Mandragores, d'ailleurs. »

Onze clans mafieux se partageaient la troisième sphère du pouvoir d'Otonomah, ainsi que de tout le Kantor civilisé. Le chiffre symbolique remontait à un âge immémorial, tout comme l'appellation du groupuscule, et aucun truand de la cité, qu'il soit en haut ou en bas de l'échelle, ne s'en remémorait l'origine. Néanmoins, la tradition perdurait. Il ne pouvait y avoir que onze clans fédérés, indépendants, mais unis au sein d'une confrérie qui ne se réunissait qu'en cas de crise, et pouvait mettre fin à n'importe quelle velléité les opposant, si le besoin s'en faisait ressentir. C'était cela, les Onze Mandragores. Une régence de l'ombre, entretenue par et pour la corruption du système, à l'abri des regards, et à l'insu de la plèbe.

En cela, Alevis Ravengo, ancien Grand Ordonnateur du Cénacle, avait été un allié fort utile, qui avait trouvé le moyen de faire fortune en ouvrant toutes sortes de portes aux groupuscules criminels, et avait su les protéger lorsque cela s'était avéré nécessaire. La stabilité actuelle des clans mafieux, et leur intégration presque parfaite au fonctionnement de la société urksa, était l'œuvre de cet architecte de génie, qui avait su composer au cours de sa carrière politique une myriade d'habiles combines, en vue de soutenir ses amis, comme ses ennemis, pour que chacun puisse en tirer le plus grand profit. Surtout lui-même.

D'une voix grave, le cerf reprit :

« — Oui. Sa perte a été une grande tragédie. »

« — Je suppose. Je n'étais pas là au moment de sa mort. »

« — Nous savons tous pourquoi. »

Les dignitaires du clan échangèrent quelques regards lourds de sens, avant de ricaner.

« — Il t'a répudié, n'est-ce pas ? » reprit le cerf d'une voix dédaigneuse. « Déshérité et exilé, pour ta conduite stupide de petit garçon trop gâté, qui ressentait le besoin d'attirer l'attention de son père en voulant jouer les canailles. On peut le tolérer, tant que le garçon sait se tenir, et ne va pas empiéter sur les plates-bandes de ceux qui font… disons, un honnête travail. Surtout s'il finit par se faire attraper, mettant son père, et tous ses associés, dans une situation des plus embarrassantes. »

Quoique rendu amer par l'évocation de cette vérité, Dinholt resta digne et détaché. Il avait eu l'occasion de faire face à la véracité de ces faits au cours de la dernière décennie, et à l'accepter de bon gré comme faisant partie de ces épreuves cruelles, mais nécessaires, que la vie vous réservait parfois. Pour manifester son dédain face à cette provocation, le chacal haussa les épaules. Piqué par tant de désinvolture, le chef de la Maison Lacton se pencha en avant, fronçait ses épais sourcils broussailleux.

« — L'amour paternel est chose étrange… Il nous pousse à toutes les erreurs. Alevis aurait dû laisser la Milice te trancher la tête, plutôt que de monnayer ta vie en échange de misérables informations… Que tu t'es empressé de donner, d'ailleurs, si mon souvenir est bon ? »

« — C'est tout à fait exact. » confirma Dinholt d'une voix rieuse.

Le cerf écarta les bras avec dépit, consterné par l'attitude arrogante du chacal.

« — Et il en est fier, en plus, ce jeune présomptueux ! Tu n'avais rien compris à la nature des clans à cette époque, et visiblement, tu n'y comprends toujours rien aujourd'hui. Qu'est-ce qui te permet de croire que tu peux venir te pavaner devant nous ? Tu penses pouvoir provoquer nos augustes personnes, et t'en tirer à bon compte parce que tu portes un nom illustre ? Ridicule ! »

« — Non, messire… Rien de tout cela. Cessez de croire que je me dissimule derrière le nom de mon père, et que je me permets des fadaises uniquement pour vous provoquer. Ce n'est pas un genre que je me donne, c'est dans ma nature. Dix ans d'exil n'y ont rien changé… Ce qui a changé, en revanche, c'est le système politique dans lequel nous nous trouvons, à présent. Un système tout neuf, en pleine mutation, qui peine à faire face à une guerre déraisonnable et stupide, qui ne le mènera nulle part… Mais qui se montre riche en failles, et donc en possibilités. Le fait que je puisse me tenir devant vous aujourd'hui en est la preuve, n'est-ce pas ? »

« — Que crois-tu donc nous apprendre, jeunot ? Nous sommes aux faits de l'actualité. »

Dinholt hocha la tête pour lui donner raison sur ce point, avant de se servir un nouveau verre de whiskey, tout en redressant l'index pour signifier qu'il allait en venir à l'essentiel. Il vida son godet d'une traite, avant de passer aux explications.

« — Les Onze Mandragores sont vouées à disparaître. Vous en avez conscience, n'est-ce pas ? Je crois même que c'est la raison exacte pour laquelle vous vous êtes réunis aujourd'hui… Je me trompe ? »

Les cadres échangèrent quelques regards gênés. Les uns et les autres se perdirent en messes basses précipitées, accompagnées de fébriles hochements de tête. Seul le cerf restait impassible, son regard froid ne se détachant pas de celui d'un Dinholt goguenard. Ce-dernier reprit la parole d'un ton plus haut, ramenant l'attention sur lui.

« — Oui, c'est vrai ! Le nouveau Cénacle et le remaniement politique, la guerre avec Shadowrift, la Milice Martiale qui tombe dans le domaine public, la disparition de la Rébellion, tout ça, tout ça… C'est très intéressant. Mais dans les faits, que retiendra-t-on, finalement ? Adieu, le soutien du Cénacle. Bye-Bye Etrogarheim et le Consortium. Dites bonjour à la reprise en main de vos petites affaires par la grande prêtresse et sa nouvelle chasse gardée. Elle va faire du ménage dans la paperasse de mon père, et mettre à jour vos petites combines et tous vos vieux traquenards… Les Mandragores, on va les cueillir, les unes après les autres. Cela fait trop longtemps que vous éclusez les mêmes fonds de commerce. Vous avez fini par laisser des traces. C'est pas ma tête qui finira sur le billot, cette fois-ci… Mais les vôtres. »

Il se laissa retomber au fond de son siège, appréciant leurs expressions déconfites et démunies, face à une vérité claironnante exprimée avec un tel détachement. Dinholt se laissa aller à un petit rire, avant de conclure d'un ton ironique :

« — Quand j'y pense, ça m'fait vraiment marrer. »

Perdant visiblement son calme, le cerf se laissa gagner par un petit tremblement de rage, et tapa du poing sur la table, si fort qu'il en délogea son lorgnon.

« — Insolent ! Surveille ton langage. »

« — Je ne fais que dire la vérité, le cornu ! »

Il feignit un air désolé en plaquant une patte contre sa bouche.

« — Oh, pardon ! Ça, c'était insolent… »

« — Et alors quoi ? Tu prétends nous offrir une solution miracle ? Tu veux te faire passer pour le digne héritier de ton père ? Une nouvelle génération de Ravenga, qui rétablira nos affaires, ou tout du moins fera en sorte qu'elles puissent se perpétuer ? Par quel miracle accomplirais-tu une telle prouesse, après dix ans loin de ton pays ? »

Dinholt agita sa patte d'avant en arrière, comme pour chasser ces questions douteuses. Il poussa un soupir, avant d'écarter mollement les bras, tout en déclarant :

« — Voilà votre problème. Vous ne voulez qu'une chose : la continuité absolue. Il faut que les choses restent immuables, c'est ça ? Mais c'est pour cette raison que tout s'apprête à vous claquer entre les doigts, messieurs. Ce qu'il vous fait, c'est de l'innovant ! Du nouveau ! Revoir le système en profondeur ! Si la gouvernance de ce foutu pays change et évolue, alors la criminalité doit en faire de même, pas vrai ? L'immobilisme causera votre perte. »

« — Tu veux remettre en question le fonctionnement traditionnaliste des Onze Mandragores, qui perdure depuis près de quinze ans ? »

Dinholt hocha la tête, manifestant une conviction profonde.

« — Mouai. C'est tout à fait ce que j'ai à l'esprit. »

« — Ridicule et utopiste ! » contesta le cerf en secouant ses bois. « Il n'y a aucune chance que ça marche ! »

« — Et pourtant, le gamin a raison. »

Les visages de toutes les personnes en présence se tournèrent brutalement vers l'origine de cette voix, profonde et inquiétante, qui avait jailli depuis la porte de service, donnant sur l'arrière-cour du Dundee Bomber.

Là, se trouvait un urksa tenant de l'hermine, haut sur patte, à la carrure imposante et voutée. Son pelage ras et pelé était d'une couleur sombre à la teinte indéfinissable, légèrement violacée, et à l'aspect crayeux. Son visage marqué était fendu d'un sourire méprisant, bardé de crocs dont l'aspect menaçant n'avait rien à envier à l'unique pupille brune qui flamboyait au creux de son regard perçant. Son autre œil était recouvert d'un cache noir, qui dissimulait assez mal une vilaine balafre. Celle-ci remontait jusqu'à son oreille droite, fendue en deux. Il était vêtu d'une armure de cuir noir, finement taillée, et ajustée à sa taille massive, quoiqu'un peu trapue, mais dont la musculature demeurait impressionnante. Une vieille cape rouge, tombant en lambeaux, était fixée à ses épaulières métalliques, bardées de traces d'impact. Elément non anodin, son bras droit avait été remplacé par une prothèse mécanique massive, à l'aspect vétuste, mais très impressionnante, toute en plaques métalliques et en pistons saillants. La main d'acier avait l'allure d'une patte à trois griffes, capable de tout briser sous la force de sa poigne. Complétant son apparence menaçante, un long fourreau était fixé à sa ceinture, dont dépassait la garde d'une épée à deux mains. L'usure de son pommeau laissait à penser qu'elle n'était pas là uniquement pour la décoration.

A sa vue, le cerf, chef de la Maison Lacton, se figea d'horreur. Il grimaça, avant de déclarer d'une voix tremblante :

« — C… Carlfrei ? »

Dinholt fut parcouru d'un frisson à l'audition de ce nom, et se redressa légèrement, comme s'il s'apprêtait à quitter son siège pour s'enfuir à toutes jambes. Cependant, il regagna un peu de constance, s'obligeant à contrebalancer cette première réaction instinctive. D'une voix calme, dont le ton malicieux essayait de dissimuler le trouble, il annonça rapidement :

« — Bien, messieurs… Je pense que je vais vous laisser. Vous avez tout un tas de choses à vous dire, je pense. Et je ne voudrais pas m'imposer… »

« — Assieds-toi, Ravenga. Nous avons des choses à nous dire, en effet. »

Carlfrei avait pointé vers lui son gantelet métallique, l'intimant par ce geste à obéir consciencieusement à ce qui venait de lui être ordonné, ainsi qu'à tout ce qui pourrait suivre. Sans demander son reste, Dinholt s'exécuta. Toute sa belle assurance semblait s'être envolée, en même temps que son air goguenard, qui laissait maintenant place à un malaise ouvertement affiché, qui confinait presque à la panique.

Le chef de la Maison Lacton, toujours crispé, parvint néanmoins à surmonter le mutisme général qui s'était emparé des cadres de son clan, depuis que Carlfrei avait fait son entrée.

« — C'est la journée des grands retours… » déclara-il d'un ton ironique. « D'abord le fils d'Alevis Ravenga, et maintenant la Poigne Démente… »

« — Je n'ai jamais vraiment aimé ce surnom. » contesta l'hermine d'une voix chantante.

« — Il te va pourtant comme un gant. »

Ne goûtant guère à la provocation, Carlfrei se glissa à toute vitesse derrière le siège qu'occupait le cerf, et dans un cliquetis métallique, lui agrippa brutalement la nuque de sa patte mécanique. Dinholt l'avait à peine vu bouger. Sa vitesse d'exécution, tout comme sa précision, étaient impressionnantes, surtout si l'on considérait sa masse imposante.

Voyant que l'hermine s'en prenait à son chef, la marmotte pointa son revolver en direction de l'agresseur. Carlfrei fronça les sourcils face à cette menace ouvertement affichée, et grimaça d'un sourire torve, tout en crocs saillants.

« — Tss… Ne pointe pas une arme sur quelqu'un si tu ne comptes pas t'en servir. Es-tu bon tireur ? J'en doute, à la vue des tremblements sporadiques qui agitent ta petite patte ridicule. Entre toi et ta cible, il y a ton chef. Alors vas-y, tire ! J'estime à cinquante pour cent les chances que tu me rates complètement, et à cinquante pour cent les chances que tu mettes un terme à l'existence du parrain de la Maison Lacton. Dans les deux cas, tu me rendras service… Mais je peux t'assurer que tu n'appuieras pas deux fois sur la gâchette. »

« — C'est donc ma mort, que tu souhaites ? » éructa le cerf d'une voix éraillée.

Comme Carlfrei ne répondait rien, le parrain fit un signe du museau à l'attention de son subordonné.

« — Laissez, mon ami. Ne prenez pas ce risque. »

Un peu dépité, la marmotte s'exécuta, abaissant son arme sous le ricanement dédaigneux de l'hermine. Alors, ce-dernier tendit sa patte libre en direction de la porte, et claqua des doigts. A cet ordre gestuel répondit un bruit massif de pas s'approchant. Une dizaine d'urksas en armures noires, assez semblables à celle que portait Carlfrei, firent irruption dans l'arrière-salle. Des capuchons sombres étaient rabattus sur leurs faciès. Ils donnaient l'impression d'être une troupe entraînée et bien organisée. Une vraie petite armée de l'ombre, aussi servile que dangereuse.

Alors que ces sombres combattants entouraient la table où s'étaient réunis les cadres de la Maison Lacton, et extirpaient des lames brillantes de leurs fourreaux, Dinholt se figea, une boule amère au creux de la gorge. Quand, exactement, la situation avait-elle dégénéré ? Il avait à présent tout le loisir de regretter son retour à la capitale… Il n'était visiblement pas le seul à avoir l'intention de profiter de la situation instable de la transition politique afin d'en tirer un profit quelconque. Or, faire face à un rival comme Carlfrei n'était pas vraiment ce qu'on pouvait considérer comme une opposition équitable.

Fermant la marche des soldats de Carlfrei, une urksa tenant de la lionne, à la taille svelte et élancée, fit son entrée. Elle aussi portait l'armure noire caractéristique des subalternes de l'hermine, mais elle avait enfilé par-dessus une fine tunique de couleur blanche, brodée de fils d'or, remontant jusqu'à sa tête en une capuche élégante, qui encadrait ses traits fins, et soulignait son regard félin, qui brillait d'une lueur bleue glaciale. Dans son dos était fixé un jeu de trois lances, aux pointes finement ciselées, et dont les lames se décomposaient en une série de plusieurs crochets acérés. Mieux valait éviter de se retrouver avec des tels épieux en travers du corps… Car au moment de les retirer, ils devaient tout arracher sur leur passage.

La lionne referma la porte d'un coup de pied, avant de poser son regard froid sur les cadres rassemblés. Carlfrei lui fit un petit signe du museau pour lui indiquer la marmotte. Elle se dirigea vers lui d'un pas rapide, et le délesta de son arme sans ménagement. D'un mouvement expert, elle démonta le revolver en trois morceaux, qu'elle disposa consciencieusement sur la table, avant de s'éloigner d'un pas.

Satisfait de sa prise de contrôle, l'hermine ricana doucement, avant de resserrer d'avantage son emprise sur la nuque du cerf, qu'il maintenait toujours sous sa pression.

« — Messieurs… » commença-t-il. « Savez-vous ce qu'il est advenu des clans Carmago et Dorfray ? »

Dinholt connaissait ces clans de noms. Ils appartenaient tous deux aux Onze Mandragores, tout comme la Maison Lacton. Voyant le cerf frémir à la mention de ces groupuscules criminels, le chacal comprit qu'une chose terrible se produisait actuellement dans les recoins sombres de la capitale. Une chose qu'il n'avait pas pu anticiper, et à laquelle il aurait peut-être dû se montrer attentif, avant de revenir, et de s'y trouver mêler bien malgré lui.

« — Bien sûr, que vous le savez. » ironisa Carlfrei, qui semblait considérer le silence pesant de l'assemblée comme une réponse satisfaisante. « Ils ont rejoint mon organisation. Oh, bien entendu, ils n'étaient pas vraiment d'accord, de prime abord… Mais j'ai usé d'arguments assez convaincants. »

« — Jamais la Maison Lacton ne se soumettra à toi, Carlfrei ! » rétorqua le cerf en grinçant des dents.

« — Ah. Et je suppose que tu parles en son nom ? Bien. Alors il ne me reste qu'à changer d'interlocuteur. »

Un craquement sinistre se fit entendre, qui horrifia les cadres en présence. Dinholt lui-même en resta médusé de stupeur et d'effroi. D'un simple mouvement du poignet, Carlfrei venait de briser la nuque du chef de la Maison Lacton. Il laissa la carcasse inerte s'effondrer face contre la table, avant d'y jeter un ultime regard écœuré. Alors, il commença à arpenter le pourtour de la pièce d'un pas lent, jetant de temps à autres des coups d'œil concernés à l'un ou l'autre des mammifères en présence. Personne n'osait dire quoique ce soit, ni faire le moindre geste. Les corps tremblaient, les regards bas, les mines pâles et effarées. L'hermine semblait se réjouir de cette ambiance délétère, où chacun s'était mis à prier pour sa vie, et sur laquelle il régnait, prenant l'allure d'un vautour tournoyant autour d'un animal mourant, qui bientôt se métamorphoserait en une carcasse dont il pourrait se délecter. Essayant de dissimuler au mieux son trouble, Dinholt restait de marbre. Lorsqu'il se pencha en avant pour se servir un nouveau verre de whiskey, l'un des soldats de Carlfrei glissa sa lame contre son épaule, lui faisant apprécier le couperet glacial du fil de son épée. Le chacal redressa doucement les pattes, et se laissa guider vers le fond de son siège, où il resta immobile.

« — On se détend, les gars. Je voulais juste me servir un petit verre. »

Carlfrei ne put s'empêcher de ricaner à cette remarque. Il fit un signe de tête à son subalterne, avant de lui lancer :

« — Sers-lui son whiskey. Et avec égards, je te prie. »

Sans demander son reste, l'urksa rengaina son épée, et se saisit de la bouteille de whiskey, dont il dévissa adroitement le bouchon avant d'en déverser le contenu dans le verre. D'un geste ferme, il tendit le godet à Dinholt, qui le réceptionna en souriant, avant de le redresser à son attention pour le remercier de son sens du service. Alors, l'urksa siffla l'alcool d'une traite, avant de pousser un soupir de satisfaction.

« — Vous voyez. » reprit finalement Carlfrei à l'attention des cadres qui s'affairaient à ne surtout pas croiser son regard. « Les choses peuvent également se passer pour le mieux. Je ne suis pas le monstre qu'on a pu vous dépeindre, et ceux qui œuvrent sous mon service sont généralement satisfaits de leur condition. N'est-ce pas, mes ouailles ? »

Tous les urksas en armure noire se dressèrent à l'unisson, plaquant leurs bras contre leurs flancs, tendant le museau vers l'avant, avant de déclarer d'une voix commune :

« — Oui, Sir ! »

Satisfait de cette démonstration d'obéissance, Carlfrei balança un violent coup de pied dans la carcasse du défunt chef de la Maison Lacton, précipitant son cadavre à terre, pour libérer le siège qu'il occupait jusqu'alors. Il se laissa ensuite retomber au fond de celui-ci, un sourire malsain fendant son museau.

« — Maintenant que cette chère tête de bois nous a quitté, à qui dois-je m'adresser, si je veux m'entretenir avec le chef de la Maison Lacton ? »

Aucun des cadres ne répondit. La tête basse, le regard lointain, ils se murèrent dans le silence, tandis que Carlfrei leur lançait à tous des regards insistants, semblant attendre une réponse qui sans doute ne viendrait jamais.

« — C'est amusant… » finit-il par déclarer. » J'étais pourtant sûr de trouver ici, ce soir, les six plus hauts dignitaires de ce fichu clan. Vous n'aviez jamais parlé droits de succession, peut-être ? Dans l'ordre des choses, celui qui devient le nouveau parrain est le bras droit de l'ancien, ou quelque chose comme ça… Je me trompe ? »

A cette question, il partit d'un éclat de rire à demi fou, en secouant sa prothèse mécanique devant lui.

« — Haha ! J'aime pas parler de bras droit, en général… Ça me donne toujours du vague à l'âme. »

D'un geste brutal, il tapa avec violence de son gantelet métallique sur la table, pulvérisant le bois épais qui en composait la surface sans la moindre difficulté. Les cadres en présence frémirent, et s'enfoncèrent d'avantage au fond de leurs sièges. Carlfrei se pencha alors en avant, prenant une mine plus dure et cruelle, avant de demander sournoisement :

« — Vous ne voudriez pas que j'ai du vague à l'âme, n'est-ce pas ? »

L'urksa tenant de la marmotte redressa alors une patte tremblante. Ses babines épaisses frémissaient au rythme des soubresauts incontrôlables qui lui parcouraient le corps.

« — C'est moi… C'est moi qui deviens le parrain de la Maison Lacton, suite au décès d'Ernise Devefer. »

A cette nouvelle, Carlfrei sembla ravi, et ne put se départir d'un sourire euphorique. Il fit un petit mouvement de la patte à l'attention de la lionne, qui semblait attendre ses ordres, et déclara :

« — Jersey, si tu veux bien ? »

La dénommée Jersey dégaina l'une de ses lances d'un mouvement rapide et agile, et asséna un coup d'une précision mortelle dans le dossier du siège qu'occupait le rongeur, traversant le bois sans aucune difficulté, pour rejaillir en une épine mortelle qui transperça l'urksa de part en part. La marmotte écarquilla les yeux et porta son regard à l'étrange appendice métallique, ruisselant de sang, qui dépassait de son abdomen. Il essaya de marmonner quelque chose, mais ne put éructer qu'une bouillie sanguinolente. Ses yeux se révulsèrent, tandis que ses bajoues cessaient de frémir, pour toujours.

A ce spectacle désolant, Dinholt ne put que se laisser retomber au fond son siège, afin de se mettre hors de portée des petites giclées de sang qui voletaient dans sa direction. Le chacal craignait de plus en plus que cette première réintroduction dans le milieu de la pègre ne soit finalement la dernière pour lui. Il aurait aimé apprécier l'ironie de la situation, mais pour le coup, il n'avait pas vraiment l'esprit à rire.

Alors que Jersey retirait sa lance, mutilant d'avantage les chairs de sa défunte victime, Carlfrei tourna un regard glacial vers le reste des cadres de la Maison Lacton, qui frémissaient sur leurs sièges. L'un d'entre eux s'était mis à sangloter. Pas très professionnel, pour le coup, jaugea Dinholt.

« — Alors ? » demanda Carlfrei d'une voix douce. « Qui est le leader de votre clan, maintenant ? »

N'y tenant plus, l'un des cadres se redressa subitement, tapant du poing sur la table.

« — Si vous voulez tous nous tuer, faites-le sans attendre, et arrêtez de jouer avec nous ! »

« — A votre guise. »

L'hermine fit un petit signe du menton à ses soldats, qui dressèrent leurs épées au-dessus des quatre dignitaires restants. Deux d'entre eux essayèrent de protester dans une posture implorante, mais les hommes de main ne montrèrent pas le moindre signe d'hésitation. En quelques coups tranchants bien placés, ils mirent un terme sanglant à leurs existences.

Se délectant du spectacle mortifère, Carlfrei se servit alors à son tour un verre de whiskey, avant de fracasser la bouteille au sol. Une odeur forte d'alcool ambré envahit l'espace, qui ne couvrait que très mal celle du sang. Le mélange olfactif était des plus répugnants, et Dinholt se sentit légèrement nauséeux. Néanmoins, il n'en laissait rien paraître, soutenant le regard que lui opposait Carlfrei, qui ne détacha pas un seul instant ses regard de lui, alors qu'il savourait le contenu de son godet.

« — Donc, fils de Ravenga… C'est toi le patron de la Maison Lacton, maintenant ?

« — Dans les faits, il semblerait que cet honneur vous revienne, Carlfrei. »

Soulignant la pertinence de cette réponse d'un index redressé, l'hermine hocha la tête avec conviction.

« — Bonne réponse. Si ces abrutis avaient formulé la même, ils respireraient encore, à l'heure actuelle. »

« — Je l'avais bien compris. »

« — Je suis un individu magnanime, tu sais. »

« — Je l'ai constaté. » »

Face à un être comme Carlfrei, la seule chose à faire était d'abonder dans son sens. Dinholt l'avait bien compris, et n'éprouvait aucune gêne à le faire, pas plus qu'il n'en avait ressenti en assistant en spectateur impuissant au massacre qui venait de se dérouler autour de cette table. Les lois de la troisième sphère du pouvoir étaient dures et cruelles, et la première d'entre elle en résumait assez bien l'esprit : il n'y avait aucune règle. Si on souhaitait naviguer en eaux troubles, il fallait se tenir prêt à essuyer la tempête.

« — Détends-toi, mon garçon. Je n'ai pas l'intention de te tuer. Sinon, tu serais déjà mort, non ?

« — Quelles sont vos intentions, me concernant, dans ce cas ? »

L'hermine acheva son godet d'une traite, avant de le reposer brutalement sur la table. Dinholt ne fut pas surpris de voir le verre s'ébrécher à l'impact. Chaque mouvement qu'opérait Carlfrei, chacun de ses gestes, et même ses traits d'esprits, tout chez lui transpirait la violence et le chaos. Une tempête destructrice inaltérable semblait conditionner son être tout entier, et dicter sa conduite, au-delà de toute logique. On ne pouvait pas plus s'y opposer qu'à un caprice de la nature. Pouvait-on se dresser face à une éruption volcanique ? Stopper une coulée de lave par la seule force de la volonté ? Cette impuissance caractéristique était une sensation assez proche de ce qu'on pouvait ressentir, lorsque l'hermine posait son œil unique sur vous.

« — Grinn est venu me voir, en début d'après-midi. »

A l'expression effarée que cette information fit naître sur le visage de Dinholt, Carlfrei ne put s'empêcher de développer sa pensée : « Oui, Grinn travaille pour moi, depuis quelques temps… Tu l'as bien arrangé, dis-moi. Lui qui n'a déjà pas un physique des plus avenants… Ce n'était pas très gentil de le malmener comme tu l'as fait. »

Bien entendu. Grinn. Cette foutue hyène bouffait à tous les râteliers, surtout ceux où elle pouvait gagner un minimum de protection, et au mieux des lupis. Alors quoi ? Il était allé geindre auprès de son nouveau maître, en vue d'obtenir réparation pour la correction subie ? Tout ceci était grotesque. Dinholt s'en défendit d'ailleurs sans détour.

« — Une bonne torgnole de temps en temps ne fait jamais de mal. Je ne dirais pas qu'il l'avait méritée… Mais j'aime pas trop qu'on me prenne de haut… Et c'est ce qu'il a fait. »

« — Et donc, je suppose que tu fomentes l'envie de t'en prendre à moi ? De me passer à tabac ? » questionna Carlfrei d'une voix joviale où brûlaient les relents à peine dissimulés d'une rage furieuse. « Parce que là, tel que tu me vois, je te prends de haut, n'est-ce pas ? »

On ne pouvait pas être plus exact. Entouré comme il l'était par une dizaine de gardes en armes et armures, et après avoir été témoin de l'exécution sommaire et gratuite de six urksas, il lui semblait effectivement être quelque peu malmené. De fait, il hocha la tête, jouant la carte de l'honnêteté.

« — C'est vrai. Mais il y a une grande différence entre vous et Grinn, pas vrai ? »

« — Quelle surprise ! » ironisa l'hermine. « J'ai hâte que tu me dises laquelle… »

« — Eh bien, Grinn c'est le mec qu'on peut tabasser, si on en a envie. Vous pas. »

A cette réflexion, Carlfrei se figea pendant quelques secondes, comme s'il la tournait et la retournait dans son esprit, en vue d'y découvrir un quelconque sens caché. Puis, finalement, il s'esclaffa bruyamment, partant dans un grand éclat de rire, qui ne semblait pas vouloir s'arrêter. Plus par nervosité qu'autre chose, Dinholt l'imita au bout d'un petit moment, se mettant à rire comme un idiot, sans même comprendre pourquoi. De fait, il ne fit qu'entrevoir le petit geste de la patte que Carlfrei lança à l'encontre de Jersey, et le chacal riait encore lorsque la lionne lui balança un coup de poing surpuissant en pleine mâchoire. Dinholt faillit basculer de son fauteuil, mais se rattrapa au dernier moment. Le choc avait coupé son élan euphorique, mais pas celui de l'hermine, qui continuait à se gausser de l'autre côté de la table. Le chacal cracha au sol un glaviot plein de sang, avant de se redresser. Jersey le contemplait avec gravité. Aucune hésitation ne troublait son regard. Elle le tuerait sans y réfléchir à deux fois, si l'ordre lui en était donné.

Au bout d'une dizaine de secondes, Carlfrei retrouva un peu son calme, et parvint à articuler, entre deux hoquets euphoriques :

« — C'est tellement drôle… Hihi… Le fait que tu oses sous-entendre que tu pourrais vouloir me tabasser. »

Pour être exact, c'était une envie autrement plus violente et macabre qui animait le chacal à cet instant, mais il préféra garder ce sentiment pour lui.

« — Mais tu as raison… Tu ne peux pas. Et d'ailleurs, à partir d'aujourd'hui, on considèrera que tu ne peux plus frapper Grinn, non plus… Ni aucun de ceux qui pourraient m'appartenir… »

« — Je ne risque plus de pouvoir frapper grand monde, alors. »

« — C'est exact. J'apprécie ta pertinence. Comme tu le constates, je suis en train de réformer l'organisation connue sous le nom des Onze Mandragores. Tu sais que je l'ai déjà fait, par le passé, n'est-ce-pas ? »

Oui, il le savait. Il le savait même très bien. A une époque, par la pression, la terreur, la violence et la force, Carlfrei était parvenu à unir tous les clans criminels du Kantor sous une seule bannière. La sienne. Sa puissance était alors démesurée, au point qu'il risquait de bouleverser tout l'ordre politique. La gestion de son cas était devenue une priorité, pour le Cénacle de l'époque. On ne pouvait tolérer un tel déséquilibre des forces… Surtout s'il devait se faire entre les griffes d'un être aussi instable et dangereux que Carlfrei. Ce règlement de compte était devenue une affaire d'état, mais peu nombreux étaient ceux ayant connu les réels tenants et aboutissants de cette page sinistre de l'histoire. Par le biais de son père, Dinholt avait été aux premières loges. C'était bien cette filiation qui l'inquiétait, dans le cas présent. Il ne fut donc pas surpris de voir l'hermine y faire logiquement allusion.

« — Ton père avait œuvré à l'harmonie de la troisième sphère du pouvoir… Il était arrivé à un point d'équilibre qui permettait à la société de maintenir une certaine forme de contrôle sur elle-même, l'empêchant de sombrer dans le chaos. Et tout le monde y gagnait, les grands comme les miséreux, les politiciens comme la vermine. Il n'a pas vraiment apprécié que je décide de m'immiscer dans son œuvre, dans le but de me l'approprier, pas vrai ? Les Onze Mandragores ont toujours été sa création favorite… Je n'étais donc pas autorisé à prendre ma part du gâteau. La plus grosse part. La totalité ? Je suis d'une nature gourmande… Tout le monde a ses petits défauts. »

« — Je ne vous reprocherai pas d'avoir de l'ambition. »

« — Tss… Pour ce que ça m'a rapporté ! Au final, ton père a fait ce qu'il fallait pour maintenir l'emprise politique intacte sur la sphère criminelle… Il y avait trop à perdre s'il venait à échouer. Et on ne parle pas uniquement de réputation, ici. Mais de lupis. De tonnes et de tonnes de lupis. Je me suis fait piéger par mes propres hommes. Mes propres lieutenants. Les chefs des clans que j'avais réussi à enrôler sous ma bannière… Tous m'ont tourné le dos, quand cet enfoiré de capitaine arrogant, Ziegelzeig Aberhein, m'a tranché mon foutu bras ! »

Tout le monde connaissait cette histoire, dans le milieu, mais Carlfrei semblait oublier l'élément le moins anodin. Ce n'était pas la perte de son bras qui avait poussé ses lieutenants à s'éloigner de lui, et à le laisser définitivement tomber… C'était sa tendance très nette à la folie furieuse qui avait achevé de ruiner la confiance que ses hommes lui portaient. Ni plus, ni moins. Et visiblement, cette tendance ne s'était pas amoindrie avec le temps. Bien au contraire…

Dinholt demeura néanmoins silencieux, jetant de temps à autres de petits coups d'œil nerveux en direction de Jersey, qui se tenait toujours à ses côtés, prête à agir au moindre signe de son maître.

N'attendant pas que le chacal essaie de formuler une quelconque réponse, Carlfrei poursuivit :

« — Il en a pris pour son grade, cet imbécile de renard… Et au final, pourquoi ? Pour qu'on le retrouve quelques années plus tard, frais comme un gardon et fier comme un coq, à se pavaner en héros devant la plèbe. Ça me donne envie de vomir… S'il m'avait fallu une motivation supplémentaire pour reprendre mes affaires en main, c'aurait été celle-ci. Héhé… Néanmoins, j'avais déjà commencé à remuer la vase qui compose la base de notre petit monde, Dinholt. Alors, qu'en dis-tu ? »

Le chacal remua la tête, n'étant pas certain d'avoir bien compris la question ? Attendait-il une réaction quelconque de sa part, en rapport avec ce récit décousu de ses déboires passés, et de ses ambitions à venir ? Ou bien souhaitait-il quelque chose de plus précis ? Hésitant sur la formulation à employer, Dinholt se racla la gorge, avant de demander :

« — Que dois-je dire de quoi ? »

« — Eh bien… De cette situation ? Je trouve que tu l'as assez bien résumée à nos petits amis ici présents, qui dorment à présent dans les contrées de l'éternel sommeil. Le déséquilibre et la précarité du système politique actuel l'affaiblissent considérablement, d'autant que le plus gros des forces de protection sénatoriale s'en est allé vers la guerre, ne laissant qu'une vague Milice Martiale en pleine restructuration comme rempart aux vils mécréants que nous sommes. »

« — Eh bien, je suppose qu'il y a des parts à prendre, et des placements juteux à faire… Ce que je m'évertuais à faire comprendre à la Maison Lacton avant que vous ne décidiez subitement de mettre un terme à leurs activités. Néanmoins, comme la régence de la grande prêtresse a décidé de faire le ménage dans tout ce bazar, il va falloir être réactif si on ne veut pas rater le coche. J'espérais pouvoir me rendre utile auprès d'un clan ou d'un autre, en ce sens… Et ramasser ma part du butin, avant que les autorités ne sonnent la fin de la récréation. »

Carlfrei sembla apprécier ces explications, avant d'opiner légèrement du museau, celui-ci se fendant d'un petit sourire cruel. Il se pencha vers l'avant, appuyant son menton dans le creux de son énorme griffe mécanique. Il jaugea alors Dinholt d'un regard légèrement méprisant.

« — Je suis un peu déçu d'un tel manque d'ambition… » déclara-t-il dans un souffle.

« — Je ne vois vraiment pas à quoi je pourrais prétendre de mieux. Je viens à peine de faire mon retour à la capitale, je travaille seul et je n'ai plus le moindre soutien… Pire encore, je me traîne un passif de traître et de vendu. Je n'ai guère que ma motivation pour moi, et quelques moyens de mettre en œuvre mes rares prétentions. Si vous me laissez repartir en vie ce soir, bien entendu, ce dont je ne suis pas encore persuadé. »

D'un petit mouvement impatient de la patte, Carlfrei signifia sa lassitude par rapport à ce point précis.

« — Je t'ai déjà dit que si je souhaitais ta mort, tu ne respirerais déjà plus à l'heure actuelle. »

« — Dans ce cas, laissez-moi réitérer ma question initiale : qu'attendez-vous de moi, concrètement ? »

Croisant les bras sur sa poitrine musculeuse, Carlfrei se laissa retomber au fond de son fauteuil en poussant un soupir de lassitude.

« — Quel pragmatisme ! Je pensais que tu l'avais déjà compris… »

« — Désolé de vous décevoir, mais non. »

« — Je vais me montrer plus clair, dans ce cas. Je suis prêt à partager les bénéfices à retirer de l'affaiblissement du système avec tous ceux qui seront capables de m'aider à en profiter au maximum. Et crois-moi, mon garçon, mes appétits sont énormes. J'ai entrepris la reconquête des clans, et bientôt les Onze Mandragores seront toutes sous ma domination. Je ne ferais pas la même erreur deux fois… Leurs dirigeants passeront tous par le fil de l'épée, car je ne souffrirai aucun rival. On ne me tourne le dos qu'une fois… A la moindre occasion, j'y plante un poignard. »

Au moins les choses étaient claires. Si Dinholt cherchait à se placer et à regagner un minimum de rayonnance au sein des sphères criminelles, il ne pourrait y parvenir sans s'associer à ce faquin de Carlfrei. Car visiblement, l'hermine avait l'intention de s'approprier l'intégralité du pouvoir, au risque de faire imploser le système. Le chacal n'était pas sûr d'avoir envie d'être dans les parages lorsque la catastrophe surviendrait – car elle surviendrait, c'était une certitude –, mais il voyait mal comment se dégager de l'inextricable situation dans laquelle il se trouvait actuellement. Il n'était d'ailleurs même pas sûr de vouloir s'en défaire. Il y avait éventuellement gros à gagner, dans l'affaire… Du moins, tant qu'elle tiendrait.

Pour obtenir d'avantage d'informations sur les risques et les attentes liés à cet éventuel accord, Dinholt décida de jouer la carte de l'humilité.

« — Je ne suis pas certain de comprendre en quoi je pourrais vous être utile dans cette entreprise. »

« — Il vaudrait mieux pour toi que tu le saisisses très vite, gamin, parce que ça pourrait être lié à ton espérance de vie, et celle-ci diminue de seconde en seconde. N'essaie pas de me prendre pour un imbécile. Tu sais parfaitement en quoi tu pourrais me servir. »

Le ton de Carlfrei ne laissait plus place à la manœuvre, car il témoignait maintenant d'une lassitude et d'une impatience manifestes. Le chacal hocha donc la tête, concédant qu'il saisissait les attentes que l'hermine pouvait avoir vis-à-vis de lui.

« — Je ne suis plus dans les affaires de feu mon père depuis bien longtemps… Si vous espérez pouvoir affaiblir le Cénacle par ce biais, vous risquez d'être déçu. Comme vous le savez sans doute, j'ai été déshérité, et toutes mes prétentions de successeur à la famille Ravenga sont caduques. »

« — Qui s'intéresse au passif d'un nobliau écervelé, qui a fauté par le passé ? Dix ans se sont écoulés, et ton père s'est acharné à étouffer cette vilaine affaire du mieux qu'il le pouvait, afin de ne pas voir sa carrière entachée. Il est temps de jouer le rôle de ta vie, Dinholt… Celui de l'héritier de la famille Ravenga. Et ce rôle, tu vas le jouer pour moi ! »

Un peu effrayé par cette injonction, dissimulée sous la forme d'une proposition honnête, le chacal fut parcouru d'un frisson. La vie de dignitaire que lui réservait son père, et à laquelle il avait cherché à échapper pendant toute son existence, au point de sombrer dans le monde du crime, et de finir en exilé, devrait donc devenir son atout majeur, à présent ? Il se sentit souillé à cette seule idée, sans avoir le courage d'exprimer le moindre refus. Comment l'aurait-il pu ? Sa vie valait plus que son honneur… Et de surcroît, il y aurait d'éventuelles miettes à ramasser.

« — Vous pensez sincèrement que le nouveau Cénacle gobera l'histoire du retour d'un fils prodigue longtemps disparu, désireux de poursuivre l'œuvre politique de son défunt père ? Même moi, je n'y croirais pas un instant. »

Carlfrei fut pris d'un ricanement sombre, avant de plisser les sourcils, prenant l'allure terrifiante d'un prédateur assoiffé de sang, sur le point de fondre sur une proie innocente.

« — Oui, ils y croiront. Je pense même qu'ils vous adorer ça. »