Une petite suite? Bonne lecture!
C'est seulement lorsqu'elle arriva au pied de son immeuble que Kate se rendit compte qu'elle n'avait aucune envie de rentrer chez elle. Sans hésiter, elle remit le contact et se faufila à nouveau dans les rues de New-York. Elle roula longtemps dans la circulation dense, jusqu'à se retrouver tout près de Central Park.
Une envie irrépressible de verdure la saisit alors. Elle gara sa voiture et ne tarda pas à entrer dans le parc. Il était bondé. Après être restée si longtemps cloitrée chez elle, la vision de tant de personnes lui parut presque incongrue. Elle regarda les athlètes qui déambulaient en rollers, les vieux couples qui se promenaient doucement, les touristes qui nourrissaient les écureuils pour tenter de les prendre en photo, les enfants qui couraient après les ballons et les parents qui couraient après les enfants. Elle sentit le soleil sur son visage et le vent léger dans ses cheveux, et réalisa avec une certaine stupeur que durant ce dernier mois le monde avait continué à tourner comme il l'avait toujours fait. Elle prit conscience de ce que son entourage s'évertuait à lui faire comprendre depuis des semaines : elle s'était complètement repliée sur elle-même.
Perdue dans ses pensées, elle trébucha sur le chemin inégal et manqua de tomber. En tentant de rétablir son équilibre, elle buta contre une petite pierre qui s'envola loin devant elle dans un éclair argenté. Intriguée, elle essaya de repérer le point de chute du caillou et le localisa après quelques minutes de recherche. Lorsqu'elle le ramassa, elle se sentit passablement ridicule. L'objet n'avait rien d'extraordinaire : gris et plein de poussière, il ressemblait à toutes les pierres. Mais l'autre face lui arracha un sourire enchanté. La surface lisse et sombre était constellée de petits éclats d'argent qui s'illuminèrent vivement sous les rayons du soleil.
Elle considéra un moment la petite pierre posée sur sa paume, observa sa face grise, puis la fit rouler pour dévoiler sa face brillante. Elle répéta ce petit manège plusieurs fois, l'esprit vide, sans chercher à extraire le sens de son acte. Enfin, elle ferma doucement le poing et laissa le caillou se réchauffer au creux de sa main. Elle serra de plus en plus fort, appréciant la densité de la pierre, réalisant combien il était nécessaire d'avoir un point d'ancrage, un endroit solide où se raccrocher quand les évènements se précipitaient trop vite autour de soi. Elle glissa la pierre dans sa poche et reprit sa marche.
Ses jambes tremblaient de fatigue lorsqu'elle consentit enfin à s'arrêter. Les semaines d'inactivité transformaient cette longue promenade en effort sportif intense, ce qui lui déplaisait au plus haut point. Elle n'était pas prête de retrouver sa condition physique d'avant, soupira-t-elle en s'asseyant au pied d'un arbre immense.
Calée entre deux racines, elle s'adossa contre le tronc et ferma les yeux quelques instants. Ainsi installée, elle pouvait sentir la force de vie qui émanait de l'arbre. La légère brise du soir jouait dans le feuillage tandis qu'ombre et lumière jouaient sur son visage. Sa poitrine se soulevait régulièrement, dans une respiration égale et apaisée. Pour la première fois depuis longtemps elle se sentit à nouveau connectée au monde, vivante.
Encouragée par cette sensation rassérénante, elle osa alors repenser à ce que lui avait demandé Gordon Wyatt. Qu'avait-elle envie de lui raconter ?
Lorsqu'elle avait commencé à travailler dans la police, elle s'était jetée à corps perdu dans le dossier du meurtre de sa mère. Elle avait failli se laisser totalement submerger. C'était son père, bien qu'indirectement, qui avait précipité sa décision de suivre une thérapie. En le voyant se noyer dans l'alcool elle s'était dit qu'elle ne pouvait pas se permettre de sombrer elle aussi. Un des deux devait tenir le coup, et ça avait été elle. Il lui avait quand même fallu une année entière d'entretiens avec le docteur Lloyd pour réaliser que si elle ne laissait pas tomber, cette histoire la détruirait entièrement. Alors elle avait laissé tomber.
Elle avait tourné la page et elle avait continué à vivre. Mais l'histoire se répétait. La boîte de Pandore, pourtant si soigneusement scellée, avait été ouverte et les ombres morbides s'en étaient échappées. L'instigateur du meurtre de sa mère courait toujours, et elle allait suivre une thérapie. Elle allait devoir ressasser tous les moments difficiles alors qu'elle n'aspirait qu'à une seule chose : la tranquillité. Elle voulait simplement récupérer sa vie d'avant, elle voulait travailler et oublier. Mais cette option ne lui était pas offerte, si elle voulait retrouver son travail, il fallait qu'elle emprunte ce passage obligé en sachant pourtant que rien ne pourrait plus jamais être comme avant, puisque Montgomery était mort.
Son souffle se faisait de plus en plus saccadé tandis qu'elle essayait de ne pas se laisser submerger par des émotions qu'elle n'avait aucune envie de retraverser.
Elle sentit soudain une petite main légère et chaude se poser sur son épaule. Surprise, elle ouvrit les yeux pour se retrouver nez-à-nez avec une petite fille. Son petit visage parsemé de taches de rousseur était encadré par de longs cheveux blond vénitien dont les mèches emmêlées s'enflammaient dans la lumière du soleil déclinant. Elle l'observait avec de grands yeux graves d'une inhabituelle et magnifique couleur ambrée.
- Ça va pas ?
Le regard de l'enfant était empli d'une telle innocence que Kate ne songea même pas à lui mentir.
- Pas tellement non… avoua-t-elle.
- Qu'est-ce qui t'arrive ? interrogea la fillette en s'agenouillant dans l'herbe, sa robe orange dessinant un cercle presque parfait autour d'elle.
A nouveau, Kate chercha la réponse la plus honnête, et fut surprise de s'entendre dire :
- Je suis triste.
- Oh ! Quelqu'un de ta famille est mort ?
- Oui… acquiesça-t-elle lentement, sans trop savoir elle-même à qui elle faisait référence, s'étonnant toutefois de la pertinence de la question.
D'une voix recueillie, la petite fille se mit alors à réciter quelque chose dans une langue inconnue, ses yeux d'ambre liquide vrillés à ceux de la jeune femme.
יִתְגַּדַּל וְיִתְקַדַּשׁ שְׁמֵהּ רַבָּא. אמן
- Qu'est-ce que ça veut dire ? murmura Beckett, touchée malgré elle.
- « Puisse son grand Nom être béni à jamais et dans tous les temps du monde. » C'est du yiddish, répondit une voix grave derrière elle.
Elle se retourna. Un homme arborant des cheveux de la même nuance de blond que celle de la fillette se tenait derrière elle.
- C'est extrait du kaddish, expliqua-t-il, la prière pour les morts. Excusez-la, son grand-père nous a quittés la semaine dernière, et je crois qu'elle a été très impressionnée. Ce n'est pas facile pour elle de comprendre que la mort, cela fait aussi partie de la vie.
Kate secoua la tête pour protester : la fillette ne l'avait en rien dérangée.
- Grand-père est mort pour toujours, déclara cette dernière d'une petite voix tremblante, il ne reviendra plus nous voir maintenant.
L'homme posa une main apaisante sur la tête de l'enfant.
- Tu te souviens ce que t'as expliqué le rabbi ? Grand-père a vécu son temps sur cette Terre, et a réalisé sa mission. Nous nous souviendrons toujours de lui, ainsi il continuera à vivre…
- … dans nos cœurs, termina l'enfant qui avait visiblement déjà entendu ce discours.
- Oui.
Le père et la fille se sourirent, trouvant apparemment réconfort dans la présence l'un de l'autre.
- Laisse la dame en paix maintenant Orah, demanda l'homme d'une voix douce. Il adressa un signe de tête à Kate, puis s'éloigna d'un pas tranquille.
La fillette hocha la tête, lança un sourire lumineux à la jeune femme, puis s'élança en sautillant à la suite de son père.
Kate resta immobile un long moment après leur départ, étrangement émue. « Puisse son grand Nom être béni à jamais et dans tous les temps du monde… » Elle n'était pas certaine d'en saisir toute la portée théologique, mais la formule était belle. Elle lui parlait de l'essence de l'homme, de ce qui faisait le caractère unique de chaque personne et qui était sa contribution au monde, de ce « quelquechose » de si rare et si précieux que l'on ne pouvait imaginer qu'il disparaisse, même avec la mort…
Kate Beckett n'était pas versée dans le mysticisme, mais c'était là une pensée réconfortante. Sa relation avec la religion était plutôt épisodique, et elle avait peu de notions de judaïsme, pourtant elle avait l'impression que la prière de cette enfant solaire venait de tracer un chemin de lumière dans son cœur.
….
Une fois rentrée chez elle, mue par une inspiration subite, Kate lança une rapide recherche sur Internet. Le résultat de son investigation lui tira un sourire aussi incrédule qu'émerveillé : Orah voulait dire Lumière.
Si Jim Beckett l'avait aidée à faire le premier pas, elle puisa dans cette jolie coïncidence la force de faire le pas suivant. Elle savait désormais ce qu'elle allait raconter à Gordon Wyatt le lendemain : la vérité.
