CHAPITRE TROIS

.

Sung-yeon contemplait la photo depuis presque vingt minutes, au milieu de souvenirs qui reprenaient vie autour d'elle. Quelques années encore auparavant, elle vivait heureuse avec ses deux parents, et Kim Tae-hyung était le charmant et jovial fils des amis de sa mère. Hélas, la maladie s'était déclarée chez madame Min Ha-neul, aussi rapide et insoupçonnée qu'un incendie, et tout aussi difficile à arrêter. Elle s'était finalement propagée jusqu'à emporter la vie de la pauvre femme. Le père, Min Si-woo, n'avait pas supporté le chagrin et avait quitté la Corée du Sud peu de temps après le décès, laissant seule derrière lui une adolescente bouleversée. Peut-être aurait-elle pu mieux « digérer » les événements si son tuteur avait fait preuve de plus de sympathie. D'habitude si agréable avec elle et ses parents, il s'était subitement fermé. Saurait-elle un jour s'il y avait à cela une raison particulière ?...

XXX

Tae-hyung traversa la rue en courant.

- Monsieur, excusez-moi, monsieur ! Auriez-vous vu une jeune fille, pas très grande, des cheveux bruns, des lunettes carrées... ?

Le passant répondit à la négative et s'en alla, laissant le jeune garçon planté là sans aide. Ce dernier déglutit, les poings serrés. Dans sa poche, la lettre chiffonnée. Au moins, il était presque sûr que sa « fille » n'avait pas commis de bêtise. Mais comment la retrouver dans une si grande ville ? De plus, il savait que Sung-yeon préférait les endroits calmes plutôt que la foule. Elle se cachait sûrement quelque part... mais où ? La question obsédait Tae-hyung, dont la respiration s'accélérait au fur-et-à-mesure que les questions sans réponses se multipliaient.

Il arrêta un autre inconnu et lui posa la même question : rien. Depuis quelques minutes, une employée qui fermait son magasin le regardait accoster les passants et les laisser repartir sans cacher sa déception. Elle lui fit signe.

- Vous semblez chercher quelque chose ou quelqu'un, monsieur, lui dit-elle lorsqu'il l'eut rejointe.

- Je cherche... ma fille, souffla Tae-hyung. Pas très grande, des cheveux bruns, des lunettes carrées...

La femme réfléchit quelques instants, fouillant dans sa mémoire les visages qui passaient devant sa boutique.

- Tout à l'heure, j'ai vu passer une jeune fille qui correspond à votre description. (Le regard du jeune Coréen s'illumina.) Elle portait aussi un sac à dos. J'ai été assez marquée, elle avait l'air très triste et marchait toute seule... Elle s'est dirigée vers le parc, là-bas.

XXX

Engourdie par le froid nocturne, Sung-yeon voyait flou, le sommeil essayait de l'assommer depuis bien quelques minutes. Une silhouette noire surgit à l'entrée du parc, au loin. Elle s'approcha rapidement, entre les arbres. La jeune fille entr'ouvrit les yeux malgré la fatigue. La silhouette passa sous la lumière éclatante d'un réverbère des cheveux mauves. C'est la première chose que vit la jeune fille. Tae-hyung marchait d'un pas rapide vers elle. Elle se leva maladroitement, chancelant sur ses jambes, incapable de croire qu'il était là. Mais elle ne voulait pas le voir. Elle ne voulait pas y retourner. Ça ne devait pas recommencer !

Sung-yeon ramassa son sac et se précipita vers le centre de l'aire de jeu. Elle grimpa à une échelle et se retrouva en haut d'une tourelle.

- Sung-yeon ! appela Tae-hyung en se lançant derrière elle.

- Ne me suis pas ! s'écria Sung-yeon.

Le garçon gravit la petite échelle sans l'écouter, mais la jeune fille traversa un petit pont pour lui échapper.

- Reste où tu es ! lui cria-t-elle.

Tae-hyung franchit le pont à la quatrième vitesse au moment où Sung-yeon en traversait un autre. Elle ne savait pas vraiment pourquoi elle fuyait, elle ne voulait juste pas le voir, lui, synonyme de douleur qu'elle ne voulait plus jamais ressentir. L'angoisse primitive un peu déplacée mais éternelle de la proie poursuivie par le prédateur la prenait en cet instant.

- Arrête, Tae-hyung ! supplia-t-elle.

Il allait presque la rattraper.

Elle s'assit et glissa dans le toboggan. Arrivée en bas, elle se releva et s'élança. Tae-hyung descendit le toboggan debout, en courant, dans une paniquante rafale de bruits sourds métalliques. Alors qu'elle pensait lui avoir échappé, le garçon la dépassa, fit irruption devant elle, écarta les bras et la réceptionna. Elle se retrouva enfermée entre ses bras sans même avoir compris. Son cœur cessa de battre.

- Ah... Tae-hyung ! souffla-t-elle en tentant de le repousser. Lâche-moi !

Il serra un peu plus fort, le menton posé sur son épaule. Sa poitrine se soulevait frénétiquement dans l'essoufflement de sa course interminable. Son cœur battait tout contre elle, afin qu'elle pût en mesurer elle-même le rythme affolé. Ses bras l'emprisonnaient, aucun moyen de le repousser. La chaleur de son étreinte et l'odeur qui lui était familière, celle qui lui rappelait la maison – cette affreuse maison de solitude ! –, celle qui lui rappelait ses parents, bref, l'odeur de Tae-hyung... étaient plus proches que jamais. Et le pire... c'est que cette étreinte avait quelque chose de réconfortant, de rassurant, elle se sentait en sécurité tout contre lui. Cette proximité soudaine lui fit tourner la tête.

- Sung-yeon, gronda-t-il à son oreille. Égoïste...

La jeune fille tremblait d'appréhension.

- Qu'est-ce que j'aurais fait, si toi aussi tu étais partie... ?

Sung-yeon tenta de refouler les larmes qui lui venaient. Elle ne comprenait pas. La froideur du garçon semblait totalement s'effacer, sa carapace tombait devant la menace de disparition à laquelle la jeune fille venait durement de le confronter. Seule ressortait la douleur qu'elle ressentait dans son étreinte et dans sa voix.

Sung-yeon passa ses bras dans le dos de Tae-hyung et le serra timidement.

- Je suis désolée, Tae-hyung, parvint-elle à dire sans pleurer. J'en ai marre... marre de cette situation...

À sa grande surprise, le garçon acquiesça. Il le savait.

- Parle-moi, Tae-hyung... sanglota Sung-yeon en cachant son visage contre l'épaule du jeune Coréen. Sois comme avant... souris...

Il desserra son étreinte, les mains toujours sur les épaules de la fille. Elle put enfin détailler son visage plus pâle que d'habitude, les mâchoires serrées d'angoisse, et ses yeux... un brun-noir plus brillant qu'à l'accoutumée, l'univers tenait dans ses prunelles. Impossible d'échapper à l'emprise invisible de son regard tourmenté.

- Viens, on rentre, dit-il doucement.

Sung-yeon soutint son regard et secoua lentement la tête. Tae-hyung respira profondément.

- Je ferai tout ce que je peux, promit-il. Mais ne pars plus...

Cette voix profonde avec laquelle il prononçait ces mots... débordait d'une sincérité à en briser le cœur. Non, elle ne voulait pas céder... mais la douleur qui pointait dans sa voix... c'était la même qu'elle éprouvait. Leur foyer s'était brisé, ils demeuraient les deux seuls survivants. C'était plus qu'une envie c'était un besoin psychologique que de vivre ensemble, de garder intact ce qu'il restait des débris du foyer.

- Je t'en supplie... ne me fais pas ça...

Sung-yeon acquiesça, très lentement, et réajusta son sac sur son épaule. Tae-hyung baissa la regard et la poussa doucement en avant. Ils rentrèrent, isolés dans une bulle de silence qui, pour une fois, les rapprochait plus qu'elle ne les éloignait.

XXX

Arrivés à la maison, Sung-yeon s'apprêtait à monter dans sa chambre lorsque Tae-hyung l'appela.

- Sung-yeon...

Elle se retourna. Il la regardait, avec cette insistance saisissante, comme s'il pensait la perdre à nouveau.

- Bonne nuit, dit-il doucement.

La jeune fille écarquilla les yeux. Depuis quand ne lui avait-on pas souhaité la bonne nuit ? Il n'y avait que dans les familles normales qu'on faisait ça...

- Bonne nuit, Tae-hyung, répondit-elle de son sourire le plus rassurant possible.

Le garçon se mordit la lèvre inférieure lorsqu'elle lui sourit et disparut à l'étage.

XXX

Le lendemain, Sung-yeon se réveilla le cœur un peu plus léger que d'habitude. Après s'être préparée, elle alla trouver Tae-hyung, qui l'attendait dans le salon devant la télévision. Il sursauta lorsqu'elle le salua, comme un enfant qui viendrait d'être surpris en pleine bêtise. Les yeux fatigués, les cheveux encore un peu en désordre, vêtu simplement d'un jean et d'un pull-over couleur neige, il se leva et la salua d'une voix encore ensommeillée.

- Tu as l'air fatigué, remarqua la jeune fille alors que Tae-hyung enfilait son manteau. Repose-toi cet après-midi.

Il la gratifia d'un regard lassé. Il désigna les tranchées noires sous ses yeux.

- L'inquiétude empêche de dormir.

Il sortit de la maison, suivi d'une Sung-yeon silencieuse. Une fois dans la voiture, il semblait que la froideur était revenue. Seuls le ronronnement du moteur et la musique de la radio en fond comblaient le silence. Sung-yeon regardait à travers la vitre, se demandant comment dissiper ce malaise. À présent qu'elle soupçonnait que Tae-hyung pût réellement s'inquiéter pour elle au vu des événements de la veille, il lui semblait plus humain, paraissait plus compréhensible. À elle, encore une fois, de faire des efforts pour ouvrir une nouvelle brèche, pour faire tomber cette carapace qui ne s'était effondrée que devant la menace. Elle se réconfortait en se disant que cette absence apparente d'affection n'était justement qu'apparente. S'il avait toujours été d'un naturel distant, elle l'aurait compris. Or, ce n'était pas le cas. Alors, pourquoi... ?

Sa réflexion orienta son regard vers l'objet de ses pensées. En regardant dans sa direction, elle remarqua, dans le rétroviseur, que le regard attentif de son tuteur était posé sur elle et l'observait. Elle ne détourna pourtant pas le regard, et attendit qu'il le fît l'air de rien.

Il la déposa devant l'école, tandis que son regard s'attardait sur une jeune fille qui disait au revoir à son père près du portail.

- Bonne journée, lança Sung-yeon en ouvrant la portière.

Alors qu'elle allait passer une jambe dehors, une grande main attrapa la sienne. Elle se retourna vivement vers Tae-hyung, qui s'était presque contorsionné pour saisir sa main. Le marron profond de ses yeux miroitait comme la surface de l'eau.

- Ce soir, dit-il doucement, rentre à la maison. Pas de fugue.

Sung-yeon déglutit et baissa le regard sur la main qui tenait fermement la sienne. La chaleur qui en émanait était d'un contraste saisissant avec sa personnalité habituelle. Sung-yeon s'en voulait d'avoir presque vu son « père » comme un monstre. Elle se lança :

- Pour hier, j'ai... j'ai senti que j'avais besoin de prendre du recul, confia-t-elle. Je ne m'en vais pas, ne t'inquiète plus.

Il lâcha sa main après hésitation, elle lui sourit et sortit de la voiture.

XXX

Lorsqu'elle vit Yuna-ra, la jeune Coréenne ne put s'empêcher d'éprouver un pincement au cœur. L'amertume du souvenir du rire de Tae-hyung que sa meilleure amie lui avait volé teintait ses pensées de jalousie. Elle força une mine reposée et neutre malgré les événements. Son amie la salua chaleureusement, ce qui ne manqua pas de la faire culpabiliser.

La journée se passa tout à fait normalement. Qu'est-ce qu'une journée à l'école avait, sinon qu'elle offrait un répit aux questionnements de la jeune fille ? Cours, devoirs, tests, tout s'enchaînait sans qu'elle ne les distinguât vraiment. La pensée de Tae-hyung, en revanche, se distinguait bien du reste. Elle n'avait rien montré sur le moment, mais son cœur avait battu à l'en étouffer lorsqu'il avait serré sa main dans la sienne, et lorsqu'il l'avait enlacée. Elle menait ses réflexions pendant les cours – tant que ce n'était pas celui de monsieur Park –, y allant de ses petites suppositions.

- Mademoiselle Min, c'est la grammaire coréenne qui vous fait rougir comme ça ?

Elle sembla se réveiller, pour constater que toute la classe la fixait en gloussant.

- Si vous pensez à votre petit ami, vous feriez mieux de vous concentrer sur autre chose ou vos notes seront catastrophiques, la prévint sévèrement le professeur.

Sung-yeon haussa un sourcil méprisant. Comment osait-il l'interrompre, alors que sa situation familiale était un désastre depuis plus d'un an et qu'elle tentait de trouver une solution ?

- Déjà, ce n'est pas mon petit ami, fit-elle remarquer en soutenant les regards. Et puis, ce n'est pas à vous de me dire quoi penser. La dictature, c'est au Nord, c'est pas ici !

Le professeur eut un mouvement de recul outré, tandis que les autres élèves se retenaient de rire, à la fois amusés et tendus par la gravité de la plaisanterie. Le professeur ne se risqua pas à entrer dans la provocation et poursuivit, alors que Sung-yeon reprenait tranquillement le cours de ses pensées.

XXX

À la fin de la leçon, le professeur se dirigea vers Sung-yeon, déterminé à corriger la mauvaise conduite de son élève avec des commentaires désobligeants. Elle sortit de la classe d'un pas rapide pour l'éviter... jusqu'à se rendre compte qu'il la suivait à l'extérieur de la salle. Sung-yeon se mit à courir évitant les élèves, elle descendit les escaliers en courant, traversa un couloir, tourna à l'angle et s'enferma dans les toilettes pour filles. Une fois à l'abri, la pression à la fois relâchée et amplifiée, elle éclata de rire.

Lorsqu'elle sortit, une dizaine de minutes plus tard, quelqu'un l'attendait sur le pas de la porte. Elle lâcha un cri de surprise, croyant avoir affaire au professeur en colère.

- Lee Wan-young ! souffla-t-elle. Tu m'as fait peur !

Le jeune garçon s'en amusa et passa une main dans ses cheveux noirs drus.

- Désolé, j'ai l'air si affreux que ça ?

Son amie secoua la tête.

- Je suis assez sur les nerfs en ce moment, expliqua-t-elle en regardant prudemment aux alentours. Un rien me fait sursauter.

- Je vois... Mais qu'est-ce qui t'angoisse ? On n'a pas tant de travail que ça en ce moment...

Sung-yeon eut un sourire embarrassé.

- Ce serait long à expliquer.

Il hocha la tête, avant de changer de sujet :

- On pourra en discuter, c'est les vacances la semaine prochaine !

Un sourire naquit sur le visage du garçon, tandis que celui sur le visage de la jeune fille disparaissait. Les vacances... Oui, elle pourrait se détendre et s'amuser, regarder des vidéos, des dramas... mais elle serait toute la journée à la maison, avec Tae-hyung.

Son expression était celle qu'on fait lorsque quelqu'un fait une blague osée et qu'il ne réalise pas à quel point elle est affreusement vraie pour son auditeur. Déplaisante ironie.

Une sonnerie la tira de ses pensées. Sortant son téléphone de sa poche, elle lut le message et fut prise d'un horrible doute.

.

Tae-hyung

Je pourrai pas venir te chercher, demande à quelqu'un de te raccompagner.

J'ai reçu un coup de téléphone... Rentre vite.