Chapitre 4 : Une connerie

Draco ouvrit lentement les yeux et soupira de bien-être en sentant un corps chaud appuyé contre le sien et ces bras familiers qui l'entouraient paresseusement. Se repaissant pendant un instant de ce profond sentiment de bien-être et de la certitude d'être précisément là où il devait être, juste… à sa place dans le monde, entre les bras de cet homme qu'il n'aurait jamais cru être sien un jour. Lui qui avait pourtant longtemps eu l'impression de ne pas s'appartenir lui-même, d'être constamment tiraillé entre ce qu'on attendait de lui et ce qu'il considérait être son devoir, en équilibre précaire sur ce fil qu'il haïssait, écartelé, divisé.

Et maintenant, les deux pieds au sol, parfaitement stable, l'esprit apaisé de cette conviction qu'enfin et de la plus étrange des manières, c'était cette vie qui devait être la sienne. Jamais il n'aurait pensé ressentir une telle chose et même, jamais il n'aurait soupçonné qu'un tel sentiment était possible. C'était si simple, mais non moins déstabilisant.

La lumière du jour coulait dans la pièce par les fenêtres dont ils avaient oublié de fermer les rideaux, comme un liquide chaud et apaisant. Il ferma les yeux de nouveau, la durée d'un instant, non, de deux instants… ou trois. Le rythme régulier du souffle d'Harry l'invitait à paresser encore un moment au lit avec lui, tout comme la douceur des draps et la chaleur de son corps qui agissait sur lui comme un aimant. Néanmoins, il ne pouvait se permettre un tel luxe plus longtemps, il avait un portoloin à attraper.

Il jeta un rapide regard vers de réveil posé sur la table de chevet : cinq heures et quatre minutes. Il allait sonner d'une minute à l'autre et il ne voulait pas réveiller inutilement Harry. Il écarta doucement le bras de son amoureux en prenant garde à ne pas le réveiller, il avait besoin de se reposer, comme l'avait dit la médicomage, et ce, avec beaucoup d'insistance.

Se reposer. Éviter les efforts physiques et mentaux, le stress. Voilà les consignes qu'on lui avait données et dont il semblait bien décidé à faire fi, comme il l'avait toujours fait. Cela avait le don d'irriter Draco et de lui rappeler pourquoi il trouvait le Survivant insupportable lorsqu'ils étaient encore à Poudlard. Complexe du héros oblige, deux minutes à se reposer étaient déjà trop lui demander.

Évidemment, Draco aurait préféré ne pas le laisser seul dans son état, mais il n'avait pas le choix. Il n'avait pu annuler son voyage à Paris, cette rencontre avec le conseil d'administration de la société dans laquelle il avait investi une somme considérable était prévue depuis de nombreuses semaines et ça avait déjà été assez compliqué de l'organiser avec les agendas plus que pleins de chacun. Il savait que s'il n'y allait pas, ils procéderaient sans lui et les décisions qui seraient prises quant aux orientations futures de la compagnie étaient de trop grande envergure pour qu'il ne soit pas présent à cette réunion.

-Le réveil n'a pas encore sonné, dit Harry d'une voix endormie en l'attirant contre lui de nouveau alors que Draco s'apprêtait à se lever.

Draco se retint de lever les yeux au ciel, son petit-ami n'avait jamais été matinal, contrairement à lui.

-Non, mais il le fera dans cinq minutes.

-Hm, grommela l'apprenti Auror en se collant un peu plus à lui, lui embrassant le cou, puis l'épaule. Ça fait déjà cinq minutes de plus…

Une douce chaleur se répandit dans le ventre de Draco en sentant les mains de son amoureux se faire plus entreprenantes. Le souffle chaud de Harry glissa contre la peau sensible de sa nuque alors qu'il posait une série de petits baisers dans son cou. Un frisson le parcourut lorsque sa main passa contre son ventre, jouant avec l'élastique du sous-vêtement qu'il portait pour dormir, puis se glissa à l'intérieur pour caresser son sexe déjà dur puisqu'il venait de s'éveiller. La main de son petit-ami était adroite, le connaissait par cœur et il poussa involontairement un soupir de plaisir et d'envie lorsqu'il sentit le sexe dur de Harry appuyer contre ses fesses à travers son sous-vêtement alors que sa main s'activait au même moment sur lui.

-Harry… murmura-t-il, tentant de le raisonner et de se raisonner lui-même par la même occasion.

-Draco… se moqua le brun en continuant ses caresses et ses baisers.

Mais ce dernier le repoussa gentiment et se leva, sachant que son amoureux aurait raison de lui, sinon.

-J'ai pu retarder ma rencontre de vendredi avec les investisseurs jusqu'à aujourd'hui, mais je ne peux les faire attendre davantage.

Harry poussa un soupir et une moue boudeuse, qui fit sourire Draco, s'afficha sur son visage. Il aurait menti s'il avait dit que de sentir que son amant le désirait toujours autant, même après ces années qui s'étaient écoulées, ne lui faisait pas plaisir. D'ailleurs, il en avait tout autant envie que lui, mais il savait que s'il se laissait aller à ses désirs, il manquerait définitivement le portoloin.

-Et puis… ma mère devrait arriver d'un moment à l'autre, dit-il en se dirigeant vers la salle de bain, évitant son regard, connaissant trop bien sa réaction à cette annonce.

Les sourcils de son petit-ami se froncèrent aussitôt.

-Ta mère?

-Tu n'es pas en état de t'occuper de Teddy, elle m'a proposé hier de venir le garder. Tu dois te reposer et ma mère pourra s'assurer de cela aussi.

-Je n'ai absolument pas besoin que ta mère vienne ici pour me surveiller! s'offusqua l'ancien gryffondor. Elle n'a qu'à amener Teddy au manoir avec elle, je peux très bien me débrouiller seul.

-Tout est déjà réglé, elle devrait arriver d'un instant à l'autre, bon je dois me laver.

-Draco!

Mais il avait déjà refermé la porte de la salle de bain et n'entendit pas le reste des récriminations de son petit-ami. Près de vingt-minutes plus tard, lorsqu'il ressortit de la salle de bain, lavé, parfaitement coiffé et habillé d'un complet italien d'un gris anthracite, parfaitement coupé, qu'il avait fait faire sur mesure deux semaines auparavant, Harry était toujours dans leur lit, un air contrarié sur le visage.

Draco ne s'en formalisa pas et prit place sur le lit, se penchant vers lui pour déposer un chaste baiser sur ses lèvres.

-Je serai de retour dès demain matin, dit-il comme une promesse.

Harry acquiesça lentement, sembla sur le point de dire quelque chose, puis se ravisa. Draco attendit. Ça ne lui ressemblait pas de ne pas dire le fond de sa pensée, normalement, il était plutôt du genre impulsif. Une pensée traversa Draco, il resta assis sur le lit un moment de plus, cherchant encore une fois dans le regard de l'autre homme quelque chose, une réponse à une question qu'il n'osait poser depuis ce que lui avait raconté Ron. Si, d'une part, il ne savait pas comment aborder cela avec lui, il savait bien d'autre part qu'il devait absolument le faire, car ce que lui avait rapporté Ron était trop inquiétant pour qu'il passe outre, surtout si Harry retournait sur le terrain dans un avenir rapproché.

Ron lui avait dit qu'il hésitait encore à en parler ou pas avec Holloway. Bien entendu, il aurait normalement dû en aviser aussitôt leur chef dans le compte-rendu de mission, mais il aurait alors eut l'impression de trahir son meilleur ami, sachant qu'il aurait été immédiatement retiré du terrain jusqu'à ce que la situation soit tirée au clair et ça, Harry ne le lui pardonnerait jamais. D'un autre côté, il ne comprenait pas pourquoi son ami avait réagi de la sorte au beau milieu de combat et ça ne pouvait que l'alarmer au plus au point. Il aurait pu y laisser sa peau.

Ron avait donc demandé à Draco de tenter d'en parler avec lui, de savoir ce qui s'était passé, puisqu'il était normalement plus enclin à se confier à son amoureux qu'à lui sur ce genre de chose. Draco avait haussé les épaules, répliquant qu'il n'était pas si sûr de réussir à obtenir quoi que ce soit du brun qui se bornait parfois au-delà du raisonnable. Ron avait dit qu'il essaierait aussi de savoir, mais il semblait réellement croire qu'Harry se confierait davantage à celui qui partageait sa vie et Hermione avait la même opinion.

C'est pourquoi Draco attendit encore un moment devant l'air remplit d'hésitations de son petit-ami, espérant qu'il s'ouvre enfin, de lui-même, sur ce qui s'était passé cette nuit-là. Puis Harry parla enfin.

-Tu sais… j'aurais vraiment aimé aller à ce weekend à Paris avec toi, quoi que tu en penses, finit par dire Harry et Draco ne put cacher l'infime déception qui passa en lui en constatant que le brun n'allait pas dans la direction qu'il avait espérée.

Harry fronça les sourcils en captant cela chez son vis-à-vis.

-Je pensais que tu apprécierais que je te dise cela, continua-t-il, sans comprendre.

-Non. Oui, c'est juste que…

Il hésita, ce n'était pas le bon moment pour aborder ce sujet, tout compte fait. Il devait partir bientôt et il se doutait que cette conversation serait certainement longue et délicate, mais… en même temps, l'autre homme lui ouvrait la porte, peut-être devait-il en profiter?

-Que? répéta Harry, en le scrutant comme s'il tentait de lire en lui.

Draco pinça les lèvres, hésitant.

-Il serait préférable que nous en discutions à mon retour, ce n'est… peut-être rien d'important, enfin, rien qui ne doit se régler ce matin, du moins.

Il savait que son petit-ami n'aimait pas ce genre de mystère, incapable qu'il était de passer à autre chose quand une idée l'obnubilait, sa curiosité pouvant aisément se changer en obsession. Contrairement à lui qui compartimentait ses pensées et ses émotions sans trop de difficulté, chose qui, d'ailleurs, irritait Harry pour qui tout se devait d'être vécu entièrement ou pas du tout.

-D'accord… pourrais-je au moins savoir cela concerne quel sujet?

Évidemment, il ne lâcherait pas le morceau.

-Juste... juste quelque chose que Ron m'a dit, concernant ce qui t'est arrivé…

Draco fut surpris de la violence de la réaction de l'autre homme qui lui coupa la parole en se redressant brusquement, les sourcils froncés.

-Que t'as dit Ron? claqua-t-il.

-Harry, on ferait mieux d'en parler à mon retour, tenta le blond, voyant vers où se dirigeait cette conversation : une dispute.

-Non. Je pense que je suis en droit de savoir, après tout, cela semble me concerner directement! répondit l'autre, une tension dans la voix.

-Il ne s'agit pas de si tu es en droit de savoir ou pas, je dois partir, je vais manquer mon portoloin sinon, nous en reparlerons à mon retour, répondit Draco d'une voix qu'il voulait apaisante, se retenant de lui dire de baisser le ton, sachant que cela ne ferait que le mettre davantage sur les nerfs.

-Je ne savais pas que Ron et toi étiez devenus si proches pour vous faire des confidences ainsi dans mon dos! répliqua Harry avec hargne.

Draco ne put retenir un soupir agacé devant l'attitude immature et irritante de son petit-ami. Clairement, il tentait de provoquer un conflit ou de lui faire perdre le peu de patience dont il était doté, mais il ne tomberait pas dans son jeu.

-Merlin, tu es parfois si… commença-t-il, mais il s'interrompit.

-Si quoi? répliqua Harry. Réponds, Dray, je suis si quoi au juste?

-Je n'ai ni le temps ni l'envie de me disputer avec toi ce matin, trancha soudainement le blond, froidement, en secouant la tête, rapetissant la valise qu'il avait préparée la veille d'un coup de baguette avant de la ranger dans sa poche avec raideur. Nous en reparlerons à mon retour, mais sache que je ne comprends pas ton attitude et ta détermination à vouloir démarrer une dispute entre nous! À demain.

-Cette discussion n'est pas terminée! insista le brun en lui saisissant le bras sans douceur, mais l'autre se dégagea brusquement, un éclat de colère luisant dans son regard.

-Oui, elle l'est, répliqua-t-il fermement, contrôlant difficilement la colère qui montait inexorablement en lui.

-NON! rugit Harry.

Draco se dirigea vers la porte d'un pas ferme, mais Harry se leva pour lui barrer le chemin.

-Bouge! ordonna Draco entre ses dents serrées par la colère.

-C'est ça, va-t-en! De toute manière, c'est tout ce que tu sais faire, fuir! provoqua Harry et il atteint sa cible en plein dans le mille, mais lorsqu'il vit le regard à la fois blessé et furieux de son petit-ami, il regretta les paroles qu'il avait laissées échappées. Draco, je…

-Non! Je pars, je pense que tu as été suffisamment clair sur ce que tu penses de moi!

-Dray… attends…

Harry tendit de nouveau la main vers lui et cette fois, ce fut l'explosion.

-NE ME TOUCHE PAS, POTTER! FERME-LA ET NE ME TOUCHE SURTOUT PAS! Te rends-tu compte de ce qui sort de ta putain de bouche parfois? NON! NON, ÇA AUSSI C'EST TROP TE DEMANDER! De réfléchir pour une fois! Je fais tout ici, tout! Tu entends? Je m'occupe de Teddy comme s'il était mon fils alors que je n'ai que vingt-ans et que jamais je n'aurais cru avoir un enfant à cet âge, mais tu ne m'entends jamais me plaindre, parce que je l'aime, parce que je t'aime toi, j'accepte tout cela, même si ce n'est pas ce que j'avais prévu, même si ce n'est pas ce que j'aurais souhaité! Et là, je suis inquiet, parce que tu aurais pu mourir Harry, parce que ce que Ron m'a dit c'est que tu es resté planté là, au milieu d'un combat, sans bouger et que par chance, tu n'as reçu qu'un sort relativement bénin par la tête! Mais je pense que je suis en droit de m'inquiéter, je pense que j'occupe une place assez importante dans ta vie pour que tu me laisses savoir ce qui ne va pas, pour que tu me laisses t'aider! Tout ce que tu trouves à faire, c'est de m'envoyer paître! Je pars et je te conseille de ne plus prononcer un seul mot. Tes excuses de merde je ne veux pas les entendre! JE M'EN BALANCE DE TES EXCUSES! La prochaine fois, tu n'auras qu'à réfléchir avant d'agir et ainsi, tu n'auras pas besoin de demander pardon! MAINTENANT DÉGAGE DE MON CHEMIN!

Harry fit un pas de côté pour laisser passer Draco, le visage soudain blême. Sans un regard, son petit-ami sortit de la chambre et soudain il sentit l'équivalent d'un chaudron remplit de glace se déverser sur sa tête en voyant Teddy qui se tenait dans le couloir, ses yeux apeurés et remplient de larmes posés sur lui. Il se pencha doucement vers lui.

-Teddy…

Mais le petit garçon courut dans sa chambre et claqua la porte derrière lui.

-Merde, murmura-t-il sa colère cette fois dirigée contre lui-même.

Draco cogna doucement, il n'avait pas besoin de se retourner pour voir que Harry se tenait derrière lui en silence.

-NON! Je ne veux pas te parler! fit la voix remplie de sanglots de Teddy de l'autre côté de la porte.

-Teddy, je suis désolé d'avoir crié, ce sont des querelles d'adultes, tu n'aurais pas dû entendre ça, répondit Draco lentement.

-VA-T-EN!

Harry s'approcha doucement de Draco.

-Tu vas manquer ton portoloin, je vais m'en occuper, souffla-t-il.

Le blond pinça les lèvres.

-Je serai de retour demain, Teddy, nous pourrons parler à ce moment-là, mais sache que je ne suis pas fâché contre toi, je n'aurais pas dû crier, je suis désolé.

Seul le silence lui répondit et il quitta sans plus de cérémonie, jetant un bref regard vers Harry qui l'ignora.


-Monsieur Potter, c'est un véritable plaisir, comme toujours, nous n'avons pas eu le temps de parler durant la présentation, mais j'espère bien que nous pourrons encore compter sur votre support pour les prochaines années, dit un des membres du conseil d'administration de la compagnie en lui serrant la main.

Draco se retint de grimacer en sentant la poigne molle et humide de l'autre homme. Il n'était pas dupe et savait que derrière l'obséquiosité dont l'abreuvaient les dirigeants de la compagnie se dissimulait le mépris qu'ils éprouvaient pour lui. Après tout, ils avaient trois fois son âge et le considéraient comme un jeunot sans expérience et qui n'avait jamais rien fait pour mériter sa fortune, se contentant de porter le nom de ses ancêtres. Pour eux, il n'était qu'un autre de ces héritiers sans ambition ne faisant que disséminer l'argent de son père sans réelle réflexion. Draco savait bien qu'ils croyaient qu'en l'entourloupant de la sorte, il signerait un chèque sans réfléchir.

C'était vrai qu'il était jeune pour gérer une telle fortune, mais depuis toujours son père l'avait tenu informé des affaires de la famille et, à Londres, il était entouré des conseillers qui jadis conseillaient son propre père. Il n'était pas seul dans cette entreprise et consacrait son temps et son énergie à faire en sorte que ses affaires fleurissent. C'était d'ailleurs sous les conseils de Mugrack, le gobelin responsable de ses avoirs, qu'il avait décidé d'investir dans cette société se spécialisant dans les technologies sorcières, un domaine qui, depuis la fin de la guerre, était en plein essor.

Magitek Corp. était né d'un partenariat entre la filière sorcière d'IBM et d'une plus petite société française se spécialisant dans l'enchantement d'objets moldues. Magitek Corp. développait donc des ordinateurs et des téléphones pouvant résistés aux ondes magiques et les ventes ne cessaient de s'accroître, les jeunes sorciers délaissant de plus en plus les hiboux, trop lents et trop archaïques pour se doter de téléphones portables. Certains sorciers plus âgés étaient réfractaires au changement, mais nul doute que ce n'était qu'une question de temps avant que le monde sorcier en entier ne succombe.

La réunion avait duré une bonne partie de la journée et les actionnaires avaient ensuite été invités à une réception. Draco détestait ce genre d'évènement où il se devait d'entretenir des gens qu'il n'aurait jamais fréquenté en d'autres occasions et de paraître intéressé par toutes les inepties et autres sujets d'une platitude sans borne qui s'échappaient de leur bouche. Les membres du conseil d'administration étaient venus tour à tout lui serrer la main, bien conscient qu'il était leur plus gros investisseur, puis d'autres actionnaires étaient venus se présenter, attirés sans doute par la fortune qu'il représentait. Son père avait toujours été plus doué que lui pour naviguer dans ce genre d'évènement et pour paraître réellement intéressé par tous ces gens dont Draco savait très bien qu'il se moquait éperdument ou pire, qu'il méprisait tout bonnement.

Il se retint de poser un regard ennuyé sur l'homme chauve, engoncé dans son complet de mauvaise qualité, trop petit et qu'il ne parvenait plus à fermer au niveau du ventre.

-Les ventes de l'an dernier ont dépassé les objectifs et je crois qu'avec la sortie de cette nouvelle génération de portables dont il a été fait mention, nous sommes dans la bonne direction, malgré ce qu'en pensent certains, répondit Draco.

L'homme pinça les lèvres. Draco se retint de sourire, il savait qu'il faisait partie de ceux qui croyaient qu'ils devaient se contenter de continuer avec la même gamme de produits plutôt que d'investir dans le développement de nouveaux produits. Il savait, d'ailleurs, qu'il y avait très peu de chance pour demeure en poste passé le vote des actionnaires, mais ça, l'autre homme l'ignorait encore.

-Il est certain qu'il est parfois difficile pour des personnes plus âgées de se mettre à jour, surtout dans ce genre de domaine, renchérit le blond en haussant un sourcil.

-Je… je vous laisse monsieur Malfoy, vous comprendrez que je dois faire le tour des invités, répondit-il avec encore ce sourire faux aux lèvres avant de partir.

Bon débarras, pensa Draco en prenant une gorgée du verre de rouge qu'il tenait à la main. Il se retint de regarder une nouvelle fois sa montre, maintenant que la réunion était terminée, il ne pensait qu'à partir et regagner son appartement. Il avait été d'une humeur massacrante toute la journée, ses pensées allant sans cesse vers la dispute qu'il avait eue avec Harry et surtout, ce qui s'était passé ensuite avec Teddy.

Il s'en voulait.

Ce n'était pas la première fois que l'enfant était témoin de leurs disputes qui avaient pour principale caractéristique d'être bruyantes. Il savait pour l'avoir vécu lui-même qu'un enfant ne devait pas être exposé à ce genre de querelles entre adultes. Il aurait dû lancer un sort de silence lorsqu'il avait senti la situation dégénérée entre Harry et lui. Mais ce dernier avait le don d'appuyer juste comme il faut sur ses points sensibles et de lui faire perdre son sang-froid et ça avait toujours été comme ça entre eux, et ce, depuis leur première année à Poudlard. Tout de même, leur fils n'aurait pas dû être témoin de cela.

Malgré le fait qu'il regrettait que Teddy ait assisté à cette querelle, il ne regrettait pas ce qu'il avait dit à Harry et il était toujours en colère contre lui. Il ne pouvait pas comprendre son comportement à son endroit, cette manière presque agressive qu'il avait eue de lui répondre lorsqu'il lui avait dit qu'il était inquiet pour lui. Ne pouvait-il donc pas comprendre que c'était normal qu'il se questionne? Que ce que lui avait rapporté Ron était pour le moins inquiétant?

Cette façon qu'il avait eue de le rabrouer, comme s'il refusait que quoi que ce fut, ni de près ni de loin, ne puisse se mettre en travers de lui et de sa carrière. Il avait encore une fois l'impression que le travail de son amoureux était plus important que leur famille, que lui. Harry ne se souciait pas d'être blessé, de mourir, tant qu'il pouvait continuer à faire son foutu travail d'Auror, même s'il n'était pas en état de le faire, c'était tout ce qui lui importait. Il ne pensait pas à ce qu'il arriverait à Teddy et lui s'il lui advenait quelque chose et c'est ce qui mettait Draco hors de lui.

-Draco Malfoy, dit une voix que le blond reconnut aussitôt. Je constate que vous n'avez pas laissé votre sens de la répartie de l'autre côté de la Manche…mais je dois dire qu'il est beaucoup plus facile à apprécier en observateur que lorsque l'on se retrouve de l'autre côté de celui-ci.

Il leva les yeux et vit que nul autre que Louis Grazinsky, propriétaire d'un des plus gros et des plus luxueux haras de France se tenait devant lui, toujours ce même sourire charmeur aux lèvres, ses cheveux bouclés d'un brun très pâle entourant son visage qui paraissait plus jeune qu'il ne l'était réellement et cette douce désinvolture qu'il traînait toujours avec lui comme si rien n'aurait pu attenter à sa bonne humeur.

-Monsieur Grazinsky, comme toujours, vous exagérez, répondit-il en serrant la main que l'homme face à lui lui tendait, il la serra une seconde de trop.

-Pas de monsieur entre nous, Draco et ne me reproche pas ma démesure, c'est, à mon âge, et, je le crains bien, tout ce qui me reste de mon charme, sourit l'autre homme en laissant courir son regard sur lui.

Draco eut la désagréable l'impression d'être soupesé par l'homme face à lui, comme à chaque fois qu'ils se croisaient dans un concours ou un autre. Louis Grazinsky possédait cette assurance que beaucoup feignait, mais qui chez lui semblait naturelle et sans effort, ce qui était en soi troublant. C'était le genre d'homme détenant une autorité naturelle qui portait les gens à se taire et à l'écouter lorsqu'il ouvrait la bouche, mais il faisait comme s'il ne s'en rendait pas compte. Ou peut-être ne le réalisait-il pas. Peut-être que pour lui, tout ceci était dans l'ordre naturel des choses. Quoi qu'il en soit, Draco se sentait tout à la fois attiré et repoussé par cette homme, dans une égale mesure, et, cela la laissait perplexe.

-J'imagine que si vous êtes ici, c'est que vous avez des intérêts dans la société Magitek? répondit le blond pour détourner la conversation de cette pente une peu trop glissante.

L'autre homme fit un geste de la main comme s'il tentait de chasser un moustique.

-J'ai effectivement quelques parts dans cette société, mais c'est sans intérêt. Je tenais plutôt à te féliciter personnellement pour ta deuxième place au concours de Canterbury sur cette pouliche qui, ma foi, ne semblait des plus faciles.

Draco ne put retenir un sourire satisfait à cette mention. Il n'était pas connu pour sa modestie.

-Lolita, elle provient de mon élevage, disons seulement qu'il faut la traiter comme une grande dame, avec tact et politesse, mais je fonde beaucoup d'espoirs en elle. Vous étiez à Canterbury? demanda-t-il en se refusant à tutoyer l'autre homme.

-Non, mais un de mes cavaliers était sur place, mais je préfère ne pas m'étendre sur le sujet, disons qu'il n'est pas parvenu à terminer le parcours et qu'en plus son incompétence m'aura coûté une jument, déchirure du tendon fléchisseur... Difficile de trouver de bons cavaliers de nos jours.

-Je ne vous le fais pas dire, répondit Draco en levant les yeux au ciel. Mais je n'ai pas ce problème, je suis le seul à monter mes chevaux de concours, pas question que je les mette entre les mains d'un quelconque imbécile qui ne sait pas ce qu'il fait.

L'autre homme lui sourit, avançant sa main avant de la poser sur son avant-bras. Draco ne bougea pas, troublé.

-Pas comme toi, Draco, je t'ai vu l'an dernier au Winter Fair, tu as tout pour réussir et je n'ai jamais vu un cavalier avec autant de courage, mais ce qu'il te faut, c'est une monture capable de t'amener là où tu mérites d'être.

Le blond se recula légèrement, faisant cesser le contact entre eux, mal à l'aise et surtout, plus troublé par la prestance de cette homme qu'il ne voulait se l'admettre.

-J'ai déjà tous les chevaux dont j'ai besoin, répondit-il d'un ton qu'il voulait assurée, mais qui ne sembla qu'alimenter la lueur présente dans le regard de Grazinsky.

-C'est ce que tu m'as dit l'an dernier, mais je constate que tu n'as toujours pas trouvé la perle rare, ce cheval qui t'amènera au Rolex l'an prochain.

Le Rolex du Kentucky étant l'une des plus prestigieuses compétitions de concours complet au monde et c'était l'une des six compétitions de concours complet de niveau international. Bien évidemment, c'était le rêve de tout cavalier de haut niveau concourant dans cette discipline d'y prendre part et celui de Draco.

-Lolita… tenta de répliquer Draco, mais l'autre homme l'interrompit, s'approchant de lui, fermant la distance entre eux.

-On sait tous deux qu'elle est trop jeune, trop inexpérimentée, elle ne sera jamais prête à temps. Tu devrais passer au haras, j'ai des chevaux provenant des meilleures lignées au monde, je suis certain qu'on pourrait trouver un arrangement. Moi, je trouve un cavalier pour montrer au monde ce que mon élevage fait de mieux et toi, tu récoltes la gloire.

-Je…

-Ne réponds pas maintenant, prends le temps d'y réfléchir. Je sais que tu es un homme fier, que tu préférerais t'y rendre par toi-même, mais penses-y bien, il y a bien peu de cavaliers de ton âge qui peuvent se vanter d'avoir participé à un concours complet international de niveau quatre étoiles, l'interrompit l'homme en posant une nouvelle fois sa main sur son bras et cette fois, elle se fit plus caressante, mais aussi plus oppressante et, étrangement, Draco resta figé, incapable de se soustraire à ce contact, l'appréciant d'une certaine façon, sentant son cœur s'accélérer sous le regard inquisiteur de cet homme dont les intentions étaient évidentes et pourtant, contenues.

Les mots sortirent de sa bouche sans qu'il n'y réfléchisse, ce qui ne lui ressemblait pas.

-Je… j'y réfléchirai.

-Bien, répondit l'autre homme en enlevant finalement sa main. Dans ce cas, Draco, je te dis à bientôt, je dois partir, ma femme m'attend à la maison, vois-tu.

Louis Grazinsky avait prononcé cette phrase avec détachement, comme si tout cela était naturel, normal. Draco ne répondit rien et le regarda partir de sa démarche souple et assurée avec incrédulité. Il n'en fallut pas plus pour qu'un étrange sentiment de culpabilité se propage en lui, il n'avait pourtant rien fait de répréhensible, puis, soudain, il sentit la colère du matin remonter en lui et tout ceci lui insupporta brutalement. Il devait partir, maintenant. Il laissa là la soirée, saluant au passage quelques-uns des invités, prétextant qu'il ne se sentait pas bien et plutôt que de se diriger vers son appartement particulier, il transplana directement devant la station de métro Châtelet qui dissimulait la gare internationale de portoloin de Paris. Il suffisait d'appuyer sur l'une des affiches publicitaires en gardant en tête l'idée d'y accéder pour y pénétrer.

Il ne savait pas ce qu'il faisait ni pourquoi il était ici. Sa valise était restée à son appartement de Paris, là où il devait normalement passer la nuit, mais il sentait qu'il ne pouvait rester ici une minute de plus où il ferait un malheur. Il repensa à Grazinsky, à cette main sur son bras, ce regard chargé de ce qu'il préférait ignorer. Il entendit la voix d'Harry : c'est tout ce que tu sais faire, fuir. Il serra les poings.


-Qu'est-ce que tu fais ici? As-tu la moindre idée de l'heure qu'il est? dit Pansy en ouvrant la porte, les sourcils froncés, elle était habillée en tout et pour tout d'une paire de shorts ajustée et d'une camisole noire sur laquelle était écrite : Quidditch, Naps, Netflix.

Draco haussa les épaules.

-Oh non! Si tu penses que je vais te laisser dormir ici sans obtenir la moindre explication de ta part à savoir pourquoi tu cognes à ma porte à plus d'une heure du matin, alors qu'aux dernières nouvelles tu devrais être à Paris, plutôt que de retourner chez toi avec ton petit-ami qui est toujours en convalescence, eh bien, tu te fourres la baguette dans l'œil!

Le blond ne dit toujours rien, puis elle remarqua ses cheveux un peu débraillés, ses vêtements froissés et l'air complètement perdu peint sur son visage. Ce qui lui fit un choc était cette lueur un peu trop brillante qu'avaient ses yeux, comme s'il était au bord des larmes.

-Allez, entre, finit-elle pas dire, mais tu n'y échapperas pas, c'est juste que je n'ai pas envie d'écouter tes conneries debout ici plus longtemps. Assois-toi, ordonna-t-elle en désignant le canapé qui prenait presque toute la place dans le salon exigu de son appartement.

Elle le vit alors tanguer dangereusement et le rattrapa au dernier moment, puis il se pencha brusquement vers l'avant et vomit sur le plancher.

-Par Merlin! C'est Draco? Il est malade? Qu'est-ce qui se passe? s'éleva alors une voix et Pansy vit que Daphnée se tenait dans l'embrasure de la porte de leur chambre, le visage déformé par l'inquiétude.

-Je pense qu'il a fêté un peu trop fort, il empeste l'alcool, tu pourrais me donner ma baguette?

L'instant d'après, le plancher était nettoyé et Pansy faisait apparaître une bassine que Draco saisit immédiatement entre ses mains tremblantes avant de se remettre à vomir, cette fois accroupi par terre. Il poussa une sorte de râle mêlé à un soupir et vomit de nouveau. Quelques minutes plus tard, ses nausées cessèrent et Daphnée lui apporta une potion anti-vomissement qu'il avala et elle lui tendit une serviette humide avec laquelle il s'essuya le visage.

-Merci, marmonna-t-il sans la regarder, visiblement honteux de la situation.

-Maintenant, Malfoy, tu vas me dire qu'est-ce qui se passe, par Salazar! exigea Pansy sans aucune délicatesse. Tu débarques ici, au beau milieu de la nuit, saoul mort, tu vomis sur mon plancher!

-Je… je ne sais pas.

-Eh bien tu ferais mieux de trouver une meilleure réponse que celle-là dans les prochaines secondes, parce que…

-Pansy, intervint Daphnée d'une voix douce en passant une main apaisante dans le dos de Draco qui ne dit rien. On devrait le laisser se reposer, on parlera demain matin.

-Est-ce qu'Harry sait que tu es ici, au moins? Ou est-ce que notre nuit va encore être interrompue par nul autre que le Sauveur du monde sorcier accompagné de tous ses potes Aurors à la recherche de son imbécile de petit ami?

-Non… il pense que je suis à Paris, répondit Draco d'une voix dépourvue de toute émotion, le cœur au bord des lèvres et la tête qui tournait encore dangereusement.

-Vous vous êtes disputés, c'est ça? Encore?

-Demain, nous parlerons de cela demain, allons tous nous coucher, insista Daphnée.

-Je… j'ai fait une connerie, dit soudain Draco dont la voix était à peine plus forte qu'un murmure.


Note de l'auteur :

Chers lecteurs,

Désolée du retard pour ce chapitre, j'ai fait une mauvaise chute de cheval et je me suis faite une légère commotion, résultat, je ne devais pas trop passer de temps devant des écrans, car ça me donnait mal à la tête. Heureusement, j'avais un casque et maintenant, ça va mieux. Donc, me revoilà!

À chaque année, je relis le roman graphique Fun-Home de Alyson Bechdel, ce roman ne m'a jamais quitté depuis que je l'ai lu pour la première fois. Il me semble qu'à chaque fois, j'y découvre de nouveaux détails qui m'avaient échappé à la lecture précédente. Ce qui ne change pas, néanmoins, sont les profondes et pourtant étrangement calmes émotions qui m'assaillent à chaque lecture et qui éveillent en moi une étonnante mélancolie.

Peut-être n'est-ce pas un hasard que je choisisse toujours de lire ce livre alors que l'été se meurt lentement, peut-être que ce n'est pas ce roman qui induit en moi ces émotions, mais qu'au contraire, peut-être que lorsque nous sommes dans un état d'esprit quelconque, nous cherchons à nous entourer de ce qui peut nous conforter encore davantage dans ce que nous ressentons déjà.

Merci de me lire, de me suivre et de commenter,

Harley