Ouais, bon, en retard une fois, en retard deux fois quoi… Mais bon, ce n'est pas si dramatique que ça, j'ai juste une journée !
'Fin bref, voici le chapitre 4 de Becoming Pride, tout chaud pour vous.
Toujours le disclaimer habituel : le monde appartient à Bioware, l'histoire à Elaine de Feu, qui me permet fort gentiment de traduire sa fanfiction Becoming Pride, que vous pouvez trouver sur AoO.
Et comme d'hab, n'hésitez pas à reviewer, comme ça je pourrai les traduire et les envoyer à l'auteur, ce qui l'encouragera à écrire encore plus. Parce qu'on n'en a jamais assez.
Bonne lecture !
Notes : Breathe – Two Steps From Hell
Chapitre 4 : Combattante
Ma rébellion se révèle futile lorsque même le choix de me laisser mourir selon mes termes m'est retiré. June ordonne à mes responsables de me nourrir de force si nécessaire. Quand mon corps rejette la nourriture et vomit tout ce qu'ils m'ont fait ingérer, il invente immédiatement un glyphe, démontrant une fois encore son ingéniosité. Je suis alimentée par la magie, et son mécanisme m'évoque sinistrement les perfusions d'hôpitaux. Une planche de salut non voulue, qui me garde la tête hors de l'eau.
Quand ce moment vient, mon sort m'indiffère déjà. La colère constante est épuisante, et mon énergie est limitée. Flottant entre conscience et inconscience, je regarde les jours passer sans m'y impliquer. Je sais que June est frustrée par mon attitude de poupée sans vie, et si j'y avais réfléchi, je me serais sentie victorieuse. Mais je n'y pense pas, déjà au-delà de tout intérêt.
Alors commencent les visites du loup. Il choisit son moment avec soin pour apparaître en l'absence de June, et au début se contente de me regarder avec curiosité. Mon regard glacé le parcourt rapidement, puis je me détourne avec désintérêt pour regarder par la fenêtre au-dehors les cieux en perpétuel mouvement.
Mais le loup débute à me presser pour avoir des réponses.
« Qu'espères-tu accomplir par ce… défi ? »
Je prévois initialement de l'ignorer, comme j'ai ignoré tout le reste. Cependant quelque chose me retient, une sorte d'instinct réveillant mes émotions immergées. J'examine cette réaction inattendue, et décide finalement qu'au bout du compte sa présence est préférable à celle de June. Il ne ressemble pas à un ennemi – ou à un égoïste mioche décidé à détruire ma vie à sa convenance.
Je ne ressens aucune critique ou menace. Il n'y a pas de jugement dans sa voix, juste une simple curiosité. Je ne la retiens pas contre lui, consciente que d'un point de vue extérieur mes actions sont déraisonnables. De plus, que quelqu'un me demande mon avis est actuellement un changement plaisant, car jusque-là je n'ai cessé d'entendre que j'ai tort. Que mes pensées, mes émotions et mes désirs sont erronés, que je devrais être heureuse de l'honneur qui m'est accordé.
Ces mots me rendent malade, et à chaque fois qu'un serviteur ou l'un de mes gardiens vient me réprimander – ou June, ou même sa mère, puisque Mythal a daigné me rendre visite à l'occasion – je me renferme encore plus sur moi-même. Pour qui se prennent-ils, de dicter mes opinions ? Leur contrôle de mon corps n'est-il pas suffisant ? Ils veulent s'emparer de mon âme, la modeler selon leurs désirs. Et je refuse d'être changée.
C'est pourquoi la présence sans prétentions du loup est un soulagement. Et je suppose que c'est pourquoi je réponds à sa question en fin de compte.
« Rien véritablement. » Ma voix se brise un peu, et je m'interroge sur le temps écoulé depuis la dernière fois que j'ai parlé. Des jours assurément, des semaines même. Peut-être des mois ? J'ai perdu le fil il y a longtemps. J'attrape une carafe d'eau sur la table de chevet et avale une gorgée du liquide froid, soulageant la pression de ma gorge parcheminée. Toutefois lorsque j'essaie de la reposer, ma force m'abandonne et la cruche me glisse des doigts, renversant ce qu'il reste d'eau sur mon lit. Me mordant la lèvre de concentration, je la prends d'une main tremblante et la replace, puis retombe sur l'oreiller. Sans me soucier des draps mouillés, je ferme les yeux, au bord de la nausée suite à mes efforts.
Je suis vraiment en piteux état.
Le loup m'observe sans mots dire, tête penchée, puis sa queue fouette l'air en remerciement et il sort. Son départ ne me dérange pas, m'endormant déjà.
June doit rétablir les glyphes me gardant en vie régulièrement, les renouvelants de pouvoir. Je refuse toujours de manger, et j'ai cessé d'avoir faim depuis un moment. L'Enfant Doré d'Arlathan refuse de me laisser tomber et continue de me parler, avec de nombreux arguments et suppliques de revenir celle que j'étais. Je n'ouvre même pas les yeux, et dors souvent pendant ses tirades. Lorsqu'il se rend compte que je n'écoute pas, il renifle de mécontentement et s'en va. Il revient. Il revient toujours avec des nouvelles excuses et plaidoyers. Mais il ne mentionne jamais me permettre de rentrer chez moi.
En réalité je dors la plupart du temps. Restée éveillée demande trop d'efforts, et ça ne servirait à rien. Ma conscience ne refait surface que lors des rares et irrégulières visites du loup. Les nuances familières de son aura me poussent au réveil, et mes yeux s'ouvrent toujours sur une silhouette souple et bien définie d'un immense prédateur, qui me regarde avec intérêt.
J'ignore ce qui le rend spécial. Ce n'est pas comme si j'avais oublié son rôle dans ma situation précaire, mais il est difficile de continuer à l'en blâmer. Il a simplement répondu à l'interrogation de Mythal aux mieux de ses connaissances. Le loup ignorait que je ne voulais pas subir le rituel, et un jour, il s'excuse à mi-voix de son assistance involontaire dans mon emprisonnement.
« La plupart des esprits seraient ravis d'être dans ta position. Je n'ai pas imaginé une seule seconde que ce n'étais pas ton cas. »
Les mots du loup sonnent si sincères, je lui pardonne dans l'instant. Pour lui montrer, je tends la main vers son énorme forme sur le côté du lit et la passe sur sa fourrure en une faible tentative de le caresser. Il est positivement bouche-bé, choqué par mon action. Il a tellement l'air d'un gros chien, avec sa langue pendante et ses yeux ébahis et écarquillés que je souffle mon amusement. Le son est rêche et tourne vite en toux alors que ma gorge réclame du liquide, mais c'est tout de même un rire. Il lève les yeux au ciel à ma réaction, mais ils brillent de malice, et je cesse, surprise. Depuis quand n'ai-je pas ris ?
Ce jour marque un changement dans notre relation. Il commence à me suivre comme mon ombre, et ns conversations gagnent en profondeur, montrant les modifications sous-jacentes de sa manière de me voir – une personne, au lieu d'une simple curiosité.
Le loup devient mon compagnon presque constant, ne se souciant plus que les autres soient au courant. Et ils le sont. Je suis peut-être terriblement faible, mais nullement sourde, et je peux entendre les serviteurs parler. Ils ont tellement l'habitude de mon silence qu'ils en oublient de surveiller leurs paroles en ma présence. Je lui demande si son absence de dérangera pas Mythal, et il hausse les épaules avec indifférences en me répondant qu'il n'est pas son sujet et ne reçoit pas d'ordres. Apparemment, ils sont amis.
Je trouve difficile de croire que la salope puisse avoir le moindre « ami », mais je garde mes doutes pour moi.
Ma nouvelle camaraderie avec le loup déplait à June. Il est jaloux, et mesurant le corps lupin du regard, innocemment vautré devant la cheminée, il cherche une raison de le forcer à sortir. Mais il n'y en a pas, et au-delà de son dépit, June est malgré lui heureux qu'au moins quelqu'un m'atteigne. Même si ce n'est pas lui. Je crois que June espère que le loup réussira là où il a échoué, malgré son irritation à l'admettre. L'ironie veut qu'il ait raison – jusqu'à un certain point. Le loup me rend plus vivante, mais si June en connaissait la raison, il exploserait.
C'est inoffensif au départ, une simple question.
« Tu as conscience que June ne te laissera jamais partir. »
« Je sais. » J'admets avec une légère grimace, relevant la tête pour le regarder. « Au début, j'espérais obtenir quelques avantages, mais ce n'est plus important désormais. Je refuse juste de lui donner ce qu'il veut. »
« Et c'est tout ? Tu te contentes… d'abandonner ? » Sa voix est incrédule, et brusquement ma rage refait surface.
« Qu'attends-tu de moi ?! » Je gronde avec véhémence, et il fait instinctivement un pas en arrière. C'est franchement ridicule, puisque dans mon état actuel je suis plus faible qu'un chaton, et ce n'est pas comme si j'étais capable de le blesser de toute manière. Mais telle est la force de ma fureur, qui était juste enterrée sous plusieurs couches d'apathie, jamais vraiment disparue. « Je suis une étrangère sans pouvoir dans ton monde, piégée dans un corps de poupée qui ne m'appartient pas, suspendue par des fils comme un fichu pantins au bon plaisir de l'être suprême local ! Je n'ai même pas pu mourir comme je le souhaitais – je le répète, qu'attends-tu de moi ?! »
« En fait, ce corps t'appartient. » Le loup note d'un air pensif, et je suis piquée de curiosité. « Ou, pour être plus précis, c'est ce à quoi ton corps aurait ressemblé si tu étais née ici. Le transfert d'âme n'aurait pas pu t'enraciner autrement. Il t'appartient, à toi seule. »
« Peu importe. » J'écarte le problème, sans m'en soucier. Quoi que je ressente une pointe de soulagement à l'idée que je n'ai pas volé le réceptacle de quelqu'un d'autre par mon arrivée inopportune. J'aurais haï que l'égoïsme de June ait coûté à un autre que moi sa place dans ce monde.
« Ce n'est pas comme si mourir t'aurait permis de retourner dans ta réalité, même si tu avais réussis. » Il essaie de calmer ma colère, mais ses mots ne font que l'alimenter.
« Au moins, je serais plus soumise aux caprices de June plus longtemps. »
Il se tait suite à cela, me jaugeant avec circonspection. Je souffle avec fatigue, regrettant mon explosion – je ne lui reproche plus rien, et il ne méritait pas ma fureur pour sa curiosité. Je lui fais signe de me rejoindre, une excuse silencieuse dans les yeux.
« Fen. » Je dis d'un air implorant, prononçant le mot « loup » de la respectueuse manière que June m'a enseignée – la première lettre accentuée lourdement, et le reste roulant doucement sur ma langue. Je me mets immédiatement à détester la distance entre nous, habituée à sa calme présence à mes côtés. Son aura familière remplie de force fiable, et ses douces manières… Si différentes de l'exigence constante de June. Je ne veux pas perturber l'équilibre entre nous à cause d'une stupide perte de contrôle de mes émotions.
Le loup noir s'ébroue, et sans rien ajouter bondit sur mon immense lit qui craque son poids, tandis qu'il se couche près de moi. Je me fige sur place, stupéfaite par son action, puis doucement mais délibérément m'installe contre lui. Il ne s'éloigne pas, et je l'étreins plus hardiment, ma colère mal-placée s'évaporant comme si elle n'avait jamais existée.
Pour la première fois, je suis quelque peu appréciative de l'opulence surabondante dans mes quartiers. Ma chambre eût-elle été dépouillée et austère tels les quartiers normaux du palais, il n'y aurait pas eu assez de place pour nous deux sur le lit. Ou assez de couvertures molletonnées pour que nous soyons bien installés.
« As-tu connaissance du nom qui m'est donné ? » J'entends le grondement sourd de sa voix profonde, teintée d'amusement, juste au-dessus de mes oreilles. Je secoue la tête en dénégation, respirant l'odeur de forêt et de sauvagerie de sa fourrure. « Fen'Harel. »
« Le Loup Implacable ? » Je demande, sans cacher ma surprise alors que je le regarde. « Comment as-tu obtenu une telle réputation, je te prie ? »
« Mes présents ont tendance à être à double-tranchant. » Il dénude ses dents, et j'ai la nette impression qu'il sourit d'un air narquois. Enfin, autant qu'un loup puisse être narquois. « Je ne suis pas comme Mythal, étendant mes faveurs sans limites. »
Je ne comprends pas entièrement ce qu'il veut dire, mais hoche quand même la tête. Je suppose que je finirai par découvrir ce que ça signifie, puisqu'apparemment je ne suis pas prête de quitter cet endroit maudit. La chaleur dégagée par son corps me berce, et j'entends à peine sa question suivante.
« Le veux-tu ? »
« Je veux quoi ? » Je marmonne avec fatigue. Même à moitié endormie, mon instinct m'empêche de faire quoi que ce soit. J'ai payé pour ma négligence, je ne répèterai pas les mêmes erreurs.
« Un présent. »
Ses mots me sortent de ma torpeur, et je m'éloigne un peu, clignant des yeux et tentant de comprendre ce brusque changement de conversation. Fen'Harel me fixe sans ciller, son regard pétillant de malice. Je penche la tête, consciente que je n'en sais pas assez pour prendre une décision éclairée. Je peux voir un éclair de respect traverser ses yeux d'orage, alors qu'il développe. « Un présent de savoir. La manière de rentrer chez toi. »
L'espoir fleurit dans mon cœur, mais je suis également effrayée d'une autre déception. Me détournant de son museau gigantesque, je regarde par la fenêtre bleutée et réalise calmement.
« Il y a un piège. »
« Il y a toujours un piège. » Il se moque, et je rougis un peu. Il m'a déjà dit qu'il y en aurait un, après tout.
« Donc ? De quoi s'agit-il ? » Je croise les bras, me tordant les doigts de nervosité. Je veux vraiment que ça soit vrai. J'ai désespérément besoin que ça soit vrai.
Le loup devient sérieux, parlant à voix basse, les oreilles pointées vers les portes pour s'assurer que personne ne puisse nous prendre par surprise.
« Le rituel qui t'a donné ce corps est normalement irréversible. Une fois qu'un esprit se voit accorder, ou obtient de lui-même une représentation physique stable, ils ne peuvent revenir à leur forme précédente… Mais ton cas n'est en aucun cas normal. »
« Si tu le dis. » Je ne vois toujours pas où il veut en venir.
« Mythal a été forcée de lier ton unique capacité pour t'empêcher de partir. Là réside la faiblesse du rituel. Délie-la, et ton âme devrait être capable de retrouver son chemin vers ton monde d'origine. »
« Devrait ? » Je répète dubitative. Il hausse les épaules de manière presque humaine, et répond avec une nuance de sarcasme.
« Nous n'avons pas assez d'Arpenteurs de Mondes pour effectuer régulièrement des expériences de ce genre, je suis raisonnablement certain de ce fait. »
« Je ne vois toujours pas le piège… » Je note d'une voix fantastiquement chantante. Ma respiration est un brin rapide en réponse à mon excitation grandissante. Ce dont il parle ne semble pas si improbable… Je ne crois qu'il soit en train de me tromper.
« Oh, il y en a un. Tu l'as juste manqué. » Il glousse avec une légère condescendance. Je lui lance un regard noir, irritée et n'appréciant pas sa manière de se moquer de moi. La gaieté ne quitte pas ses yeux, mais il s'explique gracieusement. « Tu devras le faire toi-même, Fean'Na. Personne ne peut le faire pour toi : la nature du sort interdit toute interférence en dehors du jeteur et du sujet. »
« Attends, tu veux dire que je dois utiliser la magie ? Mais c'est impossible, je ne suis pas une mage ! » Je panique devant cet obstacle insurmontable.
« Peut-être ne l'étais-tu pas dans ton ancien monde. Je ne peux pas le dire. » Il hausse les épaules avec neutralité. « Mais tous les Elvhen ont la capacité de disposer et diriger l'Imagination, et ta… renaissance, pour ainsi parler, en a fait de toi une. » Son humeur décontractée disparait, et son regard gagne en poids. « Ne te méprend pas, rien n'est facile sur le chemin face à toi. Cela va te prendre des années pour comprendre la manipulation du mana, et obtenir l'expertise nécessaire pour affecter les puissants sortilèges de Mythal, eh bien… Des décennies, au moins. »
Des décennies. Cela sonne sinistre, mais confrontée au défi direct, la détermination de m'en sortir m'envahie. Je me perds dans mes pensées, réfléchissant à ses mots, et tressaille légèrement quand son nez humide pousse ma main, attirant mon attention.
« Mais tu n'iras nulle part en restant immobile dans un lit de malade. » Il descend d'un saut et marche vers la sortie, s'arrêtant juste devant la porte et tournant la tête vers moi.
« Essaye de ne pas trahir tes intentions prématurément, veux-tu ? » Ce dernier conseil est donné avec une nonchalance amusée, mais je sais que je dois le traiter avec le sérieux le plus complet. « Qui sait, peut-être que lorsque tu seras prête à briser le sort, tu ne voudras plus partir. Ou peut-être que tu n'auras rien à retourner. »
Ce rappel est sombre, mais j'en suis reconnaissante. Je ne dois jamais oublier ce qui est en jeu. Je mords ma lèvre avec inquiétude – je suis ici depuis quelques temps déjà. Quelques mois, peut-être six- certainement plus longtemps que je n'en ai jamais passé avec June avant. Qu'arrive-t-il à mon corps, de l'autre côté ? Et combien de temps s'est-il écoulé ? Avec la chronologie qui n'est pas linéaire, je ne peux pas vraiment en juger de manière fiable. Je suis peut-être une des immortels ici, largement non affectée par le changement des saisons, les jours qui passent… Mais ce n'est certainement pas le cas à la maison.
Je sais une chose.
J'ai perdu assez de temps, me complaisant dans l'apitoiement sur mon sort. En fin de compte, personne ne peut me sauver sauf moi-même.
Toutefois, malgré mes intentions les plus sincères, le processus de récupération mine entièrement mes forces. Je dois revenir à un emploi du temps normal de nutrition et reformer mes muscles avant que mes études ne puissent progresser d'un pouce.
C'est difficile. Les premiers, enfantins pas sont aussi lents qu'un escargot, presque comme réapprendre à marcher. Ma longue apathie a eu un important impact sur mon poids et ma force, et en dépit de mon enthousiasme, certaines choses ne peuvent être hâtées. Je pleure de frustration quand mes jambes m'abandonnent sous moi, ou quand mes mains tremblent de manière incontrôlable, épuisées des actions les plus simples. Mais je refuse d'abandonner, et doucement mais surement retrouve la forme.
Quand je ne pratique pas ma forme musculaire, j'apprends le langage écrit. De manière compréhensible, mes progrès en Elvhen ont été jusque-là limités au langage parlé, mais je vais avoir besoin d'une connaissance bien plus importante pour procéder selon mon plan. C'est presque aussi frustrant que d'apprendre à marcher à nouveau. Les lettres Elvhen sont écrites avec une précision méticuleuse, et chacune est presque un travail artistique à elle seule. Leurs livres sont remplies d'allégories compliquées qui donnent souvent l'impression d'être là uniquement pour faire joli, mais sans le moindre but. Des phrases alambiquées qui tournent en rond pendant si longtemps que l'on perd de vue leur début… Inutile de dire que c'est une corvée. Mais je persévère, y voyant enfin un but à atteindre.
June est fou de joie de mon changement d'attitude, et s'assure que j'ai tout ce dont j'ai besoin pour aller mieux. Des serviteurs guettent mes plus petits gestes, prêt à m'aider pour tout, et pour être honnête, leur présence prédominante me lasse. Je déteste la façon dont ils me flattent servilement, puisqu'ils ne se préoccupent pas vraiment de moi, mais de June. Ils font n'importe quoi pour obtenir son attention, et être leur appui dans la chaîne alimentaire locale m'énerve. Néanmoins, ce ne ferait aucun bien de me les aliéner, donc je serre les dents et supporte leur flatteries inutiles et leurs réassurances mielleuses.
Heureusement, le loup est avec moi à travers cet ardu processus. Je deviens tellement habituée à son intelligence, qui dépasse de loin celle d'une personne normale, qu'il y a des jours où je suis bouche-bée quand il fait un geste particulièrement canin, comme lécher sa patte ou secouer la queue. Je ne le traite plus comme un simple animal désormais, il m'est devenu cher et un ami précieux.
Le loup est également le seul à qui je peux confier mes réelles motivations. Il ne pourrait pas moins se soucier de s'opposer à June, ou même à Mythal, et un jour il me dit qu'il ne peut pas attendre que son astuce fonctionne. Je lui claque la tête en un avertissement débonnaire, mais je ne préoccupe pas que son aide ait des intentions cachées. Au contraire, j'aurais été mal-à-l'aise s'il n'en avait pas.
Une fois que je me sens mieux, il commence à me montrer les bases de la magie des alentours. Sa variété, ce qu'elle peut affecter, est simplement stupéfiante, et je suis un peu submergée au départ. Ils l'appellent Imagination, le souffle de vie, et j'apprends vite à détecter les différences d'intensité dans certains endroits. Tout en est imprégné, mais une plus grande disponibilité facilite la manipulation du pouvoir – une partie est inhérente à chaque Elvhen, et une autre est empruntée à ce qui nous entoure.
Fen est un enseignant brillant et un mage talentueux. Le mana tournoie en formes et s'écoule en ruisseau sous ses directions maîtrisées, et je peux voir que tout a une signification, et que rien n'arrive sans raison. Pouvoir. Volonté. Intention. Et connaissance de la manière de faire, comment des formes plus compliquées permettent une plus grande concentration de mana et un plus grand effet.
Je passe des journées entières à étudier les glyphes, qui sont les manipulations de base. Ils ont un distinct avantage sur les autres sorts : ils peuvent être modifiés à mi-chemin sans finir sens dessus dessous, et tandis que je deviens meilleure avec les lignes et mêmes les cercles, mes glyphes gagnent en signification. Quand je parviens à créer mon premier glyphe flottant, qui me permet à moi ou à n'importe quel objet placé au centre de planer, je saute et crie ma joie. Enfin, un signe visible de progrès !
Mais je ne peux pas passer tout mon temps à apprendre la magie, ou d'autres commenceront à s'interroger sur mes motivations. Je ne veux attirer l'attention de personne. Le loup prend également soin de me donner mes leçons dans des endroits isolés, renforçant ma conviction de conserver le secret. Donc en attendant, je passe un peu de temps avec June. Je prétends lui pardonner, me radoucir à chacune de ses visites – comme la meilleure actrice jouant un rôle pour sa vie. J'apprends à mentir sans tressaillir. Je comprends comment imiter l'honnêteté et le contentement, mêlant vérités et mensonges en un désordre embourbé, et parfois je ne sais plus où finit l'un et ou commence l'autre. June est si aisément manipulé, et ni naïvement heureux qu'il y a des jours où je me sens coupable de mes tromperies – puis je souviens que c'est à cause de son égoïsme que je suis dans cette situation, et ma conscience la boucle. Pour un moment.
Toutefois, mon association avec June n'est pas aussi simple qu'il le parait malgré le fait qu'il soit un enfant. Il a déplacé son atelier dans les donjons du palais, et quitte rarement la capitale, ces jours-ci. Ce qui signifie que beaucoup de gens veulent quelque chose de lui. Et puisqu'il est en réalité assez craint de la population, ils vont voir ce qu'il y a de meilleur en suivant – à savoir moi-même. En conséquence, je suis constamment harcelée par ceux qui cherchent ses faveurs et des demandeurs, ce qui deviendrait vite terriblement agaçant si je ne pouvais pas l'utilisais à mon avantage. Sans le moindre remord, j'exige des pots-de-vin pour transmettre leurs requêtes à June, et s'ils envoient quelque chose de plus, je peux même m'assurer que June fasse vraiment ce qu'ils demandent.
Je ne suis pas à la recherche d'argent, c'est assez inutile pour moi. Tout ce que l'argent peut acheter, on me le sert sur un plateau d'argent au moindre mot, mais je ne veux pas que d'autres soient au courant de ce que j'obtiens. Donc je demande principalement des livres, des manuels d'instructions, des moyens de lancer des sorts – littéralement tout ce qui peut m'assister dans mon processus d'apprentissage. Je considère cela comme un paiement approprié pour le temps perdu à pousser leur cas en avant.
Obtenir de June qu'il satisfasse leurs requêtes est facile. Cela demande un peu d'encouragement, un peu de pleurnicheries, une petite moue. Et un sourire en récompense, ou une légère bise sur la joue, ce qui les fait rosir alors que ses yeux d'ambre se mettent à briller. Ça me gêne, et me forme à accepter que le garçon tient sincèrement à moi. Je le vois dans ses yeux de cocker, son empressement à me plaire, sa disposition à tout abandonner d'un mot de moi. Dans son allégresse et le fait qu'il soit aux anges en ma présence.
Mythal me lance des regards menaçant dès que je l'influence de manière trop évidente, mais je ne suis pas vraiment inquiète. Elle ne peut pas toucher à un seul de mes cheveux sans contrarier June. Une vicieuse partie de moi reconnaît qu'elle doit maintenant regretter sa décision de me forcer à rester.
J'en veux toujours à June pour m'obliger à demeurer avec lui. Pour son égoïsme. Mais une autre part de moi est flattée par sa dévotion, se délecte d'être traitée comme un trésor sans lequel il ne peut pas vivre. Je veux dire, qui honnêtement ne le serait pas ?
Cela me fait également me sentir mal. Je suis obligée d'admettre que June n'a probablement pas entièrement compris ce qu'il m'avait coûté. Comment le pourrait-il ? En fin de compte, ce n'est qu'un enfant.
Je ne suis pas un monstre, ou pas complètement. Je veux juste rentrer chez moi. Mais piétiner un enfant, d'un certain point de vue innocent, pour parvenir à mes fins me fait réaliser que je ne suis pas meilleure que June. Je veux dire, il était égoïste en me faisant rester en Thédas, et maintenant j'utilise égoïstement ses sentiments pour m'échapper – rapidement, espérons. Une part de moi-même frémit à ce sacrilège : je pense que si quelqu'un blessait Mic de la manière dont je m'apprête à blesser June, lui arracherais le cœur.
Mais me souvenir de mon frère m'aide aussi à me souvenir que je dois rentrer. Et pas seulement pour moi-même : je suis sûre que je manque à ma famille autant qu'elle me manque. Et Jeff. Ma motivation, affaiblie par les tourments de ma conscience, se rétablit d'elle-même, et je suis prête à affronter un nouveau jour dans ce purgatoire.
Les complications qui suivent June ne s'arrêtent pas à un flot constant de demandeurs. Il y a aussi la cour, un piège mortel pour ceux qui ne se méfient pas. Des gens qui croient qu'ils valent plus qu'en réalité, et parmi eux les Evanuris, qui se pavanent comme des paons et manipulent tout le monde selon leurs plans. La famille de June.
J'ai la chance d'échapper à leur attention la plupart du temps, puisque June est toujours jeune et que sa mère n'estime pas nécessaire de l'impliquer énormément dans n'importe quoi. Par extension, je suis aussi épargnée. Mes sentiments là-dessus sont mitigés – d'un côté, c'est un soulagement. Un problème de moins pour réduire le temps que je peux utiliser pour apprendre. De l'autre, c'est une nouvelle manière de montrer que ma valeur ne dépend que de la valeur accordée à June.
Je déteste ça. Je déteste la manière dont les Evanuris sont si captivés par eux-mêmes qu'ils ne voient pas le problème avec le fait de marcher sur autrui pour obtenir ce qu'ils veulent. Si c'était au bénéfice général de tous les Elvhen, je suppose que j'aurais pu digérer la pilule amère – bien que les mots « le plus grand bien » me donnent envie de vomir. C'est à mon sens une excuse bien pratique pour ce qui est allé de travers. Je crois qu'il y a toujours une autre solution, et que s'il n'y en a pas, eh bien – cela veut juste dire que tu n'as pas assez cherché.
Prenons mon cas, par exemple – et oui, j'ai conscience de ne pas être un modèle d'analyse objective ici, mais laissons ce petit détail de côté. Prenons ma situation. Il devait y avoir un moyen mieux choisi de s'occuper de l'obsession de June que ce qui est arrivé. Mais Mythal a juste pris le chemin le plus facile, m'imposant sa décision, et je sais qu'un jour viendra où elle le regrettera. J'espère être là pour le voir, même s'il est plus vraisemblable que cela arrivera en mon absence – si jamais je parviens à partir.
C'est l'un des rares sujets de disputes sur lequel Fen et moi avons un fort désaccord.
« Tu peux la comprendre un peu. A la fin, elle est mère, et ferait n'importe quoi pour assurer le bonheur de son enfant. »
« Au prix du bonheur d'autrui ? » Je demande avec dédain. Il hausse les épaules avec indifférence.
« Agirais-tu différemment ? » Il réplique, et je me tais. Au bout du compte, ce que j'aurais fait à sa place importe peu – je ne le suis pas, et ne le serais jamais.
« Si jamais je deviens mère, je prie pour être assez sage pour ne pas alimenter ses obsessions sans raisons. » Je parle enfin, essayant de ma détacher du problème. Ce n'est de toute évidence pas une tâche aisée, puisque je suis touchée par la question, mais j'essaie. « J'espère que je serais assez sage pour savoir quand lui refuser ses souhaits, pour lui apprendre l'humilité et la conscience que parfois, les choses ne vont simplement pas dans son sens. »
« Alors tu es plus sage que beaucoup. » Reconnaît le loup d'un battement d'oreille. « Mais le fait est que Mythal n'a pas à l'être. Le monde tourne littéralement autour de leurs souhaits et désirs – pourquoi refuserait-elle quelque chose à June quand elle n'en a pas besoin ? De plus, selon sa compréhension, elle te fait en réalité une faveur, et June pense de même. Il lui a parlé de ton monde et de ta vie, et ils croient tous deux que tu finiras par accepter ton destin et que tu seras reconnaissante de leur interférence. »
« Eh bien ils se trompent gravement. » Je suis si irritée que j'en fume presque. « Et ils ne me connaissent absolument pas. Je hais être forcée à faire quoi que ce soit, et je préférerais mourir que de devenir le jouet de quelqu'un. Et c'est en quoi June cherche à me transformer. »
« Tu sais cela, je sais cela. Mais eux non. » Les paroles de Fen'Harel me calment, et je m'approche pour l'étreindre. « C'est pour ça que j'ai décidé de t'offrir mon aide. »
« Et je te serais éternellement reconnaissante pour cela. »
« Ce qui ne vaut pas grand-chose si tu ne devais pas revenir, n'est-ce pas ? » Il exhale avec un rire grondant, et je ris avec lui. Il n'y a pas de méchanceté dans ses mots, juste une agréable taquinerie. Fen est ainsi, il exprime la vérité au mépris de l'insensibilité qu'elle peut avoir. Je suppose que c'est sa nature lupine, il n'aime pas tourner autour du pot.
A moins que ce ne soit pour piéger autrui. J'ai vu les petites et pas-si-petites blagues qu'il joue contre d'autres, serviteurs comme nobles. Là, il peut être plus patient et perfide que n'importe qui. Ce qui est surprenant, c'est qu'ils se placent eux-mêmes à sa douteuse merci, conscients de sa nature, pourtant toujours à la recherche de son assistance. Parfois, la fin est en leur faveur. Mais les avides et malfaisants paient pour leurs méfaits, et les irréfléchis et effrontés sont battus à plate couture. Il force le Peuple à sortir de sa zone de confort, et les résultats de ses pièges dépendent de leur courage et de leur flexibilité. Il tire beaucoup de plaisir à faire danser les autres aux sons de sa flute, ce qui est le seul trait qu'il partage avec les Evanuris. Mais au contraire d'eux, il le fait rarement pour son propre bénéfice – amusement mis à part. Ses duperies visent à éduquer, seulement ces leçons nécessaires peuvent être cruelles.
J'observe, et parfois même prends part à ses jeux. Le loup me dit un jour qu'il faisait bien plus avant, aujourd'hui ses tours visent plus mon plaisir qu'autre chose. Il m'explique avec chaleur qu'il a trouvé une occupation bien plus intéressante. Que me faire rire est un nouveau but dans sa morne existence.
Je rougis à moitié à chaque fois qu'il parle aussi adorablement. Je lui dis en plaisantant qu'il aurait été un vrai charmeur, eût-il été un homme, et Fen, bouffi d'orgueil en réponse, me rassure son sa virilité indubitable. Je ne peux m'empêcher de rire à sa réplique offensée, emmêle mes doigts dans les mèches épaisses de sa fourrure.
S'il y bien une chose qui me manquera indubitablement en Thédas, ce sera le loup.
