Encore merci ! J'espère que vous aimerez cette suite !


L'astre du jour éclata dans la pièce lorsque les nuages s'évadèrent de son champ de rayon et stoppèrent d'être un obstacle. La furieuse lumière frappa comme un projectile, transperçant les paupières fermées de la personne qui se lamentait encore dans son lit, sous les draps, espérant avoir encore quelques minutes de sommeil. Elle rechigna, grommelant des mots incompréhensible dans sa barbe, énervée par le manque d'obscurité, se tournant de l'autre côté dans l'espoir de ne pas être dérangée à nouveau. Se confinant dans la chaleur et la douceur de son oreiller, il ne fallut pas plus de quelques secondes avant qu'elle ne sursaute, une pensée lui traversant l'esprit, et dans un bondissement elle se précipita vers sa table de chevet pour prendre son téléphone en mains. Sept heure dix. Il était tôt, beaucoup trop tôt pour la plupart, surtout un samedi matin, mais cela restait l'horaire à laquelle se levaient la presque totalité des étudiants. Cependant, elle n'avait pas cours aujourd'hui, mais il était tout juste l'heure pour elle d'aller vaquer à ses activités. Elle souffla un coup, soupirant, agacée de devoir être hors de sa couette alors qu'elle pourrait avoir une belle et longue grasse matinée, la fraîcheur de l'aube venant hérissé ses poils et sa poitrine sous ce vieux débardeur blanc, accompagné de boxer qui lui servaient de pyjama. Elle n'était pas en retard, au moins, alors autant se préparer tranquillement et faire une petite balade avant.

Elle s'approcha de la glace en face de son lit, considérant son visage amoché par le manque de sommeil et le petit nombre de repas qu'elle arrivait à dévorer en ce moment, le tout cerné de deux poches sous les yeux et de cheveux en bataille qui commençaient soudainement à être un peu trop long à son goût. Le bout de ses doigts effleurèrent le haut de sa nuque, incertaine de la coupe qu'elle se ferait prochainement, remontant doucement dans le tas de mèches cendre qui garnissaient son crâne. Aspectant les coins de sa peau et sa mâchoire saillante, elle enleva son haut et le jeta sur le matelas, se dirigeant nonchalamment vers la salle de bain qui se trouvait à sa droite pour ouvrir le robinet et s'éclabousser le minois. Les gouttes dégoulinant un peu partout sur le sol et le tapis, elle enleva les quelques vêtements en trop qui lui restaient sur le corps, dévoilant une musculature assez bien entretenue et dessinée, ainsi qu'un épiderme halé, et un dos très fin. Elle ne prêta pas réellement attention à son reflet dans le miroir, et aussitôt elle pénétra entre les parois de verres, alluma la douche, la température chutant. Elle y passa quelques temps avant d'en ressortir dix minutes plus tard, trempée, humant l'odeur du savon à la vanille et à l'orange et celle de la buée chaude qui se dégageait de l'endroit. Cette fois-ci elle s'arrêta devant son image, s'admirant encore une fois là où les trous se creusaient et quelques cicatrices récentes faisaient faces. Elle était bien là, dans ce corps, elle qui s'appelait Tenoh Haruka.

Tenoh Haruka était bel et bien une fille de naissance, et elle en était d'ailleurs bien contente d'avoir ce corps. Elle avait passé une grande partie de son enfance à vouloir se faire passer pour un garçon auprès des autres enfants, surtout pour pouvoir jouer au ballon avec eux ou encore s'amuser sur le fait qu'une fille ne ressemble pas forcément à une petite tête blonde, dans une robe rose qui joue à la barbie. Et voilà qu'aujourd'hui elle recommençait. Il lui arrivait quelques fois d'être féminine; elle l'avait été durant presque toutes ses années au collège avant de se faire renvoyer, et quand elle n'allait pas en cours elle était vêtue la plupart du temps dans des étoffes qui la mettraient presque en valeur, elle et ses courbes féminines. Parfois, il lui arrivait de prendre quelques vêtements qui étaient à sa mère, juste pour le plaisir de porter d'autres robes que l'unique qu'elle possédait dans ses placards, ainsi que des jupes. Mais il était hors de question qu'elle enfile un jour dans son existence une paire de talons, plutôt mourir.

Elle ouvrit l'armoire, feuilletant les bouts de tissus dont elle était pourvus. Il y avait cependant très peu de choses féminines, mais les tenues étaient assez neutres pour être mixtes, dépendant de la façon dont elles étaient portées. En dehors de son uniforme, incontestablement. Elle avait d'ailleurs réussi à avoir sur son dossier scolaire la mention qu'elle était un homme auprès de ses professeurs, et cela, évidemment grâce au directeur. Elle aurait eu des problèmes sinon à se balader habiller avec le mauvais accoutrement dans les couloirs du prestigieux lycée. Vous vous demandez sans doute pourquoi la lycéenne passe son temps à se faire passer pour quelqu'un d'autre au jour d'aujourd'hui, et bien Haruka se vêtit comme un homme simplement pour plusieurs bonnes raisons. Premièrement, cela lui permet d'avoir une identité secrète. Elle ne souhaite pas se faire connaître et reconnaître, et si, par le plus grand des hasards, on se retrouve à vouloir chercher les noms "Tenoh" et "Haruka" accolés en espérant trouver un homme, elle savait qu'elle pourrait facilement jouer de ça, n'étant pas une mais deux personnes à la fois avec ce privilège (ainsi qu'une multitude de fausses cartes d'identités dont elle se servait parfois, mais cela reste un autre sujet que nous aborderons sans doute plus tard). Deuxièmement, le pouvoir. Dans la rue, ou avec les personnes qu'elle ne connait pas, être un homme est tout de suite plus "intimidant". Etre un homme fait aussi que les autres hommes la prennent automatiquement plus au sérieux et ne la craignent pas non plus, alors qu'une femme a tout de suite une certaine réputation, surtout dans le milieu dans lequel elle se trouve. Troisièmement, et bien c'était surtout aussi pour plaire aux femmes. Haruka les adoraient, et elle ne s'en cachait pas.

Elle attrapa une chemise bouffante qu'elle laissa ouverte au niveau de la poitrine, quelques boutons déboutonnés dans le plaisir de laisser voir un décolleté faiblement esquissé et enfila un slim un peu abîmé avec des grosses baskets. Elle se dirigea machinalement vers la cuisine, non dans le but de manger mais simplement de s'apercevoir que, encore une fois, il n'y avait personne. Sauf une lettre. Elle était là, en son centre, sur le milieu de la table de bois, sans rien d'autre autour. Haruka l'attrapa dans sa main gauche. Ses yeux parcoururent les mots hâtivement et elle souffla, désappointée. Elle la glissa dans sa poche, attrapa ses clés, quelques affaires puis monta dans son véhicule préféré qui brillait déjà à l'aube de ce nouveau jour. Le soleil peinait à grimper dans le cadre cyan et les nuages de poudres étaient presque invisibles, cependant il brillait si fort qu'il aurait pu la rendre aveugle. La lycéenne inspecta les horizons à travers son par-brise et leva les yeux au ciel. Elle ferait un tour de moto plus tard, son humeur s'était complètement envolée à la lecture du post-it. Au moins la vue était ravissante. Et cette nuance océan entre la nuit s'effaçant et le jour apparent, cela lui rappelait sa petite sirène.

Ah, Michiru... Ses pensées alors divaguèrent sur la jolie musicienne. Michiru était un ange à ses yeux. C'était... Futile de dire ça, choisir de tels mots pour la décrire était presque démesuré, mais elle était vraiment heureuse de l'avoir dans sa classe cette année. Depuis qu'elle avait commencé à lui parler, c'était presque comme si elle était tout excitée de retourner en cours seulement pour la voir et échanger avec elle. Le temps à ses côtés lui faisait oublier son quotidien, et elle n'avait rencontré quelqu'un avec une telle douceur dans son cœur. C'est vrai, sincèrement, entre toutes les demoiselles (et quelques hommes) qui lui courent après, tous ceux qui l'envient et souhaitent l'approcher pour peut-être de la stupide notoriété, aucun d'eux ne seraient venus la voir pour lui demander si tout allait bien juste à cause d'une stupide discussion avec le directeur. Cependant, la naïveté de Michiru l'avait poussé à le faire, et il ne fallut pas plus pour toucher la dure âme de notre lycéenne. Sa vie était plus noire que grise, et les jours étaient parfois des supplices à vivre. D'ailleurs, Haruka n'aimait pas trop en parler. Elle aurait pu raconter pleins de détails sur ses problèmes et son histoire à la violoniste, mais elle refusait que quelqu'un connaisse ses faiblesses. Elles étaient siennes, et surtout personnelles. Elle ne connaissait pas Michiru depuis si longtemps que ça, alors de plus il était de son devoir de se méfier de ce qu'elle aurait pu lui confier.

Elle vivait une aventure infâme et ce depuis qu'elle avait à peine quatorze ans, ce qui expliquait pourquoi Haruka savait si bien conduire étant donné qu'elle avait dû se servir d'une voiture très tôt. C'était son père qui lui avait appris, quand elle avait à peine douze ou treize ans. Elle s'ennuyait déjà, tous les sports la blasaient et elle les surpassait si vite que cela en devenait ennuyant. Et si elle n'y arrivait pas (ce qui était extrêmement rare, mais elle l'avoue, lui arrivait) elle perdait patience et abandonnait aussitôt, car Haruka était tout sauf du genre à rester calme et à garder son sang froid. Elle n'avait pas fait grande chose d'autre à faire car elle était une petite fille hyperactive qui ne supportait pas de rester sur place. Elle avait essayé le piano, quelques fois, mais être assise sur une chaise pendant des heures était pire qu'une punition. Alors un jour, il lui avait laissé le droit d'essayer la voiture, et au fur et à mesure qu'il lui expliquait le fonctionnement de chaque partie du véhicule, Haruka était tombée amoureuse de l'engin. Ce fut après quelques essaies fluctuants et quelques longues ballades sur la route qu'elle avait compris que c'était ça qu'il lui fallait. Elle avait besoin de folie, de fougue. D'adrénaline. Elle avait besoin de se sentir vivante, sur le point d'exploser, incapable d'être arrêtée. Invincible. La vitesse lui faisait vivre ce sentiment, c'est pourquoi elle s'était mise à faire de la course en voiture, en moto, mais petit à petit elle s'était rendue compte qu'il lui fallait plus, et Haruka était tombée dans la noirceur du danger. Elle jouait à la roulette russe, parfois, puis au poker et à pleins de jeux de cartes pas vraiment très nets. Elle faisait de mauvaises choses juste pour se sentir vivre, mais aussi par nécessité. Le sale boulot, comme on l'appelle. C'était parfois des bagarres, des règlements de conflits entre yakuzas dans lesquels elle devait intervenir, mais surtout elle était impliquée dans un trafique pour le marché noir.

Sur la route, ses doux traits baignant dans le soleil, elle aurait presque pu avoir l'air innocente et fragile, mais les détails sur sa peau, les coupures et marques de guerre, la dureté de sa mâchoire et ses yeux esquintés prouvaient qu'elle en avait vécu des choses.

Haruka ralentit doucement en quittant la grande route, et au bout de quelques minutes dans des chemins un peu broussailleux elle pu apercevoir son arrivée du coin de l'œil. Elle se gara dans une corne un peu à l'écart, sous le crissement des pneus sur la terre sèche. Elle avait quitté la ville et les habitations et se trouvait dans un bout de campagne où deux usines hors service étaient plantées sur le bord d'une colline. D'apparence, elles semblaient laisser à l'abandon, l'éclat du petit matin traversant les étales de verres. Fermées de tous côtés, décoré de tags, rouille et de fenêtres brisées, aucune lumière ou son ne s'y dégageait. En sortant de sa voiture, le froid des montagnes et des hauteurs la rattrapèrent, l'enlaçant dans une accolade algide et elle se demanda avec ennuie pourquoi elle n'avait pas pensé à prendre une veste pour se couvrir, s'injuriant mentalement, ses pas forcenés se dirigeant vers l'entrée cachée par une poubelle du bâtiment. Cet entrepôt à l'apparence des plus sinistre était l'un des repérés de Yakuzas. C'était à vrai dire le second plus faible de la région, mais Haruka s'en contentait. Elle s'était faite une petite place dans l'équipe, et comptait monter en échelon le plus rapidement possible. Mais il était difficile dans ces milieux-là d'atteindre des points supérieurs au sien aussi aisément, cependant elle ne perdait pas espoir, et surtout elle se rappelait sans cesse à chaque épreuve pour quoi elle se battait encore aujourd'hui. Son objectif. Sa future vie. Ça.

Lorsqu'elle arriva vers la grosse benne jaune nauséabonde, deux ombres se distinguèrent des autres : c'était Kyu et Juu, deux des yakuzas les moins féroces qu'elle avait rencontrés dans sa courte existence. Ils étaient presque adorables. A l'apparition d'Haruka devant eux, ils relevèrent les yeux paniqués, se turent en se donnèrent des coups de coudes maladroits entre eux, comme pour forcer l'autre à parler, l'air faussement hargneux. Ils semblaient très timides face à elle, pourtant la lycéenne les voyait plus d'une fois par semaine. Cela faisait seulement quelques mois qu'ils occupaient ce poste, les deux étant des frères, fils de mafieux qui s'occupaient des grosses affaires du coin. Ils avaient grandi dans cet environnement et avait subi divers entrainement, mais être sur le terrain, même pour une affectation aussi basse était paroxysme de l'angoisse. Ce boulot avait une pointe de frayeur en soit : n'importe quand un ennemi du camp adversaire pouvait se pointer, arme en main, dans le but d'entrer dans leur habitat. Leur but à eux étaient de les en empêcher, au risque d'y perdre la vie. Cependant, c'était un endroit si reculé et leur groupe était si peu recherché que pour l'instant ils n'avaient rien à craindre. Ils devaient tout juste avoir dans les quinze ans, et étaient habillés dans des ensembles noirs identiques. L'un portait un cache-œil sur le côté droit, et même s'il ne pouvait s'empêcher d'insinuer qu'elle cachait un secret, une blessure de combat, Haruka savait très bien que c'était simplement pour se donner un air plus rebelle et effrayer les autres. Ils la faisaient rire, cela lui rappelait ses premières missions. "Le, euh... Le mot de passe." Elle les salua chaleureusement, fatiguée, et le leur annonça par habitude.

Au même moment, le garçon au cache-œil donna un perfide coup dans la tête de son frère. "Imbécile, c'est Tenoh ! Elle n'a plus besoin de dire le mot de passe !" Le plus jeune se frotta légèrement l'arrière du crâne, déboussolé. "Mais papa avait dit qu'on devait demander à tout le monde, même Tenoh ou Anomi." L'aîné se bouscula vers lui, et éleva la voix qui était à peine muet. "Donc si quelqu'un se déguise en Tenoh et vient tu vas le laisser passer ?" Kyu fit de grands yeux. "Mais c'est même pas possible de se déguiser en Tenoh, arrête de dire n'importe quoi Juu !" Et c'était reparti pour un tour. Haruka frotta les cheveux du plus vieux d'une manière presque fraternelle, elle est les remercia dans un murmure et franchit la porte de métal qui grinça absurdement, le tout en baillant, une main cachant sa bouche. Sur le côté, elle portait un sac gonflé rouge qui renfermait quelque chose d'assez précieux. A l'intérieur, c'était deux fois plus immense que lorsqu'on la regardait de devant. Il y avait une odeur d'humidité infligeante et d'essence arrosée un peu partout dans les coins, quelques bidons vides, des troues dans le sol, et une hygiène de vie déplorable. Une fine bourrasque feuilletait les pages de bouquins et papiers déposés sur les tables bosselées. Quelques personnes passaient de droite à gauche, mais il était assez silencieux. Un claquement de poignée retentit, et un homme robuste et vigoureux approcha la demoiselle, les sourcils froncés, des tatouages sur toutes les parties du corps qu'elle pouvait apercevoir dans le peu de vêtements qu'il portait. Il avait dans les mains deux papiers, et sur sa hanche un petit calibre, simplement de quoi se défendre et possédait quelques balles à peine. Il avait à l'intérieur de sa veste, pour ceux qui le connaissaient, deux autres armes à feu, ainsi qu'une lame. Et les locaux avaient aussi une multitude équipement un peu caché n'importe où, en cas d'attaque.

Il monta sa voix, sèche et bourrue. "Comment ça va ? Ça fait deux semaines qu'on s'est pas vus, et avec tout ce qui se passe ici j'ai l'impression que ça fait une éternité." Sa grande main l'accola d'une assourdissante frappe dans le dos, sans doute un peu trop fort car Haruka plissa les paupières par douleur et se mordit la langue dans l'espoir de ne pas trop montrer qu'elle n'était pas si robuste que ça. "Et bien, ça va. La routine tu sais, la rentrée scolaire." Un sourire sur le visage, il la serra légèrement contre lui sans aucune arrière pensé, un peu comme un geste affectif, quelque chose de très attentionné, et ils marchèrent en direction des appartements de la jeune femme. "Tiens. C'est ce que tu m'avais demandé." Haruka se détacha de son emprise pour lui offrir un colis assez volumineux tout droit sorti de son sac, emballé dans du papier bois et beaucoup de scotch bleu. Il l'attrapa aussitôt, enflammé, tournant le paquet dans tous les sens comme pour s'assurer qu'il l'avait vraiment entre les doigts, le palpant inconsciemment. "Génial, merci." Il fit une petite pause avant de la regarder dans les yeux et d'ajouter, le tout en pointant son bureau. "Au fait, il y a un type qui souhaite te parler. Kuchiyama san si je me trompe pas." Voilà, c'était pour quoi Haruka avait décidé de se pointer aujourd'hui. Elle savait que toutes les semaines il y avait un problème au minimum que le gang n'arrivait pas à résoudre. Ceux qui souhaitaient lui parler trouvaient des rendez-vous auprès de Ru, l'homme baraqué qui était à l'instant même à ses côtés, ou bien à une des jeunes recrus qui bossaient avec elle. Sinon, la plupart savait qu'ils pouvaient la voir le samedi, seul jour où elle était certaine d'être présente.

Haruka poussa la porte sans conviction, débarquant dans ses locaux favoris. C'était les siens; une petite salle à côté des autres, l'odeur du parfum de voiture à la menthe qui s'y embaumait et elle avait la clim pour l'été, mais pas de chauffage pour l'hiver. Il y avait cependant quelques couvertures, et parfois elle y laissait des vêtements de rechange. Dedans plombaient un bureau rayé en son centre, trois chaises, des papiers, formalités, une ampoule urine et un papier peint presque arraché. Son siège à elle était molletonné, fait de chêne et de coton vert, le reste cependant était de bas de gamme, avec une moquette beige un peu sale. Il ne fallait pas en demander plus, c'était le grand luxe. Il y avait aussi une commode fermée à clé avec ses essentiels, et un matelas dans un coin. C'était une cachette parfaite, et passer ses journées ici pour travailler ne la dérangeait pas plus que ça. Elle s'installait, les jambes sur le meuble, et somnolait quand le temps lui laissait du calme. C'était son petit bureau, son seul recoin paisible avec sa chambre. La différence c'est qu'ici personne qu'elle ne connaissait ne pouvait la trouver. Quand elle arriva cette fois-ci la pièce n'était pas vide comme à son habitude; en effet un vieil homme était assis sur un des deux tabourets frontal. Il était assez trapu, un peu maigrichon, une longue touffe de cheveux écorce sur le crâne. Il avait quelques rides mal placées, et un visage très marqué. En plus de cela, il avait un œil de verre qui brillait faiblement le droit, exactement à l'emplacement où Juu prétendait en avoir un. Il portait un costume simple, cendre, mais tout de même encombrant pour une sortie chez des yakuzas, dans un endroit délabré comme leur usine il y avait plus pratique à porter. Sur le bouts de ses mains Haruka remarqua des fins de tatouages qui devaient commencer sur ses avant-bras, mais pas plus haut. Il n'avait pas la tête à l'emploie, et tout le monde le connaissait ici. Kuchiyama était un arnaqueur un peu perdu, un débutant voulant jouer dans la cours des grands.

Ici, Haruka était un peu devenue en quelque sorte la sous-chef. Au bout de deux ans, c'était un poste normal à obtenir; elle avait fait ses preuves et avait travaillé dur pour, et bientôt elle espérait aller encore plus loin. Elle réglait les affaires et dirigeait tout le monde quand Hiromi san, le patron des Feux-follet était absent, soit la quasi-totalité du temps car il avait en emploi du temps très chargé. Il s'occupait de ce qui se passait hors de la ville, dans les gangs un peu plus compromettants et ceux qui souhaitaient se faire une place dans ce monde-là. Il était aussi celui qui formait les espions et manipulait les plus aisées et notoires du Japon, tout en essayant en même temps de se faire une place dans la politique dans l'espoir de pouvoir jouer dans les deux camps. A vrai dire, elle n'avait vu qu'Hiromi san deux fois au cours des deux ans et demi qu'elle avait passé ici. La plupart du temps c'était son ancien associé, sous-chef Kimino qui était parti hors du pays pour d'autres affaires interdites, qui lui expliquait ce qu'il voulait et ce qu'elle devait faire. Maintenant les informations passaient par Ru. Néanmoins, Haruka ne devait pas que s'occuper de cette usine là, il y en avait plusieurs dans les horizons appartenant au Feux-follet, dont la seconde qui était accotée de celle dans laquelle elle se trouvait, mais c'était seulement quatre bâtiments, au plus grand peut-être une trentaine de personnes.

"Bonjour Tenoh san." Sa voix dégoulinait, et même s'il paraissait assuré elle aurait pu entendre le grelot de son battement interne dans ses cordes vocales. Il voulut se pencher pour la saluer et Haruka fit un signe de la main pour le faire cesser. "Pas de ça ici." Il avala difficilement et continua. "J'ai pu avoir une discussion avec les Invisibles. Pour recevoir quelque chose de leur part qui me serait très utile, ils m'ont demandé de me diriger vers vous. Ils souhaiteraient que l'un de vous s'occupe d'un meurtre et voudrait pouvoir obtenir votre nouvelle arme parait-il. J'ai ici un papier qui prouve tout ce que je raconte." Lamentable, il voulait se faire une place chez les Invisibles. "J'ai entendu dire que vous aimiez les courses, que pensez-vous d'en faire une ? Si je gagne, vous me récompensez des deux vœux que les Invisibles souhaitent, sinon je sais que vous êtes très intéressée par l'argent et je peux vous offrir la somme totale de cent quarante mille yen." Les mains jointes, il releva le visage vers son interlocuteur. A la fin de son discours, Haruka ne put s'empêcher de rire à gorge déployée, si fort qu'il était bien certain que tous les autres dehors l'avaient entendu. Elle rit car c'est idiot, et puis aussi car personne ne l'a jamais battu, et qu'elle était si confiante en elle-même qu'elle se disait que personne ne la battrait jamais tant que la vitesse serait l'une de ses raisons de vivre.

Kuchiyama eut de grands orbites, sans doute un peu impressionné mais surtout parce qu'il ne comprenait pas l'hilarité de la demoiselle, une jambe repliée sur elle-même, les iris rivées dans les siennes. Haruka avait commencé son sale boulot par des simples échanges, puis elle avait dû s'occuper de la drogue, de trafic d'humains, trafic d'armes. Elle était devenue une part du côté noir du Japon. Elle se leva tout en lui faisant signe que c'était en bas, et que bien évidemment, elle était d'accord pour faire ce marché sous le signe d'une course. Durant leur route, elle souffla, penseuse. Elle avait les mains salies aujourd'hui, et au point où elle en était... Et elle n'avait plus vraiment le choix. Elle soupira aussi en pensant à quel point c'était idiot pour Mugen sama d'être venu dans toute cette affaire. Lui venait assez rarement, par peur de se faire prendre. Il avait des obligations cependant et il se savait coincé. Ici, il était appelé Larme bleu. La plupart des yakuzas, qu'ils soient ici de leur plein grès ou non, avait un surnom. Pour se cacher, se camoufler du regard des autres, se camoufler de la vie dite "normale." Mais Haruka s'en fichait. C'était juste stupide, et ça l'aurait presque désolée. Mais le plus important dans cette histoire, c'était elle. Elle était égoïste de toute façon, elle et son ego surdimensionné, et elle le savait. Tout le contraire de Michiru. Que ferait-elle à sa place ? Elle et son cœur pur ? Une jeune fille si innocente, tout le contraire de ce qu'elle était. Cependant, elle n'était pas si innocente que ça, mais ça Haruka n'en était pas encore au courant.

Ils se dirigèrent vers le sous-sol, là où un terrain vague avait été emménagé. De base, celui-ci avait été crée pour l'entraînement des nouvelles recrues en véhicules. Dans le but de semer la police par exemple, les forces de l'ordre, ou encore pour régler des différents lors de courses un peu comme celle qu'ils s'apprêtaient à faire ici-même. Il y avait une piste en huit, si petite que cela paraissait fou de se lancer dans une chevauchée ici-même. L'endroit était un peu plus tiède, et il y avait un coin avec du matériel d'audiovisuel et des chaises installées en files. C'était simple, et très calme. Le vide faisait résonner chaque pas que les deux adversaires appuyaient. Il y avait une fine odeur de poudre, quelques marques de batailles sur un des murs en métal. Cependant, avec l'arrivé d'Haruka il y a deux ans et tout ce qu'elle avait fait pour l'organisation, se donnant corps et à âme à son progrès, ils l'avaient amélioré pour qu'elle puisse se défouler à grande vitesse sans avoir peur des autres voitures ou de l'arrivée des hommes en bleus. C'était Ru qui avait eu l'idée, et Haruka en avait explosé de joie. La lycéenne s'avança dans la pénombre, appuya sur un interrupteur et déposa ses affaires sur un rebord de "l'estrade", attrapant son casque corbeau, sachant pertinemment qu'elle ne le mettrait pas, mais elle souhaitait faire bonne figure. A côté d'elle, Kuchiyama souriait à pleine dents, trop sûr de lui. Il regardait avec pitié le décors dans lequel ils allaient se battre. Puissant. Elle soupira. Qu'est-ce qu'elle avait hâte de le remettre à sa place. En temps normal elle n'aurait même pas pris la peine de gaspiller son temps inutilement, mais c'était un moyen de l'effrayer dans le but qu'il ramène ça à au clan des Libellules.

Haruka lui expliqua les règles et consignes. Après un acquiescement de sa part, elle se plaça à côté de son véhicule que Kyu avait descendu (elle essayait de lui apprendre à conduire, et il fallait dire qu'il commençait à prendre l'habitude de manier un volant et des pédales.) et Kuchiyama avait décidé d'emprunter une des voitures qu'ils avaient en réserve car la sienne était tout sauf un bolide de course. Elle ne prêta même pas attention au modèle, une simple figure noire. Elle attrapa la poignée et pénétra ses deux jambes suivit de tout son corps dans l'engin émeraude. Elle referma derrière elle, déposa le casque au pied du siège passager, et admira le circuit, une grande inspiration engouffrant ses poumons, un sourire mesquin sur la bouche, le picotement de l'adrénaline dans sa cage thoracique. Ses doigts parcourent l'intérieur en cuir et remonta jusqu'au navigant, un frisson embrasant sa colonne vertébrale. Elle était excitée. Elle avait chaud. Elle était impatiente. Elle allait le réduire en morceaux. Au bout de quelques minutes, un compte à rebours se fit entendre, et un homme lança le signal. Les deux voitures s'élancèrent aussitôt à pleine vitesse sur le chemin, le froissement des moteurs qui bruissent s'éclaboussant dans un écho. En quelques secondes à peine, rapidement, Haruka le dépassa, sans pourtant appuyer énormément sur la pédale. Elle le voyait d'ici : c'était un mièvre débutant. Il avait réussi à amasser de l'argent aux jeux de cartes et il se pensait indescriptible et pourtant la blonde le savait; il n'avait jamais de course de sa vie. Il pensait qu'être dans une voiture de compétition lui suffirait à être le premier. Un idiot.

L'air se faisant rare, chaque inspiration restait contrôlée et le feu de la vitesse la consumait. Elle aimait entendre ce silence ahurissant qui cramait ses oreilles, la force qui la collait à son dossier, l'impression de voler. Les virages étaient secs, mais ennuyants. Pas assez dangereux. Trop peu de challenge. Elle les avait passés bien trop de fois. En quelques secondes elle le dépassa, et sans pourtant appuyer énormément sur les pédales. Et qu'importe ses accélérations futiles, elle gardait une certaine avance. Elle savait aussi pertinemment qu'il s'énervait sur son véhicule, et plus il était agressif plus il perdait le contrôle. C'est pour ça qu'il n'arriva même pas au quart de son chemin. Quatre minutes plus tard et voilà que les trois tours étaient bouclés. Haruka se gara de travers sans faire attention et fit un signe pour que Kyu le ramène à l'entrée. Elle ébouriffa sa chevelure d'une main, histoire de remettre en place les mèches et déposa son casque qu'elle avait inutilement amené, tandis que Kuchiyama sortit, titubant légèrement, et pas vraiment fier de sa prestation. Haruka haussa le ton au bord de la sortie avant de finalement s'éclipser pour finir ses corvées hebdomadaires. "J'attends les cent quarante mille yen pour mercredi, dans mon bureau, dix heures. Je serais là."

Elle remonta les escaliers, saluant Emishi une autre tête cendre et Goro, un roux avec une mèche noire dont la teinture demandait à être refaite. Le second qui était adossé près du premier qui tapotait sur un écran se précipita vers Haruka et lui attrapa la main frèlement. "Tu devineras jamais ce qu'à fait Shiro." Sa petite voix de garçon tout excité s'exclamait. Un sourire inconfortable, elle retira sa main de la sienne. "Shiro des Invisbles ? On ne fait que parler d'eux en ce moment." L'odeur de l'essence lui faisait toujours ressentir un haut le cœur, et qu'importe le temps qu'elle passait ici elle n'arrivait pas à s'y habituer. "Ouais, elle a voulu s'en prendre au maire d'Onanda en kidnappant sa fille. Elle lui aurait envoyé des bouts de ses membres un par un par la poste, du genre un doigt, une oreille, et ce jusqu'au cœur ! Le truc c'est qu'il y a des rumeurs comme quoi elle ne lui aurait rien fait et que ces morceaux viendrait d'un autre gars lambda qu'ils auraient tué il y a peu. Même le maire était pas convaincu, il n'a pas réagi, et j'espère sincèrement que c'est le cas." Haruka éclata. "Shiro ? Tuer quelqu'un ? A la limite, torturer aurait pu être plausible, et encore j'ai du mal à y croire. Mais il va falloir faire attention si c'est le cas, cela peut-être dangereux pour tout le monde avec la récente façade qu'on a eu, et j'ai pas trop envie que notre alliance se brise. Si tu en apprends plus à ce sujet-là, tiens-moi au courant. Oh et Goro, pas de sentiment. Un jour ça sera à toi de faire la même chose, on a pas le choix dans ce milieu." Les mots de Kuchiyama revinrent dans son esprit. Ils avaient besoin de quelqu'un pour éliminer une personne soit sans qu'il n'y ai de preuve, soit en mettant le blâme sur une victime précise, sinon, elle savait très bien qu'ils s'en seraient occupés eux-même. Le souci était donc de savoir qu'est-ce que cela tramait, et confirmait que Shiro avait toujours son cœur d'agneau.

Elle les laissa à leurs affaires et s'approcha ensuite de deux jeunes filles, les seules qu'il y avait dans les Feux-follet : Kaguro, une femme forte, un peu musclée mais surtout intelligente et maligne. Elle portait toujours ses cheveux bruns dans un carré court, accompagnés d'une frange et de piercings un peu partout. Elle aimait en rire car elle en avait vraiment partout. Elle était du genre à porter des vêtements assez décontractes, même si son style aurait plus penché pour du rock/punk, un truc dans le genre aux yeux d'Haruka. Du noir, un peu de couleurs vives, mais surtout foncées, et des motifs pas vraiment gaies. Des chaines, plateforme, les ongles toujours soignés. La deuxième s'appelait Asaki. Bien plus féminine, Haruka ne l'avait vu qu'en pantalon pour se battre. Elle était une sorte d'espionne au sein du groupe, et elle souhaitait se spécialiser dans les armes et le combat. Elle avait des cheveux teints, verts, qui descendaient jusqu'au bas de ses omoplates et qu'elle avait souvent attachés dans une couette, serti d'un visage calme et de yeux noirs, comme l'onyx. Les mains moites et les ongles rongés, elle ne le semblait pas aux premiers abords mais elle était quelqu'un de très angoissée. Sur son épiderme, c'était couvert de dessins définitifs, et elle avait toujours une petite bague à chaque annulaire. "Ruka." Commença la demoiselle. "Il me semble qu'on a un problème assez grave." Kaguro reprit la suite, toujours en notant sur des feuilles des combinaisons de codes. "Je crois que la police a une piste. Ils en ont parlé dans le journal." La lycéenne attrapa le dit bout de papier qui traînait à côté et le feuilleta rapidement. Elle devint livide, de marbre. Soudain des petits bruits de pas la déconcentrèrent et elle tourna le visage, aux aguets. C'était le perdant qui essayait de s'échapper doucement sur la pointe des pieds, et alors qu'il allait prendre la porte, Haruka éleva la voix, taquine. "Une autre course, ça te tenterait ?" Gêné, et surtout mal à l'aise, il balbutia qu'il y réfléchirait, mentant, rouge de honte.

Il y a peu de filles dans ce milieu, et c'était encore plus humiliant du fait qu'Haruka était aussi puissante, surtout à son âge, plus que lui qui après tout avait passé sa vie dans les bureaux et s'était tourné vers l'illégal en pensant gagner un peu mieux. Après trente ans sur une chaise, à négocier, il croyait avoir le mental pour cet univers. Il s'était lassé de la paperasses, des meetings et réunions, il pensait que ça serait intéressant; le danger. Qu'il y aurait des bagarres comme dans les films et qu'en faisant équipe avec les mafieux les plus hauts en manipulant à sa guise les plus fous il deviendrait riche. C'est beau, de rêver. Néanmoins, dans ce monde-là, ce ne sont que des fantasmes impossibles à réaliser. Des désirs impensables, des illusions dans une tête flottante. Ne serait-ce que croire que se battre était sans risque était la chose la plus ridicule qu'Haruka aurait pu entendre ici. Il avait d'abord commencé par traîner dans les rues sombres, un faible moyen pour se faire des contacts, et s'était dirigé vers les machines à sous et les jeux de cartes. Puis s'amusant de parties de poker banales au casino, il se pensait déjà indétrônable, cependant, entre le civil et l'underground, il y avait un écart plus que monstrueux, chose dont il n'avait pas fait attention. Etre puissant en haut est une chose, être puissant en bas en est une autre. Mais pour elle, ce n'était qu'une étape sur son chemin. Après tout, elle voulait être le chef du monde, elle voulait contrôler cette planète et surtout se faire respecter par tous.

Haruka caressait de son index droit son avant-bras et sa main, signe d'angoisse et d'introspection chez elle. Kuchiyama venait de s'en aller, et maintenant elle avait d'autres choses très importantes auxquelles elle devait penser. Elle devait absolument trouver un plan pour la police, mais le ventre vide elle ne pouvait réfléchir calmement. A vrai dire, elle ne pouvait rien faire. Elle regarda l'heure et soupira en voyant qu'il était presque quatorze heures, puis elle s'approcha d'Asaki pour lui demander si elle n'avait pas un petit quelque chose pour se nourrir. Tout en continuant de réparer une étrange machine qui gisait sur le sol, en pièces, elle lui répondit. "Tu as de la chance, j'ai un fond de bento. Il est dans le frigo." Sa petite voix fluette lui caressa les oreilles et Haruka la remercia, un grand sourire sur le visage avant d'aller se chercher la petite boite en bois déposée entre deux sandwiches et canettes de soda. Elle prit une chaise qui traînait par là, s'installa confortablement dans son espace, et commença à dévorer son repas, se penchant un peu plus sur le problème qu'elle se devait de régler le plus vite possible. Mais que faire ? Elle eut l'idée d'aller demander aux Invisibles un moyen de distraire les forces bleus, mais elle savait très bien que ça ne serait que temporaire et qu'elle devrait les payer une fortune pour ce misérable service. Cependant, c'était sans doute les seuls qui pourraient faire quelque chose. Un bruit de porte claqua. A l'autre bout une énorme silhouette s'avançait entre les débris et bidons d'essence. C'était Ru.

Il revenait vers le coin sale où la demoiselle grignotait encore son petit bento, les jambes sur le bureau, pas vraiment assise d'une manière délicate, mais c'était du Tenoh tout craché. La grande masse l'appela par son surnom, un regard plus chaleureux que précédemment et un sourire presque sur le bout de ses lèvres gercées. Il lui jeta quelque chose, et dans un réflexe un peu rouillé elle parvint à l'attraper, manquant de renverser sa précieuse nourriture. Ses yeux se posèrent dessus, et elle tressaillit. Une arme. Haruka blêmit, son visage prit une drôle de couleur et ses doigts se crispèrent. C'était un pistolet, un Beretta 92 pour être plus précis. La demoiselle le fit tourner embarrassée, dans le but de l'observer, comme si elle n'en avait jamais vu. Elle n'aimait pas les prendre en main, pourtant tirer avec la faisait se sentir invincible. C'était un drôle de comble pour elle, mais elle savait très bien qu'en venant dans ce milieu-là elle aurait à faire aux armes à feu. La blonde leva un sourcil, une manière de lui demander ce qu'il comptait en faire. Elle n'avait jamais tiré sur personne, mais pour son objectif elle savait qu'elle devrait le faire tôt ou tard. De toute façon elle n'avait plus rien à perdre et elle s'imaginait sans doute capable de le faire car elle a déjà tué par inadvertance au cours de sa vie. Cependant, penser, dire et agir étaient trois choses complètement différentes. Sa voix rocailleuse prit le dessus des groupillements et jacassements dans le fond."Viens avec moi, je vais t'apprendre à t'en servir. Tu vas en avoir besoin bientôt."

Les lèvres de la jeune femme s'étirèrent, un peu comme si on lui avait annoncé qu'ils allaient dans un parc d'attraction. Elle bondit de sa chaise, un peu trop amusée, et elle le suivit, prenant la porte arrière du bâtiment et marchant quelques temps dans un silence amical jusqu'à une colline un peu éloignée. La vue était imprenable, on y voyait quelques quartiers pauvres et repères de yakuzas, puis le côté riche, un peu à droite, sous les lumières safran du début d'après-midi. C'était presque prenant, et la faible brise la fit s'échapper un instant de sa présence sur terre. Elle ressaisit ses esprits et regarda ce qui pointant juste en face d'elle. Un camion gris à la peinture écaillée qui n'avait pas bonne mine -et aurait effrayé n'importe quel enfant-, une petite table, et quelques armes. Il y avait aussi trois cibles, toutes couvertes de quelques trous de balles et qui semblaient sur le point de se briser. "Tu te souviens de comment on fait ?" Haruka eut un gloussement dans le fond de sa gorge. "Je ne suis pas née hier je te rappelle, j'ai déjà tiré. Mais je t'avoue que ça fait quelques mois." Il la positionna précisément avec des gestes concis, appuyant sur son dos dans le but de la rendre un peu plus droite. "Vises un peu plus haut que ce que tu souhaites toucher." La lycéenne obéit, et tira rigoureusement. Le retour la fit faire un pas en arrière, un frisson éclatant au son de la machine dans son cœur comme un défibrillateur. Revivre. C'était toujours une impression de revivre. Son bras la lança faiblement, et elle baissa son arme pour admirer son coup. Hum, un peu bas. "Plus haut j'ai dit." Haruka riposta. "Je l'ai fait exprès, je voulais toucher son foie." Ru plaça sa main sur son visage, attisé. Un petit rire. Alors elle se remit à sa place, jambes dans le sol, les deux mains serrées, et alors qu'elle allait appuyer à nouveau sur la gâchette, espérant atteindre le cœur...

Son téléphone vibra. Une fois. Deux fois. Trois fois. Au bout de la troisième fois, Haruka était complètement agacée. Elle jeta l'arme dans un coin et alla chercher son portable, exaspérée. Mais au nom écrit sur l'écran, elle se figea. Michiru. Merde, elle l'avait oublié.


Les jours devenaient répétitif, encore et encore, et Michiru se croyait enfermée dans une boucle sans fin. Ça avait toujours été la même chose, toute sa vie. Cependant elle l'avait très bien vécue. Elle faisait ce qui lui plaisait; de l'art, et elle étudiait entre temps, parfois sortant dans les rues de Tokyo pour prendre l'air et se ressourcer des activités sans fin, et ce malgré la solitude. Mais cette année, elle avait l'impression de marcher sur place, comme si tout tournait au ralentit. Comme si elle s'enfonçait dans les méandres du monde. Elle soupira, ne souhaitant qu'une chose : s'affaler sur sa table de cours. Mais elle devait garder sa bonne tenue, et exténuée elle baissa le regard sur son cahier ouvert, là où gisait des phrases et des couleurs. Son regard, peu à peu dériva, et il s'arrêta obstinément sur une figure allongée, silhouette aux fortes épaules et cheveux de cendre : Tenoh Haruka. Oh. Encore. Encore et encore.

Elle s'arrêtait de plus en plus dans ses lectures pour le regarder, presque machinalement, ses iris dessinant les contours de son anatomie, lentement. Entourée de jolies filles, ils discutaient. Avoue-toi-le, il te plait. Oh non. Il t'attire. Non, elle ne devait pas penser ainsi. Non, et non, il ne lui plaisait pas. Il ne l'attirait pas. Personne ne lui plaisait et ne lui avait jamais plu. Personne ne l'avait attiré, surtout pas comme ça. Surtout pas lui, surtout pas Haruka. Puis, même si il lui faisait quelque chose, elle devait se rendre à l'évidence; il flirtait avec toutes les demoiselles qu'il rencontrait, et il ne s'attarderait sans doute par sur elle. Puis, était-il au moins du genre à avoir une relation à long-terme ? Et si Michiru elle ne voulait pas du long-terme ? Tant de questions qu'elle s'amusait à camoufler de justifications idiotes dans le but de ne plus penser à lui en se forçant à croire qu'elle n'avait aucune chance. Un sourire idiot traçant ses lèvres.

Soudain, une ombre apparut sur le papier, effaçant le blanc de la page. La lycéenne sursauta, secouée dans sa rêverie, et affronta les deux orbes gris qui la fixaient d'un peu plus haut. "Ça te dit ?" Michiru fronça les sourcils, déboussolée par la question qui n'avait, sur le coup, aucun sens. Elle commenta du fond de sa gorge. "Comment ça ? De quoi tu parles ?" Haruka eut un gloussement pas vraiment élégant mais qui n'était que plus authentique. Qu'est-ce qu'il lui voulait ? "J'en vois une qui ne suivait pas les cours. A quoi tu pensais ? Qu'est-ce qui a bien pu t'empêcher d'écouter à ce point-là ?" Elle attrapa une chaise juste à côté, la plaçant à l'envers devant le bureau pour pouvoir l'avoir en face, et s'y installa, concentrant son esprit sur la plus petite demoiselle qui détourna le visage aussitôt.

"Rien qui te regardes." Elle leva deux sourcils, intriguée. "Et bien, miss tigresse est revenue nous voir ? Je te demandais ça car tu as besoin d'un partenaire pour ton exposé, et comme j'ai pu le voir personne n'est venu te demander de faire équipe avec toi. Certes, je suis incroyablement beau et je pourrais sans doute avoir n'importe qui pour m'aider, même Arito, mais c'est presque désolant de te voir seule dans ton coin." Sa voix rauque caressant l'atmosphère, un frisson attrapa son échine, et même agacée, elle ne put s'empêcher d'apprécier. Ce fut à ce moment-là que Michiru remarqua deux quarts de la classe, debout pour former des groupes, qui les fixaient, un peu comme s'ils étaient le clou du spectacle au cirque. Elle expira par le nez. "Tes groupies ne seront pas jalouses ?" Haruka continua sur sa volée, et eut un rire étouffé. "Je pensais que tu allais encore me demander "pourquoi moi ?"" La demoiselle aux cheveux océans eut un large sourire sur la bouche. "Pourquoi moi ? Parce que tu craques sur moi." Elle fut bouche bée, et ce fut presque sur l'instant si Haruka aurait perdu tous ses moyens. Cependant, elle inspira fébrilement. Provocante, Michiru s'approcha dangereusement de la seconde lycéenne, avant d'ajouter, sournoisement "Je plaisante. Parce que tu as pitié de ta petite sirène ?"

Un rictus se forma sur le visage de l'apprentie yakusa, et elle répéta, mielleusement. "Ma petite sirène." Les joues de la violoniste s'empourprèrent, se rendant compte de l'énorme bêtise qu'elle venait de lui sortir, et sans réfléchir elle s'exclama. "Qu'est-ce que tu fais encore à ma table ?" Espérant la voir partir pour lui laisser à nouveau son espace vitale, Haruka reprit le plus naturellement du monde. "Et bien j'attends ma réponse." Michiru la coupa aussitôt, se sentant un peu dépassée et légèrement idiote. "C'est oui. On... On révise chez toi ce samedi ?" Le garçon manqué acquiesça, un smiley sur le visage, et elle ajouta à voix basse. "Quinze heures ?" Ses doigts se croisèrent entre eux. "C'est parfait. Je choisirais le thème, et je préparerais le matériel." Un sourire. "Super."

Du coin de l'œil, une figure rouge s'ébaucha. La plus grande des deux demoiselles, au costume d'homme, se tourna légèrement pour appréhender la nouvelle venue. Une chevelure rousse tentait de s'arpenter un chemin, sautillant gaiement vers Michiru, mais fut courtement bloquée par les yeux d'acier qu'Haruka lui envoya, telle une décharge électrique qui disait "Va-t-en." Ses pupilles dilatées la sondaient presque hargneusement, une expression odieuse se dessinant sur ses traits. Elsa avala avec difficulté, et gira le pas, un peu tremblante de la possessivité dont avait fait preuve la blonde, chose que Michiru n'avait même pas remarqué, plongée entre ses iris grises et ses notes.


Et bien sûr, Haruka avait oublié. C'était presque devenu une habitude, entre gérer ces deux partis de sa vie, et ses histoires chez elle... De plus, ce n'était pas comme si elle avait de réels amis à Mugen. Certes, elle était aimée, populaire même, mais personne ne connaissait rien d'elle. Personne ne savait rien de son esprit. Personne ne savait même pas qu'elle était d'ailleurs une femme et non un homme, alors de là à avoir des sorties régulières... Cela arrivait parfois, avec les équipes de sports, certains autres groupes assez sympas, mais jamais rien de sérieux, toujours; souvent, par profit. Aujourd'hui, elle allait retrouver la demoiselle aux crins bleus. Et ce n'était pas la première fois qu'elles se voyaient en dehors des cours. La première fois, Haruka était tombée sur un des morceaux qu'elle s'entraînait à perfectionner, sur la scène juste à côté de l'école. La seconde fois, elle lui avait demandé de se retrouver à deux pas de là-bas, pour ensuite finir la soirée ensembles. Pour elle, Michiru était... Différente. Rafraîchissante ? Haruka n'avait pas les mots pour ça, mais là où tout le monde la vénérait, Michiru passait son temps à la remettre à sa place. Elle paraissait dure aux premiers abords, et effrayait la plupart des personnes qui souhaitaient lui parler.

Elle était cependant très douce, douée, et son art était l'un des plus merveilleux qu'elle n'ait pu observer et écouter. Michiru était drôle, et aussi vraiment adorable. Elle l'avait vu au départ comme une simple camarade de classe, jusqu'à cette année, et même si elle la prenait comme une petite fille solitaire, un peu perdue dans sa vie, une pointe de naïveté sur le visage, elle avait commencé à sentir son coeur se serrer le soir où elle l'avait observée jouer lors de ce stupide gala. Rien que d'y penser, ça la faisait rire; une place bondée de personnes se sentant supérieur alors qu'Haruka savait très bien qu'elle les dépassait tous à ce niveau-là, que cela soit au niveau de l'argent, du respect ou du pouvoir, elle qui n'avait qu'à peine dix-huit ans. Mais cela l'amusait. Rongée par la vie. De plus, cette atmosphère était des plus cocasse, devrais-je dire burlesque ? Mais voir sa petite sirène produire cette mélodie, imprégnée de cette magie que les vibrations la faisaient ressentir, elle s'était sentie abasourdie. C'est en rentrant chez elle, dans son véhicule, qu'elle s'était rendue compte qu'elle lui plaisait beaucoup. La tête ailleurs, s'enfonçant dans le noir des cieux couverts d'étoiles, la chaleur de la vitesse l'engouffrant. Et elle avait fini par s'endormir en pensant à elle, un peu agitée.

Elle se précipita vers sa voiture qui attendait, toujours au même endroit, en sûreté, gardée par yakuzas de la bande. Elle les remercia d'un signe de la tête, s'enfournant dans l'intérieur en cuir. Le bruit des pneus retentirent dans le bâtiment délabré, et elle tourna le volant pour se sortir de l'impasse.

Puis, sans détourner le regard de la route insipide et vide, dénuée d'émotion, elle appuya sur la pédale, s'estompant dans le vent et la couleur du ciel.