Titre : Raison

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Résumé : Corse et Bretagne, personne ne les imaginerait autrement qu'amis, pas vrai ? Ils sont pourtant radicalement différents, au fond...

Note de l'auteur : Et voilà l'histoire des deux irréductibles indépendantistes ! Le débtu de l'histoire se situe une dizaine d'années avant la Révolution française, dans les eaux où la Corse est passée française (Bretagne, ça faisait déjà deux bons siècles qu'il y était). Bonne lecture !


L'autre jour, je vous ai raconté la première rencontre de Bretagne et Basse-Normandie. Je pensais continuer sur le même ton et vous raconter comment Bretagne rencontra celui qui est aujourd'hui son meilleur ami, son copain indépendantiste, son fidèle compagnon de bêtises en tout genre, Corse. Honnêtement, ils n'avaient rien, mais alors absolument rien pour s'entendre. Me croiriez-vous si je vous disais que le corse s'entendait, à l'origine, mieux avec Paris qu'avec Stefan ? Non, hein ? Et pourtant…


- Ecoute, France, je vais t'épargner cette souffrance, je le prends !

C'était cette phrase qui avait scellé le destin de Paris. Il ne se savait pas ces pulsions masochistes. La dernière idée en date de France, concernant ses provinces à problèmes, avait été d'éloigner leurs représentants de chez eux, ne les laissant rentrer que de temps en temps. Il l'avait déjà fait avec Bretagne et, à présent, avec Corse, qu'il venait à peine d'acquérir. Acquérir était le mot puisque le méditerranéen avait tout bonnement était vendu par son propriétaire originel, Gênes. Francis avait donc voulu loger ces régions (enfin, il avait d'abord essayé de les refiler à Versailles, qui en avait fait une jaunisse rien que d'imaginer le breton dans son palais) mais…Ces derniers temps, il avait une petite tendance aux crises de folie. Alors, Paris, dans sa bonté naturelle, et surtout par pitié lorsque le petit roux avait dû fuir une pulsion destructrice du français, il l'avait accueilli chez lui. Et afin d'éviter au corse le même sort (et surtout pour que France puisse avoir la paix, le brun ayant visiblement décidé de lui pourrir la vie), il venait d'annoncer qu'il l'accueillait aussi.

Une cohabitation breto-pariso-corse dans son appartement, ça allait donner ça encore.

Paris et Corse se connaissaient déjà. Pasquale Paoli, général de la nation corse, était un philosophe, un homme des lumières, et il avait eu l'occasion de correspondre avec les savants parisiens, provoquant au bout d'un moment la rencontre des deux jeunes hommes qui, malgré leurs antagonismes naturels (et la forte propension de Corse à ne pas vouloir côtoyer un français), s'étaient finalement retrouvés l'un dans l'autre avec leurs idéaux démocratiques de liberté et d'égalité. Là où la plupart ne voyaient en Christian qu'un sauvage (certains doutaient même de la nature humaine des habitants de son île, c'était dire), le parisien voyait un homme intelligent, bon et juste.

Même s'il avait un sale caractère.

Mais Bretagne, lui ne connaissait rien de son nouveau colocataire. Il en avait vaguement entendu parler. « Corse ». Il savait pas vraiment où c'était. Qui c'était. Pourquoi c'était là. De même, Corse avait vaguement entendu parler de Bretagne. Un homme de croisades, très pieux. Un ami de Catalogne. Quelqu'un d'honnête dans ses actes, quoique de mauvaise foi dans ses paroles. Sans plus.

En théorie, ça devrait bien se passer. En théorie seulement. Car Jean avait une donnée que les deux autres ignoraient. Corse aimait profondément la démocratie et méprisait, comme lui, toute forme de monarchie, de gouvernement héréditaire, qui lui avait pris sa liberté. Bretagne, lui, était profondément attaché à ses ducs et ses duchesses et voyait en la démocratie une menace, quelque chose pour laquelle les hommes n'étaient pas encore prêts.

- Et donc, il est comment, Bretagne ?

- Hm…Je pense que tu peux bien t'entendre avec lui, lui aussi il aime la liberté…Tu sais qu'il a battu l'Empire Franc, étant jeune ?

- Ah, l'Empire au-dessus là ? J'étais pas trop au courant, j'étais sûrement sous la domination de quelqu'un. Pise, Gênes, Ligurie, Rome…Je les ai tous fait de toute façon. Lui aussi, c'est le genre à se faire envahir par tout et n'importe quoi ?

- Pas vraiment, toi tu as un intérêt pour beaucoup à cause de ta position stratégique. Lui…Et bien, disons qu'il a eu une période très agitée entre les Normandie, France, Angleterre et lui. Vous allez avoir un tas de choses à vous raconter !

- Je vois. Et en caractère, c'est quel genre de personne ?

- Oh, il est pas méchant. Il cache beaucoup ses vrais sentiments. Il n'a pas beaucoup de confiance en lui mais le cache bien. Il aime casser les pieds du monde. Enfin, je ne vais pas tout te dire, tu verras par toi-même !

- Je rentre quand chez moi ?

- Ca c'est à France de décider, ou l'autre con. Tu sais bien que j'ai très peu de pouvoir, c'est Versailles qui décide.


Les deux jeunes hommes avaient fait connaissance prudemment, se jaugeant. Bretagne fut déçu en constatant qu'il faisait quelques centimètres à peine de moins que l'autre. Tant pis. Par manque de place dans l'appartement, ils durent même se partager une chambre. Paris dut les laisser faire connaissance seuls, son assistance ayant été requise par Môsieur Versailles.

Corse rangeait ses quelques affaires dans sa nouvelle chambre, notamment ses livres, utilisant le reste de place dans la bibliothèque que breton n'avait pas encore complètement envahit.

- C'est du breton, cette langue ?

Le roux leva les yeux vers le livre qu'il lui désignait de secoua la tête.

- Nan, c'est du gallois. Ca ressemble un peu, c'est mon frangin, Pays de Galles.

- Tu lis en beaucoup de langues.

- Je voyage pas mal. Non, tu lis Rousseau ?

Christian eut un rire en rangeant Le Contrat social sur lequel louchait son compagnon de chambre.

- Je l'ai lu. Mais… Bof. Il est pas assez réaliste et... son opinion sur la nature humaine qu'il pense foncièrement bonne, j'approuve pas. Il me plaît pas. Il pense que mon peuple est le dernier en Europe encore capable de législation et après il pleure que la société corrompt les hommes…Ca lui vient pas à l'idée de se demander si c'est pas sa société à lui qui corrompt ? Et il a le culot d'essayer de nous écrire une constitution, lui genevois, à nous corses !

- Encore un crétin d'idéaliste démocrate ou je sais pas quoi, de toute façon, ces gens sont incapables de voir la réalité en face, comme Paris.

Le corse haussa un sourcil et acheva son rangement avant de se tourner vers le petit roux, prenant le soin de l'examiner correctement cette fois-ci. Plus petit que lui, des cheveux coiffés de manière assez improbable vers la gauche, des yeux émeraude. Il lui rappelait Ecosse et Angleterre, qu'il connaissait depuis peu. Un parent ? C'était plus que probable, Pays de Galles étant également le frère de l'écossais. Quant à ses habits…Si lui portait un habit militaire, le costume brun des soldats de Pascal Paoli, l'autre était sûrement dans une sorte de vêtement traditionnel. Une courte veste noire, un haut noir et bleu, savamment brodé de doré, fermé par six boutons. Un…Pantalon ? Moui, ça pouvait ressembler à une jupe de loin mais non, c'était juste un très ample pantalon blanc fermé à mi-mollet. Et des sabots. Qui portait des sabots à Paris, sérieusement ? Non, qui portait des sabots tout court ?

- Comment ça, « comme Paris » ?

- Et bien…Tu vois, le régime ici, c'est la monarchie. Je t'avoue que je ne suis pas un grand fan de la monarchie versaillaise, d'ailleurs…Et Paris non plus. Il la hait plus que tout, veut faire la révolution et instaurer un régime démocratique. Et j'ai beau lui expliquer que son projet va se vautrer, il ne veut rien entendre.

Christian croisa les bras en se redressant au maximum. Bretagne remarqua bien cette attitude défensive et plissa les yeux. Il n'allait pas lui faire le coup de la démocratie, lui aussi ?

- La démocratie ne peut pas fonctionner, donc, selon toi ?

- Non. Pas maintenant. C'est un idéal qui ne peut être atteint. Le peuple n'est pas instruit et il veut donner le pouvoir au peuple ? En voilà une idée merveilleuse !

- Le peuple n'est peut-être pas instruit mais il sait où sont ses intérêts !

- Oh non, il ne sait pas ! Un peuple non instruit c'est un peuple faible d'esprit ! N'importe qui prendra le contrôle du mouvement et crois-moi, il y a peu de chances qu'il ait de bonnes intentions.

- Il semblerait pourtant que chez moi, le leader du mouvement ait de plutôt bonnes intentions, grinça le corse.

Bretagne haussa les épaules et fouilla quelques instants sa mémoire pour se rappeler de ce qu'il avait pu entendre au sujet de l'homme en question, Pascal Paoli.

- C'est vrai, je te l'accorde. Paris m'en a un peu parlé, élection du gouvernement, vote même pour les femmes. Vraiment, ça a l'air d'être un bon gars.

- Donc…Ton argument ne tient pas, les mouvements révolutionnaires démocratiques sont visiblement conduits par des gens biens.

- Je crains que vous ne deveniez une exception dans l'histoire. Petit 1, vous, vous deviez, en plus de changer de régime, aussi vous libérer de la domination génoise, française ou ce que vous voulez. Donc, les intérêts personnels ont été mis de côté pour se diriger vers l'intérêt commun, la liberté, tout ça. Petit 2, vous êtes à peu près unis. Enfin, je veux dire, vous êtes tous corses et c'est un corse qui a pris la tête, donc même s'il y a des petits conflits à côté, la base est tout de même unie. Mais t'imagines le délire en France ? Je le vois arriver à dix kilomètres, nous, les provinces, on va se faire évincer vite fait bien fait et la démocratie on va pas en voir la couleur.

- Donc chez moi, ça peut marcher, mais pas en France, c'est ça ?

- Ca pourrait marcher chez toi, mais ça ne marchera pas. Déjà parce que vous allez vous faire complètement écraser par la France. Je sais, c'est dur, ça fait mal, je suis passé par là aussi.

- On se battra !

- Vous finirez pendus. C'est ce qu'ils ont fait chez moi, et c'est ce qu'ils feront chez toi. Tu verras qu'avoir la moitié de ta population sur les arbres, ça calme.

Le roux eut tout juste le temps d'apercevoir le mouvement de son interlocuteur et bloqua son poing, s'évitant un royal cocard.

- Tu ne sais pas de quoi tu parles !

- Oh si, crois-moi. Ensuite, ça ne marcherait pas parce que…Et bien…C'est pas parce que t'as un type plus intelligent que la moyenne qui en ressort que tu as un peuple de génies. Il a dû faire des études, le Paoli. Ce n'est pas le cas de tout le monde. Qu'il fasse des écoles pour tout le monde avant, la démocratie ne passera jamais réellement sans ça.

- Tu m'insultes ?!

- Je dis ce qui est. Donner le pouvoir à des gens qui n'ont jamais fait d'études, c'est courir à sa perte. Les rois, les ducs, les comtes, sont élevés de père en fils, de mère en fille, dans le seul but de gouverner. Ils connaissent leur affaire.

Le brun lâcha un rire nerveux en croisant à nouveau les bras.

- Ca se voit ! Ils a bien l'air de la connaître son affaire, le roi français !

- La monarchie absolue ici est ridicule, en même temps, ils ont donné tellement de privilèges à la noblesse qu'ils ne peuvent plus faire passer de réformes. Leur seule solution à la moindre contestation, c'est les armes et le massacre. Mon système ducal, il marchait très bien et puis…Et puis ben, la France. Tu verras, la France tu leur donne n'importe quoi de bien, tôt ou tard ils feront n'importe quoi avec.

La tension entre les deux provinces s'atténua alors qu'ils échangeaient un long regard compatissant. Corse tendit finalement sa main en signe de paix au breton qui la serre avec bonne foi (pour une fois dans sa vie).

- Je propose qu'on évite le sujet de la politique jusqu'à ce qu'on voit qui a raison, ça te va ?

- Je ne pense pas trop prendre de risques là-dessus, ça me va, accepta malicieusement le roux.

- C'est bon ? Vous avez fini de crier ? Non parce que le voisin s'est plaint là…

Ils s'excusèrent platement auprès du parisien qui avait prudemment passé la tête par l'encadrement de la porte. Bon, ça ne s'était pas si mal passé que cela finalement, ils s'étaient crié dessus un bon coup et avaient laissé tomber. Les deux étaient aussi têtus l'un que l'autre. Ils ne s'adressèrent d'ailleurs plus la parole pour se dire autre chose que des formalités alors que le corse terminait son installation.

Paris cuisinait pensivement, se demandant comment améliorer les relations de ses deux colocataires. Non parce qu'il n'était pas idiot non plus et il sentait bien que s'il les laissait une après-midi seuls (ce qui arriverait forcément tôt ou tard) il allait en retrouver un égorgé sur son parquet. La politique était tellement présente au sein de la vie d'un représentant qu'il était quasiment impossible de l'éviter éternellement.

Bretagne le rejoignit pour mettre la table sans faire de commentaire sur son compagnon de chambre.

- Il a fini de s'installer ?

- A peu près. Là, je crois qu'il était en train de m'expliquer implicitement que la prochaine fois que je sous-entendais que la démocratie ne marcherait jamais, ça se passerait très mal.

- Comment ça ?

- Il a commencé à ranger soigneusement un nombre assez impressionnant de couteaux dans son armoire et m'a souris en me disant de ne pas le prendre personnellement. Je crois que je vais dormir avec Excalibur, je me sentirais plus serein.

Ah. Forcément. Il avait déjà remarqué que le corse avait la manie de se trimballer avec un bon nombre d'armes blanches sur lui, la plupart du temps cadeaux de ses villes qui ne savaient pas quoi lui offrir d'autres à ses anniversaires. Ceci n'annonçait rien de bon pour leurs relations futures.

L'heure du repas arrivant, ils s'installèrent tous trois autour de la table pour manger, personnages atypiques que les circonstances avaient réunis sous le même toit. Corse fixa Paris avec insistance, attendant visiblement quelque chose. Le parisien tenta de l'ignorer et attrapa sa fourchette. Le froncement de sourcils que lui adressa Stefan lui fit comprendre qu'il n'y couperait pas.

- …Vous…Ne récitez pas le bénédicité, en France… ?

- Oh si. Mais Paris est un mauvais chrétien.

- Je ne suis pas un mauvais chrétien ! Je trouve juste que…Boh tous ces cérémonials, les bénédicités, tout ça, c'est peut-être un peu trop…Non ?

Les regards blasés que ses deux invités lui renvoyèrent lui indiquèrent clairement que, non, ce n'était pas « peut-être un peu trop ». Avec un soupir à fendre l'âme, le blond se leva et fit son devoir de croyant. Il en avait déjà un très à cheval sur la religion, il semblerait qu'il venait d'écoper d'un deuxième.

- Tu n'es pas protestant, tout de même ? l'interrogea Christian en mangeant.

- Mais non, Corse, enfin, je ne suis pas protestant !

- Mouais, y'a eu des rois protestants pourtant.

- Ahem, Bretagne, si mes souvenirs sont bons, un des derniers rois protestants a dû abjurer sa religion à cause de toi.

- C'était pas moi, c'était Saint-Malo, et il a parfaitement eu raison de le faire.

- Qui ? Et qu'est-ce qu'il a fait ?

Le roux eut un rire et se mâcha longuement avant de s'expliquer.

- Saint-Malo, c'est une de mes villes, c'est un navigateur, corsaire, pirate, marin, banquier, armateur, bref, tout ce qui a attrait à la mer ou à l'argent, c'est lui. Il est très riche. Et très croyant. Et…A une époque, il y a eu un roi protestant. Je me rappelle avoir reçu une lettre de Malo me disant « Je ne peux supporter cette hérésie, je pars. ». Alors j'y suis allé, pensant que son « je pars » c'était « je pars en voyage en mer le temps de me calmer ». Mais non, non. C'était « je pars. Avec ma ville. Mes habitants. Et tout le reste. On se barre, on reviendra quand ça puera moins l'hérésie ici ». J'ai débarqué dans la ville, y'avait pleins de gens sur le parvis, ça criait du « Vive la République ! » partout. J'ai été le voir, il avait pris son indépendance. Comme ça. Parce que la religion du roi ne lui plaisait pas, il est parti.

- …Mais…Euh…Il lui est arrivé quoi après ça… ?

- Ben…Ca a duré quelques années puis le roi a abjuré le protestantisme. Alors Saint-Malo est revenu.

Paris et Bretagne purent clairement deviner ce qui tournait dans la petite tête du corse et qui devait se résumer par « Pourquoi ce débile est-il revenu la queue entre les jambes alors qu'il était devenu une République libre ? ».

- Tôt ou tard, les français seraient revenus le chercher par la peau du cou. Et puis, c'était pas bon pour les affaires de partir comme ça.

- Hm…N'empêche que…

- Méfie-toi, parce que là, je t'attends au tournant, je te préviens.

- Ne vous disputez pas…

- Ca prouve quand même qu'une république, ça peut marcher !

- Ah, dans une ville riche, où la plupart des habitants, étant riches, sont éduqués et ont été à l'école, je ne dis pas. Mais la France, y'a pas assez de gens éduqués et c'est pas assez uni. Et toi, tu es trop pauvre et ton peuple est pas assez éduqué non plus.

- C'est sûr que c'est pas en restant sous une monarchie qu'on va pouvoir faire des écoles et développer notre économie !

- Tu verras, si jamais tu prenais ton indépendance, tu s'ras pas une République.

- Mais qu'est-ce que t'en sais, merde ?!

Paris préféra se faire tout petit pour le coup et attendre qu'ils aient fini de se crier dessus, priant silencieusement pour qu'on ne lui demande pas de prendre parti. Il avait déjà trop débattu avec le breton sur le sujet, il savait à quel point il allait droit dans le mur.

- Tu as peur, c'est tout ! Tu as peur que les choses changent, tu as peur de l'inconnu ! Vas-y, dis-moi quand tu es né pour voir ? Moyen-Âge ?

- C'est ça. Effondrement de l'Empire romain, dans ces eaux-là.

- Et bien moi, j'étais là pendant l'antiquité ! La démocratie, elle vient d'Athènes et ça fonctionnait très bien là-bas ! Votre…Monarchie, qu'elle soit de droit divin ou n'importe quoi d'autre, elle vient du sang, elle vient d'un arbitraire dégueulasse ! Vous n'avez que des petits aristocrates prétentieux, peu importe qu'ils soient plus cultivés, c'est facile de prendre tout le monde de haut quand on les a empêché d'apprendre à lire et qu'ils ne peuvent pas citer une œuvre de Montaigne ! La Démocratie, elle est née dans la pensée ! Dans la philosophie, dans la sagesse ! Et surtout dans le bon sens ! Ca sert à rien d'être cultivé quand on a pas de bon sens. Et je te mets au défi de me trouver l'illogisme dans le fait que le peuple doit être gouverné par le peuple ! Alors tu peux faire ton prophète, me dire que ma démocratie va se casser la gueule, que le révolution à laquelle aspire Paris va être un désastre, qu'on sera tous pendus ! Mais moi aussi, je peux t'en faire une de prévision : dans quelques siècles, la démocratie sera le modèle des pays développés et civilisés. Et personne ne pourra l'en empêcher, ce sera comme une vague qui touchera un à un tous les pays du monde, peu importe le temps que cela prendra ! On te parle de liberté, d'égalité, et tu trouves le moyen de défendre l'arbitraire et la loi du sang ?!

- Tu défends un idéal. Je défends la réalité. Franchement, la démocratie comme tu le dis, moi je dis oui, hein. Mais tu sais, tout régime a son idéal. La monarchie aussi, hein, je peux te faire tout un discours sur le fait que la monarchie trouve ses racines dans un désir de protéger le peuple, de s'occuper de la tâche ingrate qu'est le gouvernement du pays et ses obligations pour qu'il n'ait pas à le faire, centraliser le pouvoir pour que ce soit plus simple de réaliser des choses toujours dans le sens de la volonté du peuple. L'accès au trône se fait par le sang pour que chaque dirigeant soit formé dès son plus jeune âge pour être le plus performant possible. Mais c'est un idéal. C'est pas la réalité. Et plus l'idéal est grand, plus la réalité fait mal. Vous allez vous faire très mal.

- Et bien on aura essayé au moins. On se sera peut-être fait mal, mais pendant qu'on se fait mal et qu'on cherche toujours à se rapprocher de notre idéal, les gens comme toi crèvent à petit feu.


Honnêtement, Paris fit tout ce qu'il y avait en son pouvoir pour les réconcilier. Il leur trouva un demi-million de points communs, les fit faire des trucs ensemble, leur fit même rencontrer Versailles dans l'espoir que leur mépris pour ce crétin les unisse (c'était comme ça qu'il s'était fait beaucoup de ses amis, pour sa part). Mais rien n'y fit. A la moindre occasion, le sujet retombait sur le tapis. Et ils se hurlaient dessus. Un jour, en rentrant, il les retrouva même à batailler sur le sol, l'un avec son épée et l'autre avec un impressionnant couteau d'une bonne trentaine de centimètres. Il ignorait ce qui avait été dit (et ne le saurait sûrement jamais puisque les deux s'étaient enfermé dans un mutisme obstiné) et s'était contenté de les empêcher de s'éventrer. Ils avaient dû en venir aux mains avant de dégainer d'ailleurs. Le roux avait traîné un cocard pendant deux bonnes semaines et le brun avait boité un petit moment aussi.

De vraies teignes.

Vous imaginez, quelques années de cohabitation au milieu de deux cinglés comme ça prêts à s'étriper au moindre mot de trop ?

Mais il les comprenait, au fond. Les deux semblaient se voir en égaux, semblaient, en quelque sorte, s'admirer. A part leurs trois grands points communs qui étaient leur attachement aux traditions, leur dévotion à la religion et leur esprit de révolte, ils se portaient une sorte de respect mutuel non-dit. Corse voyait en Bretagne une personne ouverte d'esprit, qui voyageait beaucoup. Il avait eu l'occasion de connaître énormément d'autres représentants et de « frotter et limer sa cervelle contre celle d'autrui », comme aurait dit Montaigne. Il était donc complètement incompréhensible pour lui qu'il s'attache ainsi à un régime aussi archaïque et arbitraire que la monarchie. Stefan, lui, considérait son vis-à-vis comme un penseur rigoureux qui, par son âge plus avancé que le sien, avait eu l'occasion de côtoyer savants grecs et romains, il lui avait même dit qu'étant petit il fuyait les leçons de combat de son père pour se réfugier chez Grèce parler de philosophie. Comment un esprit aussi nourrie de connaissances pouvait être assez aveugle pour ne pas voir que son idéal était irréalisable dans les conditions actuelles ?

Et c'était ça le problème. Persuadé que l'autre était capable de mieux, ils s'obstinaient à vouloir lui faire accepter l'hypothèse la plus censée selon eux.

Le conflit ne prendrait donc fin que lorsqu'un des deux se sera laissé convaincre ou lorsque les faits les auront départagés.

Il avait fini par les laisser rentrer chez eux. Il était trop occupé, entre ses obligations envers Versailles qui devenait de plus en plus paranoïaque (à raison) et son complot révolutionnaire, il ne rentrait que très peu chez lui. Quant à France, son pays était tellement déchiré et au bord de l'explosion qu'il ne trouva pas la force ou la lucidité de s'y opposer.


Une trentaine d'années plus tard

C'était la première réunion des provinces depuis la Révolution Française. Honnêtement, Francis appréhendait le résultat. De très jeunes provinces étaient nées, d'autres avaient disparu. Il n'y avait pas eu de réunion pendant un bon moment, les temps étant bien trop troublés pour se prêter à ce genre d'activités. Ca n'avait rien d'une réunion de travail, ou d'une fête, plutôt un entre-deux consistant juste à se voir, réaliser qui était nouveau, qui n'était plus là. En quel état étaient les autres.

Bretagne jouait aux cartes avec Basse-Normandie en soupirant. Ils avaient tous deux souffert des guerres de la chouannerie et cela se voyait à leurs visages creusés et fatigués, leurs yeux ternes et leur manque d'énergie. Le roux sursauta lorsque quelqu'un s'assit à côté de lui sans crier gare et haussa un sourcil en le reconnaissant.

- Corse ?

- Iè. Ca va ?

- A priori je suis encore en un morceau. Vu les récents évènements, je pense qu'on peut dire que c'est déjà pas mal. J'te présente Basse-Normandie. C't'un con.

- On t'a rien demandé, monstre roux. (le blond serra la main au nouveau venu) Enchanté, j'ai entendu parler de toi.

- Par lui, là ?

- Entre autres. Puis par ton frère Sicile, à l'époque. Vu comment il te décrivait...J'ai toujours trouvé que tu ressemblais à Bretagne. Méfiant, teigneux, peu honnête avec vos sentiments mais très cultivés.

Les deux concernés s'entre-regardèrent un instant avant d'éclater de rire. Si le breton avait souffert de la répression de ses chouans par les révolutionnaires, le corse lui avait vu toutes ses révoltes être écrasées et son économie être démantelée. Ainsi, avec leurs cernes, leurs airs fatigués, leurs habits rapiécés et leurs apparences peu soignés, il était sûr qu'ils se ressemblaient.

- N'empêche que, j'ai réfléchi, Bretagne. Et je me suis fait la remarque que tu avais raison.

- A quel sujet ? Tous ?

- Non. Je continue de croire en la démocratie et en la République. Je continue de croire que c'est possible chez moi. Mais tu avais définitivement raison quand tu disais que...La France...Tu leur donne n'importe quoi de bien, tôt ou tard, ils feront n'importe quoi avec.

Un nouveau rire les saisit à cette phrase et le roux sourit.

- C'est sûr que là, la démocratie, on l'a sentie passer, Léan, Vendée et moi...On s'est fait...Démocratiser la tronche, ça c'est sûr. Mais ça ne va pas durer, le gouvernement est trop bordélique et...

- Il y a un jeune officier ambitieux qui monte en ce moment, je sais. Il vient de chez moi...Napoléon, hm...J'sais pas, tu crois qu'il peut faire quelque chose ?

- Bof. Je suis plus sûr de rien maintenant. Qu'il fasse ce qu'il veut tant qu'il met fin à la Terreur, c'est pas vivable là. Ce sera peut-être pas mieux...Mais ce sera difficilement pire !

- Pour vous, c'est sûr...Pour moi, bah. On verra bien. M'a pas l'air animé de beaucoup de sentiments envers sa patrie de naissance, le con. On verra bien... En tout cas, pour nous deux, le débat est clos. La démocratie a raté en France et a raté chez moi.

- Bah, qui sait, peut-être que l'histoire montrera que tu avais raison et que dans plusieurs siècles la démocratie sera devenue le régime modèle...


De nos jours.

- Eh.

- Hm ?

- Passe-moi la crème solaire.

- ...Ao, tu vas sérieusement en remettre ? On dirait une mamie là !

- Eh, je suis roux je te signale ! Je veux bien venir chez toi mais si c'est pour finir complètement écrevisse, non merci !

Le corse marmonna quelque chose dans sa barbe sur les continentaux et leur faiblesse face au soleil avant d'obtempérer et de lui donner la crème solaire. Sûrement qu'ils ressemblaient à deux mamies, ou deux papys, allongés sous un arbre qu'ils étaient à faire la sieste à l'ombre de ses branches.

- Eh.

- Hmm ?

- En fait, c'est toi qui avais raison.

- A quel sujet ? Tous ?

- Nah. Tu ne peux pas nier que j'avais raison et que la démocratie a foiré à l'époque. Mais...Force est de reconnaître que c'est le régime reconnu comme civilisé et développé, aujourd'hui.

- Sache, jeune padawan, que le corse a toujours raison.

- C'est ça, crois-y...


Et voilà ! Merci d'avoir lu !