DE L'IRE À L'ÊTRE (décembre 2017), Liz narratrice
Liz et Garvey :
- Alors, à qui appartenaient les ossements ?
Il se met à rire en dépit de sa situation des plus précaires.
- C'est une blague ? Il ne vous a rien dit ? Reddington, tu es là ?
- Je vous écoute. À qui ?
- À Raymond Reddington.
Il y a de l'écho ou quoi ? Non, j'ai dû mal comprendre.
- À qui, Garvey ?
- Votre père, Raymond Reddington. Étonnant, non ?
- Je ne vous crois pas.
- Vous devriez. Votre père était un modèle du genre. Le salopard le plus venimeux et vicieux du monde. Il se faisait passer pour un saint et tuait à tours de bras des innocents, des femmes, des enfants, pour asseoir son pouvoir, pour gagner de l'argent, pour faire plaisir à un ami. Tous les prétextes étaient bons. Mais officiellement, il était un mari aimant, avec une jolie petite fille qui s'appelait Jennifer, il était officier de Marine et avait même été incorporé dans les Services Secrets Américains alors que...il n'était même pas Américain !
- Vous mentez !
- Je n'ai aucun intérêt à le faire, chérie. Vous allez me tuer de toute façon. Et je commence à croire que vous allez m'enterrer vivant. Juste pour vous venger de ce que je vous ai fait, à votre mari et à vous. Mais demandez-vous si votre Reddington n'est pas tout autant coupable que moi. Car après tout, il ne voulait pas que vous sachiez la vérité, à aucun prix. Il voulait que personne ne sache et il était prêt à tout pour préserver ce secret.
- Pourquoi ?
- Parce que ça lui permettait de mettre tous les criminels dans sa botte pour perpétuer l'oeuvre de votre père. Ils étaient trois amis au départ. Votre père, un dénommé Devry et votre Reddington. Tous les trois faisaient partie des Services Secrets. Tous les trois se faisaient appeler Raymond Reddington. Devry était le plus discret. Votre Red était le plus intelligent et le plus humain. Quant à votre père, c'était lui que la CIA et autres agences plus ou moins officielles envoyaient faire le sale boulot.
- Comment s'appelait mon père ?
- Je vous l'ai dit, vous êtes sourde ou quoi ? Raymond Reddington.
- Son vrai nom.
- Je l'ignore. Je l'ai toujours ignoré.
- Menteur !
Je remplis la fosse de deux coups de pelle supplémentaires. Il aboie désormais :
- Vous êtes aussi tarée que l'était votre père ! Je vous dis la vérité.
- Alors comment s'appelle celui que je connais sous le nom de Reddington ?
- Pareil, Raymond Reddington. Je ne lui en connais pas d'autre.
C'est une histoire de fous ! Ou la limace me prend pour une demeurée.
- Vous me prenez pour une imbécile ?
- Je n'oserais pas. Vous tenez une pelle, je suis dans un cercueil que vous recouvrez peu à peu de terre...non, je ne vous prendrais pas pour une imbécile dans de telles conditions. Toutefois, il y en a un qui le fait depuis toujours.
Un qui va me devoir de longues, très longues, très très très longues explications et excuses. Un détail me chiffonne cependant.
- J'ai vu des photos de Reddington jeune.
- D'avant ou après la mort de votre père ?
- Après.
- Donc, vous ne savez rien.
- Que suis-je supposée comprendre ?
- Réfléchissez ! Deux personnes peuvent être homonymes quand elles ont des noms banals comme Smith, Parker, Jones, etc...John Smith, ce n'est pas comme Raymond Reddington. Il faudrait être tordu pour donner le même nom et le même prénom à deux garçons nés à la même époque et qui ne sont pas de la même famille. L'un est né en Ukraine et l'autre ici, à Boston.
C'est de plus en plus dingue ! Celui qui a concocté une telle histoire devait avoir de sérieux troubles de la personnalité ! John le Carré, sortez de mon monde ! Je reprends mon calme apparent pour continuer à questionner la limace. Il doit y avoir une explication logique.
- Ce sont les Russes qui ont fabriqué mon père ?
- Ce sont ses parents au départ...je crois. Mais pour ce que j'en sais, ils l'ont abandonné à sa naissance et il fut placé sous la garde de l'Etat Soviétique. Vous commencez à comprendre ou dois-je être plus précis ?
- Comment savez-vous tout ça ?
- Je suis ce qu'on appelle un fouineur opportuniste.
- Garvey..la prochaine volée va commencer à vous ensevelir.
J'ai déjà la pelle à la main.
- Ma femme a été tuée par Reddington. Enfin, par votre père.
- Comment une femme a pu épouser une limace comme vous ? Elle était aveugle ?
- J'étais jeune à l'époque. Nous l'étions tous. Votre père l'a séduite parce qu'elle travaillait au MI6 comme analyste. Puis, quand il n'en a plus eu besoin, il l'a exécutée. J'ai alors passé le restant de ma vie à vouloir me venger. J'attendais le moment opportun pour le faire, j'avais des espions partout dans l'entourage de Reddington. Mais une chose me troublait cependant. Il ne ressemblait pas à l'homme qui avait tué ma femme. Ou pas assez. Les logiciels de vieillissement me donnaient des résultats concordant avec ce qu'il était mais quelque chose semblait clocher. Quand j'ai appris cette histoire de vieux squelette dans une valise, je m'y suis aussitôt intéressé. Et vous connaissez la suite.
J'aurais voulu l'apprendre avant. Passons...Red a intérêt à se faire tout petit quand je vais en avoir fini avec Garvey. Tout petit petit.
- Que vouliez faire des ossements de mon père et du test ADN ?
- Ce que j'ai fait ces derniers mois. Faire chanter Reddington, m'enrichir grâce à lui, apprendre la vérité aussi sur votre père. Nous avons eu de grands moments, votre Red et moi pendant que vous étiez dans le coma. Au fait, pardon pour ça. Je voulais vous supprimer, pas vous faire souffrir.
- Double échec. Pourquoi avoir tué Tom ?
- Il en savait trop. Mon intérêt était égoïste et je ne voulais pas partager ce pouvoir que j'avais sur Reddington avec quiconque. Votre mari était un piètre imitateur du chef. Il aurait voulu lui ressembler, devenir comme lui mais il n'en avait ni l'intelligence, ni la patience, ni la subtilité. J'ai quant à moi beaucoup d'admiration pour Reddington. Il a pris la place de votre défunt père et a poursuivi son œuvre alors que celui-ci lui avait tout pris
- Que lui avait-il pris ?
- Ses parents, sa sœur, puis sa femme, sa fille, sa carrière dans la Navy, sa vie tout entière en somme.
- Ils étaient amis, non ?
- Au début. Mais quand votre Reddington a compris ce que faisait votre père dans son dos, les anciens amis sont devenus ennemis. Et la CIA laissait faire. Sans doute parce que les Reddington devenaient encombrants. Il y en avait deux de trop.
La CIA a donc fini par décider d'en supprimer un autre. Pas Devry qui était plus discret. Il fallait que Red, celui que je connais, périsse aussi. La vendetta que se menaient mon père et lui devait effectivement déranger la CIA. Une question se pose cependant...
- Attendez, vous dites que mon père était Russe. Comment la CIA l'a-t-elle recrutée en ce cas ?
- Vous n'êtes pas très futée, hein ? Les agents triples, ça vous parle ?
- Et ma mère ?
- Une victime collatérale, je présume.
- J'ai une dernière question : est-ce Red qui vous a raconté tout ça ?
- J'en savais déjà beaucoup. Je vous l'ai dit, je m'intéressais depuis longtemps au cas Reddington. Et je n'ai jamais été un idiot. Un psychopathe, à la rigueur, mais un idiot, jamais. Et effectivement, Reddington m'a parlé du reste. De votre père notamment. Par contre, il ne m'a jamais dit pour qui bossait votre père. Un agent triple à trois employeurs. CIA, KGB, CIA. Ou KGB, CIA, KGB. Ou KGB, CIA et Cabale. Ou autre combinaison. Je mettrais bien un billet sur la Cabale...mais bon...les choses étant ce qu'elles sont... je vais mourir sans savoir. Vous savez ce qui m'ennuie le plus ? C'est que sans vous, je pense que j'aurais pu devenir proche de Reddington. Comme un associé, si vous voulez.
- J'en doute fortement. Il sait choisir ses associés et aucun psychopathe n'en fait partie.
- Saint Reddington priez pour nous.
[…]
Liz et Red :
Son sourire se fait tendre. Il se sert un verre d'un liquide ambré et nous prenons place sur le sofa sous la fenêtre. Il se tourne vers moi.
- Que veux-tu savoir en premier ?
- Ton vrai nom. Je t'appelle Red mais...
- Tu peux m'appeler Raymond car tel est mon prénom de naissance. Et mes parents s'appelaient Jules et Mary Reddington. D'ailleurs, si tu veux un jour me faire plaisir, appelle-moi par mon prénom.
- Si tu le mérites, je le ferai.
- Et pour le mériter, je dois te raconter ma vie et les conséquences sur toi.
- Tu es donc le premier ?
- Je suis la pièce originale. Et le dernier survivant des trois mousquetaires.
D'Artagnan n'a qu'à bien se tenir, Raymond Reddington est dans la place !
- Pourquoi la CIA avait besoin de trois Reddington ?
- Gregory était celui qui prenait les contacts, se montrait partout, récoltait des informations. J'étais celui qui négociait à peu près tout, qui réparait les erreurs et les dysfonctionnements matériels ou humains. Ton père était l'exécuteur. Nous nous ressemblions physiquement beaucoup tous les trois quand nous étions jeunes. Nous aurions pu être des triplés nés de mêmes parents. C'est pourquoi il était facile pour nous de tromper tout le monde. Quand j'étais à Dubaï pour négocier, Gregory était à Nairobi pour se montrer en compagnie d'un chef tribal et ton père allait exécuter un terroriste présumé ou un révolutionnaire quelconque en Amérique du Sud ou à Taïwan. Et personne ne se doutait de rien. Pour la CIA, nous nous servions tous de couvertures mutuelles. Tu avoueras que c'était plutôt ingénieux.
Je fais la moue.
- Tordu mais ingénieux. Mon père...il avait été programmé pour tuer ?
- En quelque sorte, oui. J'ai toujours pensé que son éducation au sein des jeunesses communistes du KGB avait fait de lui ce qu'il était. Au début, personne n'aurait pu s'en rendre compte. Il était drôle, gentil, aimable avec tout le monde.
- Tu savais qu'il était né en Ukraine ?
- Quand la CIA nous a présentés les uns aux autres, les papiers de ton père étaient Américains, au nom de Patrick Colman, natif de Corpus Cristi au Texas. Gregory était de San Francisco et moi, tu le sais, de Boston. Nous avions tous en commun d'appartenir à la Navy. Nous avions 22 ans à l'époque et j'aime autant te dire que nos allures de triplés nous ont permis de faire quelques frasques, plus ou moins innocentes. Avec les filles notamment. C'était un temps où l'insouciance prévalait sur ce que la CIA allait nous demander rapidement de faire. Mais au début, nous étions en formation et nous en profitions largement. Ainsi naquit notre amitié. Puis Patrick rencontra Carla et la mit enceinte sans le vouloir. Fidèle à ce que l'on attendait de lui, il l'épousa mais me demandait parfois de prendre sa place auprès d'elle.
Comment est-ce possible ? Il a couché avec la femme de mon père, l'a sans doute aimée aussi et elle ne voyait pas la différence entre les deux hommes qui partageaient son lit ? Non...je n'y crois pas.
- Elle ne se doutait de rien ?
- Ne bouge pas, je vais te montrer des photos de nous trois. Tu vas mieux comprendre. Je reviens.
Il se lève, me laissant à ma rêverie. Je n'arrive pas à croire qu'ils aient pu être si semblables qu'une femme couchant avec eux ne parvienne pas à les distinguer. A moins qu'ils n'aient mis en place un système pour faire l'amour à Carla de la même manière tous les deux. Et encore ! S'ils se ressemblaient extérieurement, intimement, ils devaient bien avoir des différences, non ? L'un ayant des poils sur la poitrine et l'autre pas. L'un ayant un pénis long et l'autre court mais large. Que sais-je ? Même chez les jumeaux il y a des différences intimes. Et là rien ? On frise le clonage à ce point.
Mais je cesse toute réflexion quand Red revient avec quelques clichés dans la main. Il se rassied près de moi. Plus près qu'auparavant. Puis il me tend une première photo où l'on voit trois versions de l'homme à mes côtés, 35 ans plus jeune. Ils sont tous souriants et posent devant un bar.
- Saurais-tu dire qui je suis parmi les trois ?
- Celui de droite ?
- Qu'est-ce qui te fait penser ça ?
- Celui de gauche n'a pas le même port de tête que toi. Et celui du milieu semble plus emprunté, plus timide. Au milieu, c'est Devry et à gauche mon père ?
- De gauche à droite, tu as Gregory, moi et ton père. Tu comprends à quel point il était difficile de nous reconnaître ?
- Waouh, c'est fou, ça ! Et donc, Carla n'y voyait que du feu quand elle couchait avec toi au lieu de coucher avec son mari ? Je ne veux pas me montrer désobligeante envers elle ni trop pointilleuse, mais à moins de les cloner, deux hommes ne peuvent pas être à ce point similaires ! Il y a toujours au moins une chose qui diffère. Surtout dans l'intimité.
- Quand nous avons commencé à envisager de s'échanger les filles avec qui nous couchions, nous avons énormément parlé de nos manières de faire l'amour ou d'embrasser. Si c'est ça qui te tracasse.
- À la rigueur, ça c'est plausible. Il avait les mêmes poils sur la poitrine que toi ?
- Pareil, à un ou deux près.
- Je n'ai pas eu des centaines d'amants et je peux pourtant affirmer que deux pénis ne se ressemblent jamais.
Je parle de pénis avec Red...du pénis de Red. Où ai-je la tête ? Il sourit légèrement mais répond toutefois sérieusement.
- Dans l'excitation d'un acte sexuel, quelques millimètres de plus ou de moins disparaissent. Patrick et moi avions tous les deux des attributs sexuels de longueur et de largeur similaires. Et je t'assure que ni Carla ni toutes les autres avant elle n'ont vu la moindre différence. Il y en avait une toutefois mais...elle n'était pas si évidente que ça à trouver.
- Laquelle ?
Ai-je réellement posé la question ? Il a du mal à contenir son sourire.
- Lizzie, veux-tu réellement aborder la question de mon pénis comparé à celui de ton père ? Veux-tu vraiment savoir comment je suis fait pour te rendre compte ?
Je l'ai posée. Son sourire n'est plus contenu du tout. Cette conversation le réjouit.
- Sois sérieux ! J'essaie de comprendre ce qui m'apparaît impossible.
- J'ai un grain de beauté sur le testicule gauche, contrairement à Patrick. Il est petit, et il faut vraiment avoir le nez dessus pour le voir.
- ...
- Tu voulais savoir, tu sais.
Je connais tout de l'anatomie intime de Red désormais sans l'avoir jamais vue. Une bonne chose de faite. On passe ? On zappe !
- Donc Carla n'y voyait que du feu. Vous aviez bien monté l'affaire ensemble. Qui en a retiré le plus de plaisir, toi ou lui ?
Et je recommence ! Il faut que nous abordions rapidement un autre sujet avant que je ne perde totalement les pédales. Pour ma défense, le Dembe's trouble ma concentration.
- Je suis tombé amoureux de Carla alors que ton père ne l'a jamais aimée. Pour lui elle était une commodité, une obligation. Il n'aimait pas sa propre fille non plus. Ou ses filles, en l'occurrence car cela ne t'aura sûrement pas échappé, Jennifer est ta demi-soeur.
J'avais enregistré l'information dont je compte reparler plus tard. Pour en revenir à ce que nous disions, tu profitais aussi de votre ressemblance ?
- Je n'étais pas un Saint, Lizzie. Oui, j'ai couché à droite et à gauche. Les femmes nous aimaient et nous en profitions largement et bassement.
- Et Gregory participait aussi ?
- Gregory..non. Il nous couvrait parfois mais il était sage. Il m'a avoué avant sa mort pourquoi il ne profitait pas lui aussi de l'aubaine. Il n'aimait pas les femmes. Il en a épousé une un jour, n'a pas eu d'enfant et a divorcé. Puis il a eu de nombreux amants tout au long de sa vie. Et il était malheureux de ne pas pouvoir vivre sa sexualité librement. Un agent de la CIA ne peut pas être gay, Lizzie. Même aujourd'hui. Nous étions les garants du machisme ancestral.
Parler de sexualité avec lui me trouble. Cela fait un moment que j'écoute ce qu'il me dit sans vraiment y prêter attention. Je me suis arrêtée à ses aventures passées. Et j'ai en moi ce vieux sentiment que je pensais oublié qui remonte. La jalousie. Je suis jalouse des femmes qui l'ont connu intimement alors que je ne voudrais pas en faire de même. Vraiment ? (La voix de ma folie, ce n'est pas le moment de te manifester ! Plus tard ! Renvoie-moi plutôt celle de la sagesse car j'ai besoin d'elle presto ! Merci). Retour sur terre. Red me parle de machisme, des femmes qui luttent pour l'égalité, de ces combats qu'il comprend et défend à présent. Nous nous éloignons dangereusement du sujet.
- Pardon de t'interrompre aussi brutalement mais j'aimerais qu'on retourne dans le passé. Bien que je sois d'accord avec toi. Quand est-ce que Carla a compris ce qui se passait ?
- Elle n'a compris que bien plus tard. Trop tard sans doute aussi. Elle a eu des soupçons une fois cependant.
- Comment ?
- Quand Gregory et moi avons commencé à soupçonner Patrick, nous sommes allés nous faire tatouer sur l'épaule. Lui un serpent et moi une araignée. Aussi, un soir où Patrick m'avait demandé de prendre sa place dans le lit de Carla pendant qu'il couchait avec une autre femme, j'ai innocemment mis mon tatouage sous les yeux de Carla. Quelques jours plus tard, quand elle était avec Patrick, le tatouage avait disparu. Il lui a raconté qu'il l'avait fait enlever mais je doute qu'elle y ait cru. En revanche, lui a compris que j'avais essayé de le griller. Il l'a très mal pris. Pour me le faire payer, il est allé chez mes parents car il savait que c'était l'anniversaire de ma sœur et que j'y serai.
- Qu'a t-il fait ?
Silence. Je vois sa bouche se tordre et ses yeux se perdre au loin. Je ne sais où. Là où il n'aime pas aller.
- Raymond..qu'a t-il fait ce jour-là ? Dis-moi.
Silence encore.
- Tu ne sais pas ce que tu me demandes, Lizzie.
- Je le sais parce que je viens de le vivre. Et je t'ai appelé Raymond. Deux fois.
Il sourit et prend ma main dans les siennes. Comme si je pouvais lui donner du courage. Sans me regarder, il se met à parler. Et je l'écoute religieusement.
- J'étais sorti à l'arrière de la maison pour prendre du bois afin d'alimenter la cheminée. Il faisait froid en ce mois de mars 1985. Je n'étais donc plus à l'intérieur quand j'ai entendu un petit bruit étrange. Comme quand on dégoupille une grenade. Je me suis retourné par réflexe et...la maison a explosé, me faisant faire un vol plané de plusieurs mètres. J'étais sonné. Quand j'ai repris connaissance, j'avais un brasier sous les yeux et il était certain qu'entrer n'aurait servi à rien. Je l'ai pourtant fait en hurlant, en appelant ma famille mais personne ne m'a jamais répondu. Ils étaient morts, partis en fumée, sans se rendre compte sans doute. La seule chose qui m'ait jamais réconforté c'est de savoir qu'ils n'avaient pas souffert et qu'ils n'ont jamais su qu'ils allaient mourir à ce moment-là. Je suis sorti de la maison, anéanti, blessé dans le dos et j'ai appelé Gregory. Il est arrivé très vite en compagnie de Patrick. Je ne pensais pas alors que Patrick était responsable de ce drame. Je le savais capable de bien des choses mais pas de ça. Et puis, l'histoire du tatouage ne méritait pas de détruire des innocents. Je voulais qu'il pense que j'en avais assez de coucher avec sa femme et pas que je le soupçonnais d'être un agent double. Ou triple. Je pensais que le boulot et la vie privée étaient deux mondes différents. Je me trompais.
Je lui caresse la main à présent et lui parle d'une voix douce.
- Mais tu n'as rien dit, n'est-ce pas ?
- J'étais brisé, Lizzie. Sous le choc. Les pompiers ont conclu qu'il y avait eu une fuite de gaz. Gaz et feu de cheminée expliquaient l'explosion. Pour tout le monde, il s'agissait d'un accident. Mais la tête de Patrick quand il m'a vu vivant, son empressement à me fournir une chemise en coton pour remplacer la mienne qui avait fondu sur mon dos...tout me disait qu'il y était pour quelque chose. Je n'ai hélas pas pu le prouver de suite. On m'a emmené à Bethesda pour soigner mon dos. J'y suis resté quelques semaines, et j'en suis sorti avec des cicatrices immondes. Là, je suis retourné chez mes parents et j'ai mené ma propre enquête sans rien dire à personne. J'ai trouvé un tuyau sectionné sous l'allée qui menait à la maison. J'ai su qui avait fait ça. J'ai tout gardé pour moi afin de fomenter ma vengeance.
Il s'éloigne de moi pour se resservir un verre. Qu'il avale d'une traite. En me parlant de ça, il n'a pas seulement ravivé ses cicatrices visibles mais aussi celles qu'il garde dans le cœur. Quand il vient se rasseoir près de moi, je me sens poussée par une vague de tendresse pour lui. Alors ma main, mue par une volonté propre, va lui caresser doucement la joue. Je retire ma main de sa joue et le regarde, navrée. Enchaîne, Elizabeth, enchaîne.
- Au sujet de tes cicatrices, l'autre jour, quand je suis entré dans ta chambre alors que tu sortais de la douche avec seulement une serviette autour des hanches, je ne me souviens pas de les avoir vues.
- J'ai veillé à demeurer face à toi tout le temps, Lizzie. Et je me suis empressé ensuite d'enfiler un peignoir. Je ne voulais pas que tu les voies et que tu en déduises que j'avais été brûlé dans l'incendie qui t'a laissé ta propre cicatrice.
- Mais tu l'as été aussi, non ?
- Le feu et moi avons appris à nous respecter l'un l'autre. As-tu déjà remarqué que je ne portais jamais de vêtements en nylon ? Chemises et autres sont toujours en coton. Toujours. Parce que si je suis appelé à entrer dans un brasier pour sauver une petite fille, je refuse de revivre ce que j'ai vécu. Je prends mes précautions.
- Tu connais ma prochaine question.
- Mais la réponse va prendre trop de temps. Choisis-en une autre pour en finir ce soir.
Je soupire car rien ne me vient.
- Je pourrais facilement rester là à t'écouter me raconter ton histoire toute la nuit, tu sais.
- C'est ton histoire aussi. Cela n'aurait jamais dû être le cas. J'aurais dû stopper ton père avant. Mais j'ai laissé faire parce que je voulais savoir ce qu'il fabriquait. Le tuer trop vite m'aurait laissé des questions en suspend.
- Tu pensais qu'il n'avait pas agi de son propre chef ?
- Je connaissais Patrick suffisamment bien pour savoir qu'il n'avait rien d'un loup solitaire ou d'un décisionnaire. Il était exécuteur pour d'autres. Il n'avait pas ce qui différencie les chefs de ceux qui leur obéissent.
- Contrairement à toi.
- Je ne l'avais pas forcément non plus au départ. En fait, je n'en sais rien. Je suis passé du côté des plus forts quand on a essayé de me rendre plus faible. J'ai appris à patienter, à observer, à dominer sans me servir d'une arme, à tuer sans avoir d'état d'âme, à me faire respecter sans élever la voix. Certains appellent ça le charisme. Pour moi, c'était juste une question de survie.
- Et pendant que tu apprenais à survivre, mon père lançait ma conception avec une espionne Russe.
- Le secret le mieux gardé de l'époque ! Ni la CIA ni le KGB devaient apprendre cette histoire. C'est pourquoi je me suis empressé de la leur raconter, photos à l'appui.
Je note ça dans un coin de ma tête car j'aborderai ce sujet avec ses développements demain. Je le sens las. Juste une dernière question pour ce soir et on va se coucher...chacun dans sa chambre !
- Et pour la chemise alors ? C'est celle que tu portais au Koweït avec Cooper ?
- Je n'y pensais même plus à cette fichue chemise ! Le hasard a voulu qu'elle soit dans ma valise quand je suis parti en mission là-bas, quelques mois plus tard. Je fus blessé au dessous du poumon droit. Rien de bien méchant mais on a cru devoir me soigner. Et comme il y eut une enquête du JAG, ils ont gardé mes effets personnels.
Je réfléchis.
- Lors de mon premier cauchemar, ma mère m'a dit que mon père était déjà mort à l'époque.
- Le fantôme de ta mère ne savait rien dans les détails. Elle m'a vue fouiller dans les affaires de Patrick, le soir où tu lui as tiré dessus. Je suis reparti de là avec une valise après t'avoir sortie des flammes.
- C'était donc toi ?
- Qui voulais-tu que cela soit d'autre, Lizzie ? Je recherchais ce maudit fulcrum qui aurait pu et dû me mettre sur la piste de l'employeur de ton père. Katarina m'en avait confié une partie mais il m'en manquait encore deux. J'ai pris dans l'appartement tout ce que je pouvais et suis sorti parce que ça commençait à devenir vraiment très chaud. Je pense que ta mère a cru que la chemise faisait partie du lot. Je n'en sais rien. C'est un détail. Il faudra que tu le lui demandes la prochaine fois.
Il se lève, va poser son verre et se dirige vers la porte.
- Non, tu as raison, c'est un détail qui n'a plus d'importance. On a terminé pour ce soir ?
- Je suis éreinté, Lizzie.
[…]
- Le soir de Noël 1990, tu veux qu'on en parle ce soir ?
- Je t'écoute.
J'ôte mes sandales, replie mes jambes sur le canapé et me tourne vers lui. Il sourit.
- Auparavant, je dois te parler de ta mère. Pour que tu comprennes ce qu'il s'est passé.
- Très juste, oui.
- Hier, je t'ai dit que j'avais prévenu la CIA et le KGB de l'aventure entre tes parents. Avant ta naissance. Parce qu'entre temps, j'ai fait la connaissance de Katarina. De façon un peu brutale, dirons-nous. Elle m'a surpris avec Constantin un jour où j'étais venu faire des photos de leur maison. Soit disant. Sur le moment, elle a pensé que j'étais ton père et elle s'est demandé s'il n'était pas devenu fou. Quand Constantin nous a laissés, elle m'est tombée dessus à bras le corps, me frappant, m'embrassant, me frappant encore. Il m'a fallu batailler ferme pour m'en défaire. Puis je lui ai dit qui j'étais, lui racontant toute l'histoire des trois Reddington. Elle était si sidérée qu'elle est tombée sur la première chaise venue. Je lui ai dit ce qu'il avait fait à ma famille et cela n'a pas eu l'air de la surprendre. Elle le savait très dangereux. Mais elle l'aimait. Je lui ai aussi dit que c'était moi qui avais prévenu les Agences non pour lui nuire à elle mais pour lui nuire à lui. Je lui ai proposé mon soutien, mon aide en cas de besoin et lui ai conseillé de quitter Patrick. Puis elle m'a dit qu'elle était enceinte de lui. Je l'ignorais. Je voyais bien qu'elle avait le ventre un peu arrondi mais comme elle était mariée...bref, je ne m'étais pas trop posé la question. Nous avons dès lors passé des après-midis ensemble, avec Constantin parfois qui était enchanté à l'idée d'être père. Le pauvre ! Ta mère en revanche, ne sautait pas de joie car Patrick voulait qu'elle avorte. Ce qu'elle refusa, comme tu le sais.
- Merci maman.
- Ils cessèrent alors de se voir pendant plusieurs mois. A ta naissance, elle me confia que c'était le plus beau jour de sa vie. Puis ton père refit surface. Elle ne lui parla jamais de moi ni du fait que nous étions devenus amis elle et moi. Elle était toujours aussi amoureuse de lui, voulait quitter son mari et lui se servait d'elle. Comme de tout le monde. J'avais beau le lui expliquer, elle avait beau le savoir, elle l'aimait quand même. Cela dépassait tout entendement. Puis tu as grandi et j'ai quitté le pays pendant quelques temps pour accomplir diverses missions.
- Tu me connaissais à l'époque ?
- Tu veux savoir si je te faisais sauter sur mes genoux, si je te faisais des chatouilles comme à Agnès, si j'étais avec toi comme je suis avec elle ?
- Parce que c'est un peu glauque, non ?
Il sourit gentiment.
- Je ne t'ai vue que deux fois en quatre ans. Et la seconde fois est quand je t'ai sortie des flammes.
- J'aime mieux ça. Continue et pardon pour l'interruption.
- Non, ta question était légitime. Quand le bloc communiste s'est fissuré, la CIA m'a donné énormément de travail. Il fallait que je négocie des échanges Est-Ouest mais je gardais un œil lointain sur Patrick grâce à Katarina et à Gregory. Ton père, par contre, ignorait ce que je faisais. Il ne savait pas que je connaissais Katarina non plus. Le KGB ne la lâchait pas. Elle devait accomplir de plus en plus de missions, tuer des innocents parfois, et elle en avait assez. Elle voulait rester aux Etats-Unis mais les Russes voulaient la garder. Elle commença alors à compiler des documents sur les agissements des uns et des autres. Puis sur ceux de Patrick qui n'obéissait plus ni au KGB, ni à la CIA mais à une autre organisation montée par des espions des deux Agences. Un espion Russe était tué ? On accusait la CIA. Un agent Américain disparaissait ? C'était de la faute du KGB. Alors qu'aucune des deux Agences n'était responsable. C'était l'oeuvre de Patrick sous le nom de Raymond Reddington. Il était très occupé d'ailleurs. Il vendait des informations top secret à des puissances ennemies à la fois des USA et de l'URSS, profitant du chaos dans le clan Soviétique. Certains pays ne se sont pas enrichis subitement grâce à des miracles, tu sais. Leur miracle s'appelait Raymond Reddington. Et il s'enrichissait presque plus que les pays qu'il fournissait.
- Comment avait-il ces informations ?
- Il était toujours de la CIA pour les Américains, et du KGB pour les Russes. Il séduisait des analystes comme la femme de Garvey, prenait ce dont il avait besoin, les assassinait et recommençait. En toute impunité. De mon côté, je voyais mon nom associé à tout ça et j'étais fou de rage. J'étais allé voir mon supérieur de l'époque pour lui faire part des agissements de Patrick. Il devait s'en occuper. J'attends encore... !
- Qui était ton supérieur ? Mon petit doigt me dit que je l'ai déjà rencontré.
Il penche la tête sur le côté avec un petit sourire ironique.
- Alan Fitch. Et son bras droit était...Peter Kotsiopulos.
- Les vers étaient dans la pomme.
- Comme tu dis, oui. Et moi j'étais naïf et stupide. Je ne voyais pas ce que j'avais sous mon nez. Alan était plus clément et plus correct que les autres mais il n'en demeure pas moins qu'il était bien pourri jusqu'à la moelle. Quant à Peter, lui qui aimait tant voler les autres, il a volé depuis un avion, sans parachute et s'est écrasé chez les autres. Logique.
- C'est une fin plutôt poétique, je trouve. Et donc, ensuite ?
- Ensuite, ta mère a fait la connaissance de Leonard Caul et tout ce qu'elle avait réussi à obtenir comme preuves d'agissements contraires aux intérêts internationaux, aux Droits de l'Homme, aux droits du commerce aussi, fut enregistré dans la machine qu'il construisait. Le fameux fulcrum. C'est ce qui signa la fin de tout ce que nous avions tous alors connus. Un soir de novembre 1990, Patrick lui annonça qu'il la quittait et qu'il ne voulait plus jamais entendre parler d'elle ou de sa fille. Désespérée, elle lui dit que s'il faisait ça, elle dénoncerait aux médias du monde entier tous ses agissements. Il ne la crut pas mais quand elle lui parla du fulcrum, il comprit que c'était plus sérieux qu'un simple chantage aux sentiments. Il la frappa et s'en alla en la laissant blessée, tant physiquement que moralement. Tu te doutes de ce qu'il fit ensuite, non ?
- Il révéla à ses employeurs multiples l'existence du fulcrum. Ils lui demandèrent d'éliminer le problème.
- Le problème c'était non seulement le fulcrum. Il devait éliminer toute trace, tout témoin. Cela incluait Katarina, Leonard et...toi.
- Pourquoi moi ?
- Ils pensaient que tu avais pu voir ou entendre des choses. Mais cela fait partie des questions auxquelles je ne veux pas répondre, Lizzie. Je t'ai dit que tu aurais des réponses partielles à certaines questions. Celle-ci en fait partie. Disons qu'ils ont toujours pensé que tu en savais plus que tu ne le disais.
- Aujourd'hui, le fulcrum et son contenu ont été publiquement révélés et je suis toujours leur cible.
- Lizzie..sache seulement que tout est parti de là. Le reste, tu l'apprendras bientôt mais pas encore. Fais-moi confiance une dernière fois. Je fais ça pour toi.
Je soupire. Il y a un côté angoissant à se savoir la cible de gens sans ni savoir qui ils sont ni pourquoi ils sont après vous. C'est comme si j'avais la Grande Faucheuse à mes trousses. Brrrrrr...Il reprend :
- Peu avant Noël de cette année-là, ton père tendit un piège à Katarina en te kidnappant. C'était toi ou le fulcrum. Affolée, elle m'appela à la rescousse.
- Et Constantin, il était où lui ? Il faisait quoi ?
- Constantin était à l'étranger pour ses affaires. Il ne savait absolument rien de ce qu'il se passait. Ne se doutait même de rien. Et Katarina ne lui en parlait certainement pas. Toutefois, Patrick avait prévu de l'éliminer aussi. Aucun témoin.
- Mais mon père ignorait que tu allais revenir dans la partie.
- La CIA l'ignorait aussi. J'avais fait profil bas pour aider Katarina et Leonard à compiler les preuves. Gregory m'y aidait parfois sans trop savoir de quoi il retournait. Je ne voulais pas l'impliquer. Il faisait du bon boulot que ce soit pour la CIA ou pour moi. Et donc, le soir avant Noël, ta mère s'est rendue dans l'appartement où ton père te gardait. Elle lui donna sa partie du Fulcrum qu'il alla cacher dans un endroit que nous n'avons jamais trouvé. La suite, tu la connais.
- Il y avait plusieurs hommes ce soir-là.
- Avant que j'arrive, oui, il y avait 2 agents pourris de la CIA et leurs amis de la Cabale. En tout, 5 hommes armés jusqu'aux dents. Quand tu as tiré sur ton père, ils attendaient à l'extérieur de la maison que Patrick sorte afin de tout brûler avec vous à l'intérieur.
- Tu étais où, toi ?
- Sur la route. Quand je suis arrivé, j'ai vite analysé la situation en voyant deux hommes à l'extérieur. J'ai entendu un coup de feu, les hommes sont partis en courant à l'intérieur et je les ai suivis. En entrant, j'ai vu ton père au sol, le sang qui commençait à se répandre, le feu qui gagnait du terrain, et ta mère sous le joug des hommes qui lui demandaient où tu étais. Je n'ai pas réfléchi longtemps avant de tous les abattre. J'ai demandé à ta mère de sortir et je suis allé te chercher.
- Et chercher le Fulcrum aussi.
- Aussi, oui.
- Et Sam ?
- Sam était un ami de ta mère qui est ensuite devenu le mien.
- Et Caul ?
- Il est parvenu à se planquer quelque part pendant des années, à se faire oublier aussi. Il m'avait donné une partie du Fulcrum et avait caché l'autre là où il la pensait en sécurité.
- Donc, si j'ai bien tout compris, l'origine de tout ce gâchis dans nos vies c'est mon père ?
- Rappelle-toi de ce que je t'ai dit : il fut l'instrument de plus grandes ambitions.
- Que tu ne veux pas nommer encore devant moi. Car il ne s'agit pas seulement de la Cabale, n'est-ce pas ?
Son silence gêné est un aveu. Il se lève et me tend la main pour m'aider à me relever aussi.
[…]
Ce matin, il m'emmène rencontrer quelqu'un.
- J'ai dû batailler ferme pour qu'il accepte enfin de te voir, Lizzie.
- Qui est-ce ?
- Un homme qui te parlera de ta mère d'une manière différente. Il m'en veut toujours un peu de n'avoir pas pu la sauver.
- Il connaît toute l'histoire ?
- Il en fut une victime collatérale, à sa façon. Aujourd'hui, c'est un vieil homme qui mourra bientôt. Je pense que c'est l'argument qui a fait mouche.
Je réfléchis.
- Ma mère devait bien avoir des parents quelque part.
Il sourit en conduisant. J'ai dû voir juste.
- Ta mère était née en Russie d'une mère Russe et d'un soldat Américain.
- Un soldat Américain en Russie ? Un espion lui aussi ?
- Non, un soldat basé à Berlin. Ils se sont rencontrés avant la construction du mur. La suite, il t'en parlera lui-même.
Tilt !
- Tu me dis que j'ai un grand-père encore en vie et que je vais le rencontrer ?
- Oui.
Je tombe des nues ! Tomber des nues, c'est tomber. Et tomber, c'est douloureux. Donc, je m'énerve après mon compagnon de route.
- Et tu m'as caché ça pendant tout ce temps ?
- Je n'y étais pour rien. Je respectais sa volonté. Il savait tout de ta vie mais refusait d'y être mêlé.
- Pourquoi ?
- Il te l'expliquera, Lizzie.
Nous nous taisons car si je parle, je vais dire des choses désagréables. Or je ne veux pas être désagréable avec lui. Mais bon sang, j'ai un membre de ma famille encore en vie ! C'est le scoop des scoops, ça ! J'ai vécu 33 ans, presque 34, sans en avoir la moindre idée, pensant que je n'avais plus personne.
A l'idée de rencontrer mon grand-père, je me sens de plus en plus excitée.
- Il est vieux comment ?
- Il a 84 ans. Pas encore un vieillard grabataire ou radotant mais il a des ennuis de santé.
- Graves ?
- Non mais il doit faire attention. Il vit en ermite dans les bois, Lizzie. Et cela dure depuis la mort de ta mère. Il s'est retiré là et n'en a plus bougé.
- Il vivait où auparavant ?
- A Bethesda. L'appartement que j'ai récupéré était le sien.
- Waouh ! Cela explique au moins pourquoi tu as ces photos et ces livres là-bas. Et tu l'as gardé pour quelle raison ?
- Il me sert de planque et j'ai pensé que peut-être, si un jour il acceptait enfin de te voir, tu parviendrais à le décider à revenir en ville.
- Tu as pris l'appartement ou il te l'a vendu ?
- Il m'a dit d'en faire ce que je voulais.
J'ai tant de questions dans la tête...
- Quel âge avait ma mère quand elle est morte ?
- Je ne te l'ai jamais dit ?
- Non. De plus, depuis que tu m'avoues enfin toute l'histoire qui nous lie, elle n'apparaît plus dans mes cauchemars pour me parler. Comme si tu étais devenu sa voix.
- Je crois que c'est ce qu'elle attendait de moi depuis longtemps.
- Raymond Reddington, tu mériterais qu'elle te hante toutes les nuits en te chantant « Kalinka » en Russe.
Il rit. Moi aussi.
- Ta mère est née le 7 avril 1961. Officiellement décédée le 4 janvier 1991.
- Elle n'avait même pas 30 ans. Mon Dieu...elle était si jeune ! Et ma grand-mère ?
- Son histoire est encore plus triste. Tu te souviens sans doute que lors de la construction du mur de Berlin en 1961, tous ceux qui se trouvaient à l'Est ne pouvaient plus passer à l'Ouest. Tes grands-parents vivaient dans un petit appartement de Berlin Est. Bien sûr, en tant que soldat, Dom, ton grand-père, avait entendu des rumeurs autour de la construction d'un mur séparant la ville en deux. Cependant, il n'avait pas de date précise. Donc, ce soir du 12 août 1961, il s'était rendu à son bureau, non loin de ce qu'on appelait « Checkpoint Charlie » en laissant sa femme et leur bébé seuls dans leur appartement. Il n'avait aucune raison de s'inquiéter. Il aurait pourtant dû.
- Le mur les a séparés ?
Avec lui, je voyage dans le temps tous les jours. Dans le temps et dans l'espace. Il me parle d'Histoire et pas seulement de mon histoire, ni de la sienne. Nos histoires sont intégrées à l'Histoire. Passionnant. Je l'écoute donc avec passion.
- Au petit matin, quand il a voulu rentrer chez lui, il n'a pas pu passer. Il n'était pas assez haut gradé pour que l'on prenne en compte sa situation familiale. Il a fait des pieds et des mains sans jamais obtenir de passe-droit de la part des autorités Est-Allemandes. De son côté ta grand-mère Natalia essayait de faire intervenir son père, membre du Polit Bureau à Moscou. En vain. En fait, son père voulait qu'elle rentre au pays, près d'eux, avec son enfant. Et elle refusait de ne plus jamais revoir son Américain de mari. Cela leur prit des mois avant qu'ils ne fassent appel à des passeurs. Elle devait se rendre au sud de la ville là où il y avait moins de miradors. Mais avec un bébé de 9 mois, en plein hiver, avec la neige et le froid, c'était une entreprise périlleuse. Elle parvint néanmoins à franchir le premier mur côté Est à l'endroit qu'on lui avait dit. Le premier mirador se trouvait à 20m à peine de sa position mais c'était jouable. Sans se faire remarquer par les militaires qui faisaient leur ronde, elle avança jusqu'aux barbelés et c'est là que ta mère se mit à pleurer. Aussitôt, elles furent reprises. On ne la fusilla pas mais on lui confisqua son enfant qu'on envoya en Russie. Chez ses grands-parents. Quant à elle, elle fut emprisonnée à résidence, dans son propre appartement, sans jamais pouvoir en sortir. Des soldats veillaient sur l'immeuble, lui apportaient de maigres vivres et, en décembre 1969, elle mourut de chagrin. Quand un soldat entra chez elle pour lui porter une soupe, il la découvrit pendue.
- L'histoire a une méchante tendance à vouloir se répéter chez les femmes de la famille, on dirait.
- Disons que ni ta mère ni la sienne n'ont été heureuses. Pour toi, j'espère qu'il en sera autrement.
Continue, Red, continue et il se pourrait bien que tu sois le premier artisan de mon bonheur futur. Et de mon malheur à terme. Je me souviens soudain de ce qu'il m'avait dit un jour au sujet de la mort de ma mère :
- Tu pensais que ma mère s'était laissé mourir, n'est-ce pas ?
- Jusqu'à l'autre jour, j'avais toujours envisagé cette possibilité. Katarina ne serait pas noyée autrement. Je l'avais déjà vue à l'oeuvre dans l'océan car nous avions répété ensemble la scène de sa fausse noyade. Elle m'avait épaté.
- Mais comme sa mère avant elle, tu pensais qu'elle avait choisi d'en finir avec sa triste vie.
Il se tourne brièvement vers moi. Sait-il à quoi je pense quand il me regarde de la sorte ?
- L'atavisme n'est pas une science exacte, Lizzie. Rappelle-toi bien de ça.
Il semblerait que oui. Je suis un livre ouvert pour lui.
