Auteur : Ariani Lee

Bêta-lecture : Shangreela

Rating : T

Note : Joyeuse Saint Valentin à tous. Si votre journée ne s'est pas passée comme vous l'auriez souhaité, si par exemple, votre rendez-vous ne s'est pas déroulé comme vous l'aviez prévu, ce chapitre est là pour vous réconforter en vous montrant que parfois, à quelque chose malheur est bon.


Coups et blessures


Chapitre 4 : Coup franc

Quand tu es sur terre, mets-moi au courant
Que j'imagine nos fusions.
On se désire sous haute-tension.
Mais pas de prises de nerfs,
Je concilie tes rires et mes électrons
Un bal de vie, bal de ballons
On s'électrise, tension maximale !
Les corps-circuits de deux amants
Et le courant passe !, j'ai en moi l'audace
Du champ magnétique, et ça c'est magnifique

(Alizée, A contre-courant)


Ce n'est qu'une semaine plus tard, le samedi suivant, qu'Ichigo revoit Renji. Les choses ont été très calmes du côté des Hollows et il n'est pas revenu le chercher une seule fois pour aller à la chasse. De son côté, l'adolescent a été enseveli sous une tonne de devoirs et de contrôles, ce qui ne lui a pas vraiment laissé de temps libre. Rukia n'est toujours pas revenue de la Soul Society et il n'y a personne qui va le tanner pour qu'il se concentre sur ses études, mais il est assez grand et raisonnable pour y penser tout seul.

Ces derniers jours, il a seulement échangé quelques textos avec Renji, qui a enfin compris comment se servir de son portable comme d'un portable. Ils ne se sont rien dit de vraiment spécial et Ichigo se demande encore s'il doit s'en réjouir ou bien être déçu. Après avoir fixé une date pour un "rendez-vous", ils ont maintenu le contact de façon plutôt naturelle. Leurs échanges de messages ressemblent assez à leurs conversations, il y en a toujours un qui finit par provoquer l'autre pour s'amuser à le voir s'énerver. Mais ils n'évoquent pas vraiment ce qui s'est passé dans l'arrière-salle du magasin d'Urahara, ne font aucune allusion à ce qu'il y a entre eux - s'il y a quelque chose. Que convient-il de dire ? Ichigo n'en sait strictement rien. Il est tout à fait content qu'il ne soit pas question de se coller une étiquette, mais il est également un peu anxieux à l'idée que le vice-capitaine se comporte comme si de rien n'était quand il le verra. Il n'attend rien de très particulier, mais il est sûr d'une chose : il refuse de se conduire comme si rien ne s'était passé. Badiner par texto, d'accord, mais quand il verra Renji, il compte bien lui administrer une petite piqûre de rappel - juste au cas où.

C'est donc samedi, fin de matinée. Il fait beau. La maison est très calme quand il descend les escaliers. Ces derniers jours, son père a eu quelques patients qui exigent toute son attention (pauvres d'eux !) et travaille donc à la clinique. Karin n'est pas dans le coin et Yuzu est occupée dans la cuisine.

Il décide de sortir et d'attendre Renji devant la maison, tout à fait heureux, pour le coup, que Rukia soit encore au Seireitei, sans quoi elle n'aurait pas manqué de poser des questions. Ça lui fait un peu bizarre d'attendre que Renji vienne le chercher, mais celui-ci a catégoriquement refusé qu'ils se rejoignent à la boutique Urahara ou n'importe où dans le coin. Apparemment, ils deviennent de plus en plus pénibles, là-bas.

Planté devant sa porte d'entrée, les mains enfoncées dans les poches, Ichigo se prépare à poireauter, mais ladite porte s'ouvre soudain violemment dans son dos, le heurtant sans prévenir et l'envoyant par terre.

- ICHI - Ah, super, t'es pas parti !

Il se retourne vivement. Il lancerait volontiers un regard noir à sa sœur cadette, mais Yuzu appartient à cette branche étrange et surnaturelle de la race humaine, celle qui rassemble les gens contre lesquels il est physiquement impossible de s'énerver. Il se contente donc de se relever en brossant son jean. La petite a les bras chargés de boîtes bien enveloppées - de la nourriture sans doute, pour plusieurs personnes.

- Ben non, comme tu vois. Qu'est-ce qu'il y a, Yuzu ?

- Qu'est-ce que tu fais ? Tu vas quelque part ?

- Je dois voir un pote, répond Ichigo de son ton le plus désinvolte.

- Oh, mais non ! S'exclame la petite, sa pile de boîtes tressautant dans ses bras tandis qu'elle se dandine d'un pied sur l'autre. Tu peux pas ! Il y a le match de Karin, aujourd'hui !

Ichigo se souvient qu'en effet, Karin n'est pas là aujourd'hui parce qu'elle participe à un match avec son équipe. Mais il ne voit pas pourquoi ça devrait l'empêcher de sortir.

- C'est quoi, le rapport avec moi ? C'est pas un drame si je suis pas là.

- Mais Papa a trop de travail ! Tu devais m'accompagner à sa place, elle va être triste si je suis la seule à y aller ! T'as oublié que tu devais venir ?

Oublié ? Le vieux m'a rien dit, ouais !

Mais avant qu'il ait pu protester à voix haute (et éventuellement aller chercher le daron par la peau du cul pour lui tirer les vers du nez), il est interrompu par un bras qui vient peser sur ses épaules.

- Ben alors, t'as l'air de bonne humeur, de nouveau !

Ichigo se tourne un peu, la mine sombre.

- Salut, Renji.

- Bonjour monsieur, dit aussitôt Yuzu en s'inclinant poliment. C'est ton ami, Ichigo ?

- Ouais.

Renji le lâche et se penche vers la petite.

- Bonjour, la petite sœur d'Ichigo. Tu es Yuzu, c'est bien ça ?

- Oui !

Elle continue de regarder ses interlocuteurs de derrière sa pile vacillante de bentô, souriante. Renji la lui enlève, la tenant en équilibre sur une main. La petite s'essuie le front.

- Merci, monsieur !

- De rien, va. Tu peux m'appeler Renji, au fait. "Monsieur", ça fait vieux.

- Et tu es d'une jeunesse éclatante, hein ? Pique Ichigo.

Renji hausse un sourcil dans sa direction.

- Voilà une étrange aberration génétique... Le frère est un rouquin mal dégrossi et la sœur une charmante petite mignonne... T'es sûr que t'as pas été adopté, Ichigo ?

Le Shinigami suppléant envoie au vice-capitaine une tentative de beigne qui se perd quand ce dernier l'esquive, tenant toujours les boîtes de Yuzu en équilibre sur sa main.

- Blague à part, qu'est-ce qui se passe ? Demande-t-il. Tu m'avais pas attendu pour être en rogne.

Ichigo grogne, exaspéré :

- Mon autre sœur a un match et je viens d'apprendre que je suis supposé y assister.

- Il avait oublié, dit Yuzu.

- Oublié, mon cul. Y a surtout que le vieux m'a pas prévenu, ouais ! Et j'avais prévu quelque chose aujourd'hui, dit Ichigo avec un regard appuyé au dit "truc prévu".

- On a qu'à tous y aller, suggère Renji en faisant mine de ne pas le remarquer. Ça poserait pas de problème ? Demande-t-il en s'adressant directement à Yuzu avant de se retourner vers Ichigo. C'est dans une équipe de football qu'elle joue, non, la grande sœur ? Elle a pas fait un match avec le cap - avec Toshiro, une fois ?

- C'est ça, marmonne Ichigo.

- Oh, oui, venez ! Plus nombreux on sera pour encourager Karin, mieux ce sera !

Yuzu sautille en applaudissant, apparemment ravie à l'idée d'avoir un peu plus de compagnie.

- Il y a largement assez à manger pour tout le monde, dit-elle. Allons-y, on va être en retard.

Et de se mettre en route sans un mot de plus, s'attendant manifestement à ce que les deux Shinigami la suivent. Ce que Renji fait, après quelques secondes, et Ichigo lui emboîte le pas en râlant ouvertement, les mains enfoncées dans ses poches.

- C'est malin, dit-il dans sa barbe.

- Oh, allez, fais pas la gueule ! On avait rien prévu de particulier, au fond, et puis ça fait plaisir à tes sœurs.

- Mouais. Rien à voir avec le fait que t'adores le foot, hein ? T'aurais fait la même proposition si Karin faisait du patinage artistique ou de la GRS, hein ? Grommelle l'adolescent.

- Mais bien sûr ! Réplique Renji, pétulant. Oh, allez ! Arrête de faire la tronche...

Ichigo sent sa main se poser dans son dos et, tout en marchant, elle descend se poser au creux de ses reins. Vraiment bas - pas encore sur ses fesses, mais assez bas pour clairement lui signifier que c'est là qu'elle se rendait et qu'elle ne termine pas sa route uniquement parce qu'il s sont dehors. Aussitôt, l'adolescent sent son humeur massacrante s'éclairer un peu. Cette petite liberté remet les choses en place.

Bon, au moins il fait pas comme s'il ne s'était rien passé...

- Au fond, on avait pas de projets pour aujourd'hui, continue Renji. Faire ça, ou autre chose...

Ichigo fronce les sourcils.

- C'est vrai qu'on avait rien prévu, mais ça me soûle. Ce que j'avais en tête, même vaguement, n'impliquait pas qu'on se retrouve dans un endroit public, bourré de familles avec enfants, avec mes deux frangines en prime...

Pour l'intimité, on repassera...

La main dans son dos disparaît d'un seul coup, avant de réapparaître tout aussi brusquement au moment où Renji lui envoie une claque retentissante sur les fesses. Ichigo fait un bond en avant avant de se retourner vers lui.

- Ça va pas, non ?!

Renji rit, et ils passent tout le trajet à suivre l'insouciante Yuzu en se chamaillant. Quand ils arrivent au terrain, ils la suivent dans les gradins. Elle s'installe sur l'avant dernier-banc, déjà occupé par ses copines, et après que Renji lui ai rendu sa pile de boîtes pleines de nourriture, ils prennent place derrière elle, sur le dernier gradin - tout à fait vide, celui-là. L'endroit est plutôt bruyant - les gosses piaillent en s'agitant, rigolant comme des fous. Yuzu se retourne pour donner une des boîtes à Ichigo avant de se désintéresser complètement de son cas, à sa grande joie.

Il déballe le paquet et offre le bentô à Renji. Il est rempli de petites boules de riz, de beignets et de tempura.

- C'est de la vraie nourriture, pas des trucs industriels. Mâche.

Renji prend une crevette par la queue et la croque. Il ferme les yeux et émet un grognement de satisfaction.

- Putain, c'est trop bon... C'est ta sœur qui les a faits ?

- Ouais. C'est elle qui fait la cuisine.

- Veinard !

- Ça se passe comment, en ce moment, chez le vieux ? Tu manges, au moins ?

Pendant un moment, ils parlent du séjour, de plus en plus pénible, de Renji à la boutique Urahara. Ichigo est atterré de comprendre que ses occupants continuent de trouver de nouvelles méthodes pour le torturer. Assis à écouter, il ne mange pas grand-chose, mais même en mangeant à un rythme normal - pour changer - le vice-capitaine a déjà pillé la moitié du repas quand les deux équipes entrent sur le terrain.

Aussitôt, le public éclate en cris enthousiastes et en applaudissements auxquels Renji se joint, avec tellement de conviction qu'Ichigo est désormais convaincu qu'il est vraiment ravi d'être là. Il repère Karin et lui fait signe de la main quand elle regarde dans sa direction. Puis, le match commence.

Le foot, ça le blase. Ça n'a jamais été son truc, mais il sait que Renji, lui, adore ça. C'est son deuxième hobby, en plus de sa collection de lunettes. Il capte rapidement que le vice-capitaine est comme un poisson dans l'eau. Tout à son affaire, même si ce n'est qu'un petit match entre deux équipes scolaires, il analyse le jeu, s'indigne des fautes, insulte - pas trop fort - l'arbitre et encourage Karin avec autant d'énergie que Yuzu, qui se retourne une ou deux fois pour lui sourire. De là où il est, Ichigo voit Karin se tourner vers eux plusieurs fois, et il lui semble qu'elle a l'air assez contente. Le reste du temps, elle reste concentrée et joue bien, à ce qu'il lui semble. Encore une fois, c'est pas son truc, le foot : il n'y connait rien. Rapidement, il se désintéresse un peu du match et se prend à réfléchir à l'attitude de Renji et à un autre détail qui le turlupine depuis un moment.

Assis à côté de lui à s'exciter comme ça, le vice-capitaine se conduit comme d'habitude - en vrai gamin. Dans son comportement, la plupart du temps, il a l'air d'être plus jeune que Rukia, ce qui n'est pourtant pas le cas. Ichigo ne sait pas exactement quel âge il a, d'autant que les disparités flagrantes entre la Soul Society et le monde des humains ne facilitent pas le calcul. Pourtant, il sait que Renji a - au moins ! - dix fois son âge à lui, même s'il n'a pas l'air d'avoir plus de vingt-cinq ans. Il ne lui a jamais posé la question, et il se rend compte maintenant qu'y penser le déprime un peu. Il se fait l'effet de n'être rien de plus qu'un bébé, comparé à lui (et ce même si pour l'heure, c'est Renji qui se comporte comme un enfant de trois ans en criant et en gesticulant dans tous les sens), et il ne peut rien y faire.

Il aura toujours des siècles d'expérience et de vécu en avance sur moi. Il a déjà vécu plus longtemps que je ne vivrai jamais. Les humains doivent leur sembler si éphémères ! Quand on meurt, on est quoi, comparés à eux ? Encore des enfants ?

- Hé, Ichigo, ta sœur vient de marquer ! Suis un peu ! S'écrie Renji qui, debout à côté de lui, applaudit de toutes ses forces.

L'adolescent se joint mollement aux applaudissements, encore à demi perdu dans ses pensées. Il ne remarque même pas que Renji se rassied, jusqu'au moment où il sent son genou toucher le sien. Ramené soudain à la réalité bruyante, Ichigo se demande pendant une seconde si ce contact est fortuit, mais il lui semble que le vice-capitaine est désormais assis nettement plus près de lui qu'avant. Et il sursaute violemment quand une main vient se poser dans son dos et descend se loger au creux de ses reins, pressant doucement. Ichigo se raidit brusquement, à l'idée que quelqu'un les remarque, avant de se souvenir qu'ils sont assis sur le dernier gradin, que du coup, il n'y a personne derrière eux et que personne ne peut non plus voir en le regardant de face ce qui se passe dans leur dos. Il se détend donc, appréciant simplement le contact. Puis Renji se rapproche, se penchant vers son oreille.

- Allez, déride-toi un peu, lui dit-il en faisant en sorte que personne d'autre n'entende. On aura plein d'autres occasions d'être seuls...

Ichigo, qui ne pensait plus du tout à ça, se rend compte que Renji se méprend sur les raisons de son silence.

- Je le sais bien, t'inquiète, lui répond-t-il simplement.

- Alors pourquoi tu fais cette tête ? T'as l'air ailleurs.

- C'est rien.

- Oh allez, dis-moi ! C'est pas marrant d'être là si tu fais la gueule.

Ichigo fait la moue. Renji n'a pas tort...

- Je me posais juste une question.

- Laquelle ?

Ichigo laisse échapper un grognement.

- C'est rien, je te dis.

- Et moi je te dis que tu plombes l'ambiance. Allez, explique-moi, je vais pas te bouffer.

Le vice-capitaine presse un peu plus son genou contre le sien, et l''adolescent lève les yeux au ciel.

- Très bien, puisque tu y tiens...

- A la bonne heure.

Cherchant Karin du regard, il cherche comment formuler le fond de sa pensée et se décide pour le phrasé le plus simple.

- Qu'est-ce que tu me trouves, Renji ?

- Comment ça ?

- Je suis infiniment plus jeune que toi. Je veux dire, la différence serait déjà assez significative si tu avais l'âge que tu as l'air d'avoir, mais on sait bien que tu es beaucoup plus vieux que ça, en terme d'années. Je dois être moins qu'un gosse, à tes yeux, alors pourquoi tu t'intéresses à moi ? J'arrive pas à comprendre.

Il entend que Renji se marre et se tourne pour le regarder, perplexe.

- Qu'est-ce que ça a de drôle ?

- Tu serais pas en train de me traiter de pédophile, des fois ?

- T'es con, j'te jure, s'énerve Ichigo. Tu sais très bien que c'est pas ce que je veux dire. Tu vas vivre des siècles et moi quelques dizaines d'années à peine. Qu'est-ce qu'une vieille âme comme toi peut bien trouver à un être humain ? Vous devez nous trouver insignifiants.

Renji cesse de rire et lui lance un regard plus sérieux.

- Ça te tracasse vraiment ?

Ichigo hausse les épaules.

- Ça m'intrigue, plutôt. Je flippe pas à l'idée que tu vives encore des siècles après que je serai mort, et je me fous de savoir que t'auras toujours la même belle gueule de type au mieux de sa forme quand moi, je serai devenu un vieux croulant édenté. Ce qui me laisse perplexe, c'est l'idée que tu puisses me trouver le moindre intérêt. Franchement, ça me dépasse.

Renji semble ébranlé par ses propos.

- T'as l'air d'y avoir quand même pas mal réfléchi. Mais tu sais bien que quand tu mourras, ton âme rejoindra la Soul Society, et au vu de tes compétences, tu deviendras sûrement un Shinigami à part entière.

Ichigo en reste bouche bée une seconde avant de se reprendre.

- J'avais jamais pensé à ça. Mais je maintiens quand même ma question : J'ai dix-sept ans, toi plus de deux siècles. Alors j'ai l'air de quoi, à côté de toi, sinon d'un bébé ?

Renji secoue la tête.

- Je comprends que ça puisse te sembler absurde. Tu ne vis pas dans la Soul Society alors les lois de notre monde doivent te paraître abstraites. Parce que tu as donné toi-même la réponse à ta question : je vais vivre plusieurs siècles et toi, en tant qu'être humain, tu n'as que quelques dizaines d'années devant toi. Nos espérances de vies sont très différentes, ce qui fait que nos évolutions ne sont pas comparables non plus. Nous mûrissons et vieillissons beaucoup moins vite que vous. Proportionnellement, j'ai l'âge que j'ai l'air d'avoir. Souviens-toi que je ne suis pas sorti de l'académie depuis très longtemps. À l'échelle des Shinigamis, je ne suis qu'un jeune adulte. Tout comme le capitaine Hitsugaya est réellement un gamin - lui répète jamais que je t'ai dit ça ! - bien qu'il ait quatre ou cinq fois ton âge en termes d'années. Alors que vous autres, les humains, comme vous avez des vies courtes, vous êtes obligés de mûrir beaucoup plus vite. Sinon, vous vous retrouveriez préados dans des corps de vieillards. Toutes proportions gardées, je ne suis donc pas à ce point plus vieux que toi, merci bien !

Ichigo baisse les yeux sur ses genoux, pensif.

- Ça se tient, admet-il.

- Evidemment ! Alors ne te prends pas la tête pour ça. À l'échelle humaine, je n'ai que six ou sept ans de plus que toi, je dirais. Alors non, tu n'es pas victime d'un vieux pervers et tu n'as pas besoin d'aller porter plainte pour détournement de mineur.

Ichigo envoie une bourrade au Shinigami qui ricane et reprend une boulette de riz. Puis, vu qu'il est là, il se décide à jeter un œil au match, histoire de pas trop passer pour une truffe des fois que Karin voudrait en parler. Il se sent de bien meilleure humeur, maintenant, en dépit de l'autre question qui le chipote toujours, mais il estime que ça suffit pour aujourd'hui. Il a bien remarqué que - à son grand soulagement, d'ailleurs - Renji a très adroitement évité sa première question pour ne répondre qu'à la seconde formulation et, ce faisant, satisfaire sa curiosité en ne lui donnant que des informations d'ordre général sur les Shinigamis. Il ne peut pas s'empêcher de se dire qu'ils auraient eu l'air très con, tous les deux, si le vice-capitaine s'était mis à lui parler de "ce qu'il lui trouvait", d'autant qu'Ichigo s'en fiche un peu de ça, ce n'est pas là qu'il voulait réellement en venir.

Cependant, le fait que Renji ait évité de répondre simplement à cette question montre aussi qu'il n'a pas plus qu'Ichigo de se lancer dans de grandes prises de tête romantico-guimauve, et une discussion sérieuse suffit largement pour l'après-midi. Il se contente donc de regarder la fin du match en grignotant un ou deux beignets et, quand l'équipe de Karin remporte la victoire après deux penalties, il se lève en même temps que les autres pour crier et applaudir.

Peu de temps après, Yuzu détruit les espoirs qu'Ichigo nourrissait encore pour le reste de l'après-midi en l'invitant à venir manger un morceau du gâteau qu'elle a préparé exprès pour fêter la victoire de sa sœur (le gâteau aurait été pour la consoler si Karin avait perdu, mais Ichigo ne dit rien : elles ont toutes les deux l'air si contente). Comme le chemin du cœur de l'homme passe par son estomac - surtout dans le cas d'une pauvre victime mal nourrie comme Renji - et qu'en plus le vice-capitaine est complètement dans son élément avec Karin, à refaire le match minute par minute, l'adolescent se résigne à oublier complètement son "rencart" et se contente de suivre le mouvement jusque chez lui.

C'est assez bizarre, de voir un vice-capitaine du Seireitei assis dans sa cuisine en train de manger du gâteau et de rigoler avec ses deux petites sœurs comme si c'était parfaitement naturel. Celles-ci semblent avoir tout à fait adopté Renji qui, lui, a vraiment l'air de passer un bon moment. Finalement, abandonnant toute tentative de contrôler la situation, Ichigo se mêle à la conversation (qui heureusement, ne tourne plus autour du foot) et le reste de l'après-midi file en un clin d'œil. Ce n'est que quand Yuzu propose à Renji de rester pour le dîner que ce dernier, voyant l'heure qu'il est, se lève et s'excuse, annonçant qu'il doit y aller. Surpris, Ichigo le regarde dire au revoir à ses frangines sans faire de commentaires. L'instant d'après, Karin monte prendre une douche et Yuzu commence à empiler la vaisselle dans l'évier. L'adolescent escorte leur "invité" jusque dans le hall d'entrée.

- Tu aurais pu rester, tu sais, dit-il.

Il ne comprend pas pourquoi Renji a refusé, mais ce dernier fait la grimace.

- Il vaut mieux pas. Parce que même s'ils me traitent comme si j'étais une sangsue ventousée à leur portefeuille, je parie que si je suis pas à l'heure pour le repas ou que je mange ailleurs, j'aurai droit à une avalanche de nouvelles remarques sur mon ingratitude et à des trucs du genre "c'est pas un hôtel".

Ichigo ne demande pas à qui ce "ils" fait référence - il voit très bien de qui il s'agit et il pense que Renji est dans le vrai.

- T'as raison. Inutile de leur donner des excuses supplémentaires pour te faire chier...

- Voilà. Sinon, je serais resté avec plaisir. Elles sont vraiment chouettes, tes sœurs, très gentilles et mignonnes. Et marrantes.

L'adolescent émet un petit reniflement de mépris.

- C'est l'impression qu'on en a quand on a vu que la partie émergée de l'iceberg. Bon, j'avoue, Yuzu est bien la petite merveille qu'elle a l'air d'être, mais Karin, si tu la chatouille un peu...

-... se met tout à coup à te ressembler beaucoup plus ? Propose Renji avec un sourire goguenard.

- Ouais, c'est ça, répond Ichigo sans relever la pique. Bon, ben... Il te reste plus qu'à retourner chez tes bourreaux. C'est limite si je me sens pas mal de te laisser repartir là-bas, ils exagèrent vraiment...

Renji hausse les épaules.

- Te bile pas. Je pourrais très bien prendre sur mes économies et louer un truc mais je préfère encore morfler et ne pas claquer ma thune pour ça.

- De l'argent de la Soul Society dans le monde des humains ? Fait Ichigo, perplexe.

- On a un bureau de change. Et puis bon, au fond, je suis sûr que je leur manquerais, à ces cons, si je partais, ajoute-t-il avec un sourire.

L'adolescent ricane.

- Toi et Ginta, vous vous aimez bien, au fond, je suis sûr. En tout cas, lui, je parie que c'est pour ça qu'il passe son temps à te chier dans les bottes. Qui aime bien châtie bien.

- Ouais, ben ça m'arrangerait s'il pouvait m'aimer un peu moins, j'avoue. Enfin, soit. C'était cool, aujourd'hui. Même si bon, je suis désolé que ça se soit pas passé comme tu voulais.

Ichigo hausse les épaules.

- Bah... tu l'as dit : il y aura d'autres occasions. C'est cool que tu sois venu avec, ça faisait plus de monde pour assister à la performance de la sportive de la famille. C'est la faute de mon père, pas la sienne. Et puis...

Renji croise les bras, son sourire s'accentuant.

- Allez, dis-le !

Ichigo pousse un soupir excédé.

- Bon, ça va... J'ai quand même passé un bon moment. T'es content ?

- Presque.

Le vice-capitaine se tait un instant et prend un air attentif. Dans le silence qui s'ensuit, Ichigo entend la douche qui coule à l'étage et Yuzu qui fredonne par-dessus les bruits de vaisselle, à côté. Mais avant qu'il ait pu demander à Renji ce qu'il fabrique, ce dernier reporte son attention sur lui et lui prend le menton.

- Je te dois quelque chose, il me semble.

Sa voix, basse, prend des intonations chaudes qu'elle n'a pas eue une seule fois de la journée, et il l'embrasse. Ichigo écarquille les yeux, d'abord un peu paniqué à l'idée que quelqu'un débarque et les voie. Sauf que Karin ne risque pas de se matérialiser devant eux et que si Yuzu bouge, il l'entendra. Alors il chasse d'une tape la main de Renji, qui le maintient toujours fermement - non mais oh ! Il le sent sourire contre sa bouche et lui mord les lèvres pour lui apprendre à s'amuser à ses dépens. En silence, il pousse le vice-capitaine contre la porte d'entrée et glisse une main dans son dos, sous le tissu de son horrible T-shirt Hello Kitty (il y a de la recherche et un certain raffinement dans la torture, chez Urahara). Renji ouvre la bouche pour approfondir le baiser et, profitant du moment de distraction que cela provoque chez Ichigo, tout aussi silencieusement, il le prend par la taille et le plaque, lui, contre la porte avant de s'écarter, le laissant agacé et, évidemment, épouvantablement frustré.

- Un à zéro, chantonne-t-il en s'écartant.

- C'est pas un match, marmonne Ichigo avec une mauvaise foi inébranlable.

Bien sûr que c'en est un, et il ne le nie que parce qu'il est mauvais perdant.

- Je crois que t'as eu ta dose de foot pour le moment, ajoute-t-il pour faire bonne mesure.

Renji laisse échapper un petit rire.

- Allez, j'y vais, dit-il finalement. Je vais être à la bourre, sinon.

- Okay. Juste une chose, avant.

- Quoi ?

- Je te rappelle que ma fenêtre est ouverte - et je t'ai jamais vu avoir besoin de mon autorisation pour entrer dans ma chambre à des heures impossibles de toute manière. On s'emmerde comme c'est pas permis ces derniers temps, alors si t'as une chasse, même un lundi à deux heures du matin ou si je suis en cours, tu passes me prendre, d'accord ? Et me refais pas ton discours sur mes horaires, ça t'avait jamais dérangé avant.

- T'as le bras qui te démange ?

- Disons que je me suis plutôt habitué à casser du Hollow, et que ouais, ça commence à me manquer.

Et puis ça me défoulerait, aussi.

La chasse est une manière comme une autre de se libérer de ses frustrations.

- Okay, je viendrai si j'ai une bestiole. Ils doivent commencer à avoir l'habitude des syncopes, au bahut.

- Ils veulent en parler à mon père, mais je fais tampon. Si un jour ça lui revient aux oreilles, je prétendrai que je fais juste semblant pour passer des cours qui m'emmerdent à l'infirmerie.

- Ton dévouement est tout à fait remarquable. Je suis si impressionné...

- Et je crois pas une seconde à la sincérité de tes compliments. Allez, casse-toi.

Ichigo ouvre la porte d'entrée, et la referme derrière Renji avant de s'étirer. Il a encore des picotements dans la nuque. Drôle de journée. Pas du tout ce à quoi il s'était attendu, c'est un fait, mais au final, c'était quand même cool.