"Maman, allume la radio !

-Oui, C'est l'heure du championnat !"

Bernadette se retourna d'un sursaut sur le siège de cuir, manquant de culbuter l'aéroglisseur d'en face: "Les enfants, vous avez respectivement 11 et 12 ans, il est tout a fait hors de question que je vous laisse écouter ou même voir cette horreur !"

Il pourrait sembler étonnant que "voir" passât après "entendre", mais Bernadette avait depuis longtemps pris le parti d'arrêter de se briser les nerfs à entraver l'insertion sociale de ses enfants. Dans deux jours, elle aurait 50 ans, et il lui semblait, lorsqu'elle était arrêtée pour excès de non-vitesse, qu'elle avait passé le temps de se battre. Elle s'était battue contre son mari, avant qu'il ne lâche prise devant un cancer dévorant, pour qu'il arrête de jubiler devant de régulières émissions de football, sport d'une violence sans nom; elle s'était battue dans des ligues socialistes pour revendiquer les droits des sans papiers à ne pas être engagés de force dans ce tournoi...

Depuis que Baptiste était mort, elle avait arrêté. Et le fait était que, indéniablement, se gaver de violence brute à la télévision -à l'instar du football, pensait Bernadette-, était moins nocif pour ses enfants qu'en écouter les retransmissions. En effet, en une ère où tuer son patron n'était, pour le cadre supérieur lambda, qu'une formalité à accomplir pour pouvoir accéder aux hautes strates du pouvoir, regarder des gens s'entretuer dans le cadre d'un "tournoi", organisé par une compagnie minière respectable, paraissait un divertissement digne d'intérêt. En revanche, en écouter les retransmissions était pervers: les commentateurs étaient payés par la Liandri pour débiter, parfois de façon subliminale, des phrases d'une horreur sans nom, officiellement pour "retranscrire au mieux les rebondissements du tournoi"; en fait pour exciter la bête virilité des 90 d'hommes qui regardaient cette chose. Bernadette le savait bien, elle qui avait travaillé trois ans durant au "Ministère des sports et de la communication", avant qu'elle n'en soit renvoyée pour "diffamation auprès de public. Depuis elle touchait une prime de silence et menait une vie à peu près tranquille, au regard des Gladiateurs de l'arène...

« Et Marciano est pris, il ne peut plus reculer, Lady Bloody va-t-elle lui faire exploser la cervelle à l'aide de son lightning gun ?

-Stop ! Arrêtez ces conneries tout de suite ! »

Les enfants avaient profité de l'inattention de leur mère à l'approche d'un radar de non vitesse pour se connecter sur Channel UT. Alors qu'elle allait éteindre l'appareil, André et Tim la retinrent d'un geste brusque :

« Mais c'est un comble ! Attendez que je passe en pilote automatique vous allez voir ce que…

-Chuuuutttt !!!! C'est Marciano, mon préféré ! » Atterrée, Bernadette baissa les bras.

« Comment ?! Mais c'est incroyable ! Que fait Lady Bloody ? Sûrement fait-elle volontairement durer la douleur… C'est bien son genre ..

- Mais ce qu'il leur permet de proférer des conneries pareilles ! » Après être passée en pilote automatique, Bernadette joignit l'acte à la parole et débrancha la radio, au grand désappointement de sa progéniture.

Bernadette prit la première sortie à sa droite, puis s'engagea dans les ramifications sordides de la ville, où elle logeait, avec ses deux garçons. Elle enleva les clés du contact. L'aéroglisseur émit une dernière pétarade agonisante, puis se tut. L'endroit ressemblait au fond d'une poubelle ; en effet, tout y était comparable : l'odeur, l'humidité chaude et poisseuse, les parois en déliquescence, et tout en haut le ciel. Gris. Parfois vert, les grands soirs de pollution.

Les deux garçons se précipitèrent immédiatement chez le voisin, qui semblait apparemment disposer d'une télévision, sans un regard à leur mère. Laquelle se demandait, au moment d'ouvrir la porte, en quel paradis avait bien pu atterrir sa petite sœur, morte il y avait de cela bien longtemps, lors d'un accident de train.

Bernadette lança un dernier regard autour d'elle et conclut : où que soit sa petite sœur à l'heure actuelle, ce ne pouvait être que le paradis.

Elle poussa le battant de la porte.