Maître Pierre était parvenu à arracher quinze minutes au directeur Molini afin de faire passer une audition à Rose. Une semaine plus tard, on annonçait à la malheureuse Sofia que son contrat n'était pas renouvelé. Ce même soir, Olympia avait un nouveau visage et des cheveux blonds.
Rose s'était sentie étrangère à toute l'agitation qui l'entourait : les essayages de costume, les répétitions avec le reste du casting, les conseils de Maître Pierre et de Simone, qui était responsable des petits rats de l'opéra, les entretiens avec M. Molini pour signer un contrat et déterminer son salaire, les séances de solfège particulièrement rudes et qui la laissait épuisée. La nouvelle actrice incarnant d'Olympia n'attirait pas encore de commentaires : on ne connaissait rien sur Rose Tyler. Et pour cause.
Quelques minutes avant son entrée en scène, Maître Pierre, descendu de ses combles tout spécialement pour l'occasion, l'avait encouragée d'une petite tape maladroite sur l'épaule : « Chère petite, je suis fier d'avoir été ton professeur. »
« Vous le serez toujours. »
« Oh non. Dès demain, tu devras suivre les mêmes répétitions que les Principaux. Ce sera plus exigeant, mais tu as le niveau suffisant. Ne les laisse pas te convaincre du contraire! Je regrette de te perdre, mais tu as atteint les limites de mon enseignement. »
On pressa d'entrer en scène et Rose, sans plus réfléchir, fit trois pas, prenant ainsi sa marque au bon endroit comme elle l'avait répété des dizaines de fois.
Le chandelier géant suspendu au plafond du théâtre la nimbait de lumière, les chandelles alignées le long de la scène lui donnaient une auréole dorée. Son cœur se tordit d'angoisse… puis explosa de joie. Elle inspira, prenant son souffle depuis son ventre, puis laissa jaillir la première note.
Elle oublia les coulisses, le théâtre, les spectateurs, le décor de carton pâte, les costumes avec les fausses pierres et les perruques. Elle était Olympia, la marionnette à l'allure si vivante qu'Hoffman tombe amoureux. Elle ne marchait plus sur la scène, elle se trouvait aux côtés d'Hoffman et de Spalanzani. Elle sentait les rouages dans son corps et le chant était aussi naturel que la parole.
Quand la dernière note mourut – et Olympia avec – Rose fut soulevée par les applaudissements de toute la salle et en perdit le souffle. Ses partenaires l'entraînèrent sur le devant de la scène pour un court salut et elle goûta le succès dans l'air, dans les vivats et dans les fleurs qu'on lui jeta. Une pression sur son poignet : Denis Martingel/Hoffman la félicitait discrètement et sincèrement de sa performance. Rose était grisée de ses hommages et aurait pu rester indéfiniment sur cette scène. Les secondes s'étirèrent : parfaites et infinies. Quand Denis la tira vers les coulisses, Rose ressentit une immense déception. C'était comme quitter la chaleur, la lumière, la vie elle-même. Elle observa une dernière fois les spectateurs, voulant retrouver cette émotion encore quelques secondes.
Elle se figea.
Au premier rang, un jeune homme portait une redingote bleue avec des rayures un ton plus clair. Il avait les cheveux plus courts que la mode l'imposait et quelque chose dans son regard toucha Rose, lui faisant oublier les Contes d'Hoffman et les leçons de chant et la ramenant instantanément sur terre,
La terre. La Terre. Sa planète. Celle qu'elle avait quittée avec un homme portant un costume bleu rayé et avec une coiffure ébouriffée qui la séduisait.
« Pas maintenant, Rose. Viens tout de suite. » entendit-elle distraitement.
La nouvelle égérie ne faisait plus attention à rien. L'homme en bleu lui fit un clin d'œil et Rose eut envie de pleurer : ce n'était pas Lui, quel que soit ce Lui, car le sourire n'était pas le même. Dès qu'elle fut dissimulée par les rideaux, elle éclata en sanglots, aussitôt embrassée et consolée par une douzaine de personnes qui lui assuraient qu'elle avait été formidable et magnifique et que sa voix était magique et…
« Il ne faut pas pleurer, tu as été extraordinaire, petit rossignol. » confirma Maître Pierre.
Rose s'enferma dans sa nouvelle chambre - une pièce minuscule, mais entièrement à elle - et blottit son oreiller contre elle, essayant de se reprendre. Verser des larmes après une telle réussite était absurde. Elle avait travaillé très fort pour le rôle d'Olympia et elle s'effondrait parce que le sourire d'un seul spectateur ne l'émouvait pas complètement? Absurde!
Elle sécha ses larmes et fit quelques exercices de respiration. Il ne manquerait plus s'irriter la voix et elle ne pourrait plus chanter et chanter était tout parce que…
« Enfin! » chuchota la même voix grêle avec soulagement.
Rose sursauta et se redressa précipitamment : « Qui est là? »
« Nous! »
Une impression d'enveloppement, comme si on glissait une cape poisseuse sur ses épaules. Elle grimaça, mais la sensation ne changea pas, au contraire.
« Tu es ma chanteuse, tu es ma gloire, tu es à moi! » dit la voix qui s'enfla dans un triomphe.
Sa gorge se noua et elle se remit à pleurer.
« Non, ma chérie, il ne faut pas. Il y a tant et tant à faire! Olympia n'était que ton entrée sur scène. Dès demain, tu sauras les airs de Carmen! » ordonna-t-il suavement.
« Je… je ne connais pas cet opéra. » finit par hoqueter Rose à travers son chagrin.
Maestro força brutalement la mélodie dans son esprit et elle gémit.
« Je sais. Nous allons y voir immédiatement. »
Rose essaya de résister, mais sa tête fut bientôt remplie de notes et de clés, de chorégraphie, de didascalies. En moins d'une seconde, il ne fut plus question que de musique, d'opéra et de danse. Quand il se retira, la laissant pantelante et suffoquée, Rose sombra immédiatement dans un profond sommeil. Dans ses rêves, elle était dans le noir, mais sur une scène. Elle ne savait pas s'il y avait un public. Elle s'en fichait. Elle chantait une mélodie sans parole et qui avait l'air de tenir en respect tout ce qui pouvait se terrer dans l'ombre. Sa voix était la lumière, son chant était ce qui la gardait vivante : c'était tout ce qui comptait.
N'est-ce pas?
