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Au cœur de la Forêt Profonde

"Les Canidés et les Félidés, à l'inverse des Serpents et des Crocodiles, sont très dissemblables bien que ces deux espèces soient à sang-chaud et possèdent quelques points communs.

Le premier point important qui les sépare – et qui explique les grandes qualités reproductrices des Canidés – concerne les gabarits. Notons tout d'abord qu'un thérianthrope, qu'il soit mâle ou femelle, est rangé dans une catégorie de gabarit en fonction de sa taille et de son poids dès qu'il atteint l'âge adulte. Il existe trois gabarits : les petits, les moyens et les gros. Plus un gabarit est grand et plus il aura du mal à assurer sa descendance car plus la force est grande et plus la fécondité est faible ; la solution pour un gros gabarit est alors de s'accoupler avec un petit gabarit – mais il est rare qu'un gabarit moyen naisse de cette union. Les gros gabarits de l'espèce Canidé sont très rares, les seuls qui existent font parties de la famille royale et sont tous des loups depuis une dizaine de génération, ce qui explique la grande prolifération de cette espèce en Grèce : ils représentent à eux seuls presque quarante pourcent de la population thérianthrope du pays, alliant à cela des femelles dociles et fécondes qui peuvent se reproduire très jeune et peuvent parfois porter jusqu'à quatre petits.

A l'inverse, les Félidés possèdent, tout comme les Serpents, les Crocodiles et les Seigneurs du Ciel, les trois types de catégories – bien que le gabarit moyen soit rare chez cette espèce. Malheureusement pour eux, leurs femelles ne sont pas aussi dociles que les femelles Canidés et ont plutôt tendance à être agressives bien qu'elles possèdent les mêmes qualités reproductrices. Les mâles aussi sont particulièrement indomptables – après tout, avez-vous déjà essayé de dresser un chat ? – et sont facilement violents, surtout envers des mâles de leur propre espèce, bien qu'ils puissent aussi facilement agresser des Canidés ou des Seigneurs du Ciel. Les Félidés sont d'ailleurs les seuls de toute la race thérianthrope à se faire la guerre entre eux : l'espèce est divisée en deux peuples dont les Larissiens, qui vivent à la capitale, et les Agharians, qui vivent au sud de la Thessalie, dans la Forêt Profonde, et ont su resté sauvage.

Le second point important se situe donc ici, sur la sociabilité. Les Canidés sont parmi les plus sociables de toute la race thérianthrope et forment un peuple unis et obéissant, très loyal à la famille royale, et sont tout à fait capable de partager leur terre avec d'autres espèces, choses que les Félidés sont totalement incapable de faire. Leur force réside donc dans cette fidélité indestructible, ce qui explique sans doute pourquoi la Meute est aussi redoutable. Contrairement à elle, la Horde, l'armée Félidée, est très indisciplinée.

Malgré cela, les Canidés et les Félidés ont su trouver un terrain d'entente : il n'est pas rare que ces deux forces armées s'unissent pour faire face à un ennemi commun, grâce à un pacte politique et militaire signé voilà quelques années."

Extrait de « Histoire du monde thérianthrope »

Par le prince Ilias le Lion

an 387 av. J-C

...

Trois semaines plus tard, Ioannina, capitale de l'Epire, automne de l'an 298 av. J-C …

Le roi Rasgado Taurus, souverain des Ours, soupira et se frotta les paupières, las de scruter des parchemins et des cartes depuis des jours. Face à lui, le Sergent Aldébaran du bataillon ouest de la ville fronça les sourcils, une missive courte en main qu'un messager venait de lui apporter : le rapport d'un espion basé au nord-est de l'Epire, à la frontière Macédonienne.

- Que dit-il ? demanda le roi.

- Leur nombre n'a pas augmenté Majesté, répondit Aldébaran de sa voix profonde, ils ne sont qu'un petit groupe et semblent de simples paysans, mâles femelles et enfants, pas armés. Peut-être ont-ils fuit la Macédoine parce que le climat ne leur plaisait pas.

- Non, ils seraient plus nombreux dans ce cas.

- Que se passe-t-il alors à votre avis ?

- Je l'ignore.

Les trois autres Sergent des bataillons nord, sud et est, s'entreregardèrent, aussi perdus que leur souverain l'était. L'intrusion de quelques Serpents sur leur terre les avait d'abord surpris, puis inquiété. Les Ours n'avaient jamais causé de problèmes aux autres peuples thérianthropes, et n'avaient jamais pris part à aucune guerre – hormis contre les Félidés, mais c'était à une époque tellement reculée qu'il n'existait aucune trace écrite de cette histoire lointaine. De ce fait, les autres espèces les laissaient en paix, sachant qu'ils n'avaient rien à craindre d'eux.

Les Ours étaient par nature pacifique mais ils savaient qu'en ces temps de haine il était nécessaire de savoir se défendre en cas d'attaque, aussi les mâles recevaient-ils, très jeunes, une stricte éducation militaire. Ils étaient disciplinés et bien organisé, mais ignorait tout de ce à quoi ressemblait un champ de bataille ; aussi ceux présents dans cette pièce en ce moment-même savaient-ils que si les Serpents prévoyaient une invasion, ils seraient forcément en position de faiblesse. Cette ostracisme dont ils étaient si fiers les mettait aujourd'hui dans une situation délicate et ils ignoraient totalement si les Félidés, et à fortiori les Canidés, leurs viendraient en aide en cas d'attaque.

- Peut-être n'est-ce rien, reprit le roi Rasgado avec gravité, peut-être le roi Dragon a-t-il banni certains des siens qui ne lui auraient pas obéi, nous connaissons tous sa nature cruelle.

- Pourquoi avoir gagné nos frontières dans ce cas ? demanda le plus jeune des Sergents.

- Parce que les Serpents ne peuvent gagner le sud, les Canidés les ont boutés hors de la Grèce avec l'aide des Félidés. Hormis la Macédoine et l'Epire ils n'ont nulle part où aller.

- La cruauté du Conseil royal d'Athènes est en train de nous retomber dessus, grogna Aldébaran, bougon.

- Peut-être devrions-nous le leur faire remarquer ? s'écria le jeune Sergent. Cette responsabilité est la leur non ?

- Ce serait lâche de notre part, rétorqua le roi avec autorité, cessez donc de parler si c'est pour dire des âneries !

L'Ours baissa les yeux, honteux.

- Il n'a pas tout à fait tort, reprit calmement Aldébaran, peut-être pourrions-nous envoyer un message au roi Loup.

Rasgado Taurus fixa son Sergent avec gravité, avant d'acquiescer lentement, presque à contrecœur. Etant souverain comme son père avant lui, et son père encore avant lui, il savait qu'un roi ne devait certainement pas être redevable à un autre ; c'était ainsi que les Ours fonctionnaient depuis des générations. La peur d'être dépendant de la force d'un autre peuple les contraignait à l'indépendance, que d'autres associeraient à tort à de la placidité.

- Oui, sans doute, dit-il avant de se redresser dans son siège, et qu'en est-il des Félidés ? Ont-ils pris des dispositions ?

- Mes espions personnels en ont aperçus aux pieds du Mont Olympe, répondit le Sergent du bataillon nord. Apparemment, ils ont rendu visite aux Seigneurs du Ciel.

- Voilà qui n'est pas idiot, ils se sont assuré l'appui aérien de la Force de Frappe en cas de problème avec les Serpents.

- Peut-être devrions-nous en faire autant ? suggéra Aldébaran.

- Non, répondit derechef son souverain, je n'ai pas confiance en ce roi Griffon il est bien trop fourbe. La façon dont il s'est octroyé le trône ne me plait pas, je n'ai pas envie de lui être redevable.

Un silence compréhensif accueillit ses paroles et le roi Rasgado mit fin à cette réunion en ces termes :

- En attendant il est inutile de créer un mouvement de panique parmi le peuple, la présence de ces quelques Serpents isolés suffit à inquiéter la populace. Positionnez des troupes non loin de la frontière Macédonienne et surveillez-les, si jamais les Serpents veulent nous envahir ils passeront forcément par là. Que tous nos regards soient portés vers le nord, nous devons les garder à l'œil et les tenir à distance.

- Bien Majesté, répondirent en cœur les quatre Sergents.

Le roi des Ours se leva et tous en firent autant. La séance fut levée, mais avant qu'Aldébaran ne sorte, son souverain l'interpella.

- Vous êtes le plus diplomate d'entre nous, lui dit Rasgado Taurus, à vous de rédiger ce message à destination d'Athènes.

- Vous en êtes certain ? rétorqua le Sergent, surpris. Je veux dire, je suis ravis de la confiance que vous m'accordez mais vous avez des scribes pour ça et …

- Le roi Loup doit comprendre l'urgence de la situation. Un gratte-papier ne pourra retranscrire l'inquiétude qui nous ronge, nous, militaire. Je vous fais confiance pour ça.

- Bien, je le ferais. Une fois terminé, je vous le ferais lire avant de l'envoyer.

- Bien sûr. Vous pouvez disposer.

Aldébaran s'inclina puis sortit à son tour, laissant son roi seul derrière lui. Une fois que tous furent sortis, celui-ci se laissa tomber dans son siège. Ses yeux lui brûlaient et sa tête était douloureuse. Par chance, tout ceci n'était certainement que le fruit de leur paranoïa collective ; après tout, les Serpents vouaient une haine profonde aux Canidés, l'Epire ne les intéressait pas. Mais son rôle de souverain était de protéger son peuple et il ne pouvait négliger l'intrusion de quelques Serpents sur son territoire, fussent-ils nombreux ou non.

Le roi Rasgado Taurus tenta de se rassurer en se disant que ce n'était sans doute rien, que les événements survenues dans le sud du pays les avaient tous rendus un peu tendus et craintifs, trop alertes peut-être, incapable de faire confiance à quiconque. Mais au fond de lui, une voix lui disait de rester concentrer et de faire attention. Son instinct animal sentait qu'un danger arrivait.

...

Quelques jours plus tard, sud de la Thessalie, dans la Forêt Profonde …

La belle et chaude saison n'était plus sur les différents royaumes du monde grec thérianthrope. En moins d'un mois, la chaleur de l'été finissant avait disparu pour laisser sa place au ciel gris, apportant avec lui des pluies qui ne tardèrent pas à rafraîchir la terre et celle-ci se gorgea de ces eaux froides ; la nature se colora de brun, de rouge et d'orange, abandonnant ses couleurs d'étés pour se draper de celles de l'automne.

Debout sur la crête qui surplombait une bonne partie de la forêt, il releva la tête sous une brise froide et huma le vent, à la recherche d'une odeur nouvelle. Il avait commencé sa chasse au sanglier la veille, et la bête lui échappait toujours ; mais il savait que ce ne serait pas évident sans ses compagnons. Il était rare de croiser un Sauvage seul dans la Forêt Profonde, une immense langue de terre boisée qui recouvrait tout le sud de la Thessalie, mais Aiolia aimait les chasses en solitaire bien qu'elles soient parfois infructueuses, tout comme aujourd'hui. Avec l'approche de l'hiver, il en avait beaucoup moins l'occasion mais savait en profiter doublement lorsque cela se présentait.

Dans son dos, son étalon renâcla et le poussa d'un coup de tête brutal. Aiolia leva la main gauche sans se retourner et l'animal vint y nicher ses naseaux frémissant, exhalant un souffle brûlant. Loin hors de la lisière de la forêt, Larissa se dressait devant l'horizon est, fière et majestueuse dans le soleil déclinant. Aucun bruit ne lui parvenait depuis cette distance mais il voyait nettement les volutes de fumées de la capitale s'élever jusqu'au ciel gris et les murs se teinter de l'ocre crépusculaire. Sa monture se désintéressa brusquement de sa main ouverte – qui n'avait visiblement rien à offrir – et le poussa de nouveau, plus brutalement cette fois. Aiolia sourit et se retourna, s'arrachant à sa contemplation, tournant le dos à la civilisation. Il flatta l'encolure puissante de l'animal d'une claque et attrapa les rênes pour s'en retourner vers le sud, vers Agharia, sans se retourner une seule fois.

Il ne lui fallut pas longtemps pour rejoindre la Tribu – autre nom donné à Agharia depuis sa destruction une dizaine d'année plus tôt – cheminant à travers bois en tirant son étalon par les rênes. A l'approche de la saison froide, les bruits de la Forêt se faisaient plus ténus, plus secrets ; les oiseaux pépiaient à peine et les belettes et autres ratons allaient d'un pas discrets parmi les feuilles mortes. Aiolia aimait cette époque de l'année, pas seulement l'automne mais aussi l'hiver. Durant ces quelques mois de froid, les femelles devenaient fécondes, prêtes à la reproduction, et elles étaient plus dangereuses que jamais – hormis lorsqu'elles protégeaient leurs petits, bien évidemment – et Aiolia n'aimait pas lorsque c'était trop simple ; mais c'était également la période des grands feux et de la chaleur familiale : pour se tenir chaud, les Agharians se réunissaient dans une grande tente au milieu d'un feu central.

Bien avant qu'il n'atteigne la première tente de fourrure, l'odeur de la viande grillée et les bruits de la vie lui parvinrent : il entendait les quelques enfants de la Tribu rire et jouer alors que leurs mères les exhortaient à rester calme. Il sortit d'un fourré et dans son dos, son étalon pressa le pas ; il sentait qu'il rentrait chez lui après plus d'une journée d'errance dans la Forêt Profonde à suivre les traces d'un sanglier. Aiolia accéléra lui aussi pour ne pas le contrarier et s'arrêta près d'un petit enclos ouvert ou quelques autres chevaux se reposaient et broutaient tranquillement. Là, il commença à bouchonner sa monture, retirant de son dos l'épaisse couverture laineuse qui servait de selle avant de lui retirer de la bouche la lanière de cuir centrale et de faire passer au-dessus de ses oreilles dressées les deux cordes rêches qui constituaient les rênes. L'animal s'ébroua puis piaffa de contentement, cherchant déjà dans son auge. Aiolia sourit puis s'éloigna de quelques pas pour s'approcher d'un ballot de paille humide ; il en saisit une bonne poignée et retourna près de sa monture pour la débarrasser de la crasse qui collait ses poils, mélange de poussière et de gouttelette d'humidité.

Il frottait déjà le dos de son étalon depuis plusieurs minutes lorsqu'un éclat de voix plus fort que les autres le fit se retourner. Une jeune femelle se disputait apparemment avec d'autres plus âgées assises autour du grand feu de camp où grillaient les restes du cerf chassé deux jours auparavant. Elles se disputèrent violemment quelques minutes avant que la plus jeune finisse malgré tout par obéir aux ordres inflexibles des plus vieilles : elle empoigna rageusement un grand sceau vide puis fit volte-face. Aiolia la suivit des yeux alors qu'elle sortait des limites du campement de la Tribu d'un pas vif et agressif. Il sourit. Cette femelle-ci était tout à fait à son goût : impétueuse. Il laissa tomber sa poignée de paille sale et les quelques fétus s'éparpillèrent dans le sol boueux, puis il fit un pas sur le côté, prêt à la suivre, lorsque la voix de son frère aîné lui parvint :

- Te voilà !

Il se retourna. Aioros darda sur lui un regard plein de reproche. Il avait mis sur ses épaules une longue fourrure épaisse d'un brun si foncé qu'il en était presque noir, et ses bottes larges étaient crottées de boue séchée.

- Où étais-tu depuis deux jours ? lui demanda-t-il.

- Je ne me suis pas absenté deux jours, répondit Aiolia, de mauvaise foi. Enfin, pas tout à fait.

- Tu es encore parti chasser seul ?

Le cadet haussa les épaules, l'air ennuyé : la jeune femelle était en train de lui échapper, peut-être se trouvait-elle déjà à la rivière en train de remplir son sceau. Aioros soupira et reprit :

- Tu as ramené quelque chose au moins ? demanda-t-il agacé.

De nouveau, son petit frère haussa les épaules.

- Bon, reprit Aioros, le cerf est presque prêt, viens t'assoir avec nous.

- Dans une minute, j'allais justement …

- Non Aiolia, coupa brutalement l'aîné, maintenant.

L'ordre était sec et sans appel. Le petit frère se tut. Dans les yeux d'Aioros, il pouvait y lire la déception mêlée d'un peu de colère ; il savait ce qu'il s'était apprêté à faire avec cette femelle et il désapprouvait. Alors Aiolia obéit et rejoignit sa famille et les matriarches de la Tribu qui le fixèrent, pour certaines, avec un certain désappointement. Depuis qu'il était âgé de quinze ans, il avait pris la fâcheuse habitude de s'accoupler hors saison avec les jeunes femelles, les forçant presque, dans le simple but de se procurer un peu de plaisir, et non en pensant à une future potentielle progéniture. Et pour ces matriarches très âgées, c'était pêché : l'accouplement ne devait être pratiqué que dans le but de concevoir et pour rien d'autre. Pour elles, Aiolia était un mâle trop sauvage pour mériter une génitrice de leur clan.

Un généreux morceau de cerf lui fut servi, cuit à point, mais la viande avait perdu de sa saveur graisseuse et était un peu sèche à son goût – l'animal avait tout de même été tué deux jours plus tôt. Autour de lui, les conversations reprirent sur la clémence de ce début d'automne, qui paraissait bien moins rigoureux que celui de l'année précédente. Sans le vouloir, Aiolia croisa le regard de la femelle de son frère, Marine. Elle lui sourit gentiment. Il détourna les yeux.

Entre temps, la jeune femelle qu'il s'était apprêté à suivre un peu plus tôt revint de la rivière avec un sceau plein à ras-bord d'une eau froide et limpide, qu'elle déposa près du feu avant de disparaître à grands pas sans dire un mot. Quelques minutes plus tard, la petite nièce d'Aiolia âgée de presque deux ans vint gambader à ses pieds et s'amusa à jouer avec l'un des cordons de ses bottes fourrées. Il sourit en voyant les petites oreilles rondes, chacune agrémentées d'une belle tâche blanche sur le dessus, se dresser sur sa tête aux longs cheveux roux. Ses yeux d'ordinaire d'un beau bleu foncé, hérité de son père, se colorèrent d'un jeune d'or lumineux et ses pupilles se fendirent à la verticale. Les Félidés, parmi toutes les espèces thérianthropes de Grèce et, à fortiori, du monde, avaient tendance à très facilement laisser ressortir leur forme animale, surtout lorsqu'ils étaient enfants. A l'inverse, les Canidés possédaient une très grande maitrise de leur aspect originel. Aiolia sursauta lorsqu'il sentit les fines griffes de la petite Oncille s'enfoncer dans ses mollets, et il constata qu'elle avait également sortit les crocs alors qu'elle s'évertuait à mâchonner le cordon de cuir. A sa droite, la plus vieille des matriarches sourit, attendrie.

- Kali ça suffit, la réprimanda son père en attrapant son petit corps potelé.

La petite Félidée poussa un miaulement d'indignation et se secoua dans tous les sens pour tenter d'échapper à Aioros, qui la déposa alors avec une douceur infinie dans les bras de sa mère qui s'empressa de lui présenter un morceau de viande qu'elle avait fait mariné dans son lait pour l'attendrir.

- C'est ça qu'il faut manger, sourit Marine alors que sa fille engloutissait son met avec avidité.

Aiolia mâchait sa dernière part de viande et s'apprêtait à se servir un peu d'eau lorsque son frère déclara sans autre préambule :

- La grande sœur de Seiya a eu sa première saignée au printemps dernier.

Le cadet sentit son geste ralentir bien malgré lui, l'oreille aux aguets alors que les voix se faisaient plus discrètes autour d'eux ; mais il continua, fit semblant que cela ne l'atteignait pas et plongea son gobelet de terre cuite dans le sceau d'eau froide.

- Aiolia tu entends ce que je te dis ? lui demanda son aîné avec impatience et, aussi, un peu d'agressivité.

- Oui, répondit le cadet avant d'avaler une gorgée d'eau et de demander, l'air de rien : et alors ?

- Et alors elle sera très certainement féconde cet hiver, et elle est d'une bonne lignée.

- Ah. C'est bien.

- Trop bonne lignée ! éructa l'une des matriarches d'un air outré. Il est hors de question que ma petite fille fasse des petits à ce …

- A mon frère, coupa brutalement Aioros, et je suis le mâle dominant ici il me semble.

La vieille femelle se tut mais, de toute évidence, elle était outrée ; et malgré lui, Aiolia eut un sourire en coin moqueur. Cependant, cette discussion ne l'amusait pas du tout et Aioros non plus, d'autant que l'intervention de la matriarche semblait l'avoir passablement énervé.

- Aiolia il serait temps pour toi que tu ais une femelle et que tu fondes une famille, tu ne crois pas ?! lança-t-il brutalement.

- Pourquoi ? demanda son cadet d'un air effronté.

Les yeux de son frère lancèrent des éclairs, et toute gentillesse, toute tolérance, déserta son regard. Les traits de son visage se firent graves et sa mâchoire se serra. Aiolia savait qu'il allait trop loin ; qu'il n'était pas obligé d'agir ainsi et que son aîné avait raison : il avait l'âge d'avoir une progéniture, et plus que l'âge d'ailleurs. Mais il n'avait pas pardonné, il ne pouvait pas, pas encore, pas tout de suite ; et avant tout ça il n'avait pas conscience d'être aussi rancunier.

- Qu'est-ce que tu veux ?! éructa Aioros avec colère. Prendre de l'âge et ne pas avoir d'enfant avant trente ans, comme moi ? Ce n'est pas la solution.

- Sois sans crainte, je n'ai pas l'intention de suivre tes traces, marmonna Aiolia en sentant la chaleur gagner son torse et sa tête.

Aioros, trop occupé à chercher des arguments et moduler sa colère, n'entendit pas sa réflexion alors que Marine, la bouche entrouverte d'étonnement, relevait la tête vers les deux frères. Sa fille en profita pour lui échapper et s'en alla jouer avec l'une des matriarches qui fit mine de se désintéresser de la conversation ; mais bien évidemment, elle ne perdait pas une miette de ce que les deux frères se disaient.

- Ecoute, reprit Aioros avec autorité, il y a beaucoup de jeunes femelles fécondes cette année et bon nombre d'entre elles seraient ravies de te donner des enfants, tu n'as plus qu'à en choisir une !

- J'en avais choisi une mais tu as décidé qu'elle t'appartiendrait, grogna Aiolia d'une voix sourde où on entendait rouler un grognement menaçant.

Son grand frère en resta sans voix et Marine baissa les yeux en soupirant. Aucune des matriarches ne faisaient plus semblant, elles avaient toutes les yeux tournés vers eux, ébahies. Aiolia se leva brusquement, tout son corps crispé irradiant de colère et de rancœur, et s'en fut d'un pas pesant, sans se retourner. Il quitta les limites d'Agharia et s'enfonça dans les sous-bois froids, ses bottes s'enfonçant dans la terre spongieuse avec un affreux bruit de succion qui rythma sa marche quelques minutes. Bêtement essoufflé, les bras tremblant de colère, il finit par s'arrêter et s'assoir sur un rocher plat, au bord d'un mince filet d'eau clair. Son regard plongea dans le lit de cette petite rivière et fut englouti par les remous des petites vaguelettes léchant les bords de la berge.

C'était idiot, il le savait bien. Trois années que son frère était devenu le mâle dominant de la Tribu après avoir évincé le précédent, avant de conquérir la belle Marine et de lui faire un enfant : Kali était le fruit de leur amour, et une source de tristesse pour son oncle. Car Aiolia avait toujours aimé Marine, depuis qu'il était adolescent, et il pensait que c'était réciproque. Il s'était trompé. Depuis, il vivait dans la rancune et son amour pour son frère aîné, auparavant si puissant et plein d'une belle confiance mutuelle, n'était plus rien dans son cœur qu'une tâche de noire colère.

Il eut à peine le temps d'aller plus loin dans ses réflexions que des pas légers se firent entendre et il se figea, attentif et immobile. Les pieds frôlaient la terre, dérangeant à peine les feuilles mortes, et il reconnut tout de suite cette marche mesurée. Marine apparut bientôt, les sourcils froncés d'agacement. Il s'en serait douté.

- Tu es injuste ! lança-t-elle derechef.

Aiolia soupira et détourna la tête alors qu'elle s'arrêtait en face de lui, menaçante, les poings sur les hanches.

- Laisses-moi tranquille, grogna-t-il.

- Pourquoi ? répliqua-t-elle, véhémente. Pour que tu boudes tout seul dans ton coin ? Aiolia tu n'as plus quinze ans !

- Fiches-moi la paix.

Marine tenta une autre approche : elle prit une grande inspiration pour s'exhorter au calme et s'accroupit face à lui. Mais Aiolia s'entêta à ne pas la regarder.

- Tu m'as sauvé la vie lorsque je me suis retrouvée orpheline, dit-elle avec douceur, et dès cet instant je t'ai toujours considéré comme un grand frère.

Aiolia fit mine de se gratter le front pour cacher la tristesse dans ses yeux.

- Mais c'est déloyal d'en vouloir à Aioros, tu sais bien qu'il n'y est pour rien, reprit Marine avec plus de verve, c'est moi qui l'ais choisi !

- Il savait que je te voulais ! répliqua Aiolia avec colère.

- Mais moi je ne te voulais pas.

Silence. Aiolia détourna les yeux. Sa jambe tressautait de nervosité. Il était sur le point de pleurer mais les larmes restèrent aux portes de ses yeux.

- Je l'ai choisi parce que je l'aimais et il a bien voulu de moi, reprit Marine, je suis très heureuse avec lui mais te voir ainsi me rend triste.

Elle déposa sa main sur le genou d'Aiolia pour arrêter le tressautement et il tourna la tête vers elle, croisant enfin son regard, troublé par ce contact. Son cœur manqua un battement. Evidemment, elle avait raison ; Aiolia n'avait aucune raison d'être aussi rancunier, son frère n'était absolument pas fautif de la tristesse qui encerclait désormais son cœur, mais il était incapable d'en vouloir à Marine ; il l'aimait sans doute trop pour ça. Il baissa les yeux.

- Aiolia, reprit doucement Marine, un jour une femelle te choisira à ton tour, et pas seulement parce que tu es un lion très vigoureux.

Bien malgré lui, Aiolia pouffa de rire et sa belle-sœur lui sourit.

- En attendant, reprit-elle avec une certaine autorité, n'écoute pas ton frère. Il a peur que tu sois seul comme il a eu peur de l'être avant que Kali ne vienne au monde. Mais il a tort de te forcer. Tu ne dois pas te précipiter.

Aiolia releva les yeux et les plongea dans ceux de Marine, qui continua :

- Quelque part il y en a une faite pour toi, il suffit juste que tu sois patient.

- Je m'en fiche moi, répliqua le lion, de mauvaise foi. C'est Aioros qui veut que je trouve une femelle et que j'ai des enfants, pas moi !

- Tu ne te sens pas prêt ?

- Rien à voir, j'ai pas envie c'est tout. Avec toi, j'en aurais bien voulu …

- Alors un jour tu le voudras, coupa brutalement Marine. Lorsque tu rencontreras celle qui saura te faire changer d'avis.

Le lion soupira et se tut. Elle ne voulait pas l'entendre dire ça et il comprenait. En réalité, jamais elle ne lui avait fait croire qu'un amour existait entre eux ; elle avait toujours agis envers lui comme une sœur cadette envers son frère aîné, c'était lui qui s'était fait des idées. Mais il n'avait pas supporté cette vérité. Soudain, elle se redressa et lui dit gravement :

- La prochaine fois ne sape pas l'autorité de ton frère comme ça, tu sais ce qui nous arrivera à moi et Kali si jamais d'autres mâles suivent ton exemple et l'évincent dans un combat.

Aiolia ouvrit la bouche de stupeur mais ne sut quoi dire. Il n'avait pas pensé à ça et sentit la honte voûter ses épaules.

- Tu le sais n'est-ce pas ? répéta l'autoritaire femelle qui lui faisait face.

Il acquiesça.

- Aioros doit rester le mâle dominant, conclu Marine, c'est ce qui pouvait arriver de mieux à Agharia.

Elle lui sourit et fit volteface, retournant vers la Tribu pour retrouver son mâle et son enfant. Aiolia la regarda partir, étonné de sa propre stupidité. Et si un autre mâle l'avait vu désobéir à son frère, au mâle dominant ? Et si Kaiser l'avait vu ? Elle avait raison, après la destruction d'Agharia dix ans plus tôt, ils s'étaient tous retrouvés livrés à eux-mêmes et bon nombre d'entre eux n'avaient même plus de toit pour se protéger de l'hiver. Le mâle qui s'était autoproclamé mâle dominant suite à cela n'avait fait qu'aggraver les choses – il profitait de sa force et de son autorité pour repousser les autres mâles et s'approprier les jeunes femelles. Puis Aioros l'avait défié voilà trois années, l'avait vaincu et avait fait en sorte que les Sauvages de la Forêt Profonde se relèvent du massacre dont ils avaient été victimes. Agharia était revenue à la vie, bien moins impressionnante que jadis, certes, mais les Agharians avaient repris courage. Grâce à son frère.

En colère contre lui-même et sa jalousie, en colère contre son destin, Aiolia se leva, les poings serrés, et retourna lui aussi vers les siens.

...

Quelques jours plus tard, Athènes, Capitale de la Grèce …

Plusieurs semaines plus tôt, Camus avait tenté de rassurer son androgynus à propos des Serpents, usant des seuls arguments en sa possession. Mais en recevant ce message ce matin-même de l'Epire, le doute commença à s'installer en lui. Et si Mû avait raison ? Et si tout cela cachait quelque chose de plus dangereux que ce qu'ils croyaient tous ?

Les Serpents étaient, parmi toutes les espèces de la race thérianthrope, les plus fourbes et les plus vicieux. Ils étaient capables de vous faire croire qu'ils étaient aussi inoffensifs que des chiots avant de vous sauter au cou pour planter leurs crochets venimeux dans votre chaire ou enrouler leur corps puissant autour du votre pour vous étouffer ; et c'était pour cette raison que la « Purification » lancée par les Conseillers royaux Intendants au trône d'Athènes s'était éternisée pour devenir l'une des guerre les plus sanglante et les plus longue que la Grèce ait connu. Quinze années plus tôt, les Conseillers avaient bouté les Crocodiles et les Cétacés hors des côtes du sud, faisant d'innombrables victimes innocentes – mais Camus, n'étant âgé que de sept ans à cette époque, ne s'en souvenait pas. Les Serpents ne s'étaient pas laissé faire aussi facilement et les batailles pour la domination du pays s'étaient succédé durant huit ans jusqu'à ce que, sept ans plus tôt, le roi Dragon soit fait prisonnier après que la Horde se soit jointe à la Meute. La colère et la violence des Serpents redoubla durant cette courte période où Rhadamanthe était aux mains des Conseillers royaux, et ceux-ci parvinrent alors à un accord avec lui : sa liberté contre le pays. Pour être libéré des geôles d'Athènes, le roi Dragon accepta de quitter la Grèce et de partir pour la Macédoine ; une défaite qui, comme pouvait aisément le deviner Camus, lui avait très certainement laissé un goût amer dans la bouche. Rhadamanthe devait très certainement se sentir coupable de cette humiliation infligée à son peuple. Sa haine et son désir de vengeance n'en devaient être que plus puissante.

Le roi Loup laissa le message tamponné du sceau du roi Ours sur son large bureau et se leva lestement dans un bruissement d'étoffe. Il s'approcha de l'immense porte fenêtre qui ouvrait sur le large balcon et sortit pour se plonger dans la lumière du soleil doré. Tout cela ne lui disait rien de bon et il ne pouvait croire que les Serpents fassent de nouveau parler d'eux sans que ce soit pour une bonne raison. Qu'est-ce qui pouvait les pousser à se faire remarquer au nord de l'Epire ? Que cherchaient-ils à faire ou à prouver ? Une légère bise tiède souffla dans ses longs cheveux bleu-vert et sa tunique brune et or. Un début d'automne clément pour le sud de la Grèce, mais très certainement plus rude pour le nord du pays ; peut-être les Ours et les Félidés s'étaient-ils déjà préparés en vue de l'hiver à venir.

Ses yeux bleus parcoururent la mer qui s'étendait devant lui, venant presque lécher l'enceinte de la capitale. Ses mains se refermèrent sur la balustrade du balcon et il s'y appuya, comme pour lui léguer, quelques secondes durant seulement, tout le fardeau qui reposait sur ses épaules. Le désastre causé par les Conseillers royaux et leur « Purification » pesait sur son règne comme une honte et, désormais, une menace. Il ne pouvait ignorer la colère du roi Dragon, une rage qui s'abattrait sur toutes les autres espèces thérianthrope de la Grèce si elles osaient se dresser sur son chemin. Durant ses premières années sur le trône d'Athènes, Camus avait tenté d'ignorer ce danger qui rôdait, murmure d'une peur sans nom. Mais désormais, c'était impossible. Les Serpents étaient sur le point de prendre leur revanche, c'était certain, et bien qu'il ait assuré Mû du contraire, il n'en pensait pas un mot.

Mais il ne tenait pas à inquiéter son androgynus, alors enceint de sept mois désormais. Les grossesses canidés étaient rarement dangereuses pour la mère et très peu de petits mouraient à la naissance ; mais ça n'était pas le cas des androgynus, notamment des androgynus âgés de plus de vingt ans. Il ne tenait pas à ce qu'un malheur arrive à Mû. Il l'aimait, profondément, et ce depuis qu'il était âgé d'environ quinze ans. Il avait cependant tenu à attendre son couronnement avant de lui déclarer ses sentiments, bien que conscient que les Conseillers se serviraient certainement de son nouveau statut pour refuser cette union. Mais il avait craint qu'ils ne se servent d'une possible relation entre lui et le jeune Erudit pour refuser son accès à la couronne canidé, ils en étaient tout à fait capables. Il avait joué le tout pour le tout et préféré attendre d'être roi. Une bonne décision, assurément, car ils étaient mariés depuis quatre années désormais et attendaient même un heureux événement – de quoi clouer le bec aux Conseillers royaux une bonne fois pour toute.

Il n'en attendait pas moins de Mû. Doux, intelligent, mais aussi entêté et fort, il connaissait ce Canidé depuis qu'ils étaient enfants et savait qu'il lui ferait honneur. L'annonce de cette grossesse avait été une immense source de bonheur pour lui et pour le peuple grec tout entier, et il était pressé de voir ce petit être, mélange de lui et de celui qu'il aimait par-dessus tout, venir au monde. Mais aujourd'hui, il en était effrayé. Si une guerre se préparait comme il le craignait contre les Serpents, alors son androgynus et son enfant à naître seraient en grand danger. En danger de mort. Et ça, il ne le permettrait jamais ; il était hors de question que les erreurs passées des Conseillers mettent la vie de sa famille en jeu et si le roi Dragon voulait la guerre, il n'hésiterait pas à lui faire face pour protéger Mû, son enfant, et son peuple.

La guerre n'était pas la solution, il le savait, mais il n'avait pas le choix. Mû avait émis l'hypothèse qu'il parviendrait peut-être à faire entendre raison aux Serpents en leur expliquant que seul le Conseil royal était responsable de ce qu'il s'était passé durant leur Intendance, mais ce serait alors se décharger de ses responsabilités. En acceptant de devenir roi, il avait pris sur lui de s'occuper de tout ce dont le Conseil avait eu la charge jusqu'à ce qu'il ait l'âge d'être couronné, et leurs responsabilités étaient devenues les siennes. Il était hors de question pour lui de faire preuve de lâcheté et il savait que si les Serpents osaient s'en prendre aux Ours ou aux Félidés pour l'atteindre, sa colère n'écouterait plus aucune raison.

Le roi Loup se redressa et retourna à son bureau en accordant un dernier regard au soleil ; puis il se concentra, durant plusieurs minutes, à rédiger une missive à destination d'Ioannina où il assurait son aide au roi Ours : si celui-ci se retrouvait à devoir faire face aux Dragons de Guerre de Rhadamanthe, il lui suffirait alors d'envoyer un message urgent à Athènes pour que la Meute se mette en route vers le nord pour leur prêter main forte. C'était une responsabilité qu'il était prêt à porter, et ce même s'il avait promis à Mû de tout faire pour éviter la guerre.


Bonjour bonjour !

Comment ça va ? Pas trop froid ? ^^

Voici enfin Aiolia qui pointe le bout de son nez ! Au bout du troisième chapitre, oui, je sais, c'est une honte alors que c'est mon personnage préféré XD Qu'en pensez-vous ? Quel rôle va-t-il bien pouvoir jouer dans cette histoire ? Et les Agharians alors ?

J'ai quand même voulu faire intervenir les Ours, un petit peu, bien que, je vous le dis tout de suite, ils ne joueront pas un grand rôle en fait ... D'ailleurs, pour les fins connaisseurs, Rasgado c'est le Chevalier d'Or du Taureau dans "The Lost Canvas" =) Un petit crochet par Camus qui se pose des questions.

Chapitre 4 la semaine prochaine : une plongée intime dans les pensées de Mû et l'histoire d'Athènes ! J'espère que ça vous plaira =)

Bisous et à dimanche ! Et merci pour vos reviews, je les adore, et désolé de ne pas pouvoir y répondre dans l'immédiat ^^"